Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

Une nouvelle conjoncture politique

· Inprecor n° 207, 18 novembre 1985 · p. 10-13, 13-17 · 7 829 mots

Afrique australe Syndicalisme

L'isolement du gouvernement Botha, l'offensive de l'opposition bourgeoise

AFRIQUE DU SUD

A situation politique évolue rapidement en Afrique du

Sud. De nouveaux rapports de forces se sont établis tout au long de ces dernières années. La violence des affrontements survenus entre juin et octobre 1985 est venue confirmer la nouvelle période politique dans laquelle se trouve ce pays.

Les éléments de ce changement se sont en fait accumulés depuis près de douze ans, en commençant par la grève générale du Natal en 1973 et le soulèvement de la jeunesse à Soweto et dans le Transvaal en 1976.

Peter BLUMER

Depuis un mois environ, de nouveaux éléments sont apparus dans la situation sud-africaine. Les grandes mobilisations de l'hiver dans l'hémisphère sud ont laissé la place à des affrontements plus isolés et parfois très spécifiques. Au mois d'octobre

1985, le fait le plus marquant est sans doute le boycott des écoles secondaires dans la région du Cap. Cette ville étant une zone d'habitation classée comme préférentielle pour les Métis, la lutte des scolaires y a pris la tournure d'une confronentre la jeunesse métisse tation et le ministère de l'Education de la Chambre des représentants pour les affaires métisses (1). C'est dire que cette lutte est au cœur de la question de l'apartheid.

LE BOYCOTT SCOLAIRE DU CAP

Les lycéens, comme l'écrasante majorité de la population, ne reconnaissent aucune légitimité à cette sorte d'institution et considère à juste titre ses agents comde purs collaborateurs du pouvoir me raciste. Le boycott a commencé le 29 juillet jusqu'à présent. C'est la première fois qu'une grève scolaire dure aussi longtemps, et le soutien des parents et des enseignants est relativement plus large que lors des mobilisations de 1980, quand les écoliers métis avaient fait « leur Soweto » (2).

Ce genre de lutte ne va cependant pas sans contradictions. Le refus de principe de fantoche ne permet pas de débouché immédiat à ce boycott, mis à part un recul total du pouvoir. Etant donné que pour le moment cela n'est pas le cas, les écoliers sont amenés en fait à modifier leurs revendications pour donner à leur mouvement un objectif toujours plus lointain.

Au départ, il s'agissait de réclamer la levée de l'état d'urgence appliqué dans une partie du pays. Par la suite, une dizaine de revendications abordaient surtout la question de la répression dans les écoles. Puis, ce fut toute l'école au rabais proposée aux non-Blancs qui fut remise en queset l'état du mouvement de masse tion. Enfin, notamment par l'entremise des jeunes sympathisants du Front démocratique uni (UDF), une partie du mouvement s'exprime dorénavant par le slogan « Pas d'éducation sans libération ! » (3)

Ce mouvement des écoliers a du mal à s'organiser et à trouver un second souffle. L'absence de propositions concrètes pour l'organisation permanente des jeunes pourrait même éventuellement aboutir à une démoralisation des grévistes (4). La faiblesse du syndicalisme enseignant, l'héparents en cette période d'examens et les divergences politiques ne facilitent pas la solution de ce problème. Certains expriment la crainte d'un certain gauchisme qu'ils trouvent chez les jeunes liés à l'UDF et qu'ils relient au mot d'ordre du Congrès national africain (ANC) de rendre le pays « ingouvernable ».

Le boycott scolaire s'est peu à peu traduit par des affrontements avec l'armée. Les jeunes, qui prennent pour cible tout véhicule ayant un rapport avec le système, occupent sporadiquement la rue où ils sont sauvagement réprimés. On compte déjà de nombreux morts et de très nombreux blessés. Le 15 octobre dernier, l'armée organisait une embuscade à Athlone et abattait froidement quatre jeunes à bout portant.

L'autre forme de lutte en cours est celle du boycott des commerces tenus par les Blancs. Son succès est resté très inégal et dépend notamment des conditions objectives. Ce boycott est un succès là où les commerces des Blancs ne représentent que quelques points de vente dans des townships éloignés, entre autres dans les régions de Pietermaritzburg et d'East London. Mais il inexistant dans la plus grande partie de la

La pleine réussite de cette forme d'action requiert en effet un très haut niveau d'organisation qui n'est pas encore atteint. L'action menée a pourtant suffi pour que des associations de commerçants commencent à faire part de leurs craintes au gouvernement (5).

Enfin, la pression ouvrière et syndicale dans les entreprises reste très forte. De

Il est plus facile, aujourd'hui que par le passé, de se faire une opinion sur la situation concrète en Afrique du Sud, dans la mesure où le mouvement de masse a donné naissance à une presse militante variée. La grande presse libérale anglophone, pour sa part, a amélioré quelque peu son contenu et s'exprime même sur un ton plutôt militant pour défendre le point de vue de l'opposition bourgeoise au régime de Pieter Botha.

Tout cela nous permet d'apporter un certain nombre de précisions sur l'état de la conjoncture politique actuelle.

nombreuses grèves se sont déroulées au cours des mois de septembre et d'octobre, en particulier dans les usines de

Volkswagen,

Mercedes et Alfa Romeo.

Selon le président de la Fédération des sud-africains (FOSATU), un certain nombre de syndicalistes continuent à être menacés de mort. Des passeports sont aussi régulièrement refusés à ceux d'entre eux qui désirent se rendre à l'étranger pour favoriser la solidarité. Selon le même dirigeant syndical, « quand représentants des travailleurs noirs veulent défendre directement leur point de vue, on leur refuse leur passeport. Cela soulève encore une fois la question des liens sinistres entre le gouvernement et les milieux d'affaires. On refuse des passeports à nos représentants à une audience de l'ONU, mais des industriels peuvent se rendre aux mêmes séances sans problème » (6).

