Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER POLOGNE

Pour le retour à la ligne des usines

· Inprecor n° 208, 2 décembre 1985 · p. 7-13 · 7 599 mots

Pologne Syndicalisme

Pour le retour à la ligne des usines causes profondes de cette crise. C'est là- de masse, « levain du futur Etat autogéré

DOSSIER POLOGNE

Un lite ate pubi clande sinent en Pologne en 2986,

« Clandos ». Il rassemble et présente une série d'entretiens réalisés en 1982 et en 1983 avec plusieurs des principaux dirigeants de Solidarité clandestine, dont la lecture permet de comprendre un certain nombre de débats autour des choix stratégiques et tactiques du syndicat indépendant. Commençons par donner quelques extraits concernant le débat qui a eu lieu sur la reconstruction du mouvement social polonais, après l'instauration de l'état de guerre, le 13 décembre 1981.

«L'idée de bâtir les lon le principe universel du métier de la maçonnerie, c'est-à-dire en commençant par les fondements et non par le toit, l'a emporté massivement. Mais des divergences sont apparues dès qu'il s'est agi de définir ces fondements. Dans telle région, c'étaient les entreprises qui devaient être à la base de la construction ; dans telle autre, des groupes indépendants dont l'activité civique reposerait sur un milieu social, sur des relations de voisinage ou sur des liens entre générations. Les commissions régionales et l'éventuel centre national étaient perçus comme des étages à ne construire qu'ensuite, d'ailleurs partagés quant à leur utilité. Ainsi, la forme d'organisation adoptée par la clandestinité dans une région donnée s'établit selon la vision qu'en avaient les principaux dirigeants syndicaux de cette région. Zbigniew Bujak et Wiktor Kulerski

(dirigeants de la région de Varsovie, ndir.), optant pour l'ancienne conception de l'opposition démocratique, choisirent le modèle de la résistance large, « socialisée ». Wladyslaw Frasyniuk, qui préparait la Basse-Silésie à la grève générale, devait nécessairement mettre l'accent sur les entreprises. (...)

Rédaction d'« INPREKOR » polonais

A notre connaissance, seul Inprekor souligna à l'époque que deux lignes stratégiques différentes étaient apparues au sein de la direction syndicale nationale durant la première période de reconstruction de Solidarité dans la clandestinité

(cf. en particulier l'article de Zbigniew

Kowalewski, « La ligne des usines ») (2).

Ce n'est qu'avec la publication de Konspira que des dirigeants de Solidarité ont reconnu l'existence de ces deux lignes opposées. Il faut s'en féliciter, car cette divergence constitue le point de départ indispensable pour comprendre l'évolution du mouvement social en Pologne après décembre 1981, ainsi que les causes de

POUR LE RETOUR

A LA « LIGNE DES USINES »

Dans un article écrit en mai 1985 (3), nous avions fait le point sur les symptômes les plus récents de la grave crise du mouvement social telle qu'elle s'est manifestée à l'occasion de l'assassinat de Jerzy Popieluszko et de la hausse des prix de février

1985, en essayant d'analyser certaines des sur l'activité de masse, structures organisationnelles setion. En Basse-Silésie, ve générale. » (1) dessus que nous voulons revenir dans l'article présent. En effet, nous sommes convaincus que l'élément qui a contribué énormément et peut-être de manière décisive à la crise du mouvement social polonais, c'est justement le fait que la « ligne des usines et de la grève générale » mise en avant par la direction de Solidarité de Basse-Silésie ne s'est pas imposée dans l'ensemble du pays, et qu'elle a même été abandonnée dans la région où elle avait surgi. Il est possible d'affirmer aujourd'hui que cela constitua un grave recul pour le

Cette ligne visait à préserver deux conquêtes essentielles, et qui sont étroitement liées l'une à l'autre, de la révolution de 1980-1981. D'abord, le fait que la classe ouvrière se soit révélée en tant que sujet, affirmant par là-même son hégémonie au sein du mouvement social. C'est ainsi qu'on est passé de la phase des activités de l'opposition démocratique à celle du mouvement de masse, dont le caractère prolétarien s'affirma à chaque pas au travers des formes d'organisation, de lutte et de fonctionnement démocratique adoptées. La seconde conquête fut constituée par l'expérience d'auto-organisation, se transformant en expérience d'autogestion

« Les deux dirigeants clandestins de Varsovie insistèrent dont les formes étaient d'ailleurs variables. D'une part, la luttt "ans les entreprises, essentiellement pour le droit à poursuivre l'activité syndicale ; d'autre part, diverses initiatives sociales, telles que les comités d'aide créés auprès des paroisses — et qui prenaient en charge les victimes de la répression -, la presse et les éditions indépendantes, les conseils de l'éducation nationale, de la culture et de la science, ou encore le réseau des centres de la société des universités ouvrières. D'après cette conception, seule une telle mosaïque de la résistance pouvait faire contrepoids au caractère monopoliste du pouvoir, toute tentative de donner une cohésion à la clandestinité, cohésion nécessaire pour la préparation de la grève générale, risquant en revanche de courir à l'échec. (...)

« La conception de la lutte mise en avant par Wladyslaw

Frasyniuk à Wroclaw s'opposait au modèle de résistance à long terme élaboré à Varsovie. Frasyniuk jugeait très nobles les idées de Bujak et Kulerski visant à améliorer la société et à en modifier la mentalité, mais pour lui, elles frisaient la capitulales commissions caritatives, les cercles d'étude, l'entraide entre voisins ou dans un même milieu social, les conseils de la culture et de la science apparaissaient comme des éléments importants mais non décisifs. Car, disait

Frasyniuk, ce sont les ouvriers des grandes entreprises, des chantiers, des aciéries et des mines qui décideront de l'avenir, et non les intellectuels regroupés dans des cercles amicaux.

C'est pourquoi le principal accent fut mis sur la construction d'organisations dans les entreprises, afin de se préparer à la grèet de la société autogérée », comme le fit justement remarquer Frasyniuk.

