Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER MOUVEMENT PACIFISTE

Comment réaliser nos objectifs communs ?

· Inprecor n° 212, 3 février 1986 · p. 22, 22-23 · 1 947 mots

Jacqueline Allio était le pseudonyme de Jacqueline Heinen, membre de la direction internationale dans les années 1980, responsable du travail femmes et du travail sur la Pologne.

Paix et armements URSS et Russie Europe de l'Est Pologne

nos objectifs communs ? Le texte qui suit a été écrit par nos camarades Jacqueline Allio et Ernest Mandel comme contribution au débat ouvert par la publication de l'Appel de Prague de mars Jacqueline ALLIO Ernest MANDEL

Votre lettre, adressée le printemps dernier à la convention de l'END qui s'est tenue à Amsterdam en juillet 1985, a déjà donné lieu à de nombreuses contributions au débat suscité par les questions que vous soulevez. Nous voudrions vous dire toute l'importance que nous attachons pour notre part au dialogue qui s'est engagé depuis quelques années entre les militants pacifistes des deux parties de l'Europe. Le simple fait qu'un texte comme l'Appel de Prague existe, circule, suscite débats et prises de position - en particulier à l'Est - témoigne du caractère paix et de la volonté de débattre qui nous anime tous. Ce qui n'exclut pas les divergences, tant s'en faut. Le point de vue que vous exprimez sur une série de questions est loin de faire l'unanimité, mais ce qui est important, c'est justement que le débat s'instaure. Nous entendons contribuer en vous faisant part d'un certain nombre de remarques.

DES OBJECTIFS ET DES MOYENS

Vous vous déclarez convaincus, à propos de la division de notre continent, que l'instauration d'une Europe indépendante et démocratique passera par une réelle prise en mains de leur propre sort par tous les peuples concernés, au travers de la dissolution des alliances militaires de l'OTAN et du Pacte de Varsovie, de même que par le retrait de toutes les armes nucléaires installées en Europe ou dirigées

Comment réaliser contre elle et par le retrait des troupes américaines et soviétiques des territoires de leurs alliés respectifs. Nous sommes pleinement d'accord avec ces postulats qui figurent d'ailleurs parmi les exigences avancées par de nombreux mouvements de la paix, tant à l'Est qu'à l'Ouest. Tout au plus, faudrait-il ajouter que le désarmement nucléaire de la France et de la Grande-Bretagne devrait s'effectuer dans les mêmes conditions, car il s'agit également d'armées impérialistes.

Là où nous divergeons cependant, c'est à propos des moyens que vous mettez en avant pour que ces objectifs deviennent réalité. Et cela renvoie notamment au jugement que vous portez sur la nature et la portée des accords d'Helsinki, adoptés voici dix ans par la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE). Vous y voyez ni plus ni moins qu'un « programme de coopération européenne et euro-américaine » entériné par des partenaires égaux. Selon vous, l'égalité et l'indépendance de tous les Etats signataires de ce traité seraient de nature à ouvrir la voie à l'unification de l'Europe. De telles assertions nous laissent songeurs, pour ne pas dire plus. Est-ce que vous jugez vraiment que les Etats satellites que sont la RDA, la Pologne et la Tchécoslovaquie sont les égaux de l'URSS ? Est-ce qu'ils ont jamais cessé d'être sous la tutelle du grand frère soviétique, avant les accords d'Helsinki comme après? Est-ce qu'ils n'ont pas accepté bon gré mal gré les diktats de Moscou, en particulier sur le plan militaire ? Et pensez-vous vraiment que le fait d'apposer un paraphe au bas de ce document ait donné à la Belgique ou à la

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Hollande un poids identique à celui des USA dans la politique de l'OTAN ? L'impérialisme américain n'a-t-il pas fait jouer le rapport de forces économique et militaire en sa faveur pour balayer les objections de certains gouvernements européens effrayés par les réactions des masses face au déploiement imposé des missiles Cruise et des Pershing sur le sol de leurs

