Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AMERIQUE LATINE

Un continent étranglé par la dette

· Inprecor n° 210, 6 janvier 1986 · p. 13-20 · 7 503 mots

Économie mondiale Pérou et Bolivie Mexique Argentine et Chili

AMERIQUE LATINE IL teint aujourd'hui le chiffre astronomique de 400 mil. E niveau d'endettement des pays d'Amérique latine atliards de dollars. Autant dire que l'ampleur de cette dette rend tout à fait hypothétique la perspective d'un remboursement des banques créditrices. D'ailleurs, celles-ci se contentent souvent de négocier le paiement des intérêts de la dette, plutôt que la rétrocession de la totalité des prêts initiaux.

Ce processus est lié à un modèle de développement économique et d'accumulation qui se trouve maintenant en crise. Cette option « développementiste » faisait appel aux liquidités financières internationales pour opérer une industrialisation dite de substitution aux importations, destinée à produire des biens de consommation durables pour un marché local souvent limité aux couches sociales les plus aisées. Ce type d'industrialisation a conduit à une internationalisation accrue des économies latino-américaines sous la forme d'une dépendance vis-àvis des apports technologiques et financiers des métropoles impérialistes et notamment des Etats-Unis. Cette forme de développement industriel allait de pair avec des importations massives de biens d'équipement dont le caractère sophistiqué limitait la possibilité de production locale. La maîtrise technologique et les disponibilités financières sont en effet le noyau dur de la domination impérialiste du marché mondial capitaliste.

Dans ces conditions et compte tenu du phénomène de l'échange inégal qui régit les rapports économiques entre les pays dominés et les métropoles impérialistes, le déficit financier produit par ces achats massifs de biens d'équipement était comblé par le recours à un essor des exportations de produits manufacturés ou de produits agricoles, et par des emprunts croissants. Le cercle vicieux de l'endettement était à l'œuvre.

L'évolution du système monétaire international (hausse du dollar, hausse des taux d'intérêt, mouvements des capitaux) se surajoute pour accentuer le phénomène de l'endettement. Le tout pour en arriver à une situation de véritable cessation de paiement pour les pays latino-américains

Le service de la dette représente en Claude DEVILLIERS

L'Amérique latine est entrée dans la crise la plus grave de son histoire. Même la crise économique des années 1930 n'avait pas produit des effets aussi dramatiques. Celle d'aujourd'hui est encore plus profonde et plus explosive. Elle se traduit par une érosion des structures productives et sociales. Et elle pose pour la bourgeoisie un problème crucial de perspectives.

Depuis 1981-1982, la crise économique et sociale se développe sur le continent en se combinant aux effets du processus révolutionnaire en Amérique centrale. Il s'agit d'une crise profonde et prolongée, alors que la révolution a remporté une premiere victoire au Nicaragua. Elle s'inscrit dans un processus de révolution et de contre-révolution, avec de multiples conséquences à tous les niveaux.

L'impact de cette situation sur les bourgeoisies nationales d'Amérique latine nouveau Les effets ne au non paiement de la dette. effectuée lors de la et de crise pour leurs IVe Internationale septembre dernier. fait un nouveau mose manifeste par exemple à travers les péripéties du groupe de la Contadora, qui entend trouver une solution négociée au conflit centro-américain (2). Ce n'est pas par hasard si le régime mexicain parle de recherche de la paix sociale et non pas seulement de pacte social. Simultanément, les effets combinés de la crise et de la révolution centro-américaine agissent sur la recomposition du mouvement ouvrier et populaire, tant au niveau du mouvement syndical qu'au niveau de l'avant-garde révolutionnaire. L'apparition de certains courants politiques comme la Gauche démocratique en Uruguay et le Parti unifié mariatéguiste au Pérou, refletent entre autres cette évolution (3).

LE CADRE DE LA CRISE De 1979 à 1981, la question fondamentale posée en Amérique centrale était celle du pouvoir, de la stratégie pour la yen d'extorsion de capitaux vers les banques de la finance internationale, les pays sous-développés devenant de plus en plus fournisseurs de capitaux pour les pays impérialistes.

« Ce

"pompage financier" résulté à la fois d'une augmentation de la dette par le jeu de son autonomisation croissante, d'un retrait relatif des banques de ces régions à risques, et d'une réorientation de leurs activités » (1)

économiques et sociaux de cet endettement sont considérables et posent même problème aux bourgeoisies locales. On assiste en effet à un démantèlement de l'appareil productif dans certains pays et certaines branches d'activité, et à un accaparement de certains autres secteurs par le capital impérialiste, parfois même sous la forme de dénationalisations.

A cela viennent se superposer les politiques d'austérité dictées par les institutions financières internationales, une hausse du taux d'exploitation étant recherchée pour venir compenser le détournement de plus-value issu de l'endettement.

La situation des masses populaires ne cesse donc de s'aggraver en Amérique latine. On assiste par exemple, en plus du chômage et des réductions salariales, à des phénomènes de paupérisation. Ainsi, au Mexique, les importations de produits alimentaires ont baissé de 61 % entre 1981 et 1982. Or, cette baisse n'a pas été compensée par une augmentation de la production agricole, puisque celle-ci baissait à la même époque de

10 %. Cela s'est donc traduit par une malnutrition accrue pour les couches les plus défavorisées et par un coût plus élevé pour les autres. Cette question de la dette est donc au centre de l'actualité économique, sociale et politique des pays d'Amérique latine. Ce thème a d'ailleurs fait l'objet d'une initiative politique de la direction cubaine appelant les pays d'Amérique lati-

Nous publions ci-dessous un article abordant tous ces problèmes. Ce texte a été rédigé à partir d'une contribution orale réunion des directions des sections de la d'Amérique latine, qui s'est déroulée en conquête du pouvoir. Depuis lors, avec le développement de la contre-offensive impérialiste, qui a été marquée par l'invasion de Grenade, l'intervention croissante au

Salvador, le recul des forces révolutionnaires en 1982 au Guatemala, l'agression multiforme contre le Nicaragua, et la militarisation de l'ensemble de la région, deux problèmes nouveaux apparaissent. D'une part, l'affrontement de plus en plus direct avec l'impérialisme pose le problème de

1. Cf. Endettement et accentuation de la misère,

Pierre

Salama,

Institut du développement économique et social, Paris.