Dans une période de contre-révolution où toute activité sociale se heurte à des obstacles cent fois plus importants que dans une période de révolution, la préservation de telles conquêtes dépend de la détermination d'une minorité consciente, de sa volonté à ne pas se laisser arrêter par les obstacles ou à ne s'y arrêter que pour mieux sauter. En période de révolution, l'auto-organisation et l'activité indépendante des masses résultent d'une poussée spontanée. Mais s'il est vrai que ce processus facilite la progression de la conscience autogestionnaire au sein du mouvement de masse, s'il contribue donc à la prise de conscience politique de la classe ouvrière, il ne dépend que partiellement du niveau de conscience atteint au-

1. Lopinski, Moskit, Wilk, Konspira - Rzecz

• podziemnej Solidarnosci, réédité en France par les Editions Spotkania, Paris, 1984, pages

2. Publié à l'origine en supplément à Robotnik 83, Paris, mai 1983 et repris par Inprekor numéro 8-9, 1983. Cet article a été reproduit en français dans Quatrième Internationale

3. L'article d'Inprekor numéro 18 a été reproduit en français dans Inprecor numéro 200 du 8 juillet 1985.

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ALANTOS

Banderole de Solidarité à Wroclaw, pendant la visite de Jean-Paul II, en juin 1983. (DR) paravant. Il en va tout autrement en pécontre-révolution. Le facteur conscient joue alors un rôle absolument décisif, car c'est de lui que dépend l'auto-organisation et l'activité autonome des masses, malgré qu'il ne soit le faít que

Si les organes de direction du mouvement ne sont pas les vecteurs de cette conscience autogestionentraînant par la suite le recul du mouve-

C'est ainsi qu'on a vu certains dirigeants battre en retraite, revenant aux podémocratique d'avant août 1980, en dépit d'une base sociale qui, grâce à la révolution de 19801981, est incomparablement qu'auparavant. Le fait que la seule riposte concrète face à l'assassinat de Popieluszko ait été la mise en place de comités de défense contre la violence constitue la dernière preuve en date de cette évolution. Les auteurs de Konspira affirment que des dirigeants de Solidarité, ayant opté pour les anciennes conceptions de l'opposition démocratique, ont choisi un modèle de résistance large et « socialisé ». Mais cela ne correspond pas à la réalité, car c'est l'inverse qui s'est passé. Or, c'est l'orientation de ces dirigeants qui a pris le dessus au sein de la direction clandestine nationale (TKK).

Nous ne prétendons pas qu'il s'agisse d'une démarche consciente de bout en bout, bien que pour leur part les dirigeants syndicaux de Varsovie aient à l'évidence tout fait pour l'imposer. D'ailleurs, point n'est besoin de disposer d'une stratégie à cet effet. C'est quand on ne sait pas comment faire que, pour éviter les difficultés, on adopte la ligne de moindre résistance. Et, comme le suggère Bogdan

Borusewicz, c'est bien ce qui s'est passé, la direction clandestine de Solidarité ayant

« perdu de vue le but » de la lutte (4).

Que cela découle d'une baisse du niveau de conscience autogestionnaire en son sein, e'est ce qui ressort clairement aujourd'hui.

LA DYNAMIQUE

DE LA LUTTE DE MASSE La mise en pratique de la ligne adoptée par le Comité de grève régional (RKS) de Solidarité de Basse-Silésie s'est avérée beaucoup plus difficile que ça ne semblait devoir l'être au départ. Frasyniuk s'en était déjà rendu compte avant son arrestation, à la fin septembre 1982. Il expliquait que le lent et patient travail d'organisation du syndicat clandestin se heurtait au caractère national polonais préférant les « feux d'artifice », alors qu'il s'agissait en l'occurrence de construire un relais après l'autre, de planifier soigneusement la lutte, de préparer les arrières en cas d'échec. Il disait aux auteurs de Konspira : « Je regrette qu'en avril 1982, la TKK n'ait pas fixé de limite en ce qui concerne les préparatifs de la grève générale dans les régions. Le problème n'est évidemment pas de déterminer la date exacte de la grève, ce serait idiot, mais d'établir un délai pour la mise en place des structures d'entreprise, pour l'élaboration des systèmes de liaison, d'approvisionnement, de défense des usines face aux forces répressives, etc. Les instructions, les réglements ou les horaires établis ne serviront à rien s'il n'existe pas d'organisation au niveau le plus élémentaire. De même que ce ne sont pas les dirigeants charismatiques qui nous tireront d'affaire.

« Dès le mois de janvier (1982), nous n'avons cessé de ressasser notre rengaine : construisez les structures d'entreprise, construisez les structures d'entreprise ... Certains nous répondaient: c'est fait, mais nous ne savons pas bien pourquoi. L'usine est organisée, nous mettons en pratique les dix commandements du RKS de décembre 1981, nous venons en aide aux personnes réprimées, nous ramassons les cotisations, nous sortons notre propre journal, nous imprimons une version de Z Dnia na Dzien (5), nous organisons des clubs de discussion, et après? Nous les rencontrions en leur disant : OK, tout est déjà prêt ? Pensez-vous que si nous proclamions la grève générale maintenant, tout baignerait dans l'huile ? Non, répon-

4. Entretien avec Bogdan Borusewicz, Kultura, Paris, numéro 11, 1984 (en polonais). Cité dans Inprecor numéro 200 du 8 juillet 1985. Bogdan Borusewicz, l'un des fondateurs KOR puis animateur de la lutte pour les syndicats libres sur la côte Baltique, l'un des animateurs de la grève d'août 1980 à Gdansk, a été écarté par la suite de la direction régionale de Solidarité de Gdansk. Passé à la clandestinité dès le 13 décembre 1981, il joua un rôle important dans la restructuration du syndicat clandestin dans la région, avant de prendre sa tête après l'arrestation de Bogdan Lis, en juin 1984.

