Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ERYTHREE

« Notre lutte a un caractère national et de classe », interview du représentant en France du FPLE

· Inprecor n° 211, 20 janvier 1986 · p. 11-14 · 3 820 mots

France Femmes URSS et Russie Italie

'HISTOIRE de la longue lutte de libération nationale érythréenne tout comme celle des dissensions et affrontements internes entre ses différentes composantes ont pour arrière-plan la structuration sociale particulière de ce pays. Ainsi dans les années 1950, les différences, tant politiques qu'économiques, étaient grandes entre l'Ethiopie et l'Erythrée. Alors que des relations de production de type capitaliste n'étaient guère implantées en Ethiopie, ment plus développées en Erythrée qui disposait par exemple d'un nombre supérieur d'entreprises industrielles.

La différenciation sociale y était, elle aussi, plus développée. Dans le cadre de la fédération avec l'Ethiopie, le régime érythréen disposait d'un parlement local autonome et de la maîtrise du budget et de la police. L'Erythrée possédait alors son propre drapeau et avait comme langues officielles le tigrinia et l'arabe. Il existait à côté d'une couche dominante érythréenne composée de petits industriels et de propriétaires fonciers, une petite bourgeoisie non négligeable et une masse importante de travailleurs urbains et ruraux. Cela explique en partie, si on y ajoute les éléments de différenciations ethniques et religieux ainsi que l'action des régimes limitrophes, les

Jean-Jacques LAREDO : - Comment s'est constitué le Front populaire de libération de l'Erythrée ?

Andebrhan W. GIORGIS : — La question de l'Erythrée est depuis l'origine, et avant toute chose, une question relative à la décolonisation de l'Afrique. Car l'Erythrée, comme la Libye et d'autres pays, est une ancienne colonie italienne datant du partage de l'Afrique entre les différentes puissances coloniales européennes. En

1941, les Italiens furent battus par les forces alliées dirigées en Afrique de l'Est par

Britanniques. L'Erythrée se trouva donc sous l'occupation des Britanniques pour environ 11 années, jusqu'en 1952.

A la fin des années 1940, après le

Traité de Paris, quand la question de l'at-

Port Soudand

Massawa darerdah o

Khartoumo

ERYTHREE

SOUDAN

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Djiboutio

• Addis Abeba

ETHIOPIE

ZAIRE

OUGANDA

KENYA national et de classe"

elles étaient nettenationaliste érythréen sur le terrain.

tribution des anciennes colonies italiennes fut discutée par les quatre grandes puissances — la France, les Etats-Unis, l'URSS et la Grande-Bretagne - elles s'entendirent pour donner l'indépendance à la Libye et à la Somalie. Mais quand vint la question de l'Erythrée, les quatre puissances ne purent se mettre d'accord, à cause de la formidable importance stratégique de l'Erythrée. Le problème fut alors porté devant les Nations-Unies. Les Etats-Unis, qui étaient devenus les nouveaux maîtres néocoloniaux de l'Ethiopie dé Haïlé Sélassié, signerent un accord avec ce dernier pour lui prêter une assistance militaire en échange d'une base militaire à Asmara, la capitale de l'Erythrée (1). En échange de quoi, les USA feraient pression pour une association fédérale de l'Erythrée avec

E •Djeddah S A OU DI TE

DEMOCRATIQUE YEMEN

Sanaa

Socotra

Aden G. d'Aden

el Mandeb

Berbera

MALI

OCEAN INDIEN clivages qui apparaîtront au sein du mouvement nationaliste

La chute de la monarchie absolutiste éthiopienne en 1974 relança l'espoir d'une solution politique du conflit en même temps que d'un développement de la mobilisation sociale des exploités. Mais le DERG au pouvoir à Addis Abeba ne reconnut pas le bien-fondé de la revendication des nationalistes érythréens. Alors qu'il libéra les prisonniers de l'ancien régime, il se refusa à le faire pour les Erythréens. En août 1974, les parlementaires érythréens démissionnèrent en bloc pour protester contre ce maintien en détention de nationalistes érythréens. Par la suite, c'est par de véritables offensives militaires que le DERG répondit à la pression du mouvement

C'est sur toute cette longue histoire de la lutte du peuple érythréen et des divergences traversant le mouvement nationaliste que le représentant en France du Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE), Andebrhan W. Giorgis a bien voulu répondre aux questions d'Inprecor. A. W. Giorgis est membre du comité central du FPLE et responsable de l'inl'Ethiopie, en prévoyant que l'Ethiopie puisse plus tard annexer l'Erythrée.

