Un syndicaliste emprisonné se met en grève de la faim
GRENADE
E 19 octobre 1983, Vincent Noël, président du Syndicat général des travailleurs et des employés de banques (BGWU), et Fitzroy Bain, président du Syndicat général des travailleurs et des ouvriers agricoles (AGWU), sont exécutés aux côtés de Maurice Bishop. Le mouvement syndical grenadien perd ainsi deux de ses principaux éléments. Jusqu'en 1979, ce mouvement syndical a été dominé par des bureaucraties souvent liées à l'Institut américain pour le développement de la liberté du travail (AIFLD). Durant la période révolutionnaire, il connaît une importante croissance, 80 % des travailleurs étant alors syndiqués, et une profonde mutation. Le BGWU, créé par Vincent Noël quelques semaines avant la révolution de 1979, étend ses activités au-delà du secteur bancaire et devient le syndicat le plus puissant. L'AGWU prend la place, chez les ouvriers agricoles, du syndicat patronné par l'ancien dictateur Eric Gairy, et lors de la manifestation du ler mai 1983, c'est son cortège qui est le plus nombreux. Par ailleurs, dans la plupart des syndicats, les révolutionnaires mènent une lutte victorieuse pour leur démocratisation.
Après l'invasion du pays, le mouvement syndical devient l'une des cibles centrales de l'offensive nord-américaine. Les premières semaines de l'occupation sont de tristes moments pour le mouvement syndical. Beaucoup de syndicalistes sont arrêtés, interrogés et intimidés avant d'être ensuite relâchés. Les troupes d'occupation s'emparent des véhicules de la confédération syndicale de Grenade, le Conseil des syndicats (TUC), qui regroupe tous les syndicats. Son journal, Workers Voice, (la Voix des travailleurs), qui fut créé sous la dictature de Gairy par Vincent Noël, cesse sa parution. Les bureaux de plusieurs syndicats sont aussi cambriolés. Les employeurs en profitent évidemment pour faire croire que les syndicats n'existent plus. Leurs dirigeants n'ont effectivement alors aucun moyen de se déplacer et de contacter les travailleurs sur les lieux de travail.
Trois semaines après l'invasion, une délégation nord-américaine en visite à Grenade déclare que la direction de la plupart des syndicats est « composée de bandits et de polémistes rodés par la formation qu'ils ont reçue du bloc soviétique ». Elle recommande aussi que l'AIFLD « prenne la direction de la restructuration et de la formation des syndicats aussi rapidement que possible ». Un bureau de l'AIFLD est ouvert à Grenade et doté d'un budget important, tandis qu'une campagne de calomnies contre les dirigeants de plusieurs syndicats est orchestrée sur les lieux de travail. Suite à toutes ces pressions, dans plusieurs syndicats, quelques dirigeants sont amenés à démissionner de leurs responsabilités.
Les événements qui précèdent l'invasion nord-américaine ont démoralisé et désorienté les travailleurs qui, dans leur grande majorité, soutenaient la révolution. D'autant plus que certains syndicalistes, appliquant les consignes de la direction du New Jewel Movement (NJM), ont cherché à discréditer Maurice Bishop durant la semaine qui précéda son exécution et se sont opposés aux grèves et aux manifestations qui réclamaient sa libération. Ainsi, le président du TUC, Chalkey Ventour, membre du bureau politique du NJM et aujourd'hui emprisonné avec Bernard Coard, a joué un rôle particulièrement néfaste à cette occasion. Cette situation a évidemment facilité l'offensive lancée par les Nord-américains contre le mouvement syndical.
Cependant, cette offensive connaît rapidement ses limites. Dès le début 1984, l'homme clé de l'AIFLD, Osborne Baptiste, promoteur de la campagne de calomnies dans le mouvement syndical, est exclu du Syndicat des travailleurs du commerce et de l'industrie (CIWU), et l'AIFLD est obligé de le désavouer lors d'une réunion du TUC, qui publie un communiqué pour condamner ses agissements.