2. Le groupe de la Contadora comprend le

Mexique, le Panama, le Venezuela et la Colombie. Pour une analyse des contradictions et des ambiguités dans lesquelles ce groupe de négociation se démène, se reporter à Inprecor numéro 199 du 24 juin 1985.

3. Cf. le projet de la Gauche démocratique et indépendante (IDI) publié dans Inprecor numéro 184 du 19 novembre 1984.

Page 14

l'indépendance et de la souveraineté nationale de ces pays : ce qui est en jeu aujourd'hui, ce n'est plus seulement le droit formel, mais la possibilité réelle d'un changement social. D'autre part, la situation socio-économique du Nicaragua soumis à l'agression soulève la nécessité d'une réponse de dimension continentale à la politique impérialiste. L'intégration économique des pays latino-américains, et pas seulement ceux de l'Amérique centrale, est beaucoup plus importante que dans les années 1930, tant du point de vue de leur insertion dans le système de domination impérialiste, que du point de vue de leurs rapports entre eux.

contexte, l'existence l'Etat cubain constitue un pôle socio-économique alternatif. Face à la crise sociale croissante, Cuba matérialise la possibilité d'une société fonctionnant selon une autre logique, et donc la perspective un tant soit peu tangible d'une issue à la crise économique capitaliste. C'est un facteur politique important et actif dans la situation. Ainsi, les initiatives de la direction cubaine sur la question de la dénonciation de la dette en Amérique latine

Run début de polarisation dans cette région entre, d'un côté, l'impérialisme et les bourgeoisies associées, et de l'autre, les forces anti-impérialistes. L'avenir de cette polarisation dépend évidemmaine. Il s'agit en fait de prendre en main le drapeau de la lutte contre l'endettement dans le camp populaire, parce qu'il s'agit là d'une bataille difficile à mener pour la bourgeoisie. Pour organiser sérieusement la lutte sur ce thème, elle devrait en effet répondre à bien des questions gênantes pour elle, parmi lesquelles il y a celles-ci : pourquoi un tel endettement? Comment l'argent a-t-il été utilisé? Pourquoi accepter aujourd'hui payer cette dette et comment le faire ? Ces interrogations américaines et leurs rapports avec l'impé-

L'initiative cubaine vise aussi explicitement à modifier les rapports de forces régionaux et à empêcher que l'impérialisme puisse concentrer toutes ses forces politiques et militaires sur l'Amérique centrale. La désynchronisation entre les processus révolutionnaires en Amérique centrale crée inévitablement des tensions internes et des forces centrifuges en Amérique latine. Il s'agit, en posant une question centrale de dimension continentale, de créer un espace stratégique plus vaste, catalysant la mobilisation anti-impérialiste

Cette crise se. développe dans le contexte d'une structure sociale qui présente des caractéristiques particulières, notamment par rapport aux années 1930 :

- La classe ouvrière s'est qualitativement renforcée, malgré un niveau d'organisation politique et syndicale qui reste encore très inégal. Ce renforcement est réel, même si la classe ouvrière a connu parallèlement, dans certains pays comme le Chili, et peut-être demain la Bolivie, un affaiblissement structurel. Il existe en général une fie résistance pop! ire aux

VRAIMENT VOUS ÊTES DUR

AVEC NOUS =

DETTES 15 c 8 250000 36480 1008000

BANQUES

d'austérité, ne serait-ce que pour des raisons élémentaires de survie, comme en témoignent les mobilisations qui ont eu lieu les mois passés en Uruguay et au Brésil par exemple.

— La concentration urbaine et la paupérisation massive des secteurs urbains péconstituent aussi un phénomène nouveau. La crise affecte des sociédéjà partiellement disloquées, qu'on assiste à un début d'organisation d'autodéfense et de résistance de ces populations, comme en atteste l'organisation des zones d'habitation populaires, « colonos » au Mexique, « pueblos jovenes » au Pérou, « favelas » au Brésil.

— La crise agraire est très forte, et le problème de la terre devient souvent une question de survie dans cette situation de crise économique. La revendication agraire est différenciée. Elle embrasse des secteurs de paysans sans terre, de journaliers, de salariés agricoles, de petits producteurs et de coopératives (4). Elle soulève des problèmes de prix et de crédits qui ont une dimension politique générale dans la mesure où ils renvoient à des décisions gouvernementales. Cela modifie de ce fait la portée de l'alliance ouvrière et paysanne au niveau politique.

- La paupérisation de la classe moyenne et de la petite bourgeoisie ne s'exprime pas mécaniquement par leur évolution politique à gauche. Elle provoque plutôt des différenciations au sein de ces couches qui produisent en quelque sorte une double polarisation.

La combinaison de tous ces éléments rend difficile d'envisager le retour à l'hégé. monie politique d'un populisme nationaliste du type de celui qui s'est développé en Amérique latine à travers l'Alliance populaire révolutionnaire Pérou ou le péronisme en Argentine. Cela rend aussi difficile la stabilisation de pactes sociaux durables. Siles Suazo a déjà échoué spectaculairement Nous ne tarderons pas à voir quelle est la marge de manœuvre réelle de la tentative d'Alan Garcia au Pérou.