Grâce à cette entente et malgré l'opposition, à cette époque, de plusieurs pays du tiers-monde et de pays socialistes regroupés derrière l'Union Soviétique et demandant l'indépendance immédiate de l'Erythrée, la résolution des USA présentée aux Nations-Unies fut adoptée, et l'Erythrée fédérée à l'Ethiopie. En 1962,

Haïlé Sélassié abrogea unilatéralement la résolution fédérale et annexa purement et simplement l'Erythrée, faisant d'elle la d'Ethiopie. Ainsi, quatorzième province d'un point de vue historique et légal, il apparaît que la question de l'Erythrée concerne la fin du processus de décolonisation en Afrique.

Depuis les années 1940 et 1950, le peuple d'Erythrée, à travers différents organes, a essayé d'obtenir son droit à l'autodétermination par des moyens politiques pacifiques. En 1958, des ouvriers, des étudiants et des intellectuels érythréens participèrent à une manifestation organisée par le Syndicat des travailleurs érythréens, et l'armée éthiopienne ouvrit le feu, blessant 500 personnes. A ce moment, il devint clair qu'il n'y avait pas de possibilités de reconquérir le droit à l'autodétermination par des moyens pacifiques. Aussi fut créé le Mouvement de libération de l'Erythrée, qui avait pour but de préparer le déclenchement d'une lutte armée.

En 1961, la lutte armée éclata dans l'ouest de l'Erythrée.

La direction du

Front de libération de l'Erythrée (FLE)

était alors de nature bourgeoise-féodale, incapable de comprendre correctement la

1. En

1941, le gouvernement américain obtint, avec le consentement des Britanniques, une station de radio qui fut convertie plus tard

Kagnew, en la fameuse base d'espionnage de près d'Asmara.

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nature de la société érythréenne et de définir un programme de lutte qui puisse rassembler autour de lui les différentes forces sociales. Autrement dit, la guerre de libération nationale doit, au moins dans sa forme, englober et rassembler toutes les forces nationalistes. Dans son contenu, elle doit être démocratique. Pour la plus grande majorité des Erythréens, qui sont des travailleurs et des paysans, la question de l'indépendance ne signifie pas le remplacement d'un drapeau éthiopien par un drapeau érythréen, mais une transformation fondamentale de la société érythréenne. Aussi, la lutte doit-elle être en même temps nationale et démocratique. Il doit y avoir un programme qui puisse séduire ces forces, qui réalise ces objectifs. n'était pas si clairement définie entre un programme de caractère national ou un programme de caractère démocratique. Aussi y eut-il un conflit au sein du Front, et ce conflit interne conduisit après plusieurs années à une scission en 1970, date à laquelle se constitua le Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE), en opposition au Front libération de l'Erythrée. la guerre civile. C'était une question de ligne politique. Fallait-il ou non poursuivre une stratégie nationale et démocratique claire avec une orientation socialiste en menant la lutte armée, mais en réalisant en même temps dans les zones libérées des changements sociaux fondamentaux ? La question de la réforme agraire, par Villageoises se protégeant des bombardements à Barasole, en 1977. (DR)

exemple, n'était pas seulement une question de distribution de la terre, mais aussi d'encouragement des fermes coopératives. Etaient également en question la construction des écoles, des hôpitaux, l'extension des soins médicaux, la lutte contre l'analphabétisme et, d'une certaine façon, la préparation d'une nouvelle société

Ainsi, il y avait deux formes de lutte : d'abord, la lutte armée de libération du territoire pour libérer davantage de zones, davantage de temps, une lutte sociale, politique et économique pour transformer la vieille socié. té en une nouvelle. Ainsi, la lutte devait prendre à la fois un caractère national et de classe. La position du FLE était la suivante: « Battons-nous d'abord, chassons le colonialisme nous verrons, problème de la lutte des classes. » C'était une théorie étapiste très classique. Pour nous, menées simultanément. forme en gros notre principe politique.