Comme les Etats-Unis désirent attirer des investisseurs à Grenade, ils ont besoin de syndicats dociles. Le premier objectif poursuivi par la CIA et l'AIFLD est donc de briser les trois syndicats où des révolutionnaires occupent encore des positions clé : le BGWU, le CIWU et l'AGWU. Son instrument pour y parvenir est le Syndicat des marins et dockers (SWWU), dirigé depuis longtemps par une bureaucratie liée à l'AIFLD. Le commence par interdire physiquement au BGWU de poursuivre ses activités syndicales sur le port de St. Georges. Puis, avec la complicité du gouvernement et des employeurs, il réussit à obtenir, dans plusieurs entreprises, le statut de syndicat représentatif à la place du BGWU. Les licenciements - 40 % des travailleurs sont au chômage - ont également beaucoup affaibli le BGWU. Après l'invasion, les ouvriers de l'aéroport notamment, qui étaient organisés par le BGWU, furent licenciés, et les ouvriers embauchés ensuite par les entreprises nord-américaines pour poursuivre la construction de l'aéroport n'ont pas pu se syndiquer. En tout, le BGWU a perdu la moitié de ses membres, soit 1 200 sur 2 400 à peu près. L'AGWU a quasiment cessé de fonctionner peu après l'invasion, mais a repris ses activités depuis lors. Avec le syndicat de l'ancien dictateur Eric Gairy, autrefois très influent parmi les travailleurs agricoles, l'AGWU est confronté à un adversaire sans doute plus dangereux que le SWWU. L'AGWU s'est donc trouvé encore plus affaibli que le BGWU. Le CIWU, par contre, a conservé le même nombre d'adhérents qu'avant octobre 1983 (environ 600), et a même créé de nouvelles sections.
Le second objectif de l'AIFLD est de s'emparer de la direction de tous les syndicats. Il a atteint ce but dans le Syndicat des travailleurs du technique et assimilés (TAWU), profitant de l'exil forcé de son président, Jim Wardally, et de l'emprisonnement de son vice-président, Chester Humphrey. C'est aujourd'hui le syndicat le plus important de l'île. Par contre, l'AIFLD a échoué dans le Syndicat des travailleurs du secteur public (PWU) et dans le Syndicat des enseignants de Grenade. L'AIFLD n'est pas non plus parvenu à s'emparer de la direction du TUC qui reste, dans l'ensemble centrée à gauche, et condamne les activités déloyales du SWWU. Cette année, AnLocal du Mouvement patriotique Maurice Bishop à Grenade. (DR) 090
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selm Debourg, ancien membre du NJM et président du CIWU, a été élu premier vice-président du TUC. Son président est Basil Harford, du PWU. Lors de la manifestation du ler mai dernier, qui a réuni 3 000 travailleurs, soit bien plus que l'année précédente, Basil Harford s'est fait remarquer par un discours combatif, dans lequel il a dénoncé la politique anti-ouvrière du patronat, le budget gouvernemental et la décision d'extrader
Chester Humphrey. Après ce discours, il a d'ailleurs été déplacé du poste important qu'il occupait au ministère des Finances, et le gouvernement l'a empêché d'assister à la réunion annuelle de l'Organisation internationale du travail (OIT), prétextant une raison de service.
L'AIFLD, le gouvernement et les employeurs œuvrent de concert dans cette offensive antisyndicale. Ils essaient de reprendre ce qu'ils ont dû concéder sous le gouverment de
Maurice Bishop. Les licenciements arbitraires, les intimidations et les menaces sont monnaie courante. En dépit des lois instaurées sous le régime révolutionnaire, certains employeurs refusent carrément de reconnaître les syndicats. Le gouvernement adopte, lui, une attitude en apparence aussi amicale envers les syndicats qu'envers les patrons, mais il négocie en fait avec ces derniers et il leur conseille de ne rien céder aux syndicats les plus progressistes. Le gouvernement a aussi laissé entendre que les activités syndicales ne seraient pas admises dans les entreprises créées par les Nord-américains.
La politique du gouvernement est, de fait, entièrement dictée par les Etats-Unis.
Humphrey vers les USA, adoptée par la Cour de justice de Grenade en mars dernier, le montre clairement, surtout lorsque l'on sait que le vice-Premier ministre, Ben Jones, a transmis à deux importants fonctionnaires du ministère de la Justice
10 000 dollars provenant des USA, afin de faciliter l'extradition. En se debarrassant de Chester Humphrey, le gouvernement cherche ainsi à l'empêcher de mener la lutte au sein du
« FREE GRENADA » : - Tu as eu nombreux contacts
Humphrey, pendant des années. Vous avez travaillé ensemble sur le plan politique avant la révolution et, durant la période révolutionnaire, tu étais le secrétaire de ton syndicat alors qu'il était vice-secrétaire. Peux-tu nous donner quelques éléments sur le passé de Chester ? Comment est-il venu à la politique ?
Jim WARDALLY: - Je connais
Chester depuis qu'il est enfant. Il vient d'une famille ouvrière, sa mère est morte quand il n'avait que quelques années et c'est sa grand-mère qui l'a élevé. Il a reçu une éducation ordinaire au lycée de garçons de Grenade et, en 1977, il émigre aux USA pour étudier la biologie marine à l'université de Sainte-Marie.
Politiquement, Chester vient du mouvement Black Power, qui déferla sur la
Caraibe à la fin des années 1960 et au début des années 1970. C'était un mouvement qui, originellement, se donnait comme but la redécouverte ment de la culture africaine, mais qui, ensuite, a élargi ses perspectives pour englober la lutte politique en général.