Derrière cette crise se profile donc l'épuisement de tout un modèle historique de développement économique. Ce n'est pas seulement un facteur externe — la dette — qui serait à l'origine de la crise. Elle est plutôt l'expression finale de l'impasse à laquelle aboutit ur modèle de développement subordonné à l'impérialisme. Ce modèle impliquait un début d'industrialisation en substitution des importations au prix d'une demande systématique de capital étranger. Et c'est justement ce qui a construit l'engrenage de l'endettement. Ce modèle correspondait en fait d'exportation d'équipement des grands centres produc teurs occidentaux. Une bonne partie des revenus de l'exportation des matières pre. mières était destinée à de tels achats. Mais le capital requis pour assurer l'importad'infrastructures et les transferts technologiques dépassait largement produit de la vente des matières premières dans les conditions d'échange inégal dictées par la mainmise de l'impérialisme sur l'économie mondiale. L'afflux de capital étranger était done la seule solution pour poursuivre ce processus d'industrialisation. D'où le mécanisme qui en est induit : exporter toujours plus pour réinvestir les rentrées financières dans l'achat de biens d'équipement et de technologie.

Ce modèle est par essence hypersensible aux fluctuations du marché mondial, comme celle intervenue en 1981-1982, et du marché financier. Il privilégie le développement des secteurs de production les plus dynamiques, comme par exemple l'automobile au Mexique ou au Brésil, dont les produits sont destinés pour l'essentiel à un groupe social aux revenus élevés, à l'exclusion d'üne partie

4. Voir par exemple le dossier sur la question agraire au Brésil, publié dans Inprecor numéro 207 du 18 novembre 1985.

Page 15

importante de la population. Ce modèle économique porte donc en lui-même les limites qui l'empêchent d'irriguer toute la société et de produire des effets cumulatifs de développement. Ce secteur dépend d'investissements d'Etat très importants, de sorte que les conséquences sociales sont énormes dès qu'interviennent les restrictions budgétaires liées aux politiques d'austérité qui se développement actuellement. Or, si de telles dépenses ne sont pas réduites, le déficit budgétaire augmente, les taux d'intérêt connaissent une hausse pour capter l'épargne, et l'investissement se tarit. C'est la spirale de la spéculation.

L'épuisement de ce modèle économique est aujourd'hui matériellement visible. De 1979 à 1982, pas moins de 100 milliards de dollars ont fui l'Amérique latine pour les Etats-Unis. De 1982 à 1985, la fuite des capitaux s'est encore accélérée. Elle doit représenter aujourd'hui bien plus de la moitié de l'endettement du continent. Pour le seul mois de juin 1985, les banquiers de Miami ont annoncé un afflux de 3,5 milliards de dolprovenance d'Amérique latine. L'essor vertigineux du trafic de drogue est un autre indice de l'épuisement historique du modèle « développementiste ». Il est désormais bien plus payant, pour les affairistes, de spéculer sur les taux d'intérêt élevés que d'investir dans la production, d'autant que certains pays connaissent des taux d'intérêt de 25 % et de 35 % au-dessus de l'inflation.

La responsabilité de l'impérialisme dans ce fiasco est indéniable. Mais il faut y ajouter la responsabilité des classes dominantes locales qui lui sont associées. D'où les questions brûlantes de l'heure : quel type de développement et en faveur de qui à l'avenir, pour remplacer le modèle failli ? Quelles sont les forces sociales capables de soutenir un modèle de développement de rechange ? LES CONTRADICTIONS DU SYSTEME

DE DOMINATION Cette crise, et les ajustements des politiques économiques dictées par le Fonds monétaire international (FMI) coincident avec l'échec patent d'un système de domination qui a connu de « beaux » jours en Amérique latine, celui des dictatures militaires ouvertes. Pour le moment, l'impérialisme et les bourgeoisies latino-américaines répondent à cette situation par une politique d'ensemble qui consiste à impulser des ouvertures démocratiques limitées et contrôlées, couplées au retrait des militaires de l'administration directe de l'Etat. D'où l'importance que prennent pour le mouvement ouvrier et populaire les revendications démocratiques concernant la réapparition des disparus, le jugement des coupables des crimes de la période de dictature militaire (5). Parallèlement se développe un effort de revalorisation des corps répressifs, après une légère épuration. Le plus réussi jusqu'à présent est celui du Brésil. Mais les mesures d'Alan Garcia au Pérou, avec des purges limitées dans les secteurs les plus corrompus de l'appareil militaire, conduites en collaboration étroite avec les services américains de lutte contre la drogue, vont dans le même sens, tout comme le jugement des militaires argentins. Un autre effort est entrepris dans le cadre de cette politique pour donner un poids croissant au secteur productif de l'économie, à la fois parce que l'exportation est la seule source permettant d'assurer le paiement de la dette, et parce que les dépenses improductives s'étaient inconsidérément accrues sous les régimes militaires, sans même parler des détournements de fonds colossaux, comme dans le cas de l'Argentine. Des manœuvres sont aussi effectuées pour tenter d'utiliser des secteurs de l'Eglise et les syndicats dans le cadre d'une politique d'acceptation d'un pacte social. Enfin, toutes ces mesures prennent place dans le contexte d'une délimitation systématique des marges de manœuvre démocratiques pour les masses populaires, combinée à la préparation systématique d'une répression sélective et para-militaire contre les secteurs les plus mobilisés et les plus radicaux. Certes, sous les coups redoublés de la crise et du poids de l'endettement, ce projet demeure bien sûr précaire et instable. Plusieurs questions exsuspens. Tout d'abord, qui a accumulé cette dette? Souvent, ce sont les régimes militaires eux-mêmes qui en sont directement responsables. Le lien s'établit donc facilement entre la dette et la lutte pour les droits de l'homme et l'épuration des corps répressifs, comme l'illustre l'appel lancé en Argentine par Perez Esquivel (6).