5. Organe central du RKS de Basse-Silésie, paraissant à l'époque deux fois par semaine.

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nalité du mouvement de masse et une tel- bles - lorsque la combativité de l'adverdaient-ils, car en fait nous n'avons qu'un seul trésorier et une vingtaine de militants actifs, même si les autres paient des cotisations sans se faire prier. Et j'insistais : moi, ce que je vous demande, c'est où est le gars qui est censé diriger la défense du portail, où est l'équipe qui soudera les obstacles antichars, quel est votre système de liaison avec les autres entreprises ? Alors, ils secouaient la tête en disant que ce n'était pas encore au point, mais que dans un mois ... Il est pourtant évident que le système de défense face aux assauts de la police anti-émeute devra être différent à Pafawag ou à Chemitex,. ou encore dans le port ou dans la raffinerie. C'est pourquoi aucun RKS, aucun Bujak, Lis ou Frasyniuk ne pourra inventer quoi que ce soit de génial sans les militants de l'entreprise en question. C'est à eux de faire preuve d'inventivité. Mais ils attendent, en disant : il y a Bujak, tout le monde le connaît, toute la Pologne le connaît, le monde entier le connaît, alors qu'il nous dise comment fabriquer un fusil ou comment bloquer le portail, ou encore combien de gars il faut poster le long du mur de l'usine. Peut-être que je suis pessimiste, mais je vois déjà ce qui va se passer au moment où la grève éclatera, les ouvriers errant dans les ateliers en se demandant s'il faut ou non mettre les brassards ... Ah, voilà le chef du RKS. On va lui poser la question ! Mais à ce moment-là, ce sera trop tard pour discuter. » (6)

Les difficultés tenaient en partie au fait que Frasyniuk s'était fixé des objectifs quelque peu ambitieux, ce qui influait sur sa manière d'apprécier les résultats, et que la ligne préconisée était assez statique, trop centrée sur la seule perspective de la grève générale. Ce n'est qu'à la veille de son arrestation qu'il mit l'accent sur l'importance de luttes sur des objectifs partiels et immédiats, permettant aux travailleurs d'accumuler une certaine expérience. Il était par ailleurs convaincu qu'il devait être possible, avec une organisation et une direction consciente et rationnelle, de limiter au maximum le facteur spontané. Pourtant, ce dernier joue un rôle décisif dans tout mouvement de masse et il faut en tenir compte dans la stratégie

Loin de vouloir éliminer la spontanéité, il faut au contraire tenter de l'utiliser au mieux grâce à une organisation et à une direction adéquates. Frasyniuk posait problème dans les termes suivants:

facile de ne lancer la grève moment où nous serons vraiment prêts. Mais il se peut qu'à ce moment-là le pouvoir soit lui aussi fin prêt pour l'affrontement. Et alors ? Ou bien c'est l'échec, ou bien le prix à payer en cas de victoire sera trop élevé. Il faut donc attendre l'instant précis où les chances seront les plus fortes et où le prix à payer sera le moindre. Mais pour pouvoir décider du moment adéquat, il faut que les gens soient conscients des implications de ce choix, qu'ils soient prêts sur le plan organisationnel et qu'ils soient patients. » (7)

C'était sans doute l'aspect le plus faible de sa stratégie. Un tel degré de rationle influence d'une direction consciente pour déterminer le moment de l'entrée en lutte sont tout simplement impossibles dans un mouvement social vivant. Indépendamment du niveau d'organisation et de préparation, ou de la solidité politique et organisationnelle de la direction, c'est précisément la spontanéité qui l'emporte dans les périodes de soulèvement. La grède masse, partielle ou généralisée, n'éclate jamais de la manière dont, par exemple, l'insurrection de Varsovie a été déclenchée en août 1944, c'est-à-dire par un ordre venu d'en haut. C'est impossible, parce qu'il ne s'agit pas d'une organisation clandestine, politique ou militaire, mais d'un milieu social concernant les travailleurs d'une ou de plusieurs entreprises, ou la classe ouvrière tout entière. En octobre 1982, lorsque Solidarité fut dissout, le chantier naval Lénine de Gdansk se mit en grève sans se poser la question de savoir si le régime était ou non « fin

Et ce n'est pas non plus la question que les dirigeants clandestins se sont posée quand, par la suite, cherchant à comprendre ce qui s'était passé, ils en ont conclu qu'il aurait suffi que « Bogdan Lis (membre à l'époque de la TKK, responsable de la région de Gdansk, ndlr.) entre dans le chantier en grève » à ce moment-là, pour faire démarrer la grève générale. Mais s'il est vrai que tout dépendait alors du comportement de Lis, cela montre le caractère décisif du rôle de la direction dans une lutte éclatant « par surprise ». Or, à l'évidence, la grève du chantier Lénine prit les dirigeants clandestins à l'improviste : un sondage réalisé dans les entreprises de Gdansk peu avant le 8 octobre « excluait toute perspective de greve générale en réponse à la mise hors-la-loi de Solidarité » (8). Lorsque la tension sociale monte brusquement, aucun sondage antérieur n'est à même de fournir des indications sur les réactions auxquelles il faut s'attendre, car ces dernières changent d'un seul coup, elles se modifient d'un jour à l'autre et évoluent d'heure en heure. Il se peut très bien que ce soient justement les travailleurs d'une usine ne donnant aucun signe de combativité 48 heures auparavant qui fassent démarrer la lutte.

SPONTANÉITÉ

CONTRE ORGANISATION? Quant au degré de préparation de l'adversaire, en l'occurrence le régime de Jaruzelski, à un moment donné, il faut savoir que l'effet de surprise provoqué par une action de masse peut désorienter les rangs de ceux qui sont « fin prêts pour l'affrontement », les démoraliser, enrayer leur capacité de prendre des décisions, suite au désarroi provoqué ou aux divergences surgies au sein de la direction, etc. Il peut aussi s'avérer que le degré de préparation de l'appareil du pouvoir ne signifie pas forcément une combativité élevée, et seule la lutte permettra de le vérifier. De manière générale, il est d'ailleurs toujours possible de battre en retraite - même si cela implique des pertes inévitasaire apparaît tellement forte qu'elle risque d'entraîner une défaite.

