FEMMES et au chômage
Les bas salaires, le travail abrutissant et la deuxième journée de travail quand le soir vient. Et toujours : dernières embauchées, premières licenciées "45 heures à la fabrique, plus de 10 heures de trajet (car le travail est à 15 km de la maison). Sortir de la maison à 6 h 30 du matin, jusqu'à 12 h15. Puis de 1 h à 6 h du soir : cela fait 9 heures. Plus deux heures de trajet... mais on ne te paie que 9 heures! A 6h, quand j'arrive à la maison, je dois recommencer avec le travail ménager, ce qui totalise 16 h par jour ou 96 heures par semaine au minimum. Cette vie, je l'aie menée pendant 13 années...
(Une travailleuse immigrée en Suisse qui a un enfant). Les bas salaires, les journées sans fin, le travail répétitif et aliénant des ouvrières sans qualification, on n'en parlait guère dans le mouvement ouvrier il y a dix ou vingt ans; on en parle beaucoup plus souvent depuis que les femmes ont commencé à se radicaliser et à s'organiser. La double journée de travail, les tâches domestiques abrutissantes, le souci permanent et la culpabilisation par rapport aux enfants, on était encore plus discret à ce propos, tant il semblait naturel, qu'ils incombent à la femme. Tant on avait oublié qu'au tournant du siècle déjà, plus d'une lutte de travailleuses avait remis en question non seulement leur surexploitation, mais au aussi cette "deuxième" journée qui commence quand vient le soir. Aujourd'hui plus que jamais, dans le cadre de la crise économique, les mots "surexploitation" et "oppression spécifique" ont un sens. Nous tenterons, dans cet article de montrer concrètement comment ils se traduisent pour la majorité des travailleuses, de montrer combien les chiffres ressortant des statistiques sur la situation objective des femmes expriment une tendance générale dans l'ensemble des pays capitalistes avancés. "Dernières embauchées, premières licenciées, doublement opprimées", c'est un slogan, c'est une image, certes... Mais c'est une image qui est le reflet cruel de la réalité!
Jacqueline HEINEN Des salaires de misère Souvent deux à trois fois plus nombreuses qu'il y a une trentaine d'années, les femmes représentent entre 35 et 38 % de la main-d'œuvre active dans la plupart des pays européens. 40 % en Suède et aux USA. En Espagne et au Portugal où le taux d'activité des femmes est beaucoup plus faible (28 et 25% respectivement), la tendance est également à la hausse. L'Italie fait exception avec un déclin continu dans l'emploi féminin depuis la deuxième guerre mondiale (25 à 17%), phénomène qui s'exprime par une série de facteurs combinés : non réinsertion dans des emplois rémunérés de nombreuses maison, crise économique aigue et chômage structurel, etc. Mais de manière générale, les femmes sont rentrées massivement dans l'industrie et dans le secteur tertiaire et la division qui existait traditionnellement entre emplois "masculins" et emplois "féminins" s'en est trouvée renforcée. Dans beaucoup des pays concernés, pourtant, il existe des lois "assurant" l'égalité salariale pour un travail identique, et les patrons dissertent gravement de l'application de la convention n° 100 de l'Organisation internationale du travail (OIT)... signée voici plus de 25 ans ! Le problème, c'est que, justement, les femmes ne font pas le même travail que les hommes. Et la bourgeoisie le sait fort bien, elle qui met tout en œuvre pour confiner les femmes dans des emplois "typiquement féminins" En France, 95,6% des travailleurs à la chaîne dans le secteur de l'habillement sont des travailleuses. Comment expliquer l'augmentation de l'écart entre salaires masculins et féminins dans un pays comme les USA, parallèlement à l'accroissement du taux d'emploi des femmes actives, si ce n'est par leur présence massive dans les secteurs les moins bien payés ? Les travailleuses américaines à plein temps gagnent aujourd'hui 57% des salaires masculins contre 64% en 1974. De plus, il faut noter un fort accroissement du travail à temps partiel dans la plupart des pays ces dernières