Par ailleurs, le contexte des rapports latine et l'impérialisme est substantiellement modifié par rapport aux années 1930. A l'époque, à l'instar du Pérou en 1931, avaient alors déclaré un moratoire unilatéral de la dette. Cela ne posait pas un gros problème. La préoccupation majeure des Etats-Unis sur le continent était alors de supplanter la Grande-Bretagne et de devancer l'Allemagne. Le prix pour parvenir à ce résultat n'était pas trop élevé. Aujourd'hui, le moratoire de la dette

Run niveau d'affrontement différent avec l'impérialisme. Pour les EtatsUnis, jusqu'à l'année 1981, l'exportation de capitaux vers l'Amérique latine était une source de bénéfices. De plus, la dette de l'Amérique latine est concentrée auprès d'une série de grandes banques, comme la Hanover ou la City Bank. Dans certains cas, cette dette représente jusqu'à 180 % des avoirs de ces banques. L'Amé rique latine constitue pour les capitaux US la principale région d'investissement en dehors des Etats-Unis et l'une des principales sources de matières premières. La réponse des Etats-Unis à cette situation préoccupante est donc de contrôler étroitement la production et de subordonner à ses propres intérêts les réaliations présentes et futures des économies latino-américaines en fonction des exigences de valorisation et de recomposition du capital impérialiste mondial et du capital local associé. La conclusion est claire : vu l'interrelation entre l'impérialisme et les bourgeoisies latino-américaines, il n'existe pas, dans le cadre de la bataille contre l'endettement, de secteurs bourgeois consistants capables de prendre sérieusement la tête de la résistance à l'impérialisme, même pas au Brésil.

La crise de l'hégémonie américaine est une réalité qui se vérifie quotidiennement. Pourtant, la réalité de cette crise de domination ne doit cependant pas nous conduire à sous-estimer ou à méconnaître la contre-offensive d'ensemble de l'impérialisme, qui se développe. Celle-ci a pour cible principale l'Amérique centrale, sous prétexte de « contenir le communisme ». En effet, cette crise d'hégémonie des USA ne prend pas la même forme qu'en 1975. Elle va de pair aujourd'hui avec une capacité réelle de contre-offensive politico-militaire. C'est ainsi directement le Conseil national de sécurité des EtatsUnis qui dirige ouvertement les opérations contre-révolutionnaires en Amérique centrale. Il mène une politique visant à fragmenter les dangers, à dissocier les pays, à modeler des sous-régions correspondant à des plans diplomatiques, militaires et économiques chaque fois spécifiques. Ces plans - en Amérique centrale, dans la Caraibe, dans la zone andine = sont chaque fois présentés comme la prise en compte et la reconnaissance de réalités géopolitiques distinctes, mais ils visent en fait à enraciner et à consolider les divisions et les diversistés de situation pour faire obstacle à la dynamique révolutionnaire dans cette zone.

L'impérialisme américain est en effet disposé à traiter de façon spécifique avec le Mexique ou le Brésil, considérés comme puissances intermédiaires, sur la base de relations bilatérales conflictuelles mais systématiques, et dans une certaine mesure avec l'Argentine et le Venezuela, qui sont les deux autres grands débiteurs. Il cherche à dissocier la Caraibe de l'Amé rique centrale et à briser la dynamique de relation avec l'Amérique centrale qui est processus récent de nisation. C'est l'une des fonctions de l'initiative de Reagan pour le bassin de la Caraibe. Parallèlement, il multiplie les pressions pour unifier l'Amérique centrale contre le Nicaragua et réintégrer le Guatemala dans cette unité. De même, poursuit des projets spécifiques dans la région andine ou dans le cône Sud.

Dans ce cadre, sa politique fondamentale consiste à maintenir la discussion et la négociation sur la dette dans un cadre bilatéral et non global. L'alternative à cette politique traditionnelle du « diviser pour régner » consisterait en la définition d'une politique commune à l'échelle latino-américaine. C'est le problème que soulève Fidel Castro.

Enfin, cette crise en Amérique latine se combine avec une crise de longue halei-

5. Sur la question de la lutte pour les droits démocratiques en Argentine, voir Inpre cor numéro 205 du 21 octobre 1985

6. Cet « Appel à débattre des voies pour l'unité populaire pour la démocratie et la libération » a été publié dans Inprecor numéro 205 du 21 octobre 1985.

Page 16

ne dans les pays impérialistes eux-mêmes. Cette fois, la récession a déjà commencé en Amérique latine, avant même qu'elle ne débute dans les centres impérialistes. La légère amélioration de 1984 est restée superficielle, due avant tout aux restrictions des importations. La nouvelle récession s'ajoutera aux effets déjà cumulés des récessions précédentes. Avec la chute du prix de la plupart des matières premières, le pouvoir d'achat résultant des exportations va s'amoindrir. La tendance à l'adoption de mesures protectionnistes va se renforcer. Les taux d'intérêt vont peut-être baisser, mais pas en rapport avec la baisse des exportations. La conclusion de cette dynamique, c'est que la perspective si souvent proclamée sortir de la crise et du cycle de l'endettement par un essor des exportations, est totalement illusoire. Or, c'est pour l'heure la seule réponse des bourgeoisies locales comme des bureaucraties réformistes.

Pour le seul premier trimestre 1985, la valeur des exportations latino-américaines a chuté de 14,5 %. Le second trimestre sera à coup sûr pire. Dans ce cadre, du nouvel ordre économique mondial, repris par Fidel Castro dans les conférences de La Havane en 1985 peut plus avoir le même sens que dans les années 1970, où il s'agissait de revendiquer de nouveaux rapports Nord-Sud, essentiellement au travers du problème de la stabilisation du prix des matières premières. Aujourd'hui, le principal cartel de fournisseurs de matière première, l'OPEP, s'effondre. Cet échec est la preuve d'une

Il est désormais clair que la formule de nouvel ordre économique ne entendue que dans un radical, c'est-à-dire impliquant un modèle de développement axé sur les besoins du continent et un système d'échanges différent entre pays latino-américains, ne se réduisant pas seulement une modification fondamentale des rapports Nord-Sud, mais Sud-Sud et Sud-

Mais une telle perspective impliquerait, pour son application au niveau du continent latino-américain, la mise en œuvre d'une politique économique cohérente et d'une monnaie commune, utilisant au mieux les complémentarités des différentes économies latino-américaines. Ainsi est posé le problème de l'établissement d'un pouvoir d'Etat qui gouverne dans l'intérêt des masses prolétariennes.