L'OPINION LIBÉRALE

MARQUE DES POINTS

L'événement le plus significatif de ces dernières semaines reste toutefois le changement en cours au sein d'une partie de la population blanche. Indéniablement, peur occasionnée par les troubles de juillet et août derniers a modifié l'opinion politique d'un certain nombre de Blancs. Le traumatisme touche essentiellement la petite bourgeoisie et une partie de la bourgeoisie, mais pas le salariat blanc. Ce qui est également nouveau, c'est que cette

1. Le vote pour ces institutions-croupions a été massivement boycotté par les intéressés en

1984. Sur les réformes constitutionnelles de Botha, cf. Inprecor numéro 163 du 19 décembre

1983.

2. Cf. Inprecor numéro 80 du 26 juin

1980.

3. Cape Herald, 12 octobre 1985.

4. Dans les townships africains, la situation de désorganisation et de tension est telle qu'il y a souvent un boycott de fait des écoles, mais qui ne prend pas la forme d'une lutte organisée.

La répression a frappé le boycott scolaire. Une centaine de militants anti-apartheid de différentes organisations ont été arrêtés.

5. Sunday Times, 13 octobre 1985.

6. Financial Mail, 27 octobre 1985.

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L

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geoise « nationaliste » peu liée à l'impé- position suivant laquelle les nationalistes évolution s'effectue aussi parmi certains milieux afrikaaners et non plus, comme précédemment, parmi les seuls anglophones. Il faut cependant se garder de toute exagération du phénomène.

Toutefois, le réformisme militant bat son plein. Assez souvent teinté de christianisme, il exprime fondamentalement la peur de l'affrontement. De multiples organisations ont vu le jour, comme les Femmes pour la paix ou Laissez parler l'Afrique du Sud, et font campagne pour que les Sud-africains apprennent à se connaître et à se parler. Toutes se font les avocates de réformes rapides et substantielles. L'apartheid est considéré comme une bombe à retardement qu'il faut désamorcer au plus vite.

Cette évolution n'aurait pu se faire jour si l'opposition libérale qui lui est favorable n'avaient pas mené, depuis assez longtemps déjà, une campagne des plus énergiques sur ces thèmes. Chaque jour qui passe, naux anglophones martelent leur opposition au gouvernement Botha et affirment la nécessité de revoir l'ensemble de la Constitution et de la vie publique. Propos significatifs parmi bien d'autres, le Financial Mail du 11 octobre dernier s'exprimait en ces termes : « Derrière tout le jargon et toutes les bêtises émanant des nationalistes, il y a actuellement une crainte profonde, celle de voir la tribu afrikaaner perdre le pouvoir. Et, en conséquence, il semble exister une espèce d'aberrante vision apocalyptique d'Afrikaaners qui seraient dispersés dans leur propre diaspora et dont la langue serait méprisée et la culture vilipendée. N'importe quoi serait semble-t-il préférable à cela : une monnaie de singe, une économie contrôlée, le désinvestissement, le non paiement de la dette, la pauvreté et la faim, des mères et leurs enfants soumis par le fouet, la guerre dans des pays lointains. » Ce sont des journalistes de la grande finance qui s'expriment dorénavant ainsi.

Mais qui sont ces libéraux qui se prononcent avec autant de l'apartheid? Le principal parti qui les représente est le Parti fédéral progressiste (PFP), considéré de longue date comme une formation liée aux milieux financiers et au patronat anglophone d'Afrique du Sud, comme par exemple celui de l'Anglo-American Corporation. Dans ce pays, le capital est très fortement concentré. Une demi-douzaine de groupes contrôlent l'immense et richissime industrie minière et six compagnies contrôlent le secteur financier. L'Anglo-American Corporation dirige les cinq premières compagnies minières et détient à elle seule soit la majorité soit une minorité conséquente des actions des cinq premiers industriels. En 1976, cette multinationale sud-africaine possédait 250 compagnies qui commerçaient dans 22 pays différents. Son capital était mêlé à celui de 73 grandes banques et industries étran-

On ne peut donc en aucun cas prétendre que les libéraux sud-africains représentent un courant capitaliste marginal ou encore qu'ils forment une fraction bourrialisme. C'est peut-être ce qui rend encore plus spectaculaires leurs actes politiques, comme celui d'entamer unilatéralement des discussions avec l'ANC.

LES LIBÉRAUX

RENCONTRENT L'ANC Le 13 septembre dernier, une délégation d'hommes d'affaire s'est rendue en Zambie pour rencontrer la direction de l'ANC. Elle était composée de représentants de l'Anglo-American Corporation, de l'Association des chambres de com-

(ASSOCOM), Handelsinstituut, de la South African Foundation, du Groupe Barlow et de la s'étaient déjà établis plus discrètement et il a été confirmé, dans le Cape Times du 9 septembre 1985, que depuis un an des discussions avaient lieu à Londres entre lANC et la South African Foundation. Cette première rencontre officielle avait au moins comme objet de montrer de manière spectaculaire que le gouvernement de Pieter Botha n'était plus respecté. Les patrons et l'ANC discutèrent donc de la démocratisation de l'Afrique du Sud. Bien trop naif pour être honnête, l'un des membres de la délégation, Tony Bloom, patron de Premier Milling, expliqua par la suite au public sud-africain : « J'ai été frappé par l'absence du jargon et du dogme marxiste-léninistes traditionnels. Même dans la discussion sur la nationalisation de l'industrie, les concepts utilisés auraient pu très facilement été intégrés dans un cadre socialiste plutôt que marxiste. J'ai trouvé curieux qu'ils se réfèrent à l'exemple suédois comme modèle plutôt qu'à ceux de l'URSS ou des pays du bloc de l'Est. » (8) Voilà donc un Tony Bloom, qui était loin de faire partie du patronat réformiste dans un passé récent, et qui se découvre soudain une compassion considérait voilà comme des terroristes à abattre.

le patronat ne semble pas vouloir aller plus loin dans la négociation pour le moment. Prudent et manœuvrier par nature, il préfère laisser l'appareil politique agir, au risque que cela prenne parfois l'allure de campagnes électorales préSlabbert, leader du PFP, qui mena la délégation de son parti a Lusaka, en zambie, le 12 octobre 1985, pour rencontrer à son tour l'ANC. A son retour, il annonça que, selon lui et malgré les divergences, « une solution négocié à notre problème reste toujours possible » (9). Le communiqué commun précisait que « les deux groupes partagent le besoin urgent de démanteler l'apartheid et d'établir une Afrique du Sud non raciale et démocratique ». Il n'est pas certain que Slabbert fasse l'unanimité dans son parti, comme le montrent les nuances dans les déclarations successives des dirigeants du PFP. Mais l'opération de Slabbert vaut au moins par le fait qu'elle découpe franchement la classe dirigeante. L'éditorialiste du Business Day

Johannesburg, du 17 octobre 1985, explique à ce propos que « la vieille sup-

(du Parti national du président de la République Pieter Botha, ndlr.) seraient imbattables aux élections blanches ne tient plus. (...) A sa place, il y a de bonnes chances pour que les prochaines élections voient les Blancs divisés en trois et que le moment opportun prévu depuis longtemps par Slabbert devienne une réalité ».