années. Un travail conçu pour rapporter un salaire d'appoint, un travail qui ne procure en aucun cas une réelle indépendance économique à la femme, un travail somme toute, qui colle bien avec l'idée traditionnelle du rôle de la femme et qui occupe plus d'un fiers des femmes actives dans la plupart des pays industrialisés. Au Japon, ce sont près de 50% des travailleuses qui "choisissaient" ce type d'emploi en 1973. Un choix vraiment ? Dans tous les pays examinés, les femmes représentent entre 70 et 90% des effectifs dans les usines du textile, de la confection, de la chaussure et du tabac - c'est-à-dire les secteurs où règnent les pires conditions de travail et où l'insécurité de l'emploi n'a d'égal que le chantage aux heures supplémentaires, non qu'elles choisissent, mais parce que c'est là qu'elles trouvent de l'embauche. Dans certains pays dont le développement industriel s'est effectué plus tardivement, comme le Portugal ou l'Espagne, près du quart des femmes actives sont encore employées comme travailleuses domestiques. Elles non plus ne choisissent pas un travail qui les met entièrement à la disposition de leurs patrons, sans limite dans l'horaire journalier ni hebdomadaire, sans contrat de travail, à la merci d'une saute d'humeur. Quant à toutes celles qui travaillent à domicile dans les régions sous-développées du sud de l'Italie ou du nord du Portugal - et dont aucune statistique ne peut rendre compte exactement, puisqu'elles ne sont pas recensées -, on ne saurait dire non plus qu'elles aient le choix. Effectuant un travail identique à celui qu'elles feraient en usine, mais pour un salaire deux ou trois fois moindre, elles ne connaissent même pas leur patron puisqu'elles ne voient jamais qu'un intermédiaire qui leur apporte les morceaux d'étoffe ou de cuir qu'elles doivent assembler. La longueur de la journée de travail, comment la calculer alors qu'elle s'intègre totalement dans leur activité domestique ? Et les soins aux enfants ? Les patrons, eux, ont dû faire leurs calculs : pas de sécurité sociale à payer, pas de risques de grèves avec des travailleuses atomisées chacune dans leur foyer, et des salaires dont ce n'est pas une formule de dire que ce sont des salaires de misère. Quand on sait que le salaire moyen d'une femme travaillant dans la confection lui permet très rarement d'être indépendante sur le plan économique dans la plupart des pays industriels, on peut imaginer les profits effectués sur le dos de celles qui travaillent à domicile. En Italie, c'est le seul type d'emplois qui a augmenté ces dernières années (estimations officielles : 24000 personnes; estimation des syndicats : de 2 à 6 millions de personnes, des femmes essentiellement. Ce sont les femmes de ces mêmes régions que l'on retrouve dans les emplois industriels les plus mal payés et dans certains pays capitalistes dont le développement s'appuie précisément en grande partie sur la surexploitation de la main-d'œuvre immigrée. "J'arrive dans un pays dont je ne connais pas la langue. Deux jours après mon arrivée, je commence à travailler de entreprise horlogère. Au bout de deux mois, on m'ai.. once que je dois travailler aux pièces : ils exigent de moi 3000 pièces par jour. Pour faire 3000 pièces par jour, il fallait travailler à un rythme effréné. Je suis ainsi devenue de plus en plus une machine et de moins en moins considérée comme une personne (...) Puis j'ai changé de travail. J'étais en électronique avec des hommes. Mon salaire était de 6 francs de moins que celui des hommes, soit 50% du leur, mais on exigeait de moi le même travail. Je suis restée dans cette fabrique 3 années. Quand j'ai exigé un meilleur salaire, on m'a dit non parce que je suis une femme et que je ne peux donc pas gagner autant qu'un homme. En 1968, j'ai abandonné ce poste puisqu'on ne m'augmentait pas. De retour dans l'industrie horlogère, on m'a remise aux pièces. C'est ça l'exploitation capitaliste : on exigeait maintenant de nous 7000 pièces par jour (au même poste qu'en 62). Si en 1962, pour en faire 3000, il fallait travailler sans pause, pour en faire 7000, on ne pouvait même plus aller faire pipi !" Toutes les travailleuses ne sont pas aussi conscientes que cette ouvrière immigrée de la surexploitation qu'elles subissent. Pourtant, de plus en plus de femmes commencent à se révolter contre des conditions de travail qui