LA DYNAMIQUE DE LA DETTE Les chiffres de l'endettement des pays latino-américains sont connus et largement diffusés. Il est en revanche utile de revenir sur la dynamique de la dette et sur ses implications quant aux revendications ouvrières et populaires et aux axes

Au cours des années 1960, le flux net de capitaux qui arrivent en Amérique latine est financé par des crédits à moyen et à long terme. La conséquence est simple : un recul de l'investissement direct impérialiste. Il y a à cela de multiples raisons, parmi lesquelles l'attraction conjoncdu marché européen et canadien - c'est la grande époque du « défi américain » - et la crainte des effets de la révolution cubaine sur le continent. Les qui viennent en Amérique latine sont donc principalement des eurocrédits, ou des crédits provenant d'organismes internationaux ou gouvernementaux.

Pendant les années 1970, en revanche, les banquiers privés accélèrent leur pénétration en Amérique latine. Ce crédit devient un élément important de profit pour le capital bancaire impérialiste et ses alliés. Il y a à la fois abondance de crédits, grâce à la disponibilité de pétrodollars, et baisse des investissements dans les pays impérialistes eux-mêmes. D'où, en Amérique latine, le recul des crédits publics et le développement du crédit privé,

DETTES 1 000 000 5000000 35000 7400000 100 très concentré sur quatre pays, dont le

Le flux abondant d'argent et l'aug mentation du prix de vente des matières premières masquent alors l'épuisement pourtant déjà perceptible du modèle de développement en vigueur dans ces pays. La croissance en Amérique latine se maintient à des taux élevés après la crise économique de 1973-1974, ce qui contribue à entretenir l'illusion. Pourtant, au cours de cette période, il y a déjà eu des altertes à la dette, en Jamaïque, au Zaïre, au Pérou, en Turquie ... Bien que limitée, cette crise est pourtant déjà suffisante pour modifier la stratégie impérialiste. A partir de 1978, le système bancaire transforme ses prêts et passe à l'attribution de crédits à court terme. Signe de la perte de confiance des banquiers face à l'évolution de la situation économique de ces pays, la part de ces crédits augmente rapidement dans le total des prêts. De sorte qu'en 1981-1982 se cumulent les cinq éléments d'une crise explosive :

- Des taux d'intérêt élevés aux USA - 20% en 1981 contre 11 % en 1979 -, dus à la course aux armements et au déficit budgétaire américain.

- Une baisse des prix des matières premières à partir de 1981, en partie liée à des mutations technologiques.

- La conjonction des délais d'amortissement des prêts à moyen terme avec ceux des prêts à court terme.

- Le développement de la crise dans les pays impérialistes qui entraîne une réduction de la demande et des possibilités d'exportation vers ces pays.

- Un repli du crédit des banques privées qui trouvent une meilleure rentabilité financière et avec de moindres risques à investir aux Etats-Unis même qu'en Amérique latine. Ce sont désormais les USA qui absorbent l'essentiel des crédits de l'euromarché.

F.M.I.

• PLANTU

Page 17

à flot des écono- pération de l'activité économique. On as- l'impossibilité matérielle de payer cette

C'est ce cumul de facteurs qui est à mies sans se lancer dans de grands projets l'origine de la crise de 1982, non prévue de développement. Les banques créditripar les intéressés, et spectaculairement ré- ces passent en quelque sorte d'une éconovélée par la crise de paiement de la dette mie d'intérêt à une économie de commisqu'a connue le Mexique pendant l'été sion, qui revêt un aspect totalement para1982. A partir de cette date, les grandes sitaire. Les conséquences sont claires. Dès banques créditrices ont cherché à établir un processus de refinancement perma- l'Amérique latine servent à relancer les nent sans injection de nouveaux crédits économies des Etats-Unis et d'Europe, au massifs. Il s'agit d'alimenter le service de détriment de leur propre capacité de récusiste désormais à une exportation nette de capital de l'Amérique latine vers les centres impérialistes, au travers du paiement des intérêts de la dette et de la fuite des capitaux. L'élèvement du niveau d'endettement fait que le seul paiement des économiques de intérêts de la dette absorbe une part croissante des revenus de l'exportation, plus de la moitié dans bien des cas, et jusqu'à

140 % dans le cas de l'Argentine. D'où

Page 18

les Etats-Unis, alors que le Mexique y en- de la souveraineté nationale de la presque dette et de sortir par ce biais du cycle de l'endettement et de la dépendance.

Cela met en relief la situation de dépendance de l'ensemble de ces pays, dans lesquels environ 30% du PIB est engagé en crédits, sauf en Colombie. Les problèmes d'indépendance et de souveraineté nationales se posent donc de nouveau avec acuité. Cette situation générale est en rapport direct avec les politiques dites d'« ajustement » et d'austérité pratiquées par les différents gouvernements. Suivant ce schéma, le flux de capital productif reste faible en volume. L'impérialisme en profite pour prendre le contrôle, dans ces pays, de branches entières, considérées comme stratégiques, comme l'informatique par exemple. Mais le volume de l'investissement et de l'emploi créé reste modeste par rapport aux dimensions de la crise. C'est d'ailleurs la seule chose qu'espèrent encore les bourgeoisies locales. Elles ne s'attendent pas à l'afflux de nouveaux crédits, mais à des investissements impérialistes sélectifs directs pour prendre le contrôle de secteurs économiques de pointe, au prix d'une aliénation croissante des économies nationales, soumises en même temps aux politiques de dénationalisation (Argentine, Pérou, Mexique, Bolivie) et d'ouverture des protections douanières. Le résultat de ces mesures et de la libération de l'importation, c'est que la relation entre l'impérialisme américain et les pays latino-américains évolue dans un sens plus commercial que productif, sous forme de conquête du marché latino-américain et de prise de contrôle de certains secteurs des services et de l'agro-industrie par les capitaux impérialistes américains. La dépendance a donc tendance à s'accroître encore.

