Le ler août 1985, Victoria Mxenge, une avocate noire politiquement engagée, trésorière de l'UDF, était assassinée devant sa maison à Umlazi, township de la banlieue de Durban, capitale de la province du Natal. Le 13 août, une flambée de violence a fait 63 morts et un millier de blessés dans la région de Durban. Plus de 42 magasins et centres commerciaux furent pillés et incendiés et des dizaines de maisons détruites. Des jeunes se sont dé chaînés dans les townships d'Umlazi et de Kwa Mashu, dressant des barrages sur les routes, lançant des pierres contre la police et incendiant des bureaux de l'administration. Dans la zone d'Inanda-Phonix, une série d'émeutes a vu s'opposer des Indiens et des Africains. Le lotissement ayant appartenu à Gandhi, dans la Phonix, a été détruit. Beaucoup d'entretimidation de ntre l'UDF prises ont fermé tôt les 8 et 9 août, et il y avait un boycott total des cours dans plusieurs écoles. Des dirigeants et des personnalités représentatifs de tous les courants politiques ont exprimé publiquement leur inquiétude devant la possibilité de voir se répéter des émeutes raciales comparables à celles qui, en janvier 1949, avaient opposé des Zoulous et des Indiens, faisant plusieurs dizaines de morts.
A première vue, il est difficile de faire le lien entre ces événements et l'assassinat de Victoria Mxenge. Les premières explications données de ces faits vont d'allégations suivant lesquelles des « agitateurs » auraient attisé les sentiments d'une population passive jusqu'à des déclarations affirmant que « le peuple en a assez ». Mais de telles explications sont trop superficielles.
Il existe des preuves qu'une foule de partisans de l'Inkatha ont encerclé la mai-
son de l'avocate et menacé de l'incendier la veille de ses funérailles. Et Winnington Sabelo, membre de l'assemblée législative du bantoustan de Kwazulu, représentant la circonscription d'Umlazi, a dirigé le 17 août un commando qui s'est attaqué à un cortège funèbre des victimes des émeutes.
LES RAPPORTS ENTRE L'INKATHA
ET L'UDF A L'ARRIERE-PLAN DES ÉMEUTES RACISTES La signification exacte de ces événements dans le cadre de la situation générale n'est donc pas claire. Mais un élément constitue l'arrière-plan de cette quinzaine sanglante, c'est celui des rapports entre
Depuis la création de l'UDF au Natal, les deux organisations se sont considérées réciproquement comme des rivales. Qui plus est, elles se sont mutuellement lancées des attaques et des condamnations à répétition au travers des médias et de leurs plate-formes publiques.
L'une des premières questions mises en avant par l'UDF du Natal fut celle des assassinats d'étudiants partisans de l'UDF sur le campus de l'université de Zululand, vers la fin de 1984. Cela donna le ton aux rapports extremement antagoniques entre les deux organisations.
L'UDF et l'Inkatha avaient toutes les deux rejeté la nouvelle réforme constitutionnelle et les projets de loi Koornhof (1). Les deux organisations s'étaient prononcées en principe pour la tenue d'une convention nationale. Cet engagement avait été exprimé par l'UDF au moment de son lancement à Rocklands, et par le l'Inkatha, dans une déclaration récente. Elles avaient aussi toutes les deux protesté contre l'augmentation du prix du pain. Malgré ces points de convergence, elles n'ont jamais essayé de travailler ensemble sur ces questions. Au contraire, des porte-parole des deux organisations n'ont pas ménagé leurs efforts pour exclure toute possibilité d'existence d'un terrain d'action commun. Toutes les deux ont continuellement insisté sur le fait que leurs campagnes contre les projets de loi Koornhof et contre l'augmentation du prix du pain étaient séparées. Leurs rapports sont restés antagoniques.
Malgré ces campagnes et l'élévation du niveau de conscience politique que l'on pouvait constater à travers le pays, ni l'une ni l'autre de ces organisations ne fut capable de résoudre ses propres problèmes de structuration à la base.
L'UDF manquait de structures organisationnelles, mais jouissait d'un soutien potentiel immense. L'Inkatha, bien que possédant de fortes structures organisationnelles, ne disposait que d'un soutien ambigu. Des apologistes des deux organisations nieraient ces accusations, et il existe sans doute des variations et des subtilités suivant les classes sociales, les générations et les régions. Mais la tendance générale semble bien montrer que l'Inkatha disposait d'un faible soutien dans la région proche de Durban et que l'UDF était mal organisée dans les townships africains.