A peine la délégation du PFP était-elle rentrée de Lusaka que la presse annonçait à grands titres que des étudiants afrikaaners de l'université de Stellenbosch, au nord du Cap, avaient eux aussi décidé d'envoyer à Lusaka une délégation pour rencontrer l'organisation de l'ANC. Le coup était rude pour les tenants du « Herren Volk » (race des seigneurs), qui voyaient certains de leurs rejetons se mettre à vouloir discuter avec des représentants noirs d'un mouvement de leur interdire la sortie du territoire et confisqua leurs passeports, politiques qui traversent toute la classe dirigeante. Le 23 octobre dernier, c'était au tour de l'Eglise méthodiste d'Afrique du Sud de lancer une attaque contre le service militaire et de se dire favorable aux disavec l'ANC, en « L'Evangile nous apprend à aimer nos ennemis. Comment pouvez-vous aimer votre ennemi si vous n'avez même pas envie de lui parler ? »

Les divergences qui sont apparues publiquement entre l'ANC et les libéraux, à la suite de ces deux réunions, ont essentiellement porté sur la forme institutionnelle à donner au futur démantèlement de l'apartheid. Le PFP se fait l'avocat de la convocation d'une vaste Convention nationale où se retrouveraient, entre autres, le gouvernement et l'ANC. Ce dernier s'est déclaré opposé à cette initiative. Le communiqué commun du 12 octobre 1985 explique que les deux parties diffèrent sur le principe d'une Convention nationale, en précisant que « l'ANC ne considère pas qu'il existe un climat pouvant conduire à une solution négociée de la crise » (10). Le secrétaire à l'Information de l'ANC devait un peu plus tard préciser que, malgré son refus sur cette question, son organisation estimait que « tout le monde, toutes les organisations devaient participer au processus démocratique qui mettra fin à l'apartheid ». Il devait aussi préciser que « l'ANC reconnaissait que le représentait une composante et significative de la sociéLa vieille idée de la Convention nationale convenait à l'ANC dans les années 1950. De longue date elle était un point

7. Anglo American and the dern South Africa, Duncan Innes,

8. Weekend Post, Port Elizabeth, 19 octo9. Cape Times, 14 octobre 1985.

11. Cape Times, 15 octobre 1985.

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Grève ouvrière en Afrique du Sud. (DR) de divergence dans le mouvement politique sud-africain. La démocratie la plus élémentaire peut-elle en effet se négocier, entre opprimés et oppresseurs? Comment convocation sans conditions d'élections libres sur la base du suffrage universel pour la mise en place d'une sorte d'Assemblée constituante ? Tels étaient les termes du débat. La vieille ligne de l'ANC sur cette question, dans les années 1950, était en rapport avec son idée d'une démocratisation du régime de l'apartheid par le haut. Aux élections « blanches » de 1958 par exemple, l'ANC s'adressait à cet électorat avec le mot d'ordre « Rejetez les nationalistes ! » Ce qui équivalait en fait à soutenir un gouvernement blanc de l'United Party, l'ancêtre du PFP, contre le Parti

Le brutal changement de situation politique a donc remis à l'ordre du jour la question des formes que pourrait prendre la démocratisation du système. Il est facile de comprendre pourquoi les libéraux sont favorables à une Convention nationale. Celle-ci permettrait de mettre en scène toutes les composantes politiques et ethniques nées de la ségrégation raciale. L'opération permettrait ainsi de s'appuyer sur les partis politiques collaborateurs, sur les « gouvernements » des bantoustans, sur les multiples représentants de toutes les « races » et « ethnies » définies par le régime, pour aboutir à un projet constitutionnel qui, ainsi, aurait toutes les chances d'être très fédératif et de laisser en place certains mécanismes du développement inégal entre les « races ».

Le leader du PFP, Slabbert, a déjà

BREAD

WORKERS

DEMAND

LIV OZI expliqué qu'il fallait l'établissement d'une sorte de suffrage universel, mais pas suivant le principe « Une personne, voix », notamment parce qu'il restait partisan d'une sorte de droit de veto pour les Blancs sur certaines questions. Ce simple fait montre que la disparition de toute classification raciale dans la société sud-africaine n'est pas réellement envisageable par la classe dirigeante (12).

• L'ANC s'est donc déclaré une Convention nationale. Il est encore difficile d'apprécier les raisons exactes de sa position. Sans doute considère-t-il que le rapport des forces est insuffisant et que ses propres forces organisées à l'intérieur du pays sont trop limitées pour affronter une telle échéance. Aux Bahamas, à la fin de la réunion du Commonwealth qui avait débattu de la question sud-africaine, un représentant de l'ANC expliqua que son mouvement n'était pas prêt à accepter des négociations et à arrêter la lutte armée tant que l'ANC était interdit, que Nelson Mandela et les autres prisonniers politiques n'étaient pas amnistiés, que l'apartheid n'était pas démantelé et que l'état de siège n'était pas levé (13). En réalité, cette longue liste d'exigences permet d'y voir un peu plus clair quant au contenu des négociations entre les libéraux et l'ANC.

NÉGOCIER L'APRES-BOTHA

Il peut paraître un peu surprenant grand capital sud-africain se soit engagé de la sorte dans des discussions publiques avec ceux qu'il a toujours plus ou moins considéré comme de dangereux ré.