Les bourgeoisies dépendantes locales ont néanmoins intérêt à exercer une pression modérée pour négocier avec l'impérialisme les conditions de cette mutation, mais cela n'a rien à voir avec un affrontement. Toutefois, le développement industriel des années 1960 et 1970 a été réel et il a produit, en Amérique latine, des forces sociales elles aussi bien réelles. Mais le problème des bourgeoisies latino-américaines réside dans l'impossibilité de la mise en place d'un front commun bourgeois continental allant au-delà de quelques exigences très générales, comme la baisse des taux d'intérêt ou la demande pour que le FMI attribue des crédits à des taux préférentiels (ce qui reviendrait en fait à une socialisation des pertes par le biais du FMI), ou encore la revendication de l'instauration d'un rapport entre le volume des exportations et celui du remboursement de la dette. Alan Garcia estime que le remboursement de la dette ne doit pas dépasser le 10 % des exportations, tandis que José Sarney place cette limite à 25 % pour le Brésil. Mais une sorte de « Contadora économique » ne pourrait aller bien au-delà de ces pétitions de principe, parce qu'il y a entre ces bourgeoisies latino-américaines elles-mêmes trop de différences d'intérêt en termes d'exportation et de marché. Le Brésil n'exporte que 20 % de ses produits vers voie 70% de ses exportations totales. Les structures de la dette, derrière des chiffres globaux comparables, sont donc différentes. Pour ces deux grands débiteurs, il s'agit avant tout de renégocier les conditions de la négociation. Mais cette renégociation revient toujours à accepter la perspective d'une nouvelle croissance de la dette. Si elle atteint aujourd'hui 400 milliards de dollars, elle atteindra, avec un taux d'intérêt de 7%, 600 milliards de dollars en 1990, et ce s'ily a une « bonne négociation ».

LA DETTE N'EST PAS PAYABLE

ET ELLE EST ILLEGITIME La renégociation de la dette consiste donc à reculer l'échéance cruciale de la crise, en escomptant entre temps une reprise de l'économie impérialiste. D'autres hypothèses sont envisageables. Il est inutile de spéculer ici sur l'éventualité d'un krach bancaire, qui reste toujours possible. La seconde possibilité, bien réelle et dangereuse à moyen terme, est celle envisagée par Mac Namara et la Banque mondiale. Il s'agirait de transformer la dette en obligations, ce qui reviendrait à un transfert de propriété des actifs au profit des Etats impérialistes, avec des taux d'intérêt bas et à long terme. Il s'agit en substance d'un profond processus de dénationalisation des économies dominées. C'est déjà ce qu'avaient fait les Etats-Unis avec la République dominicaine avant la Seconde Guerre mondiale, et c'est ce qui avait servi par la suite de prétexte pour justifier l'intervention impérialiste en 1965, « pour récupérer des titres de propriété ». Cette solution donnerait du temps à l'impérialisme pour différer la crise, mais au prix évident de l'aliénation

Lisl /NICKEL PETRO totalité d'un continent. Dans le processus en cours, comme dans l'hypothèse de cette « solution » à moyen terme, la question de l'indépendance et de la souveraineté nationales des pays endettés se trouve donc posée

La dette est donc bien impayable : du point de vue économique, car son paiement approfondit la spirale de la dépendance; du point de vue politique, car elle porte atteinte à la souveraineté nationale ; et du point de vue moral, car cet endettement est illégitime et le paiement de la dette fait supporter aux travailleurs et aux paysans le prix des dictatures militaires, de leur armement, de la gabegie militaire, de la spéculation et de la fuite des capitaux. On peut ajouter qu'elle est impayable socialement, par l'effort qu'elle implique et la ponction de richesses qu'elle représente avec, en contrepartie, l'aggravation de la misère que cela signifie. Cette dette doit donc être purement et simplement annulée. Dans cette perspective, la formule qui, dans chaque pays peut exprimer le mieux la revendication de non paiement - suspension du paiement ou moratoire unilatéral - reste une question tactique. Cette décision de non paiement prendrait tout son sens politique dans la mesure où son application effective retirerait au FMI tout pouvoir de décision sur l'avenir du sort des peuples d'Amérique latine. L'important, ce n'est donc même pas le moratoire de fait, qui peut déjà exister par la force des choses dans certains pays comme la Bolivie, mais le sens politique d'une décision. Pour recouvrer ses dettes, l'impérialisme ne peut en effet utiliser ouvertement les mêmes recours institutionnels que ceux dont dispose un Etat national contre des débiteurs en banqueroute. Il n'existe pas de tribunal ni de police inter-

Page 19

dette extérieure et le Fonds monétaire international (FMI) par une confé rence syndicale des travailleurs d'Amérique latine et de la Caraibe sur la dette extérieure qui s'est tenue à La Havane au mois de juillet dernier (cf Inprecor numéro 204 du 7 octobre 1985 qui publie l'appel des sections de la IVe

Internationale d'Amérique latine à soutenir cette initiative). Une réunion de représentants syndicaux s'est tenue à Montevideo en Uruguay le 29 novembre dernier pour tirer le bilan des actions organisées à l'issue de cet appel. Dans leur ensemble, et même si elles ont été somme toute modestes, les mobilisations à l'appel de dizaines de syndicats qui s'opposent au contrôle du mouvement ouvrier par la bureaucratie syndicale liée au Parti révolutionnaire institutionnel