- Pouvez-vous nous donner des détails sur la nature de la société érythréenne ? Pouvez vous également nous donner plus d'informations sur le type d'organisation mise en place dans les zones libérées ?

- Pour comprendre la société érythréenne d'aujourd'hui, il faut également faire un petit retour en arrière sur la période de domination italienne, en particulier la période fasciste après la prise de pouvoir de Mussolini. Ce dernier avait pour projet la création d'un immense empire italien d'Afrique de l'Est, pour lequel l'Erythrée devait servir de tremplin. Ainsi commença un processus d'industrialisation rapide. Des voies ferrées, de grandes routes furent construites, des forts furent agrandis, des villes furent créées et des usines implantées. Cela eut pour résultat que, sur une période relativement courte, de 1920 à 1940, une industrialisation rapide eut lieu, à tel point que dans les années 1940, 20 % environ de la population érythréenne était urbanisée. C'était des taux d'urbanisation les plus élevés du tiers-monde.

C'est à ce moment qu'un processus d'intégration économique eut lieu. Plusieurs parties de l'Erythrée furent mises en contact, grâce aux communications, à l'urbanisation et à l'industrialisation. Des gens de toutes les conditions sociales, provenant de diverses régions et de nationalités différentes se rencontrèrent. Cela constitua les éléments de base du nationalisme érythréen.

Vous avez donc là la base du nationalisme érythréen, avec pour avant-garde une nouvelle force sociale. Cela signifie que 80 % de la population est constituée de paysans. 60 à 70% de ceux-ci sont des ouvriers agricoles, les autres des petits propriétaires, etc. Ainsi, on peut décrire la société érythréenne comme une société fondamentalement capitaliste-féodale. A la campagne, il existe des rapports de production féodaux.

Dans notre programme national démocratique, nous essayons de donner le rôle dirigeant au prolétariat. La consolida-

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tion du rôle dirigeant de la classe ouvrière ne peut être garantie que s'il existe une alliance ouvriers-paysans solide dans laquelle, bien entendu, les intellectuels révolutionnaires jouent aussi un rôle très important. Aussi, d'une certaine façon, lorsque nous parlons de la révolution nationale démocratique en Erythrée, il s'agit d'une révolution qui cherche à libérer l'Erythrée du colonialisme éthiopien, mais en même temps qui cherche à libérer le peuple érythréen de l'arriération non seulement capitaliste, mais aussi féodale. Note Front est un front national démocratique avec des tendances socialistes.

- Pensez-vous donc que les zones libérées constituent une sorte de préfiguration d'une société future ?

peux vous dire aujourd'hui, c'est que les zones libérées représentent au moins 85 % de l'Erythrée. Il y existe un véritable pouvoir sans Etat. Nous avons une infrastructure très bien organisée, qui fonctionne dans toutes les zones libérées. Nous avons une série d'écoles et d'hôpitaux. Nous avons ce que l'on peut considérer comme la future base industrielle de l'Erythrée et nous fabriquons la plupart des choses dont nous avons besoin, y compris les produits médicaux, etc. Ainsi, économiquement, socialement et politiquement, nous avons l'embryon du fonctionnement d'un sys-

Je peux vous donner plus de détails sur la façon dont nous nous organisons au niveau du village dans les zones libérées. Voyez-vous, bien que nous pensons représenter le peuple, nous nous battons pour que le peuple puisse décider de son avenir. Ainsi, au niveau du village, il existe une assemblée populaire qui fonctionne de manière autonome du FPLE. Elle élit ses propres dirigeants. L'assemblée générale élit son propre comité exécutif, avec des sous-comités de la sécurité, de la terre, de l'administration, de la milice, etc. Vous avez donc cette organisation au niveau du village qui descend au niveau de la rue et qui remonte jusqu'au niveau national, jusqu'à l'Assemblée, corps législatif qui élit également le gouvernement.