Vous regrettez que les mouvements de la paix n'aient pas mieux exploité les engagements pris par les Etats européens dans les cadre des accords d'Helsinki, en soulignant qu'à vos yeux ce traité donnait la possibilité aux citoyens d'exercer un droit de regard sur leurs gouvernments et de rechercher des solutions permettant d'aboutir à des changements positifs à l'échelle continentale. Nous ne vous faisons pas l'injure de supposer que vous accordez une valeur quelconque à ces accords en ce qui concerne la Tchécoslovaquie et les autres pays de l'Est. Mais vous suggérez qu'il en va autrement à l'Ouest, apparemment convaincus qu'il aurait été possible d'utiliser efficacement ce document pour progresser dans la voie de la paix et de la démocratie. Les événements de ces derniers mois et de ces dernières années sont hélas là pour démentir votre optimisme.

Le mouvement de la paix hollandais, par exemple, a décidé d'user d'un instrument traditionnel de la démocratie parlementaire, en organisant un référendum contre le déploiement des fusées américaines aux Pays-Bas. Il a rassemblé 3,7 millions de signatures, ce qui d'un point de vue quantitatif, s'approche de la représentativité sociale de Solidarité en Pologne en 1980-1981. La force du point de vue exprimé et des mobilisations de rue antérieures n'a pourtant pas empêché le gouvernement hollandais d'obéir en dernière instance aux injonctions des puissances de l'OTAN, et de décider du déploiement des missiles contre l'avis de ses propres électeurs. Dans une déclaration de mars 1985, le groupe polonais « Liberté et paix », de Cracovie, affirme : « Il n'y a pas de paix là où le système étatique en place opprime, impose son idéologie, là où l'individu est privé de son libre arbitre, où on lui interdit toute initiative, où les libertés traditionnelles sont niées. » C'est vrai, mais on voit que même dans un pays comme la Hollande, où ces libertés existent pour l'essentiel, les perspectives de paix ne progressent pas pour autant, car les autorités n'agissent qu'à leur tête. Et lorsque les pacifistes deviennent un peu trop encombrants à leurs yeux, elles peuvent même aller jusqu'à faire poser une bombe par quelques agents très spéciaux, comme l'a bien montré l'affaire Greenpeace. Le gouvernement français, qui mène une politique militaire de grande puissance, n'a pas hésité à avoir recours au terrorisme d'Etat pour faire couler le bateau des écologistes qui ne cherchaient qu'à témoigner de son programme d'explosions nucléaires dans le Pacifique pour le dénoncer à haute voix dans les médias du monde entier. Comment, dès lors, attendre de ces mêmes gouvernements

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qu'ils prennent des mesures concrètes pour faire progresser la paix ?

Votre texte souligne l'importance que vous attachez non seulement aux accords d'Helsinki, mais aux traités entre Etats en général, et aux négociations entre l'OTAN et le Pacte de Varsovie en particulier. Nous ne pouvons vous suivre sur ce terrain et nous ne vous cachons pas que nous partageons le scepticisme qu'affichent à ce propos les camarades polonais et est-allemands dans leurs réponses à votre Appel. Les récentes négociations de Genève n'ont-elles pas, une fois de plus, fait beaucoup de bruit pour rien ? Il n'y avait rien a espérer de l'impérialisme américain, car ce dernier ne cachait pas sa détermination à poursuivre sa politique agressive pour imposer sa loi aux quatre coins de la planète et aller de l'avant dans la course aux armements, en particulier en maintenant son avance dans le domaine nucléaire avec le lancement du programme IDS. D'aucuns ont pu considérer les propositions avancées par Gorbatchev à Genève comme un changement radical dans la politique militaire de l'URSS. Il est certain que les Soviétiques sont sou-cieux de mettre un frein à la course aux" armements et surtout à la guerre des étoiles, qui constitue un poids intolérable pour l'économie de leur pays. Mais de là à penser que les discours du chef du Kremlin sur la limitation des systèmes de défense avaient autre chose qu'une valeur diplomatique et qu'ils ouvraient une ère nouvelle dans les négociations sur le contrôle des armements, il y a un pas que nous ne saurions franchir. Preuve en soit que l'« offre » si généreuse de réduire les arsenaux nucléaires s'accompagnait d'une menace à peine voilée, au cas où les USA ne mettraient pas fin immédiatement à la guerre des étoiles : dans ce cas, inutile de penser qu'il puisse y avoir une quelconque limitation à la production d'armes nucléaires stratégiques. On est bien loin des revendications de désarmement unilatéral avancées par les mouvements de la paix de l'Ouest, dont la satisfaction permettrait pourtant de faire sans délai quelques pas en avant, aussi limités soient-ils, dans la voie du désarmement et de la paix. Si Gorbatchev s'était vraiment engagé dans cette voie, cela aurait aidé les pacifistes occidentaux dans leur lutte pour obliger leurs propres gouvernements à prendre des mesures de désarmement.