sont à la source de toutes sortes de maladies et du vieillissement précoce de ceux et celles qui travaillent à la chaîne comme des bêtes. Ce que les Italiennes nomment "l'avortement blanc" , c'est-à-dire les fausses couches provoquées par les cadences infernales ou la nocivité de l'environnement du poste de travail, est aujourd'hui au centre de plus d'une lutte soutenue par les syndicats en Italie. Et pourquoi, alors que la scolarisation des filles ne cesse d'augmenter au point d'atteindre dans plusieurs pays un pourcentage souvent plus élevé que celui des garçons dans le secondaire, pourquoi ce maintien des femmes dans les secteurs les moins bien payés où le travail est le plus aliénant ? Une vieille histoire 'S'il est vrai que la démocratisation des études a entraîné une prolongation très sensible de la scolarité chez les filles, encore faut-il préciser que les vieilles divisions dans la formation professionnelle n'ont pas disparu pour autant. En France, elles sont plus nombreuses que les garçons dans les dernières années de la scolarité obligatoire, mais elles ne représentent que 22% des apprentis, ce qui veut dire qu'elles n'acquièrent pas, au même titre qu'eux, une formation professionnelle leur permettant par la suite de trouver des emplois, sinon stables, du moins qualifiés. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'on les retrouve en majorité dans les travaux à la chaîne qui ne demandent aucun apprentissage. Dans les lycées techniques, le nombre de filles est proportionnellement plus élevé que dans les écoles d'apprentissage, mais les filières opèrent de manière traditionnelle : lorsqu'on y trouve un tiers de filles, comme en France, c'est pour constater que près de 80% d'entre elles ont opté pour le tertiaire (dont plus de la moitié pour le secrétariat et la dactylographie). Quant à l'université, force est de voir que si le pourcentage d'étudiantes a atteint 40% dans plusieurs pays (USA, France), il ne dépasse pas 25% dans d'autres (Suisse, Allemagne). Là encore, même phénomène : les femmes optent en majorité
FEMMES pour les facultés de Lettres et de Sciences sociales, laissant à leurs compagnons l'étude des sciences précises qui débouchent sur des professions plus prestigieuses et mieux rémunérées. Et lorsqu'elles suivent des études de médecine dans un pourcentage identique à celui des garçons comme c'est le cas dans certaines facultés américaines, il s'avère que la plupart d'entre elles s'engagent dans les spécialisations typiquement féminines" que sont la pédiâtrie ou la gynécologie. et qu'elles ne représentent qu'un pourcentage infime des chercheurs. Ces divers chiffres n'ont bien sûr pas même valeur, les derniers ne concernant qu'une minorité privilégiée de femmes. Il faut tout de même relever que c'est une logique identique qui se dégage des "choix" effectués par les filles parvenant à l'âge de l'apprentissage ou des études supérieures. Ce "choix" , c'est celui qui s'opère en fonction de l'image d'elles-mêmes que leur renvoie la société et tout leur entourage, et qui ne fait que refléter et prolonger les discriminations qui ont marqué leur éducation dès la petite enfance. Et quand bien même elles voudraient mettre cette image en question, quand bien même elles le font parce que le mouvement de libération des femmes est passé par là, quand bien même elles choisissent une "profession d'homme", , elles butent sur une série d'obstacles bien concrets limitant leur liberté d'action et leur capacité d'autonomie. Parce qu'elles sont femmes, parce qu'on attend d'elles un certain nombre de tâches spécifiques et que c'est un des traits essentiels du système capitaliste que de s'appuyer sur l'institution qu'est la famille pour assurer gratuitement toute une partie de la reproduction de la force de travail. Des crèches, des laveries A l'heure qu'il est, 50 à 60% des femmes actives sont mariées et 40 a 50% ont des enfants dans la plupart des pays capitalistes avancés. C'est dire si la question des services est déterminante pour leur permettre de se décharger au moins d'une partie des travaux domestiques dont les hommes pensent qu'ils leur incombent. Or, et ce n'est pas là l'une des moindres contradictions qui