WORKERS

volutionnaires. Le mouvement de masse a certes montré son impatience durant ces derniers mois, mais personne ne pense qu'une situation révolutionnaire se soit déjà ouverte en Afrique du Sud. Le mouvement de masse est très loin d'être solidement organisé, et il est pour cette raison sans perspectives immédiates pour une réelle offensive révolutionnaire. La classe dirigeante a de quoi être très préoccupée pour l'avenir, mais elle n'est pas acculée à devoir négocier sa survie dans l'immédiat. Ces discussions ont donc un autre but.

Le PFP et une partie du patronat veulent préparer un après-Botha qui puisse prendre la forme d'une quelconque coalition gouvernementale regroupant des éléments réformistes du Parti national et des membres du PFP par exemple. Quelle que soit l'option gouvernementale du mouvement, il faudra disposer d'un interlocuteur valable et responsable qui sache être suffisamment crédible pour représenter et contrôler le mouvement de

Cette conception n'est pas récente dans l'esprit de certains dirigeants libéraux. Et, de ce fait, il ne faut donc pas

12. Cf. Van Zyl Slabbert et David Welsh, Strategies For Sharing Power, Editions David Philipp, Cape Town, 1981. « Le suffrage universel, peut-on lire dans ce livre, doit être distingué du "gouvernement de la majorité". (...) La logique de cette conclusion est qu'un systè me politique démocratique en Afrique du Sud doit comporter un veto minoritaire sur le processus législatif. (...) L'objectif principal du veto minoritaire est d'imposer des négociations et des concessions entre les intéressés. » (pages 152 et 153.)

13. Cape Times, 22 octobre 1985.

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sous-estimer la fonction des négociations en cours. Il n'y aura évidemment pas de démantèlement à froid de l'apartheid, mais il est dorénavant envisageable qu'à l'occasion d'une crise gouvernementale ou de la formation d'une nouvelle coalition au pouvoir, l'ANC soit autorisé, sous une forme ou sous une autre, a exister légalement et que sa direction en exil puisse revenir en Afrique du Sud.

Ce tournant permettrait immédiatement de renforcer considérablement l'ANC, qui pourrait alors capitaliser son audience et devenir un parti de masse. Quelle que soit la force organisée réelle dont dispose l'ANC aujourd'hui, cet évé nement serait vécu par le mouvement de masse comme une victoire. Et, dans de telles conditions, le nouveau gouvernement sud-africain serait éventuellement capable d'établir un dialogue serein avec l'évolution institutionnelle, sans avoir à craindre la confusion et les

Il est évidemment impossible de prévoir si cette tactique des libéraux a une chance de se réaliser. L'ANC, en tout cas, n'a aucune raison de ne pas profiter de l'offre. Ses rencontres avec le PFP ont permis d'isoler le gouvernement Botha. Et l'appel que ce mouvement adresse maintenant pour que lui soit reconnue une sorte de légalisation fait écho aux propos de l'opposition libérale blanche. Selon Argus du 23 octobre dernier, un représentant de l'ANC aurait déclaré de manière informelsecrétaire général wealth que son organisation était prête à suspendre la lutte armée si Botha était d'accord pour négocier avec les leaders noirs. Il faut donc s'attendre, dans la période à venir, à de possibles changements importants dans la vie politique sud-africaine. Mais cela ne présume pas de ce que pourra être la réaction du mouvement populaire.

UNE AFRIQUE DU SUD

DÉMOCRATIQUE ET NON RACIALE

Le démantèlement de l'apartheid est donc aujourd'hui le thème central de tous les débats politiques. La très puissante Aschambres de commerce (ASSOCOM), réunie au Cap, s'en est prise à la timidité du gouvernement en matière de réformes et réclame l'abrogation de la loi sur les zones de résidence préférentielles (Group Area Act), de la loi sur le contrôle des déplacements (Influx Control), et et de toutes les lois discriminatoires. Selon un de ses dirigeants, « la réforme ne doit pas avoir pour but d'améliorer les lois discriminatoires, elle doit les abolir. Nous ne pouvons plus bricoler avec l'apartheid, nous devons le démanteler mainte-

Mais quel régime politique pourrait accomplir une pareille tâche ? Selon le patronat, il semble que ce puisse être tout bonnement un gouvernement du PFP. C'est aller un peu vite en besogne. Que serait en effet une Afrique du Sud démocratique et non raciale ? Ce serait un pays où plus aucune loi, aucun règlement et aucun

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Des patrons condamnent l'apartheid

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mécanisme économique ne seraient explicitement ou implicitement établis sur la base de distinctions raciales ou ethniques, un pays où les travailleurs pourraient se faire embaucher pour n'importe quel emploi sans discrimination et quelle que soit la couleur de leur peau. Il faudrait que tous et toutes puissent avoir droit à la même qualification et, ce faisant, au même salaire. Il faudrait que les jeunes puissent accéder à la même éducation sans que l'inégalité des revenus soit une forme de ségrégation. Il faudrait que chacun puisse habiter ou se porter acquéreur d'une maison dans n'importe quelle partie du territoire, ce qui signifie que les prix de la terre et des terrains urbains ne devront plus être exagérément inégaux et permettre une discrimination de fait. Les services publics et les prestations sociales devraient être équivalents pour tous. Les pauvres des campagnes et une partie des chômeurs des villes devraient pouvoir acheter de la terre et vivre de sa culture. Les bantoustans actuels devraient être démantelés et leurs administrations fantoches ainsi que leurs forces de répression devraient être liquidées. Il faudrait qu'il y ait l'application du suffrage universel sur la base du principe « Une personne, une voix », la convocation d'une Assemblée constituante, la liberté totale d'association et d'expression, la réforme radicale de l'enseigne-

Sans oublier l'indépendance de la Namibie, toujours occupée par Prétoria, et l'arrêt des opérations d'agression militaire contre l'Angola.

Ces messieurs de l'ASSOCOM, du PFP et de l'Anglo-American Corporation sont-ils prêts à assumer cela ? Evidemment pas. La nature sociale de l'apartheid les en empêche ; elle est la forme qu'a pris la domination capitaliste dans ce pays. Les évolutions du capitalisme sud-africain depuis un quart de siècle - entre autres sa concentration monopolistique - ont sans doute profondément changé ses besoins. Mais le système de l'apartheid ne pas seulement de 1948, lorsque le Parti national est arrivé au pouvoir.