Tout cela signifie-t-il que l'organisation, que la préparation au combat n'ont pas d'importance ? « En un mot on improvise ? Ça c'est bon pour les musiciens et les poètes, disait Frasyniuk. Moi, je suis contre l'improvisation. En tant que chauffeur de métier, je ne me vois pas rouler avec une voiture improvisée, avec un moteur et sans freins, ou l'inverse. » (9) C'est évident, et il ne faut pas passer d'un extrême à l'autre. La lutte de masse a d'autant plus de chances de réussir qu'elle s'appuie sur une bonne organisation et qu'elle est bien préparée. Mais elle peut fort pien démarrer d'une entreprise (ou d'une région) qui, tout en connaissant une situation des plus « explosives », n'est pas la mieux à même de se mettre à la tête du mouvement.

Il s'agit donc d'élargir la lutte le plus rapidement possible à d'autres entreprises ou régions mieux préparées qui, pour n'être pas « explosives », sont néanmoins prêtes à rejoindre la lutte que d'autres ont commencée. Et c'est d'elles que dépendra principalement la poursuite du combat, jusqu'à sa généralisation. C'est probablement ce qui se serait passé en octobre 1982, si Lis avait rejoint le chantier naval où la grève avait démarré, et si Bujak avait fait ce à quoi il était prêt, c'est-à-dire rentrer dans l'usine de tracteurs Ursus et, avec les travailleurs de l'entreprise, appeler à la grève à Varsovie. Deux jours plus tard, la Basse-Silésie aurait pu déclencher la grève générale, selon ce que Piotr Bednarz (le successeur de Frasyniuk, ce dernier venant d'être arrêté) déclara aux membres de la TKK. Et comme il s'agissait de la seule région, avec Nowa Huta, un tant soit peu préparée à une grève généralisée, il y a tout à parier qu'elle aurait joué un rôle clé dans la lutte.

Il ne faut pas escompter atteindre un niveau élevé d'organisation sociale et de préparation à la lutte de masse, de manière uniforme dans un même centre industriel, et a fortiori dans une région ou dans tout le pays. Car la loi du développement inégal et combiné s'applique ici pleinement. La combativité se développe de manière inégale dans un mouvement social. Les organisations syndicales clandestines qui, à un moment donné, ont montré qu'elles étaient les mieux préparées à engager le combat, finissent par régresser au bout d'un certain temps, si la lutte ne démarre pas, et ce pour une période plus d'autres organisations qui jusque-là étaient en retard, parviennent à un meilleur degré

Si nous critiquons certains des aspects de la « ligne des usines et de la grève conjointement par Frasyniuk et ses camarades de Basse-Silésie, Piotr Bednarz et Jozef Pinior, c'est dans un esprit fraternel et constructif, parce que nous persistons à penser que l'orientation qu'ils ont mise en avant

6. Konspira, op. cit., pp. 70-71.

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constitue l'acquis essentiel de Solidarité clandestine en termes de stratégie du mouvement social. D'ailleurs, les côtés faibles de cette orientation furent corrigés au fur et à mesure que l'expérience du mouvement s'enrichissait et que le développement de la situation politique exigeait une approche moins schématique. C'est ainsi qu'après les manifestations du 31 août 1982 qui ont touché l'ensemble du pays, Frasyniuk, de concert avec le dirigeant de Solidarité à Nowa Huta, Wladyslaw Hardek, « insistait pour aller de l'avant » vers la greve générale, bien qu'ils fussent conscients que, dans la majorité des principaux centres industriels, le niveau d'organisation et de préparation était très insuffisant et que, même dans leurs propres régions, il était loin d'être idéal. Cela signifie qu'ils misaient largement sur le facteur spontané.

Sous la direction de Jozef Pinior, le RKS de Basse-Silésie fit un grand pas en avant dans l'élaboration de la stratégie et de la tactique de la lutte de masse, au cours de l'hiver et du printemps 1983. De façon énergique, il prit l'initiative de luttes sur des objectifs partiels et immédiats. Cela se concrétisa dans la semaine de protestation de mars 1983, dont les mots d'ordre centraux portaient sur l'amnistie immédiate et sans condition de tous les politiques et sur la lutte contre la hausse des prix. Par ailleurs, dans le cadre de la préparation à la défense active des entreprises au moment de la grève générale, il fut proposé de mettre une structure syndicale spécifique sur pied, en formant, dans les principales usines, des détachements de la garde ouvriè re de Solidarité, qui devaient jouer le rôle d'organes exécutifs du RKS. Enfin, Pinior jugea que l'instauration d'un contrôle social sur l'économie constituait l'une des tâches essentielles qui déciderait du sucsès ou de l'échec de la grève générale. L'arrestation de Pinior et l'adoption, par la direction qui lui succéda, d'une ligne diamétralement opposée, conduisirent le RKS de Basse-Silésie à suivre un tout autre cours.

LE RETOUR AUX POSITIONS DE L'INTELLIGENTSIA DÉMOCRATIQUE « Le succès de la ligne de la grève dépendait également, selon Frasyniuk, son acceptation et de sa mise en œuure dans les autres régions. Wroclaw seul, isolé du reste de la Pologne, ne pouvait vaincre. Le RKs considérait que sa tactique était la meilleure, mais il était conscient que si les autres centres ne la mettaient pas en pratique, l'activité sociale reculerait également en Basse-Silésie. » (10) C'est ce qui arriva. Frasyniuk s'en rendit immédiatement compte en sortant de prison à la fin de l'été 1984. Analysant l'état du mouvement clandestin tel qu'il le retrouvait, il affirma: « Il est difficile de parler de Solidarité en tant qu'organisation à plusieurs niveaux, dont le réseau couvrirait tout le pays. En l'occurrence, je pense aux structures d'entreprise, interentreprises, régionales ou interrégionales.