minent aujourd'hui la famille, - le nombre de crèches, de cantines ou de laveries à disposition des travailleuses est tout simplement ridicule en comparaison des besoins dans tous ces pays. Qu'il s'agisse des 6, des 15, ou des 30 places à disposition pour 100 enfants de mères qui travaillent respectivement au Canada, en Finlande ou en Belgique, ce sont autant d'autres travailleuses qui n'auront pour seule ressource que de se débrouiller avec des solutions individuelles, confiant leurs enfants à une parente ou à une nourrice, faisant des acrobaties du point de vue des horaires et grevant leur budget pour payer une garde privée. Quant à celles qui ont la "chance" de bénéficier d'une place dans un organisme public, on sait qu'elles n'en sont pas quitte pour autant des courses pour amener et chercher l'enfant dans une crèche souvent fort éloignée de leur lieu d'habitation, ni des difficultés à boucler leur budget à la fin du mois, ni des angoisses qui les habitent pendant leurs heures de travail vu les conditions qui règnent dans beaucoup de ces établissements (enfants en surnombre, personnel impréparé à s'en occuper, absence de surveillance médicale dans les crèches privées notamment, etc.). Les laveries, il y en a parfois, mais elles sont chères; et les cantines, si elles sont parfois bon marché, ne sont pas souvent de qualité... On ne peut pas dire, par ailleurs, que les hommes acceptant, non pas d' "aider" la femme à tel ou tel moment, mais de prendre véritablement en charge leur part de tâches ménagères, soient légions pour l'instant. Cela, c'est le panorama général maintes fois évoqué par toutes celles qui se battent parce qu'elles en ont assez, pour que les choses changent- qu'elles aient clairement conscience ou non de la nécessité de renverser le système dans son ensemble pour que puisse exister les bases matérielles nécessaires à la socialisation des mille et une tâches de caractère privé qui sont l'un des obstacles déterminants à la libération des femmes. Ce qui nous importe ici, c'est de mieux voir en quoi la crise économique actuelle tend à renvoyer les femmes dans leurs foyers et à les enfermer, encore plus avant, dans la ronde des travaux domestiques, renforçant par là même certaines contradictions du système. D'une part, *l'augmentation du nombre absolu de femmes actives s'accompagne de la prétention de la bourgeoisie de leur faire supporter une part accrue de tâches ménagères, dont certaines étaient précédemment prises en charge par d'autres institutions que la famille. D'autre part, l'accroissement du chômage féminin intervient dans une période d'inflation où le salaire de la femme représente souvent une partie du minimum vital nécessaire à la famille pour subsister et non pas, comme cela pouvait être le cas dans les mêmes couches sociales durant la période antérieure, un salaire d'appoint pour le "superflu" (entendez l'achat d'un certain nombre de biens de consommation durable - réfrigérateurs, machines à laver, aspirateurs, automobiles, etc. que la famille ouvrière ne pouvait acquérir autrement). Dernières embauchées, premières licenciées Tous les chiffres sont là : l'augmentation du chômage qui atteint le chiffre de 8,3% dans un pays comme le Canada (plus de 10% au Québec), cette augmentation touche d'abord les femmes et les jeunes. En France, parmi ces derniers, les demandeurs d'emploi de moins de 25 ans qui sont en chômage de longue durée sont des femmes dans 82% des cas. La courbe du chômage en Allemagne, de son côté, est assez significative de la tendance que l'on retrouve dans la plupart des autres pays en ce qui concerne la proportion de cette augmentation : de 1974 à 1976, alors que le nombre de chômeurs masculins augmente de plus de 50% (passant de 2,2 à 3,4%), celui des chômeuses double presque (de 3, 1 à 5,9%). Et cette tendance n'a fait que s'accentuer dans toutes les régions dans la dernière période. Les facteurs essentiels que l'on retrouve derrière ces licenciements "préférentiels" des femmes ? Des facteurs objectifs liés à la crise du capitalisme, mais des facteurs subjectifs aussi expliquent les discriminations systématiques dont les femmes sont l'objet dans tous les cas considérés.