Tout le système trouve ses origines dans un siècle de domination coloniale, de ségrégation raciale et d'utilisation d'une main-d'œuvre semi-servile. Une telle société a fort peu de moyens pour s'auto-réfor-

L'établissement d'une Afrique du démocratique et non raciale ne pourrait être que le résultat de l'action d'une autre classe sociale et le produit d'un autre type d'Etat. C'est dire que seul le prolétariat, au sens large du terme, en établissant son propre pouvoir d'Etat, pourrait accomplir cette tâche aux multiples dimensions.

Et c'est pour la même raison que les libéraux devront, en dernière instance, passer un compromis avec l'autre fraction de la classe dirigeante, celle qui reste fidèle aux idéaux de la ségrégation. Quel que puisse être le contenu d'un éventuel accord politique entre les libéraux et des représentants du mouvement des opprimés, le grand capital devra déterminer l'ensemble de sa politique en prenant en compte les intérêts globaux du système capitaliste en Afrique du Sud. Le compromis décisif ne sera donc jamais réalisé entre le PFP et l'ANC, mais entre le PFP et le Parti national. C'est pourquoi les rodomontades actuelles de l'opposition bourgeoise en fa-

Afrique du Sud non raciale font une bonne place à la démagogie. Les négociations parallèles qu'elle mène avec Buthelezi, dirigeant de l'Inkatha, en sont

L'OPPOSITION BOURGEOISE

CONSERVE DEUX FERS AU FEU

Slabbert, qui se montre décidément très actif ces temps-ci, a en effet aussi organisé une sorte de mini-convention nationale réunissant, entre autres, Gatsha Buthelezi, chef du bantoustan Kwa Zulu et de l'Inkatha. Cette rencontre, qui s'est tenue en septembre, a été dénoncée par toutes les composantes politiques du

14. Business Day, 18 octobre 1985.

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mouvement de masse anti-apartheid. L'ANC n'a pas manqué de rappeler ultérieurement, au cours des discussions de Lusaka, en octobre, qu'il considérait Buthelezi comme un simple agent du pouvoir. Selon Slabbert, cette convention devrait réunir, dans un second temps, en plus du PFP et de l'Inkatha, l'UDF, les Eglises, les représentants du commerce et de l'industrie et les mouvements de jeunes (15).

Il est intéressant de constater, à cet égard, ce que sont les contradictions du patronat. Le bantoustan Kwa Zulu est formé de plusieurs enclaves séparées au cœur du Natal, dont certaines s'étendent jusqu'aux portes de Durban. Ni les affairistes zoulous de l'Inkatha ni le patronat du Natal ne sont prêts à renoncer à la perspective d'une véritable intégration économique régionale et s'opposent aux pesanteurs du système économique ségrégué. En 1983, la commission Buthelezi, qui comprenait un certain nombre de libéraux blancs, avait même présenté un programme en la matière. Or, ce sont en partie les mêmes personnes que l'on retrouve à la convention nationale organisée par Slabbert, à laquelle l'évêque Desmond Tutu envoya un message de sympathie (16).

Buthelezi a établi, grâce au soutien du gouvernement central, un pouvoir considérable sur une grande partie de la population zoulou. Son parti, l'Inkatha, n'a rien à envier aux partis uniques d'Afrique noire. Les écoles qui sont sous sa juridiction entretiennent un embrigadement permanent de la jeunesse. Des groupes de militants intimident régulièrement la population. Celle-ci sait par avance que l'obtention d'un emploi administratif nécessite d'adhérer à l'Inkatha. Aucun militant de l'UDF et aucun syndicaliste n'est dorénavant en sécurité dans le Natal, et Buthelezi s'acharne contre tout le mouvement progressiste. Les heurts avec la communauté indienne en août ont été en partie organisés par lui pour faire diversion. Enfin, ses miliciens, connus pour avoir des liens avec la police politique du régime de Pretoria.

Cela montre assez bien le contenu du grand accord national que recherche l'opposition blanche. Elle n'a bien entendu pas très envie d'entretenir à ses côtés une sorte de pseudo République bananière, mais elle doit utiliser aussi ce genre de carte pour assurer l'audacieuse manœuvre qu'elle entreprend sur tous les fronts.

L'existence de l'Inkatha est maintenant un grave problème pour le mouvement de masse. Selon un récent sondage, Buthelezi obtient 34 % des faveurs de la population zoulou, contre 19% à l'ANC, 8% à l'évêque Tutu et 10 % à l'UDF. Ce soutien est encore plus prononcé dans les zones rurales du Kwa Zulu (17). Buthelezi vient d'effectuer un voyage en Europe, notamment en Suisse, pour rencontrer des banquiers, et il déclarait voilà peu : « Je suis moi-même arrivé à la conclusion que malgré ses défauts le système capitaliste de libre entreprise est le meilleur système économique que l'homme ait jamais

Ghetto noir au pays de l'apartheid. (DR) conçu » (18). En réalité, Buthelezi, Slabbert et les autres sont maintenant très préoccupés par la crise de ce système capitaliste.

UNE CRISE ÉCONOMIQUE

TRES PROFONDE L'Afrique du Sud est entrée dans une récession d'une très grande gravité. Avant même que la crise politique en ait accentué les effets, celle-ci avait déjà profondément affecté le pays.

L'or constitue à la fois le baromètre de l'économie du pays et sa principale ressource financière. C'est la première exportation de l'Etat sud-africain. Après le boom du prix de l'or, en 1979-1980, celui-ci à maintenant sérieusement chuté. Du fait de la surévaluation du dollar américain, l'or a par ailleurs cessé d'être la valeur-refuge traditionnelle et a cédé une part de son rôle à la spéculation. En 1982, le pays a fait appel au Fonds monétaire international (FMI). Une nette reprise s'est produite en 1983 avant que ne commence la chute libre. Le rand, qui valait 1,09 dollar américain en 1982, vaut actuellement moins de 0,4 dollar. Selon le Financial Mail du mois d'octobre, 80 % sont considérées comme essentielles et largement facturées en dollars. Malgré une balance commerciale largement positive, la balance des paiements est au plus mal et le pays s'est trouvé dans l'obligation d'interrompre le paiement de sa dette jusqu'à décembre prochain.