A Grenade, ce mouvement s'est développé dans le parti le plus dynamique du pays, le New Jewel Movement, qui s'est concentré sur la lutte contre Gairy, sous la direction de Maurice Bishop, Unison Whiteman et Kendrick Radix.
C'est Maurice Bishop lui-même, qui a recruté Chester Humphrey au NJM. Il était perçu comme un jeune homme plein de talents. Il étudiait tout, l'histoire, la sociologie, la littérature, les sciences natul'extradition de Chester Humphrey. La décision d'extrader Chester à cette occasion.
nistre, Saint-Georges, Grenade. relles aussi vite qu'il pouvait se procurer des livres. Par-dessus tout, il apparaissait comme un militant politique radical, prometteur, doté d'une forte détermination à œuvrer parmi le peuple. A Grenade, il fut docker de 1972 à 1975, et ses compétences politiques l'ont fait élire au bureau politique du NJM au milieu des années 1970. Il fut, bien évidemment, obligé de se retirer de cet organisme quand il quitta Grenade en 1977. (...)
En '1977, j'étais l'un des initiateurs de l'Association nationale grenadienne (GNA), qui coordonnait la lutte contre Gairy parmi les émigrants de Grenade aux Etats-Unis. Chester était l'un des dirigeants de la GNA, de fait l'un des plus importants de l'organisation, sinon le plus important. (...)
- Quel était le travail de Chester quand vous êtes revenus à Grenade ?
- Nous sommes revenus au pays en octobre 1979, et aussitôt, sommes engagés dans le travail politique. Chester est devenu ce que l'on pourrait appeler une sorte de médiateur au ministère de l'Agriculture. Son travail consistait à coordonner plusieurs programmes parmi les ouvriers agricoles et à s'assurer que les nouveaux droits et avantages découlant de la législation gouvernementale soient réellement appliqués dans les campagnes. Pour donner un exemple, il devait s'assurer que les travailleurs bénéficient vraiment des nouveaux programmes de santé. Ainsi, il était donc une sorte d'intermé diaire entre les travailleurs et le gouverne-
TAWU contre les hommes liés à l'AIFLD. Chester Humphrey a été arrêté tout d'abord dans les jours qui ont suivi l'invasion US de Grenade, pour « incitation au désordre ». Alors qu'aucune accusation précise n'est formulée à son encontre, Chester Humphrey reste néanmoins plusieurs mois en prison, sans même pouvoir obtenir d'entretien avec son avocat, qu'il ne verra qu'en avril 1984 seulement durant une dizaine de minutes. Pendant une longue période, il est maintenu dans l'isolement, pour être ensuite relâché le 14 mai 1984. Il fait alors l'objet d'une surveillance policière assidue, avant d'être à nouveau arrêté quelque temps plus tard. Les autorités grenadiennes expliquent alors que Chester Humphrey est arrêté par anticipation, en rapport avec « une demande d'extradition attendue d'une cour américaine pour l'extrader vers les Etats-Unis ». L'accusation de cette cour américaine - qui remonte à des événements d'avant 1979 qui sont présentés comme « une conspiration contre les USA » - peut valoir 25 ans de prison à l'accusé. Humphrey fait appel de cette décision et se met en grève de la faim le 2 septembre dernier. Il en est, à ce jour, à sa septième semaine de grève de la faim. Six cent personnes ont manifesté à Grenade, il y a quelques semaines, à l'appel de la Fondation patriotique Maurice Bishop, pour protester contre
La solidarité internationale doit s'organiser autour de ce cas particulièrement symbolique de répression, tant le gouvernement grenadien apparaît comme un instrument des USA
Pour protester contre cette extradition, des lettres et des télégrammes de protestation peuvent être envoyés au Premier ministre Herbert Blaize, Services du Premier mi-
Nous publions ci-dessous une interview de Jim Wardally, parue dans l'organe du Comité suédois de solidarité avec Grenade, Free Grenada, numéro 9-10, de 1985, et la déclaration de Chester Humphrey lors du début de sa grève de la faim.