Du point de vue de la réforme agraire, les paysans sont classés en trois catégories : les pauvres, les moyens et les riches. En ce qui concerne notre programme d'éducation politique et ce qui nous guide dans notre action, nous œuvrons à la prise du pouvoir politique par les couches les plus pauvres de la paysannerie en alliance avec la paysannerie moyenne. Bien sûr, les paysans riches, dans la mesure où ils acceptent notre programme de redistribution des terres, sont les bienvenus pour participer à la révolution démocratique nationale.

Notre lutte est l'une des plus longues luttes de libération nationale de l'histoire. Depuis 1961 jusqu'à, disons, 1974, la lutte était fondamentalement une lutte de guérilla. De 1974 à 1976, la lutte était plus ou moins mobile. De 1976 à 1978, ou ces neuf dernières années, la guerre a été une guerre conventionnelle. Mais de tout temps, nous avons mené trois types de guerre. Nous avons mené une guerre de position, une guerre de tranchée, pour détendre les zones libérées ainsi que les villes libérées, et nous avons mené une guerre mobile pour détruire des garnisons éthiopiennes dans les zones contestées ou pour libérer de nouveaux territoires. Et enfin, nous avons continué à utiliser une méthode de guérilla dans différentes régions de l'Erythrée, pour empêcher les ravitaillements de l'ennemi et saboter ses lignes de communication.

Il n'existe pas de statistiques exactes, ou du moins je n'en possède pas, mais je vais vous donner un exemple qui vous montrera à quel point cette guerre est coûteuse. En 1982, les Ethiopiens ont lancé leur première grande offensive officielle, en fait leur sixième offensive, ou Opération Etoile rouge. Durant quatre mois d'assauts ininterrompus, ils perdirent toutes les batailles et 4 300 hommes furent tués ou portés disparus. A partir du 7 juillet 1982, lorsque nous avons libéré la ville de Barentu en 51 jours de combat, ils perdirent 11 450 hommes, dont 4 200 furent tués, 1 050 capturés et 6 000 blessés. Il y a maintenant environ 10 500 hommes de troupe ou officiers éthiopiens qui sont prisonniers de guerre. Pour obtenir le nombre total de tués et de blessés, il faut multiplier cela au moins par quinze ou vingt. De notre côté également, la guerre de libération a dû nous coûter environ 100 000 morts et blessés civils. Du côté éthiopien, le chef du Département politique de l'armée étiopienne a déclaré, en 1984, qu'ils avaient perdu, de 1978 à 1984, entre 150 000 et 200 000 hommes. La guerre est faite la plupart du temps de combats corps à corps. Les Ethiopiens nous sont supérieurs met lourd, ils ont plus de tanks et plus d'artillerie. Nous compensons combattant d'une manière rapprochée, en utilisant principalement des grenades à main.

- A la fin des années 1970, des Cubains et des officiers et conseillers soviétiques étaient engagés aux côtés des forces éthiopiennes. Savez-vous ce qu'il en est aujourd'hui ?

- En octobre 1977, nous avions libéré la plus grande partie de l'Erythrée, y compris la plupart des villes principales à l'exception de la capitale et de quatre autres garnisons. A cette époque, l'armée éthiopienne était totalement défaite. Jusqu'à ce moment, elle était soutenue par les Etats-Unis et Israël. Elle était battue et la chute d'Asmara n'était plus qu'une question de temps. C'est alors qu'eut lieu l'intervention soviétique sur une grande échelle. L'armée cubaine arriva, mais elle était principalement engagée dans la guerre entre l'Ethiopie et la Somalie, pour le contrôle de l'Ogaden. Ceux qui arrivèrent en Erythrée furent les unités mécanisées de l'armée du Sud-Yémen, l'armée de l'Allemagne de l'Est, des conseillers soviétiques et environ 3 000 experts militaires.

Toute l'opération en Ethiopie était dirigée par le maréchal Wassily Petrov, vice-ministre de la Défense de l'Union Soviétique et commandant de l'armée de terre de ce pays, qui coordonnait toutes les offensives éthiopiennes. C'est à ce moment-là que le caractère de la guerre se modifia. Il ne s'agissait plus d'une guerre des Erythréens contre les Ethiopiens, car ces derniers étaient battus. Il s'agissait d'une guerre contre l'intervention d'une des principales puissances et de ses alliés. Nous avons fait une évaluation du rapport des forces et nous avons opéré un repli stratégique. Nous nous sommes repliés vers le Nord, où le terrain nous était plus favorable, pour neutraliser l'avantage mé canique de l'ennemi. Depuis lors, de juin-juillet 1978 à la fin de 1983, nous avons mené une guerre défensive.