Les effets inflationnistes de la chute du rand sont considérables. Les prix des biens importés, essentiellement des machines, de la technologie et des produits semi-finis ont quasiment doublé. En mai de cette année, les usines fonctionnaient à 84 % de leur capacité dans un pays où certaines branches de l'industrie travaillaient 24 heures sur 24. Le chômage atteint 35 % de la population noire (55 % à East London) et commence à affecter certaines couches du salariat blanc. Les effets de l'apartheid, en termes de limitation du marché intérieur, sont donc accentués. Le Financial Mail du 27 septembre n'hésitait pas à titrer, à propos de l'industrie automobile : « Une industrie à l'agonie ! » Au cours des 18 derniers mois, cette branche d'activité a perdu 33 000 emplois. Ford a fermé deux de ses entreprises à Uitenhagen. Alors que le marché pour la clientèle blanche s'établit à 450 véhicules pour 1 000 habitants, celui de la clientèle noire est de 40 véhicules pour 1 000 habitants. La dégradation du pouvoir d'achat va donc encore approfondir cette contradiction issue de l'étroitesse du marché intérieur, produit de l'apartheid. La nouvelle politique économique du gouvernement, qui cherche une petite reprise pour attirer de nouveau les capitaux, va provoquer le maintien voir le dépassement de l'inflation actuelle, qui est de 16 % l'an.

15. Cape Times, 26 août 1985.

16. Financial Mail, 27 septembre 1985.

17. Weekly Mail, 11 octobre 1985.

18. Weekly Mail, 11 octobre 1985.

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Il est très intéressant de lier l'état actuel de la situation économique à l'attitude de l'opposition libérale. En 1983, à la veille du référendum pour les changements constitutionnels, les rapports entre Pieter Botha et le patronat étaient au mieux. L'économie connaissait alors une bonne conjoncture, aidée en cela par des augmentations de salaire importantes dans les services publies et par un allègement des charges fiscales. A cette époque, l'opposition était moins véhémente en ce qui concerne l'apartheid, et le PFP appelait à voter « oui » au référendum de Botha. Les multinationales, leur côté, conservaient leur optimisme. En 1982, un grand nombre d'entre elles accrurent leurs activités en Afrique du Sud. Hoechst (chimie) et Siemens (électronique) ont ainsi permis le doublement des investissements directs allemands par rapport à 1981. A cette même période, les joint-ventures entre firmes étrangères et sud-africaines se sont multipliés (19).

Les choses ont bien changé depuis, et la situation politique a aggravé le mouvement de repli des capitaux commencé à la fin de 1984. Selon le Business Week du 30 juin 1985, il y avait déjà eu, durant les six premiers mois de l'année, une baisse des investissements d'un montant de 4,8 milliards de rands de la part du secteur privé. La dette actuelle du pays se monterait à plus de 22 milliards de dollars, tandis que la dette à court terme est de 14 milliards de dollars (20).

Le temps est donc venu, pour l'opposition et le patronat, de lier la démocratisation du pays aux questions d'élargissement du marché, sans discrimination de type racial ou géographique dans l'établis-. sement des zones industrielles et commerciales. La chambre de commerce de Port Elizabeth a ainsi adopté une motion dans laquelle elle réclame des réformes, des négociations avec les dirigeants noirs et la possibilité pour le secteur privé de jouer le rôle de médiateur. Son dirigeant, Denis Creighton, après avoir vanté les vertus d'un marché sans contraintes raciales, explique : « Dans le milieu des affaires, nous avons une expérience positive de travail en commun sur une base d'égalité et, par conséquent, nous avons développé une certaine capacité pour traiter avec les gens de façon équitable. » (21)

Une fraction de l'impérialisme partage aussi cette conception de la manière dont pourraient se résoudre simultanément la crise économique et la crise politique. Un porte-parole du département d'Etat américain - faisant référence à la création récente du conseil des entreprises américaines sur l'Afrique du Sud - expliquait dernièrement que « la démarche du marché libre constitue après tout l'adversaire naturel de l'apartheid ou de tout système qui limite le libre déplacement de la force de travail et la vie politique. Le milieu des affaires en est conscient » (22). Ce conseil regroupe les principales compagnies nord-américaines, dont celles qui sont présentes en Afrique du Sud et qui œuvrent pour des réformes dans ce pays. On y trouve notamment la General Motors, IBM, Colgate, Mobil, Caltex, etc.

Dans de telles conditions, le gouvernement Botha n'est effectivement pas dans une position très favorable en ce moment.

L'ISOLEMENT

DU GOUVERNEMENT BOTHA Selon Botha, la situation devait s'améliorer grace aux modifications constitutionnelles de 1984 et à la mise en place du conseil présidentiel comprenant des Métis et des Indiens. Il n'en a rien été et le boycott de masse aux élections aux chambres métisse et indienne a été le début de l'actuelle remobilisation populaire. Le système tri-caméral est un échec total et ne fonctionne d'ailleurs pas. Le 15 août dernier, Botha fit grand bruit au sujet d'un nouveau projet de réformes. Le discours, appele « passage du Rubicon », tut insipide et la montagne accoucha d'une souris.

Au congrès de la branche du Cap du Parti national, il tenta de faire un pas supplémentaire en annonçant qu'il s'engageait « à poursuiure le principe d'une Afrique du Sud unie, avec une seule citoyenneté, un suffrage universel, mais dans le cadre des structures choisies par les Sud-africains ». L'opposition rejeta cela en expliquant qu'il s'agissait encore d'un projet qui ne rompait pas avec le « développement séparé ». Le Financial Mail du 4 octobre 1985 estimait pour sa part « qu'il y a peu de doute que Botha n'ait pas en tête de nouvelles structures constitutionnelles ».

Si l'appareil gouvernemental est divisé sur cette question, il l'est tout autant en ce qui concerne la politique étrangère régionale. L'armée mozambicaine a récemment mis la main sur des documents de la Résistance nationale mozambicaine (RNM), qui prouvent qu'en profitant des hésitations et des divergences au sein même du gouvernement sud-africain, l'armée sud-africaine mène toujours sa propre politique de soutien à ce mouvement de guérilla qui vise à déstabiliser le régime de Samora Machel. L'opposition a beau jeu d'expliquer qu'elle peut librement discuter avec l'ANC, dénoncé comme terroriste, quand le pouvoir annonce ouvertement son soutien à l'UNITA de Jonas Savimbi en Angola et à la RNM. L'Afrique du Sud est virtuellement en guerre depuis dix ans sur les fronts angolais, mozambicain et namibien. Le service militaire de deux ans place les jeunes blancs dans l'obligation de prendre des

Plusieurs milliers d'entre eux cherchent à échapper à la conscription.