Tout d'abord, la restructuration intervenant dans le processus de production au moment d'une crise touche d'abord les secteurs les plus arriérés, les entreprises qui sont le moins développées sur le plan technologique, celles qui ne sont pas compétitives. Qu'elles soient obligées de fermer leurs portes, ou que les capitalistes pensent pouvoir améliorer leur rendement en remplaçant une partie de la main-d'œuvre par des machines, le résultat est le même pour les travailleuses et les travailleurs concernés : licenciements et chômage. Et il se trouve que ces secteurs sont précisément et prioritairement ceux où travaille une majorité de femmes : textile, confection, chaussures, tabac, hologerie, etc. Le cas de la fabrique de pantalons FARAH en Belgique, multinationale américaine, qui vient de licencier sans préavis les 250 ouvrières qui y travaillaient, dont un fort pourcentage d'immigrées, est typique du processus de licenciement brutal que connaissent des milliers de petites entreprises de ce type, qu'elles soient indépendantes sur le plan financier ou qu'elles dépendent d'un trust dont le dernier souci de la direction est bien le sort des ouvrières et des ouvriers perdant leur emploi. La disparition, en quelques mois de 1500 emplois dans le textile dans une ville portugaise comme Porto, et la prévision d'une dizaine de milliers de licenciements supplémentaires dans le reste du pays pour les mois à venir expliquent le renforcement du travail à domicile comme seule possibilité pour celles qui perdent leur emploi. C'est le cas dans le nord du Portugal ou dans les autres régions européennes où ce type de production a des racines et où il est déjà répandu (Espagne, Italie et même Grande-Bretagne dans les couches urbaines immigrées). Ensuite, les économies effectuées sur les budgets étatiques visent d'abord, comme on le sait, les secteurs sociaux non rentables d'un point de vue capitaliste, afin de ne pas affecter ou de ne toucher qu'en dernier lieu, les investissements destinés à venir en aide à l'économie privée ou servant directement ses profits (certains aménagements sur le plan urbain par exemple). C'est donc sur le plan des crèches, des hôpitaux et des écoles, sur celui des institutions pour personnes âgées et des institutions sociales que ces Messieurs les parlementaires commencent par rogner. Les huit milliards de livres que le gouvernement travailliste anglais avait retranché du secteur public en 1976, outre qu'ils se traduisent par une attaque directe contre les intérêts de la population travailleuse dont les femmes sont les premières à faire les frais, ont réduit des milliers d'employés de l'Etat - et surtout d'employées - au chômage. Ce type de mesure n'a d'égal que celles qui furent prises quelques mois plus tard par le gouvernement italien décidant de bloquer toute possibilité d'emprunts bancaires pour les gouvernements locaux, provoquant de ce fait, quelques centaines de licenciements supplémentaires dans un secteur employant des femmes en très grande majorité. Les fermetures de crèches, de classes d'écoles, de maisons pour vieillards, signifient en même temps l'obligation, pour de nombreuses autres femmes, de quitter leur travail pour s'occuper des enfants et des personnes âgées qui ne sont plus prises en charge par les structures collectives.
Ces mesures sont loin de ne toucher que les pays connaissant la crise économique la plus forte. C'est une constante que l'on ne retrouve pas seulement en Grande-Bretagne comme au Canada ou au Québec avec la fermeture systématique d'unités hospitalières (et des services de gynécologie en premier lieu, parce qu'ils sont jugés "secondaires"), mais qui ressort de l'étude de tous les budgets des pays capitalistes, quel que soit l'obiectif premier des coupes sombres effectuées ( crèches, hôpitaux, écoles, etc.), ils visent toujours et d'abord des secteurs où les femmes sont les premières concernées, que ce soit en tant que travailleuses ou en tant qu'usagères. Leur place ? Au foyer ! La bourgeoisie ne s'embarrasse d'ailleurs pas de discours compliqués pour "justifier" ces discriminations : elles vont de soi, puisque les femmes ont une place "naturelle" à occuper, celle d'épouse et de mère au foyer. Qu'il soit impossible à une femme de voir ses enfants pris en charge par une , institution collective - soit qu'il n'y ait pas de crèche à proximité, soit qu'il n'y ait pas de place disponible, soit qu'elle ne puisse plus payer parce qu'elle est au chômage; cela émeut peu le patronat qui théorise au contraire cet état de fait par toutes sortes de discriminations conçues pour décourager les femmes de vouloir travailler "alors que même les ' chefs de famille' ne parviennent pas à trouver d'emploi" ! On l'a vu récemment dans l'entreprise Roche à Madrid où la direction a décidé de licencier 50 personnes. En fonction de l'article 45 du décret sur le travail, promulgué l'an dernier, disant que les travailleurs qui devront être licenciés, devront l'être en ordre inverse de leur ancienneté dans l'entreprise, sauf "circonstances exceptionnelles", la direction avait proposé une liste au ministère du Travail. Mais celuici a modifié le contenu de cette liste en remplaçant