COMMENT CHANGER LE STATU

QUO EN EUROPE ? Mais tel n'est pas le cas, car Moscou (pas plus que Washington) n'a aucunement l'intention de renoncer au statu quo établi par les accords de Yalta, et conforté par les accords d'Helsinki. Un statu quo qui permet à chacune des grandes puissances de poursuivre sa politique à l'échelle internationale, et qui, dans le cas de l'URSS, lui permet non seulement d'exercer un contrôle étroit sur les pays alliés, mais aussi sur les peuples de cet immense Etat qu'est l'Union soviétique, en s'appuyant sur la présence de ses troupes et de ses fusées pour mieux juguler toute tentative de rébellion. Et voilà pourquoi le contenu des accords d'Helsinki est resté lettre morte. Ce n'est pas à vous, pourchassés, isolés, accusés, condamnés apprendrons en quoi les engagements des Etats signataires sur le respect de la démocratie peuvent n'être que bouts de papier sans valeur. Mais il en va de même à l'Ouest en ce qui concerne les promesses de droit au travail et d'égalité économique pour tous. Les dizaines de millions de chômeurs des pays de l'OTAN sont bien placés pour savoir ce que coûte la politique militariste de leurs gouvernements. Car lorsque ces derniers ont à choisir entre produire plus de beurre ou plus de canons, entre dépenser plus d'argent pour une politique sociale ou pour un programme d'armement, ce sont toujours les canons et l'armement qui l'emportent.

Nous sommes d'accord qu'il ne faut pas renoncer pour autant à se battre pour la réalisation d'une série d'objectifs fixés par les accords d'Helsinki, et qu'il faut prendre les gouvernements à leur propre mot en appuyant toutes les initiatives visant à l'instauration des zones dénucléarisées et au démantèlement des armes nucléaires, comme vous le suggérez dans votre Appel, ce qui passe par l'encouragement à toutes les formes de relations et de dialogue entre organisations, groupes et individus indépendants des Etats. En cela, nous vous suivons pleinement. Mais liés, au premier chef, à l'activité de mouvements sociaux de masse capables de lutter contre la politique des gouvernements en place et qu'ils dépendront de l'instauration, dans les deux parties de l'Europe, de sociétés démocratiques, pacifistes et autogérées, basées sur l'abolition de la propriété privée des moyens de production et leur pleine socialisation. En d'autres termes, comme le disent les signataires de la contribution de RDA, une forme de socialisme démocratique où le pouvoir politique serait véritablement aux mains des travailleurs. Or, vous ne dites rien là-dessus dans votre Appel. Pour notre part, il ne fait aucun doute que la réalisation des buts que vous mettez en avant ne saurait avoir lieu dans le cadre de sociétés gé rées par la loi du profit, comme c'est le cas à l'Ouest, ou dominées par le pouvoir d'une minorité monopolisant la gestion des moyens de production, comme c'est le cas à l'Est. C'est de la détermination de l'ensemble des mouvements sociaux et pacifistes à imposer des bouleversements radicaux dans les rapports sociaux existants que dépendra l'existence d'une Europe unie et démocratique, et non des traités que les gouvernements actuels pourront être amenés à passer entre eux.

Nous espérons que le débat sur ces questions pourra se poursuivre entre tous ceux qui sont engagés dans le combat du mouvement pour la paix, pour l'égalité et la justice sociale, et pour la démocratie. B

Jacqueline ALLIO, Ernest MANDEL, 10 janvier 1986

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