Le ler mai 1983 à Wroclaw. (DR) J'ai même l'impression que la question de la construction et du développement de ces structures a été reporté au second plan dans l'activité du syndicat. De même en ce qui concerne l'information sur les problèmes des entreprises, la place qui lui est accordée dans la presse syndicale est des plus limitées. Il s'agit là de signes négatifs, témoignant de la disparition ou de la décomposition de certaines structures du syndicat qui, récemment encore, en étaient l'un des piliers, à savoir les commissions syndicales d'entreprise et le réseau d'information des entreprises. » (11)

Dans une déclaration enregistrée, diffusée le 6 septembre 1984 dans l'église du quartier de Zoliborz, à Varsovie, Bujak proclamait : « Nous contenter de la présence de dans nos cœurs. Il faut qu'il soit présent dans nos entreprises. Il faut que chacun de vous y contribue. Seule l'action que vous mènerez sur vos lieux de travail comptera et décidera pour l'avenir de Solidarité. Que chacun rentre dans son usine avec cette conviction. » On pourrait applaudir s'il ne s'agissait de demander aux travailleurs de battre leur coulpe car, hélas, à notre connaissance, cette orientation ne fut jamais, ni avant ni après cette date, celle de la direction de Solidarité de Varsovie, elle dont la ligne s'est imposée au sein du mouvement social après 1982. Contrairement au RKS de Basse-Silésie jusqu'au printemps 1983, elle n'a jamais cherché à faire porter l'effort d'abord sur les entreprises, sur la construction et l'action des structures syndicales et autogestionnaires au cœur de la classe ouvrière.

Ces deux orientations ne renvoyaient pas seulement à deux approches différentes, d'idées et de conceptions, qu'on pourrait analyser en soi, en faisant abstraction leur contexte social. Car l'une était une ligne ouvrière, alors que l'autre émanait surtout du milieu de l'intelligentsia. Il est précisé dans Konspira que les dirigeants de Solidarité de Varsovie, avec leur projet de construction d'une « société clandestine », ont opté pour la conception qui fut celle de l'opposition démocratique d'avant 1980. Or, il faut savoir que les conceptions prévalant au sein de cette opposition étaient issues de l'intelligentsia démocratique. D'ailleurs, ce n'est pas un hasard si la petite fraction de cette opposition, regroupée autour du journal Robotnik, qui s'est tournée vers la classe ouvrière et qui a joué un rôle décisif pour préparer l'éclatement de la révolution d'août, agissait non seulement de façon indépendante, mais d'une certaine manière en marge du reste de l'opposition.

Dans le nouveau contexte d'après décembre 1981, le retour à l'orientation qui avait prévalu au sein de l'opposition démocratique dans le passé ne pouvait être innocent d'un point de vue social. Cela ne pouvait que favoriser les milieux à l'origine de ces positions, exprimer avant tout leurs penchants, garantir leurs besoins et refléter leurs limites. De manière plus ou moins explicite, c'était aussi une façon de se détourner de la classe ouvrière, de limiter le rôle de cette dernière en tant qu'élément dirigeant du mouvement social. II devenait dès lors inévitable que les moyens techniques et matériels, l'activité idéologique et l'initiative politique passent de plus en plus aux mains de l'intelligentsia dans le cadre de ce mouvement, la classe ouvrière étant renvoyée à son rôle passif traditionnel.

Par là, nous ne prônons bien sûr pas une approche sociologique vulgaire, qui réduit mécaniquement toutes les pratiques idéologiques et les activités politiques à une base sociale donnée. Loin de nous l'idée d'opposer ouvriers et intellectuels. Il y eut et il y a encore au sein de Solidarité clandestine de nombreux exemples de collaboration réussie entre ces deux groupes sociaux. Frasyniuk soulignait le rôle important joué par les groupes indépendants des écoles supérieures de Wroclaw dans la construction de l'organisation syndicale clandestine de la ré-

10. Ibid., p. 70.

11. Z Dnia na Dzien, numéro 1/345, 1985.

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prises en charge par des institutions qui leurs directement emprunté à la propagion, en affirmant : « Il y avait parmi eux des docteurs que leurs titres n'empêchaient pas de travailler à la ronéo. Les de l'université formaient ensuite les gars des grandes entreprises afin que ces dernières puissent sortir leur presse de façon autonome. » (12)

Pour l'intelligentsia démocratique qui se place résolument aux côtés de la classe ouvrière, convaincue que c'est d'elle que dépend la transformation de la société, la tâche essentielle est de transmettre son propre savoir ou savoir-faire aux ouvriers, de manière à ce qu'ils soient le plus indépendants possible. Mais cela n'a rien à voir avec la conception selon laquelle les ouvriers seraient condamnés à avaler passivement les élucubrations de l'intelligentsia, ou même avec le fait de leur apprendre une série de choses utiles, sans pour autant leur donner les moyens de se débrouiller seuls. Malheureusement, c'est dans ce deuxième sens que les relations entre les deux milieux ont évolué, faisant perdurer une division du travail contraire à la nature et aux aspirations du mouvement social. Ce n'est pas un hasard si le terme « société » sans référence de classe a remplacé, dans le vocabulaire courant, cette autre « société » délimitée par les cheminées d'usine durant la période de la

Au début 1985, l'un de nos lecteurs polonais nous écrivait : « Durant l'année

Solidarité s'est encore des positions syndicales et ouvrières au profit du culte des "mystères nationaux" On met le concept de nation à toutes les sauces, en délayant les conflits de classe dans ce magma. Peut-être cette année a-t-elle été positive du point de vue de certaines couches sociales en ce qui concerne le développement et le renforcement des sphères de la vie culturelle et politique indépendantes, mais ce fut un recul du point de vue des intérêts du prolétariat. Une preuve de plus que les dirigeants clandestins ont orienté Solidarité sur la mauvaise voie, en misant sur le facteur national au lieu de viser à mobiliser les masses ouvrières sur la base de la défense et de la réalisation de leurs intérêts de classe. Car si le premier facteur est très important, c'est le second qui est décisif. »