Les Ethiopiens, soutenus par l'Union Soviétique, la Libye, le Yémen du Sud et l'Allemagne de l'Est, essayèrent de prendre d'assaut nos bases stratégiques, y compris Nakfa, la capitale provinciale de la deuxième plus grande province d'Erythrée qui était devenue, depuis sa libération en mars 1977, le symbole de la résistance érythréenne. Ils entreprirent sept offensives de grande ampleur contre Nakfa et la base stratégique du nord-ouest. Elles échouèrent toutes. Nous fûmes capables de défendre victorieusement nos zones libérées et nos bases stratégiques.

A partir de janvier 1984 s'est ouverte une nouvelle phase de la lutte. Nous l'appelons la phase de transition de la stratégie défensive à la stratégie offensive. Au cours de cette phase, nous avons libéré, en janvier 1984, la ville de Tessenei. Nous avons libéré la bande côtière du Sahel du nord-est en mars 1984. Et au cours d'une opération éclatante contre une base de l'armée de l'air éthiopienne à Asmara, nous avons détruit au sol 33 avions éthiopiens et nous avons avancé sur tous les fronts. Nous avons également libéré en juillet dernier la ville de Barentu.

Ainsi, globalement, nous avons pu modifier le rapport des forces. Nous ne sommes pas encore passés dans une phase offensive, mais nous sommes sur le point de le faire. Mais cette période de transition peut encore prendre du temps, elle peut nécessiter plusieurs engagements. Peut-être allons-nous libérer des villes, nous retirer, en libérer d'autres ou avancer. Tout cela dépend du rapport des forces à un moment donné et dans un endroit précis. Cela signifie que pratiquement toute la population est mobilisée.

- L'URSS, l'Allemagne de l'Est, le Sud-Yémen et Cuba ont-ils accentué leur présence récemment ?

- L'Allemagne de l'Est et le Sud-Yémen, oui, mais pas les Cubains. Ils ont refusé de participer à la sixième offensive. Ils ont dit que la question érythréenne était une question à part : « Nous ne pouvons pas nous battre contre des Erythréens », ont-ils affirmé. Ils jouent un rôle sur le front avec la Somalie, ce qui équivaut à une participation indirecte ici, car ils ont des milliers d'hommes de trou-

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Combattants érythréens. (DR) pe en Ogaden, ce qui permet à l'armée éthiopienne de tourner ses forces contre l'Erythrée. Ainsi, il s'agit d'une intervention indirecte. On ne peut donc pas dire que les Cubains ne jouent aucun rôle, mais il est indirect en Erythrée.

- Quel rôle les femmes jouent-elles dans la lutte ?

- On peut dire que les femmes jouent un rôle extraordinaire. Environ 30 % de notre armée est composée de femmes. Les femmes occupent des positions à tous les niveaux dans le Front. Il n'existe pas de domaine dans le FPLE où les femmes ne jouent pas un rôle très important. Elles sont combattantes, commandantes, elles sont présentes dans tous les domaines. Elles sont cadres, dirigeantes, etc. Ceux qui ont visité des pays où des luttes de libération nationale se sont déroulées, le Vietnam, la Chine, l'Angola, le Mozambique, disent que c'est en Erythrée que le rôle pratique des femmes est le plus avancé. Bien que dans certaines régions de l'Erythrée il existe une très grande tradition féodale - elles sont toujours voilées et dans certaines régions, les femmes ne peuvent même pas regarder leurs maris —, malgré tout cela, dans ces régions, des femmes dirigent aujourd'hui les assemblées populaires.