(PRI) au pouvoir. Rappelons à ce propos que nos camarades du Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT), section mexicaine de la IVe Internationale, ont inauguré leurs fauteuils de députés, arrachés aux dernières élections, en proposant une suspension de la dette mexicaine pour deux années de manière à utiliser les sommes dûes à l'indemnisation des populations victimes du tremblement de terre. Cette proposition fut vivement rejetée par le pouvoir (cf Inprecor tation convoquée principalement par la Confédération générale des travailleurs

(CGTP) liée au Parti communiste péruvien (PCP). D'autres mobilisations de moindre envergure eurent lieu au Chili, en Bolivie et en Colombie. En Argentine, une manifestation s'est déroulée à l'appel de secteurs oppositionnels de la CGT péroniste. En Uruguay, la situation était un peu différente, compte tenu de la san du non paiement de la dette. Sans doute pour éviter toute mobilisation sur ce thème, le gouvernement uruguayen préféra décréter le 23 octobre journée villes et là où la Centrale unique des travailleurs (CUT) est implantée. C'est en effet à son initiative que se déroulèrent ces actions de protestations. La principale manifestation se déroula à Rio de Janeiro. Elle ne rassembla cependant que six milles personnes, alors que la campagne électorale captait toutes les attentions au Brésil. A Sao Paulo, s'est tenue une réunion publique rassemblant trois milles personnes. La CUT joua un rôle fondamental dans l'organisation de ces initiatives développant une politique d'unité en s'adressant au CONCLAT

(Congrès de la classe travailleuse), courant syndical dirigé par la bureaucratie

« jaune » et le Parti communiste brésilien (PCB). Malgré l'importance de cette

29 novembre une rencontre d'organisations syndicales latino-américaines, où fut adoptée une déclaration commune signée par la CGT (Argentine), la CST

(Colombie), la CUT (Brésil), la CGTP (Pérou), la CTC(Cuba), le CNT (Chili), la

COB (Bolivie), le CPTE (Paraguay, en exil), de même que des représentants du syndicat des travailleurs de l'Université autonome du Mexique (Mexique) et des organisations syndicales régionales. Cette réunion a permis de renforcer l'idée de la convocation d'une Rencontre latino-américaine des syndicats dans les prochains mois. Pour sa part, la direction de la CUT brésilienne a proposé l'organisation, le ler mai prochain, d'une nouvelle journée continentale de manifestanationale. La seule pression dont il dispose, c'est donc le chantage économique et politique.

Il est important, pour illustrer la légitimité de la revendication de non paiement de la dette face à certaines idées répandues suivant lesquelles le paiement des dettes est un devoir d'honneur, de démontrer minutieusement l'illégitimité de cet endettement. Si des banques impérialistes ont prêté à des entreprises privées, le problème de la dette est celui de ces entreprises, pas du peuple en tant que tel. Or, l'un des buts essentiels des renégociations en cours, entreprises par certains gouvernements latino-américains, c'est que les Etats prennent la responsabilité de la dette privée, hypothéquant par là l'ensemble du pays pour le compte du secteur privé. L'Etat, en quelque sorte, assure ainsi le secteur privé. C'est pourquoi on voit apparaître de plus en plus souvent la notion étrange de« dette publique indirecte » pour qualifier cette garantie de l'Etat. Récuser la légitimité de la dette peut donc créer les conditions de mobilisations ponctuelles concrètes pour l'ouverture des livres de compte ou l'expropriation des entreprises endettées, par exemple.

Un autre aspect de la question de la légitimité de la dette, c'est le gouffre que représente la fuite de capitaux. Ce capital est déjà dans les coffres des banques impérialistes. Et, parfois, il revient à son point de départ sous la forme de nouveaux crédits. Cette évasion de capitaux constitue une spoliation, un détournement de plus-value et de richesses. Au lieu de négocier le remboursement de la dette, rien de plus logique que de recommander aux banques impérialistes de se payer directement par la saisie des capitaux exportés, qui représentent d'ores et déjà une partie considérable de la dette.

Enfin, une part importante des prêts à l'origine de la dette ont été absorbés par des opérations d'infrastructure coûteuses et inutiles, par la corruption, qui sont autant d'illustrations de la responsabilité et du parasitisme des classes dominantes locales.

Cette illégitimisation de la dette a d'ailleurs été la démarche des dirigeants sandinistes au Nicaragua, après le renversement de la dictature, lorsqu'ils ont commencé par ne pas reconnaître la dette liée à des investissements répressifs de l'ancien régime. Cette démarche pédagogique est importante, parce que la non reconnaissance de la dette n'entre pas spontanément dans la tradition de la morale populaire. Et les dirigeants bourgeois savent fort bien que le jour où l'illégitimité d'une dette internationale devient concevable, l'affaire peut faire boule de neige. Qu'en sera-t-il dans la conscience des masses populaires, de la légitimité des dettes paysannes envers les banques, ou de la spéculation urbaine sur le logement ?

Les principaux adversaires de l'initiative cubaine pour le non paiement de la dette recourent à l'argument du réalisme, sous deux angles : le refus de précipiter une crise économique généralisée et le risque des mesures de rétorsion que peut intervenues à l'occasion du continentale contre la dette et le FMI.