Plus tard, il fut transféré au département de la Construction où, pour parler franchement, il avait le même travail qu'avant, celui de médiateur. C'est pendant cette période qu'il a été de plus en plus absorbé par le travail syndical direct et élu vice-secrétaire du TAWU. — Peux-tu dire quelques mots sur l'apport de Chester comme dirigeant syndical ? Comment travaillait-il et comment était-il perçu par les membres qui l'avaient élu ? - Chester appartenait à ce type de militants politiques dévoués, rares, qui sont toujours prêts à se battre pour défendre les droits des travailleurs. Comme tel, il avait un lien exceptionnel avec le syndicat et les travailleurs. Il a conquis le respect des travailleurs. Jim Wardally. (DR)
illimitée. On m'a ôté la liberté et on me garde enfermé à la prison de Richmond
Hill, dans les conditions les plus répressives et inhumaines, et cela depuis dix-huit mois et demi sur les vingt-deux qu'a duréra ma détention. J'ai d'abord été arrêté par les troupes américaines et détenu pendant six mois et demi sans aucune charge contre moi. J'ai été relâché pour deux mois, puis de nouveau arrêté sur publique sur ce continuel emprisonnement politique injustifié dont je suis l'objet, et sur les attaques grandissantes contre la liberté et l'indépendance du moul'ordre de l'administration Reagan.
vement ouvrier à Grenade, dont mon ainsi que sur les conditions de vie qui pauvres de l'ile.
L'une des luttes les plus importantes de notre syndicat a été le processus de dé-. mocratisation qui s'est opéré en son sein. Nous avons œuvré tous les deux à renforcer la révolution au profit de la classe ouvrière, et les activités de Chester garantissaient que les travailleurs aient la voix prépondérante sur les décisions touchant à leur propre avenir dans la Grenade révolutionnaire. (...)
-- Est-ce aussi la raison pour laquelle il est en prison aujourd'hui ?
- Les autorités d'occupation n'ont pas le moindre doute sur l'importance de Chester. Elles savent parfaitement qu'il n'est pas un « militant quelconque ». Et elles savent que le prestige dont il jouit parmi les membres du TAWU n'est pas seulement basé sur ses liens politiques avec le parti de Maurice Bishop — le NJM avant le coup d'octobre 1983 -, mais surMeeting du Mouvement patriotique Maurice Bishop à Saint-Georges. (DR)
DECLARATION DE CHESTER HUMPHREY DEPUIS SA PRISON
Aujourd'hui, 2 septembre 1985, j'ai décidé d'entamer une grève de la faim
L'action que j'entreprends est nécessaire afin d'attirer l'attention de l'opinion emprisonnement n'est qu'un exemple, vont s'empirant pour les ouvriers et les
•
Chester HUMPHREY,
Prison de Richmond Hill,
Grenade, le 2 septembre 1985.
tout sur la lutte concrète au jour le jour qu'il était capable de mener pour jes droits des syndiqués. Elles savent que s'il était libre, il serait au premier rang pour défendre les droits et acquis de la classe ouvrière obtenus pendant la révolution.
C'est cela qui fait de lui un personnage dangereux. Tous ceux qui sont sortis les mains propres de l'affaire du 19 octobre 1983 et sont capables de mener une lutte sont dangereux. Ils sont poursuivis, contraints à l'exil ou arrêtés.
-- Quel a été le rôle de Chester pendant la crise d'octobre 1983 ? Cela a-t-il un rapport avec son arrestation?
- Les deux choses ne doivent pas être mélangées. Chester a commis une erreur politique avant le 19 octobre (en soutenant la fraction Coard dans le NJM, ndlr.). Mais, indépendamment de la nature de cette erreur, il n'y a aucune raison d'accepter les persécutions auxquelles il est soumis aujourd'hui (1).
Tout le monde sait aujourd'hui à Grenade que Chester soutenait Bernard Coard dans le débat qui a traversé le parti avant le coup d'octobre1983, mais les gens font aussi sans difficulté la différence entre les positions politiques prises sur une question donnée et les actions concrètes qui ont été menées. Il n'y a aucune accusation contre Chester comme quoi il aurait été impliqué dans une action ou une décision menant au meurtre de Maurice Bishop. C'est là quelque chose que les travailleurs de Grenade ont compris, et c'est aussi là la raison de leur soutien total à Chester. C'est pour cela qu'ils s'opposent à toute tentative de l'extrader vers les USA. Le fait est que l'exigence de sa libération immédiate n'est pas seulement soutenue par les membres du TAWU, mais par la classe ouvrière en général.
Cette revendication est si fermement ancrée aujourd'hui parmi tant de groupes dans la société, que certains membres du régime fantoche eux-mêmes ont été obligés d'exprimer une désapprobation prudente du traitement infligé à Chester.
Le fait est qu'il a été arrêté parce qu'il faisait activement campagne pour le retrait des Américains de Grenade et non parce qu'il était impliqué dans le meurtre de Bishop ou des autres. « Incitation au désordre », ont-ils dit, quand il a été arrêté en novembre 1983, un mois après l'invasion et deux ou trois semaines après que la plupart de ceux qui étaient accusés de meurtre et de conspiration aient été emprisonnés.
Propos recueillis par Free Grenada, Stockholm, 1985. 1. Voir Inprecor numéro 160 du 7 novem-