Les changements intervenus dans la place des femmes dans la société érythréenne sont véritablement révolutionnaires. A l'intérieur du Front et dans la société érythréenne dans son ensemble, nous avons réussi à détruire tous les obstacles légaux à l'égalité. Nous avons pu mettre en place les infrastructures essentielles qui, plus tard, amèneront une libération complète. Nous pensons que la garantie pour l'égalité des femmes réside dans leur place dans le processus de production. C'est cela le socle principal. Mais la lutte a ce sujet doit continuer, nous ne pouvons nous contenter de ce qui a été fait.

- Quelles ont été les conséquences de la famine sur la lutte de libération en Erythrée ?

-Il n'a pas plu depuis quatre ans. Nous avons eu une sécheresse terrible. Les régions les plus touchées ont été le nord de l'Ehiopie et l'Erythrée. Dans le nord de l'Ethiopie, environ un million de personnes sont mortes. L'Erythrée a été la plus touchée mais, par nos efforts, nous avons pu sauver des centaines de milliers

En Erythrée, les problèmes posés par la famine ne sont pas seulement la consécatastrophe naturelle, ils sont aussi le produit de la politique guerre menée par l'Ethiopie. Dans toutes les zones libérées, l'armée de l'air éthiopienne bombarde les fermes, les écoles, les hôpitaux. Le régime militaire tente d'utiliser la famine comme une arme pour contraindre le peuple érythréen à capituler et pour affaiblir la résistance. La sécheresse existe, mais si nous avions la paix, nous avons des ressources que nous pourrions utiliser. Tout ce dont nous avons besoin, c'est de béton et d'acier puur construire des barrages. Dans une large mesure, le désastre que connaissent l'Ethiopie l'Erythrée est causé par l'homme, car les ressources humaines et matérielles disponibles sont détournées pour les besoins de la guerre.

Nous essayons d'obtenir le respect de nos droits d'êtres humains et de nos droits démocratiques en tant que peuple, et les Ethiopiens veulent nous les refuser. Nous menons une guerre juste et les Ethiopiens une guerre injuste, dont les conséquences sont désastreuses. Il y a beaucoup de destructions. Les Ethiopiens détruisent des villages dans les zones libérées, ils détruisent les stocks, ils détruisent même les barrages que nous avons construit pour l'irrigation. Ainsi, la guerre menée par l'Ethiopie a énormément contribué à la famine.

Nous avons essayé, quant à nous, d'en minimiser les conséquences. Durant toute l'année 1985 par exemple, nous nous sommes attachés à fournir de l'aide aux gens. Notre principale priorité est la guerre, mais une grande partie de nos ef. forts a aussi consisté à lutter contre la famine. Nous avons établi 43 centres de ravitaillement dans les zones libérées. Nous avons pu dissuader des gens de franchir la frontière du Soudan et, avec l'aide de l'Association de secours, nous avons pu leur fournir de l'aide. Mais l'aide que nous avons obtenue est insuffisante, aussi, on ne peut pas dire que nous ayons résolu le problème.

- Quelle sorte d'aide internationale avez-vous reçu ?

— Nous avons reçu de l'aide des pays scandinaves et d'organisations non gouvernementales d'Europe et d'Amérique du Nord. Au départ, cette aide atteignait environ 5% de nos demandes, et elle est aujourd'hui au niveau de 15 %. Comparée à nos besoins, cela ne représente vraiment pas grand chose. Nous avons demandé au gouvernement éthiopien un cessez-le-feu. Le gouvernement éthiopien a reçu beaucoup d'aide humanitaire qu'il utilise pour nourrir son armée. Nous avons demandé aux organisations non gouvernementales, et même aux gouvernements qui apportent une aide, d'organiser eux-mêmes la distribution. Nous sommes favorables à un cessez-le-feu, afin que ces organisations puissent distribuer leur aide, les zones contrôlées par l'Ethiopie tout comme dans les zones libérées.

Nous avons également demandé une solution pacifique de la question érythréenne. Le problème de la famine et de ia sécheresse a été aggravé par le refus des responsables éthiopiens d'accepter nos propositions et par leur volonté de continuer la guerre pour chercher à tout dé truire dans les zones libérées. Leur politique est de nous affamer pour nous soumettre et de forcer les gens à fuir au Soudan.

Propos recueillis par Jean-Jacques LAREDO, 4 octobre 1985.

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