Botha a fait quelques gestes, comme l'abrogation des lois interdisant les mariages et les relations sexuelles entre races différentes. Dorénavant, Blancs, Indiens et Métis peuvent se marier entre eux, mais

19. South African Review, Ravan Press, Johannesburg, 1983, page 162.

20. Financial Mail, 27 septembre 1985 et Argus, 23 octobre 1985.

21. Weekend Post, 19 octobre 1985.

22. The Argus, 22 octobre 1985.

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le système est tellement absurde qu'il a ensuite fallu abroger les dispositions qui régissent les lieux de débit et de vente de boissons (Liquor Act), car, comme l'écrit le Financial Mail du 11 octobre 1985, si cela n'avait pas été fait, on aurait abouti « à interdire à des couples mariés légalement de boire un verre ensemble et, encore plus, de rester ensemble sans autorisation spéciale dans une même chambre de n'importe quel hôtel ». L'obscurantisme du racisme rend la situation ubuesque. En effet, Botha vient de rappeler qu'il n'était pas question de supprimer la loi qui décide des lieux d'habitation en fonction de la race (Group Area Act). Ainsi, tout le monde s'interroge maintenant pour savoir où les nouveaux couples « mixtes » pourront habiter. Le gouvernement n'a pas de réponse, mais voilà bien longtemps, fort heureusement, que la bureaucratie raciste a du mal à tout contrôler.

Botha a par contre affirmé qu'il ne voulait pas renoncer à la disposition qui réglemente les déplacements de la main-d'œuvre selon la race ou l'ethnie (Influx Control), et que les écoles devraient être distinctes, selon les races. Devant tant de résistance de la part du pouvoir afrikaan, l'éditorialiste du Weekend Post risque un pronostic, en écrivant que « dans les mois qui viennent, les echeances ne nous autorisant pas à parler en termes d'années. un gouvernement de coalition de crise pourrait bien être le seul moyen viable de diriger le pays dans sa douloureuse transition vers la pleine démocratie » (23). Tout cela n'empêche pourtant pas Botha de déclarer au journal américain Wall Street Journal: « Je pense qu'à un certain moment, il y a quelques mois, certains intérêts internationaux croyaient que cela deviendrait un nouvel Iran. (...) Mais cela n'arrivera pas. »

D'autres éléments doivent également entrer en ligne de compte pour apprécier la situation, notamment l'interférence des relations entre les Etats-Unis et l'URSS. La presse sud-africaine a souligné le fait que L'armée dans les rues d'un township. (DR)

Ronald Reagan a proposé à l'ONU de résoudre les conflits en cours en Afrique australe, en Asie et en Amérique centrale. L'Argus du 25 octobre 1985 note ainsi, qu'« esquissant un plan en trois points pour chaque région dont il avait parlé, il (Reagan) a appelé à des négociations entre les Etats-Unis et l'Union soviétique ». Dans le même ordre d'idée, le Cape Times du 25 octobre 1985 évoque la politique « Bref, les Etats de première ligne, sous la direction du président Kenneth Kaunda, se sont mis d'accord pour amener l'ANC en échange de l'engagement de Mme Thatcher d'amener le gouvernement blanc minoritaire à la table des négociations. Il est tout à fait évident que Mme Thatcher n'aurait pas fait cela sans consulter le président Botha. » On est encore loin de cette éventualité, mais Botha tient cependant parfois des propos nouveaux et quelque peu prudents sur l'avenir, notamment lorsqu'il déclare : « Je veux souligner avec force que si l'ANC désire discuter avec nous, il doit déposer ses armes, mettre fin à son terrorisme, ne plus remplir les voitures de bombes. » C'est donc que dorénavant, parler avec l'ANC est une éventualité qui peut être envisagée par le réL'ETAT DU MOUVEMENT DE MASSE

Mis à part le secteur syndical, qui avance vers la constitution d'une centrale unitaire, le reste du mouvement de masse n'a pas trouvé pour le moment un fonctionnement unitaire organique. Il reste très éclaté, fort peu organisé, et son développement inégal et fragmenté suit parfois les lignes de séparation que dicte l'apartheid. En l'absence. d'un poids réel de la classe ouvrière organisée, toutes les couches et tous les secteurs qui peuvent entrer en lutte, veulent s'affirmer par eux-mêmes. Les scolaires du Cap, en ce moment, en sont le meilleur exemple et cela n'est pas sans risques de fuite en avant.

L'UDF dispose sans conteste possible d'une énorme audience dans les townships africains. Son influence est beaucoup plus faible dans les zones métisses et indiennes. Mais il a attiré dans ses rangs un certain nombre de Blancs démocrates, notamment des universitaires. A suivre les mouvements revendicatifs et les associations communautaires, il apparaît que l'UDF structure très faiblement sa base militante. Alors que les dirigeants religieux se sont fait particulièrement discrets ces derniers temps, l'ANC a sérieusement pris le contrôle de l'UDF. Pour le moment, il semble bien que les libéraux et le lobby américain ne puissent plus trouver en un personnage comme l'évêque Desmond Tutu un dirigeant capable de se faire réellement entendre des masses. L'ANC, qui avait annoncé en juin le renforcement de sa lutte armée, a pour l'heure cessé toutes ses opérations. Une partie du mouvement progressiste lui reproche d'entretenir dans l'UDF des pressions gauchistes, irréalistes dans le rapport des forces actuel.

Le Forum national (NF) est plutôt en veilleuse, et cela correspond à l'actuelle crise de l'Organisation du peuple d'Azanie (AZAPO), sa principale composante. Celle-ci, qui a refusé tout front unique et qui n'a pas soutenu la grève générale du Transvaal de novembre 1984, par sectarisme, paye aussi le fait qu'elle n'est ni un parti ni un mouvement large et ne trouve pas les moyens de fonctionner. Sa crise actuelle représente le dernier avatar de la crise du courant de la Conscience noire.