LE ROLE DE L'EGLISE Un autre problème est constitué par le fait que certains milieux ecclésiastiques cherchent manifestement à imposer leur hégémonie sur le mouvement social. Il ne s'agit pas, bien sûr, des prêtres de base ou même de certains rarchie, qui se mettent au service du mouvement social avec un total dévouement, mais des éléments de l'appareil de l'Eglise qui voudraient transformer ment en punaise de sacristie. En se fondant sur l'expérience de l'une des régions de Pologne orientale, le même lecteur nous écrit : « On observe une offensive soutenue de la part de l'Eglise et de ses idéologues à l'intérieur du syndicat pour que les prérogatives syndicales soient relui sont liées, telles que les clubs d'intellectuels catholiques, la Pastorale des familles, l'Entraide des familles, la Pastorale ouvrière, l' "Oasis" des jeunes, le Mouvement des scouts indépendants, etc. Elles bénéficient d'atouts tels que le soutien moral et la collaboration d'anciens internés et de dirigeants "historiques" du syndicat, un large réseau d'éditions et de diffusion, des structures d'éducation bien rôdées. L'existence, parallèlement à ceux de Solidarité, d'autres canaux d'information et d'activité indépendants - avant tout des institutions semi-légales protégées par l'Eglise - conduit de plus en plus souvent les gens à choisir ces derniers. Je ne pense pas que ce phénomène soit limité à ma région. L'Eglise vise explicitement à prendre la place de Solidarité dans le jeu politique avec le pouvoir. Le syndicat tolère les manœuvres de l'Eglise, qui le désarment dans la mesure où elles l'amènent à modérer son combat contre la classe dirigeante. Je crains que ce processus n'aille en s'approfondissant, car personne n'appelle à y mettre un terme. »

Par ailleurs, on constate une tendance à la remise en cause du pluralisme inde la démocratie syndicale au sein de Solidarité clandestine, suite au déséquilibre apparu entre les organes de direction et la base du mouvement social, à l'affaiblissement des liens entre les instances dirigeantes et les commissions d'entreprise, et compte tenu de l'influence que les conceptions des courants non ouvriers ont acquis au sein de la direction clandestine. On relève de plus en plus de cas d'organes dirigeants exerçant des pressions matérielles sur les structures de base de Solidarité pour les mettre au pas. Certaines structures considérées comme étant trop indépendantes dans leur activité ou leur orientation politique se sont vues isolées par un blocage de l'information les concernant. A plusieurs reprises, notamment à l'occasion du bilan du boycott des élections de 1984 et au moment de la parution du livre Konspira, l'organe du Comité ouvrier interentreprises de Solidarité (MRKS) de Varsovie, s'est élevé contre de telles pratiques de la part de Bujak (13).

Mais c'est dans la région de Haute-Silésie qu'on a assisté à l'attaque la plus brutale et la plus significative contre le pluralisme interne du syndicat. A l'automne 1984, la Commission exécutive régionale (RKW) de Solidarité, représentée au sein de la TKK par Tadeusz Jedynek, aujourd'hui emprisonné, publia en effet une déclaration sans précédent dans l'histoire de Solidarité, dans laquelle il est affirmé que la Commission provisoire de coordination des mines (TKKG) active dans la même région « agit en dehors du syndicat », car « les contacts et la composition de la commission en question ne nous sont pas connus ». Mais l'organe de la RKW (14) a bien montré qu'il s'agissit de structures, en l'occurrence le soutien accordé par la TKKG à la grève des mineurs britanniques et l'accusation de la RKW la taxant de déviations « gauchistes-anarchistes ». Ce dernier « concept » est d'ailgande du régime.

Il n'y a qu'une manière de sortir de la crise du mouvement social, à savoir de reconstruire le courant pour l'auto-organisation et l'autogestion ouvrières, jadis incarné par la « ligne des usines et de la grève générale ». Mais il ne s'agit pas simplement de revenir à cette ligne, car aujourd'hui les conditions sont différentes de celles qui prévalaient durant la première année suivant l'instauration de l'état de guerre. Le mouvement social d'alors était encore largement « porté par la vague »

1981, tirant sa force des acquis de la période de la révolution. Mais cet élan s'est depuis longtemps

L'AUTO-ORGANISATION ET L'AUTOGESTION OUVRIERES Depuis belle lurette, la TKK ne comqu'on puisse considérer comme représentant du courant de la « ligne des usines » ou comme proche de celui-ci. Cela ne signifie pas que la situation ne puisse évoluer, mais mieux vaut ne pas avoir d'illusions quant au fait que cela aille de soi, car ce qui va de soi, comme on le voit, c'est précisément le contraire. Il n'existe donc pas de point de départ ou d'appui naturel pour construire ce courant. La TKK et les directions régionales, qui tendent de plus en plus à s'éloigner des fondements ouvriers du mouvement, sont sous la pression croissante de milieux qui poussent, consciemment ou non, en sens

Ce n'est que par le bas et de manière horizontale que le courant pour l'auto-organisation et l'autogestion ouvrières pourra se construire aujourd'hui. Il ne peut s'appuyer que sur des structures et des groupes syndicaux épars, des groupes politiques ou politico-syndicaux au sein desquels la conscience autogestionnaire reste vivace, qui s'appuient sur les travailleurs ou qui se donnent pour but de défendre les intérêts immédiats et historiques de la classe ouvrière. Il s'agit avant tout de mettre fin à leur éparpillement, de parvenir à leur coordination et à leur coopération sur la base de conceptions programmatiques élaborées en commun.