systématiquement les noms proposés par ceux de 50 femmes... Etre femme, c'est bien là une circonstance exceptionnelle, quand il s'agit de licenciements: En Suisse, c'est parce qu'elles sont mariées et qu'elles ont des enfants que certains gouvernements cantonaux ont pris la décision de ne pas renouveler le contrat de plusieurs enseignantes. Aux USA, dans le Minnesota, c'est parce qu'elles sont femmes et "soupçonnées" d'être lesbiennes que deux travailleuses ont perdu leur travail dans la mine où elles étaient employées (une mine, pensez donc, ce n'est pas un endroit pour les femmes...) Quand il ne s'agit pas de licenciements, c'est de refus d'embauche qu'il est question. Comme chez IBM à Porto, où la direction "ne conseille pas aux femmes de se présenter pour des emplois de programmateurs" (elle les accepte en revanche dans les emplois de perforatrices, travail répétitif et abrutissant s'il en est). Et quand il ne s'agit pas de mesures aussi explicites que celles-là ou d'autres telles celles visant à interdire aux femmes chômeuses de mettre leur enfant dans une crèche comme en France, la bourgeoisie trouve d'autres moyens de dissuasion, moins visibles mais tout aussi efficaces. Certaines mesures prises dernièrement par le gouvernement Giscard (congé sans solde de deux ans pour l'éducation des enfants par exemple s'accompagnent
FEMMES d'une campagne démagogique qui va dans le sens d'inciter celles-ci à renoncer "provisoirement" à une activité professionnelle pour se consacrer à l'éducation des enfants . Une tendance identique existe dans la plupart des pays européens. Pour les femmes immigrées, cela se traduit par des discriminations supplémentaires, et l'on a pu constater en Suisse, au moment de la récession économique de 1974, •que la réduction de la main-d'œuvre étrangère dont la bourgeoisie helvétique s'est servie pour masquer le taux de chômage réel, a touché 21% de femmes contre 6% d'hommes... Ces travailleuses-là, qui dans leur grande majorité sont rentrées dans leur pays, c'est-à-dire en général dans les régions particulièrement touchées par le chômage, se retrouvent non seulement "au foyer" selon le vœu des capitalistes, mais elles ne touchent aucune allocation de chômage. Quant aux autres travailleuses, elles touchent des allocations qui sont toujours inférieures à celles des hommes en fonction même de la place qu'elles occupent dans le processus de production, de leur salaire antérieur et des emplois peu stables qui leur sont "réservés" , grevant d'autant les primes auxquelles elles ont droit. On ne saurait s'étonner, dès lors, de la recrudescence du travail à temps partiel mentionnée plus haut, qui, en cette période, loin de correspondre uniquement ou avant tout à une volonté des femmes de prendre des emplois leur laissant le "loisir" de s'occuper de leurs enfants et du ménagé, exprime leur besoin criant de trouver un travail quelconque, même mal payé, même inintéressant, même instable, pourvu qu'elles puissent gagner le complément indispensable au salaire de leur mari pour arriver à joindre les deux bouts... ou tout simplement parce qu'elles sont seules et n'ont pas d'autres ressources pour subsister que de travailler. De ce besoin, l'augmentation du taux de prostitution, en particulier dans les grands ensembles urbains depuis quelques années est un signe certain. Quand les femmes ne parviennent désespérément pas à vendre leur force de travail, certaines d'entre elles se voient acculées à vendre leur corps. Leur rôle ? Se débrouiller ! Cette longue liste des discriminations touchant les femmes actives et les femmes dites "inactives" s'inscrit aujourd'hui dans un contexte économique marqué par une inflation galopante dans de nombreux pays. Augmentation sur la margarine de 40%, 37% sur les légumes, 36% sur le café et le thé, 24% sur le lait, le fromage et les cufs... tels étaient les chiffres ressortant de la liste publiée par les autorités britanniques en janvier 1977 en ce qui concerne la croissance des prix pour l'année écoulée ! Outre la réduction du niveau de vie que cela suppose pour tous les membres des familles les plus défavorisées, il faut insister sur ce que l'augmentation des prix représente de surcroît de travail pour les ménagères. Ce qu'elles achetaient la veille sous forme de plats déjà cuisinés au magasin, elles doivent le remplacer en passant de longues heures à chercher les légumes et la viande la moins chère - quand elles peuvent en acheter -, et à apprêter ensuite ces aliments afin de satisfaire les exigences de leur mari et de leurs enfants. La lessive qu'elles confiaient à la laverie du coin - quand il y en a une -, elle la font maintenant elles-mêmes afin d'économiser une partie du budget familial qu'elles pourront ainsi consacrer à d'autres besoins. Economiser en argent, mais pas en temps... Même chose pour la confection des vêtements. Ce tableau - que d'aucuns pourront être tentés de qualifier de misérabiliste - vaut bien sûr avant tout pour les couches travailleuses les plus touchées par la crise économique. Mais il exprime une tendance, en ce qui concerne la place et le rôle des femmes, qui touche la très grande majorité des travailleuses et des femmes de travailleurs.