1985 ont eu lieu au Mexique et au Pérou.

numéro 205 du 21 octobre 1985).

position chômée.

avec la CUT.

tions contre la dette et le FMI. prendre l'impérialisme (7). Sur le premier de ces arguments, Fidel Castro apporte une réponse. Il suffirait d'une réduction de 10 % à 12 % des budgets militaires impérialistes pour racheter la dette. Cet argument permet de relier la lutte contre la dette aux mouvements contre la guerre et l'armement dans les métropoles impérialistes. Quant à l'argument sur les mesures de rétorsion, il ne vaut que si chaque pays affronte seul le « colosse du Nord ». L'annulation de la dette se pose dans sa di-

Rencontre syndicale contre la dette

Le 23 octobre 1985 avait été décrété journée continentale de lutte contre la

23 octobre marquent le début d'une campagne

Les principales manifestations de protestations de la journée du 23 octobre

Au Mexique, une manifestation a rassemblé soixante-dix milles personnes

Au Pérou, ce sont vingt-cinq milles personnes qui participèrent à la manifesdu Plenum intersyndical des travailleurs (PIT-CNT), qui est parti-

Au Brésil, différentes initiatives eurent lieu dans les principales grandes question, le CONCLAT a souvent adopté une position ambiguë, qui l'amena comme à Belo Horizonte à refuser l'organisation d'une manifestation commune

A l'occasion du troisième congrès du PIT-CNT en Uruguay, s'est tenue le mension continentnale au moins, sinon internationale. Quelle rétorsion économique les Etats-Unis pourraient-ils envisager contre tout un continent? Comment boycotter un continent? Ce n'est pas une question économique mais bien une ques-

7. Le discours de Fidel Castro appelant les pays latino-américains à s'unir pour refuser de payer la dette a été publié en français dans le numéro spécial de Critique communiste, revue du comité central de la LCR, en été 1985.

Page 20

tion politique, de rapports de forces. L'impérialisme est unifié à travers le FMI. Les 600 banques qui négocient avec le Mexique ne le font pas en ordre dispersé, mais à travers une délégation unique. Les débiteurs peuvent affronter leur créditeur s'ils le font eux aussi à travers une démarche commune. Ici, on entre évidemment dans les scénarios, les hypothèses et, dans une certaine mesure, la fiction. Mais il est possible de soutenir la polémique jusque sur ce terrain. On peut envisager, comme cela a été brandi, que l'impérialisme réponde à une suspension de paiement par une coupure des crédits commerciaux à 90 jours, qui sont vitaux pour le fonctionnement courant d'une économie. Mais si la suspension du paiement s'inscrit dans un mouvement d'ensemble, il y a des réserves communes. Nous avons déjà l'exemple du Brésil, du Mexique et du Venezuela qui, bien que globalement débiteurs, ont été en mesure d'aider l'Argentine par des crédits à court terme. De plus, quelques grandes banques peuvent avoir les moyens de suivre une consigne de boycott. Mais il y a une foule de petites banques qui seraient prêtes à occuper la place, parce que la concurrence existe aussi entre les banques, et parce qu'un pays qui déclare un moratoire et continue à exporter devient « un bon risque ». Enfin, il y a la concurrence entre les propres exportateurs impérialistes, qui étaient déjà divisés sur l'embargo contre le Nicaragua.

La question de la souveraineté et de l'indépendance nationales, intimement liée au problème de la dette, est un puis-. sant moyen de partage des eaux entre les secteurs sociaux qui sont « vende patria » (bradeurs de la patrie) et les autres. Ainsi, le non paiement de la dette devient un point clef des discussions sur les plateformes électorales et peut être un thème central d'agitation. Dans les pays où le gouvernement avance le thème du dialogue social, il est possible de faire - dans le mouvement ouvrier et populaire - du non paiement de la dette une précondition à toute éventuelle concertation. La question de la souveraineté nationale soulève en effet bien d'autres questions brûlantes, comme celle du contrôle des ressources nationales et du refus des politiques de dénationalisation de l'économie, celle de la libéralisation du commerce et de la suppression du contrôle des changes, celle de la nationalisation des multinationales. La défense de la souveraineté serait en effet un thème creux sans le contrôle sur les ressources nationales.

La dynamique de la dette a donc bien deux issues. « La misère comme destin national », pour reprendre une formule utilisée par Fidel Castro, ou l'annulation de la dette assortie d'un contenu social concret et positif, à savoir un plan de reconstruction social et économique des pays concernés, non subordonné au facteur financier, un plan contre la misère, chômage et la faim, et pour l'indépendance. Un tel plan impliquerait d'utiliser les ressources en fonction des besoins, de lutter contre le sous-emploi, d'utiliser à plein les capacités oisives de l'économie, d'arracher la production à l'impératif prioritaire de l'exportation, d'assurer une distribution plus égalitaire du revenu pour élargir le marché intérieur et stimuler les productions en rapport avec les besoins des larges masses; de mettre en œuvre une réforme agraire radicale qui élargisse le marché interne, assure la production alimentaire et endigue l'exode rural.

Il suffit d'évoquer un ensemble de mesures de cet ordre, cohérentes avec le non paiement de la dette, pour comprendre que seuls sont capables de conduire une telle lutte avec fermeté les travailleurs et les paysans en alliance avec les secteurs populaires des villes, y compris des secteurs petits et moyens bourgeois sous leur hégémonie, ce qui pose le problème de la lutte pour un gouvernement défendant ces intérêts. En revanche, la poursuite du paiement de la dette conduira inévitablement à des politiques d'austérité de plus en plus dures, donc à des explosions sociales et, au bout du compte, à une nouvelle réduction des libertés démocratiques précaires qui ont pu être conquises de haute lutte. D'ores et déjà, la militarisation de régions entières est un fait, les institutions militaires restant pour l'essentiel intactes malgré les processus d'ouverture démocratique, les forces paramilitaires et les milices des grands propriétaires terriens n'ayant jamais interrompu leurs exactions.

Quant à la question du nouvel ordre économique, il ne s'agit pas tant d'engager une bataille confuse pour ou contre un concept, mais d'énoncer un contenu pratique à ce que pourrait être un tel ordre aujourd'hui : un commerce compensatoire entre pays latino-américains en dehors du recours aux devises, la création d'une unité monétaire non échangeable avec le dollar, un système de troc centralisé au niveau continental. Il ne s'agirait pas, dans ces conditions, d'un repli autarcique, mais de la perspective d'une fédération socialiste latino-américaine capable de faire face à l'impérialisme dans des rapports de forces modifiés.

Claude DEVILLIERS, le 10 novembre 1985.

Une erreur sur cette page ?