Ce courant doit adopter une orientation, différente sous trois aspects, de ce qui fut celle de Basse-Silésie. La première chose est de se demander pourquoi cette orientation n'a pas été maintenue et en tirer les conclusions qui s'imposent. En fait, ses porte-parole n'ont pas compris qu'en période de contre-révolution, il ne serait pas possible de maintenir une telle ligne, voire de la renforcer dans le mouvement social, si elle ne se matérialisait pas dans des formes d'organisation appropriées. Aux diverses formes de conscience doivent correspondre diverses formes d'or-

12. Konspira, op. cit., p. 39.

13. Cf. CDN - Glos Wolnego Robotnika, numéro 80, 1984 et numéro 104, 1985.

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der à élaborer une tactique efficace pour le droit au samedi libre éclata à l'usine dans Inprecor numéro 200 du 8 juillet 1985.

Dispersion d'une manifestation de Solidarité en août 1983. (DR) ganisation. Il est impensable que l'ensemble du syndicat soit porteur d'une conscience autogestionnaire, c'est-à-dire d'une conscience politique avancée de la classe ouvrière. Car, en tant qu'organisation de masse, ce dernier regroupe des travailleurs ayant des niveaux de conscience fort différenciés, depuis ceux qui ne sont sensibles qu'aux intérêts immédiats, matériels et moraux, de leur propre groupe pofessionnel ou de leur milieu social, jusqu'à ceux qui sont conscients des intérêts généraux et historiques de la classe ouvrière et qui luttent pour sa libération. Aussi, y a-t-il tout à parier que la conscience autogestionnaire risque de disparaître à long terme, si elle ne se matérialise pas dans une forme d'organisation propre au sein du mouvement social.

C'est pourquoi il importe que la coordination (l'« entente », pour reprendre le terme utilisé dans les débats en cours en Pologne) devant donner un fondement au courant pour l'auto-organisation et l'autogestion ouvrières, ait une identité politique et idéologique propre et qu'elle repose sur une structure organisationnelle séparée. Mais le fait qu'un tel courant existe et s'organise de manière distincte ne doit en aucun cas remettre en cause le statut de ses composantes, en particulier des structures syndicales diverses, susceptibles d'adhérer à l'entente. Il faut que ces dernières restent ce qu'elles sont. à savoir des chaînons du syndicat Solidarité. Leur participation à une telle coordination ne doit viser qu'à leur permettre de mieux accomplir leur devoir, à mieux remplir les tâches qui s'imposent dans la défense des droits, de la dignité et des intérêts des travailleurs. Elle doit les armer pour mieux pouvoir défendre le programme de Solidarité. Elle doit les aila lutte immédiate, afin d'inscrire celle-ci dans le cadre d'une stratégie visant à atteindre l'objectif de ce programme, à savoir la mise en place d'une République autogérée.

En second lieu, et sans pour autant perdre de vue la question de la grève générale, il faut que la « ligne des usines » d'aujourd'hui soit avant tout une orientation de lutte pour des objectifs immédiats, aussi bien partiels que transitoires. La vague qui portait le mouvement de masse a fini par refluer en octobre 1982, lorsque la direction s'avéra incapable de saisir l'occasion que constituait la grève chantier Lénine de Gdansk en riposte à la mise hors-la-loi de Solidarité. C'était le dernier moment pour empêcher une stabilisation relative du système de pouvoir totalitaire et pour assurer la continuité de la révolution d'août. La question qui se pose aujourd'hui au mouvement social, c'est de savoir comment rassembler les prémisses d'une nouvelle montée révolutionnaire à partir de la situation contrerévolutionnaire qui s'est plus ou moins consolidée.

A l'époque, le problème était de savoir comment, à partir des flammes de la grève de Gdansk, rallumer le feu de la grève générale nationale. Aujourd'hui, il s'agit de savoir comment, à partir d'une étincelle comme la grève de l'usine Rosa Luxemburg, à Varsovie, en février-mars 1985 (15), allumer le feu d'une lutte plus générale dans quelques autres entreprises. L'exemple de la grève des ouvrières de l'usine Rosa Luxemburg a été suivi, début mai, par les travailleuses de l'usine de textiles Stella, de Zyrardow, qui se battaient sur des revendications analogues. Le 3 mai, au lendemain de la victoire de la grève de l'usine Stella, une grève pour

Pokires, autre entreprise textile de Zyrardow. Chacune de ces grèves s'est terminée par un relatif succès. Mais ces succès auraient pu être beaucoup plus grands si chaque grève n'avait pas démarré au moment où la précédente prenait fin ; si les revendications avancées par les ouvrières de l'usine Rosa Luxemburg avaient été reprises, comme le comité ouvrier de Solidarité de cette usine le demandait, par un certain nombre d'entreprises à majorité féminine de Lodz, et aussi par d'autres entreprises ; si les structures interrégionales du mouvement social avaient au moins assuré une circulation rapide de l'information dans ces entreprises, pour ne pas parler de la coordination des luttes en cours ; enfin, si le personnel de l'entreprise connaissant le meilleur degré d'organisation syndicale avait pris sur lui d'exiger des négociations portant sur les revendications communes à toutes les entreprises parties en grève à la suite de l'usine Rosa Luxemburg. La tâche du courant pour l'auto-organisation et l'autogestion ouvrières est précisément de contribuer à dégager de telles perspectives.