Enfin, principalement dans la province du Cap, interviennent toujours d'autres formes de regroupement, comme la Ligue d'action du Cap (Cape Action League, CAL) ou le Nouveau mouvement pour l'unité (New Unity Movement) (24). Mais de très nombreuses associations fonctionnent sans liens avec un quelconque regroupement. Des milliers de personnes sont disponibles pour l'action militante. Elles attendent un cadre organisationnel réel et l'offre d'une perspective politique concrète. Une grande partie de cette avant-garde large n'est pas organisée.

Le voyage d'Edward Kennedy Afrique du Sud, qui avait été dénoncé et boycotté par le Forum national et quelques autres organisations, a très légèrement ébranlé par endroits la base de l'UDF, là où elle était, elle aussi, plutôt tentée par la dénonciation de cette opération. Dans certains townships de Port Elizabeth, d'East London et de Durban, la tension demeure entre, d'une part, PUDF et, d'autre part, l'AZAPO ou la FOSATU (25). Les heurts ont déjà fait plusieurs morts.

Mais le principal événement des prochaines semaines sera sans doute la fonda-

23. Weekend Post, 19 octobre 1985.

24. People's Express, septembre 1985 et octobre 1985. Le New Unity Movement a été constitué lors d'une conférence qui s'est déroulée au Cap en avril 1.985 (cf. « Azania Frontline », bulletin du Comité de libération de l'Azanie, Londres, numéro 11, septembre 1985).

25. Evening Post, du 2 au 25 mai 1985.

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vont également devoir préciser leur rap- pulation autour d'une lutte ouvrière. Il

TRANSKER tion, le 30 novembre à Durban, d'une grande confédération syndicale unitaire. Cela constituera un événement de la plus grande importance pour l'histoire des ouvriers et des opprimés de ce pays. La nouvelle organisation comptera environ 500 000 membres à ses débuts. Son existence favorisera la syndicalisation dans de nouveaux secteurs et poussera à l'unification syndicale dans d'autres. Alors qu'apparaît un début de syndicalisme indépendant chez les enseignants du Cap et de Port Elizabeth, le syndicat de l'automobile NAWU, lié à la FOSATU, entreprend des discussions de fusion avec deux organisations qui ont quitté la centrale collaboratrice TUCSA (26).

Si les effets positifs de l'unité continuent à se manifester, la confédération pourrait compter près d'un million d'adhérents d'iei un an. Pour la première fois, les travailleurs noirs sud-africains auront un moyen d'expression en tant que classe et pourront agir de manière centralisée. L'opération en cours demeure cependant très fragile. Les deux principales organisations constitutives seront la FOSATU et le syndicat des mineurs (NUM). Beaucoup de choses dépendront des rapports à venir entre les dirigeants de ces deux organisations. Les syndicats doivent résoudre maintenant le problème de leur intervention dans les townships, où ils sont très peu présents, hormis dans quelques endroits du Transvaal et de l'est de la province du Cap, où un syndicat comme la FOSATU joue un rôle dominant en l'absence de l'UDF ou d'autres forces. Ils

MANDE LAN

port avec l'ANC. Il est en effet difficile pour les syndicats de laisser les patrons discuter avec ce mouvement et d'ignorer le problème. L'unification syndicale en cours confirme la faiblesse numérique et organisationnelle de syndicats comme le SAAWU et le GAWU, qui sont membres de l'UDF et proches de l'ANC. Mais la nouvelle confédération constituera d'une certaine manière un regroupement de positions politiques très différentes, et ce quelle que soit la représentativité des uns et des autres. A ses débuts, cette grande confédération n'évitera donc pas un certain nombre de débats généraux, stratégiques pour le mouvement ouvrier.

Les syndicats, comme le reste du mouvement de masse, sont particulièrement préoccupés par la faiblesse de la solidarité ouvrière à l'étranger. La grande grève de Sarmcol, entreprise à capitaux britanniques, à Pietermaritzburg, n'a reçu en Grande-Bretagne qu'un soutien timide et insuffisant, alors que jamais une grève n'avait été aussi importante en Afrique du Sud. C'est en réponse au licenciement de 1 000 ouvriers que le syndicat de la métallurgie de la FOSATU, le MAWU, engageait le conflit. Durant celui-ci, une grève générale organisée le 18 juillet sur toute la région, en soutien aux grévistes de Sarmcol, obtenait une totale réussite. C'était la première fois qu'une telle grève se tenait en solidarité avec une lutte dans une seule entreprise. Même des commerçants et des artisans fermèrent leurs petites entreprises. Un syndicat venait de montrer qu'on pouvait réunir toute la po-

Protestation de travailleurs migrants. (DR) est donc regrettable que ce conflit ait eu peu de soutien réel en Grande-Bretagne.

La presse sud-africaine elle-même sait partaitement se taire sur -ce genre de confrontation. Elle a évidemment d'autres préoccupations et n'apprécie guère en ce moment de devoir montrer les contradictions qui surgissent des luttes de la classe ouvrière noire contre un patronat qui claironne partout qu'il est en faveur de la démocratie. Un syndicaliste de la métallurgie faisait remarquer à ce propos que « les médias d'Afrique du Sud semblaient avoir peur de rendre compte de cela. Malgré les comptes-rendus extensifs des audiences (à l'ONU à propos des conditions de travail dans les entreprises Sarmeol, Bata, Tidwell et Transvaal Alloys, ndlr.) et les communiqués de presse du MAWU, il y a eu très peu de reportages sur les témoignages des délégués ues syndicats. Il n'y a pas eu non plus de comptes-rendus des engagements pris par des représentants des employeurs. Il semblerait que ce ne soit pas uniquement. la télévision nationale (SABC) qui "protège " le public. » (27)

Au-delà de l'actuelle conjoncture, la lutte des opprimés en Afrique du Sud exige donc à la fois une très grande détermination et une très grande diversité d'action de la part des mouvements de solidarité.

Peter BLUMER, le 26 octobre 1985. 26. Cape Times, 27 septembre 1985. 27. Financial Mail, 11 octobre 1985.

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