Le mode d'organisation de l'Inkatha témoigne de beaucoup de caractéristiques semblables à celles des mouvements politiques fascistes qui ont surgi en Europe après la crise économique de 1929. Sur le plan idéologique, les appels aux symboles du nationalisme zoulou et la réthorique anti-indienne en constituent les exemples les plus évidents. Cependant, ce qui est encore plus significatif, c'est son mode d'organisation. Celui-ci est caractérisé par un système de clientèlisme basé sur la distribution d'emplois dans la fonction publique, l'octroi de licences aux petits com-
June structure de cellules de quartier et une milice privée, l'amabutho, qui ne réchigne pas à employer la force Tout cela montre des similitudes avec le mode d'organisation du parti nazi de Hitler. Les affrontements de rue violents des années 1930 (en Europe, ndlr.) trouvent leur écho à Durban dans les années 1980. PARTICULARITÉS D'IMPLANTATION
DES DEUX ORGANISATIONS DANS LA RÉGION DE DURBAN L'UDF du Natal est difficile à caractériser. A la différence de beaucoup d'organisations de masse de gauche dans le monde, elle n'a pas de relations avec de puissantes organisations de travailleurs et des syndicats ouvriers. A l'origine, le Syndes travailleurs sud-africains (SAAWU) s'était affilié à l'UDF, mais il avait ses propres problèmes de direction. L'UDF du Natal n'a fait que peu d'efforts pour forger des liens avec les syndicats plus puissants affiliés à la Fédération des syndicats sud-africains (FOSATU). Il se trouvait donc confronté à la nécessité de se doter d'une base de masse par ses propres moyens, une tâche pour laquelle il n'était pas armé et qu'il ne pouvait pas
L'UDF, s'appuyant sur ses organisations affiliées à caractère communautaire, avait une faible présence à Umlazi, Kwa Mashu et dans les campements informels des squatters d'Inanda. Ses organisations étaient puissantes dans les petits townships de Lamontville, de Chesterville et d'Hambanathi. Cependant, la direction de l'UDF qui émergea se retrouva isolée des problèmes quotidiens des communautés, étant aspirée par des activités de l'UDF au niveau national. En général, la direction
TUDF, majoritairement composée d'intellectuels petits-bourgeois indiens, n'a fait que peu de progrès pour essayer de structurer l'organisation de haut en bas.
Une exception notable est constituée par des organisations de jeunesse, lesquelles ont largement permis à l'UDF de réaliser ses nombreux rassemblements de masse. Malheureusement, des meetings avec une assistance nombreuse et dans lesquels on entendait des discours et des mots d'ordre anti-Inkatha, ne suffirent pas à protéger les partisans de l'UDF lorsqu'ils rentraient dans leurs townships.
Dans ce contexte, il était presqu'inévitable que les deux organisations s'orientent vers une série d'affrontements. Le fait n'est pas éclairci de savoir s'il y a eu une intervention des services de l'Etat spécialisés dans les coups fourrés, ou si les affrontements découlent tout simplement d'une décision de l'Inkatha d'éliminer au mois d'août dernier, l'UDF dans les zones urbaines. Il existe des signes indiquant l'existence d'un coup monté : le fait, par exemple, que des « casspirs » (sortes de grosses jeeps blindées, ndlr.) de la police aient fourni une escorte pour des cars des forces de l'amabutho qui allaient disperser les corgèges funèbres. Il faudrait cependant avoir des informations supplémentaires avant de pouvoir tirer des conclusions définitives.
Mais la question de savoir s'il y a eu un coup monté ou non n'est pas fondamentale. Il faut s'attendre à ce que l'Etat joue les cartes qu'il possède, et cela sans pitié. Ce qui est clair, c'est le bilan des affrontements. Pendant que la police fermait les yeux sur leurs agissements, les hommes de main de l'Inkatha ont chassé, en brûlant leurs maisons, les partisans de l'UDF dans tous les principaux townships de la région de Durban. Dans un cas, des partisans connus de l'UDF furent chassés d'Hambanathi et ont cherché refuge dans une église à Verulam.
L'Inkatha a raffermi sa domination sur Umlazi et Kwa Mashu en faisant appel aux citoyens les plus âgés, et en s'engageant à discipliner la jeunesse et à restaurer l'ordre, ce qui arrange sans doute bien l'Etat, au moment où celui-ci réfléchit sur I'« option Natal ».
Des organisations affiliées à l'UDF, comme le Comité commun d'action contre les loyers et le Comité de soutien aux détenus, ont été incapables de fonctionner de manière efficace depuis cette quinzaine d'août. Les habitants des townships, conscients des risques d'être associés à l'UDF, prennent soigneusement leurs distances par rapport à cette organisation. L'UDF les attire peu. Ce front semble être dirigé par des Indiens, avec des adhérents jeunes, en grande majorité radicaux et, par conséquent, potentiellement violents, qui font preuve de tendances antiouvrières dans leurs appels à des grèves. Dans la vision des choses des habitants des townships, appartenir à l'UDF aujourd'hui signifie une quasi certitude de voir bûler leur maison, et peut-être même de trouver la mort.
Avec sa direction emprisonnée et une infrastructure organisationnelle faible, l'UDF est incapable de se défendre et de défendre ses partisans contre l'offensive combinée de l'Inkatha et de l'Etat.
Richard DE VILLIERS, Work in Progress, numéro 39, novembre 1985. 1. Cette réforme constitutionnelle prévoyait entre autres la mise en place de deux chambres consultatives séparées « métisse » et « indienne » au côté du Parlement blanc. Les élections à ces mini-parlements bidons ont été massivement boycottées par les populations concernées en 1984. Sur cette réforme constitutionnelle et les dispositions Koornhof se reporter à Inprecor numéro 163 du 19 décembre 1983.