DES LUTTES PARTIELLES

A LA GREVE GÉNÉRALE L'entente en question devrait donc œuvrer au développement de luttes sur des objectifs partiels et immédiats, ouvrant la voie à celles pour des buts transitoires, tant sur le plan socio-économique que politique. Elle devrait militer pour l'élargissement et la coordination de telles luttes. Elle devrait propager les revendications qui les sous-tendent, en mettant l'accent sur celles qui

15. Sur cette grève, voir l'article déjà cité

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Contrôle d'identité par des policiers armés, au cours d'une cérémonie non officielle à l'occasion du

40e anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie. (DR) permettent d'unifier les travailleurs, que ce soit au niveau d'une seule entreprise, de plusieurs ou de la classe ouvrière toute entière. Elle devrait faire connaître les expériences de lutte passées et les formes de lutte qui s'avèrent efficaces, en mettant en valeur les moindres victoires obtenues ici ou là, pour montrer la voie, ainsi qu'en donnant des informations sur les occasions perdues pour en tirer des leçons. Elle devrait enseigner comment analyser un rapport de forces au niveau de l'atelier, de l'usine, de la région ou du pays, ainsi que l'art de mettre à nu les faiblesses du régime pour faire ressortir la force du mouvement social et s'appuyer là-dessus afin de progresser dans la voie de l'auto-organisation, de l'activité indépendante et de la défense des intérêts des travailleurs.

Le colonel Stanislaw Kwiatkowski, chef militaire du centre de sondage de l'opinion publique, expliquait il y a quelques mois lors d'une réunion avec les responsables de la propagande du régime, que le niveau de tension sociale atteint « aurait déjà correspondu à une situation révolutionnaire s'il n'avait pas été accompagné d'une confiance non moins élevée dans la stabilité des institutions » (16). Très juste! Ce qu'il faut, c'est modifier cette conviction, aussi fausse que largement répandue, en commençant par les entreprises. Une lutte de masse, même à une échelle limitée, bien dirigée, s'élargissant rapidement à quelques entreprises et bien coordonnée, tel est le moyen pour que les travailleurs prennent conscience de ce que le régime est loin d'être stabilisé et qu'il est possible, au travers d'une telle lutte, de dévoiler et même d'accroitre ses faiblesses.

Mais s'orienter vers de telles luttes, en créant patiemment les conditions qui permettront leur développement, ne peut en aucun cas signifier l'abandon de la stratégie de la grève générale ou sa remise aux calendes grecques. Le courant pour l'auto-organisation et l'autogestion ouvrières devrait au contraire être le porteur et le défenseur acharné d'une telle orientation. On entend souvent dire, dans les milieux ouvriers de Solidarité, que la grève générale n'est pas « pour demain ». On peut être parfaitement d'accord avec une telle affirmation, mais la grève générale n'est jamais « pour demain ». Ce n'était pas non plus le cas en août 1980, jusqu'au jour où les ouvriers du chantier naval Lénine décidèrent de passer à la grève avec occupation pour la satisfaction totale de leurs revendications. La tâche principale aujourd'hui n'est certainement pas de préparer les organisations syndicales d'entreprise et inter-entreprises de Solidarité à la grève générale. Mais dans chacune des commissions d'entreprise mises en place, il faut au moins définir un plan d'occupation de T'entreprise, contacts avec les commissions syndicales des entreprises voisines, préparer un système d'auto-défense de l'entreprise en cas de grève. Il faut, comme le disait Frasyniuk, désigner le gars capable d'organiser la défense du portail; il faut que quelqu'un sache fabriquer les obstacles antichars, combien il en faudra et où les placer, etc.

Troisième et dernier point, les fondements programmatiques de l'entente devraient indiquer des perspectives stratégiques plus claires, allant au-delà de celles que le RKS de Basse-Silésie avait élaborées en 1982 et au début de 1983. Il faut rompre avec toute idée de « révolution autolimitée » et de compromis durable avec la bureaucratie au pouvoir. Partant de là, la stratégie de la grève générale doit être liée à la question du pouvoir et montrer que la tâche essentielle de la future révolution polonaise sera précisément de résoudre cette question. Il est impossible de briser le système du pouvoir totalitaire si on ne le remplace pas par un système de pouvoir ouvrier, indépendant et autogéré, issu des organes de la grève générale. Qu'il s'agisse de luttes sur des objectifs immédiats ou des formes d'auto-organisation qui en résulteront, ce n'est que dans le cadre d'une telle stratégie que les luttes de masse, aujourd'hui et demain, pourront se transformer en premier pas conscient vers la République autogérée.

Aujourd'hui comme demain, le syndicat indépendant Solidarité est et restera la forme essentielle d'auto-organisation des travailleurs, le principal levier pour aller vers l'autogestion ouvrière, duquel dépend actuellement l'existence d'un minimum d'organisation, de coordination et de direction des luttes de masse portant sur des objectifs immédiats. C'est Solidarité qu'il faut construire à l'occasion de ces mobilisations. C'est de lui que dépendra l'instauration d'une dualité de pouvoirs dans une situation pré-révolutionnaire, ainsi que l'organisation de tous les travailleurs en vue de l'assaut révolutionnaire contre le système de pouvoir totalitaire. Le syndicat, et le mouvement social, qui a pour nom Solidarité est la principale conquête de la classe ouvrière et de la révolution polonaise de 19801981. C'est en son sein que l'ouvrier s'organise et agit aujourd'hui. Sans ce mouvement, il est condamné à l'atomisation, à l'impuissance et à la passivité. Penser qu'il est possible de se passer de Solidarité sous prétexte qu'il existe une alternative, que ce soit un cercle de prière ou un parti politique, c'est se tromper et s'engager sur la

Même pour les secteurs ouvriers en plein recul, pour qui seule subsiste l'idée de Solidarité, c'est bien la seule idée qui soit susceptible de se concrétiser en force matérielle le moment venu. Toute forme d'activité sociale et politique indépendante ne visant pas et ne servant pas à construire Solidarité ne saurait être qualifiée d'activité ouvrière. C'est pourquoi le courant pour l'auto-organisation et l'autogestion ouvrières doit tendre à reconstruire à renforcer le syndicat indépendant dans les entreprises, à l'échelle des villes et des régions, au cœur de la classe ouvrière. Ce n'est qu'à partir de là qu'il pourra se fixer des objectifs plus ambitieux.

Solidarité incarne l'organisation, l'unité, la conscience et la lutte de la classe ouvrière polonaise!

Rédaction d'Inprekor polonais, 1er juillet 1985.

16. Cité dans le Matin de Paris du 1er juillet

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