GOR Lewy est éditorialiste de l'hebdomadaire clandestin polonais Robotnik et membre du groupe politique Robotnik. Il collabore aussi à la revue Naprzod, organe du groupe politique Wola. Igor Lewy a écrit dans le mensuel Vacat une présentation détaillée des débats au sein des mouvements de la paix à l'Ouest, dans laquelle il cite très favorablement le Réseau européen pour un Dialogue Est-Ouest (voir
Dans une contribution intitulée « Pas seulement la paix », il aborde le bilan deux parties du continent. Nous reproduisons ci-dessous de larges extraits de précédent document). article, où l'auteur donne son opinion sur l'Appel de Prague. Igor LEWY
Ce n'est pas un accident si le document le plus important de la convention (la quatrième convention de l'END, tenue à Amsterdam en juillet 1985, ndlr.) a été l'Appel de Prague, adressé par la Charte 77 (1). Ce document exprimait bien à propos l'état d'esprit et l'ambiance qui règnent à présent dans le mouvement pacifiste d'Europe de l'Ouest. I était, en ce sens, un document écrit par des Européens qui observent avec attention le développement du mouve ment, plus que le point de vue de l'opposition de l'Europe de l'Est. L'Appel de Prague contient des questions formulées avec pénétration et au meilleur moment.
Le but de l'Appel est de « dépasser les divisions en blocs par une alliance de nations libres et indépendantes, dans le cadre d'une communauté démocratique, autonome, pleinement européenne et vivant en amitié avec toutes les nations du monde ». Il n'est pas surprenant qu'une si belle vision ait reçu, pendant la convention, plusieurs réponses, et que d'autres réponses soient en train d'être rédigées.
La vision d'une Europe unie où « la liberté et la dignité des citoyens » ouvre la route à la liberté et l'autonomie de l'Europe, et enfin où les frontières n'ont plus d'importance, si bien qu'il n'existe pas de raison de les changer, mais où au contraire il faut les garantir. Un moyen de parvenir à cet objectif est la résolution de la question allemande par la réunification de l'Allemagne dans ses actuelles frontières, la dissolution des blocs militaires, et une telle réduction du niveau d'armements qu'il exclue le risque d'aggression, d'un côté comme de l'autre. Ces objectifs étaient en général acceptés par tous. La convention devait établir les premières voies pour atteindre ces objectifs. De ces réponses dépend l'appréciation de la rencontre d'Amsterdam.
Le fondement d'une action efficace pour mettre en œuvre les idées de l'Appel, c'est que les mouvements sociaux indépendants et les initiatives de citoyens exercent une influence croissante sur
Pas seulement la paix
les actions des gouvernements. La preuve qu'une telle situation n'existe l'Ouest, c'est la défaite sur la question des fusées à moyenne portée. qu'elle n'est pas possible à l'Est, ce sont les places préparées pour les délégués de mouvements indépendants d'au delà du rideau de fer et qui sont restées libres.
Notre présence à Amsterdam n'a pas été seulement symbolique. Les militants pour la paix comprennent déjà que nous leur sommes indispensables, tout comme nous est indispensable l'appui des alliés de l'Ouest. La portée de l'Appel de Prague ne tenait pas seulement à son riche contenu mais aussi au point de vue à partir duquel il a été écrit. Il ne reflète pratiquement rien du particularisme national. En ce sens, il aurait aussi bien pu être écrit par quelqu'un n'ayant jamais visité l'Europe de l'Est. C'est un texte écrit d'un point de vue européen, au sens le plus large de ce terme. L'acceptation d'une optique tellement européenne va sûrement permettre à la Charte 77 de se lier plus étroitement avec le mouvement pacifiste.
Le dialogue Est-Ouest originel s'est peu à peu changé en un dialogue inter-européen, ce qui constitue un pas dans la bonne direction. Les auteurs de l'Appel se réfèrent aux travaux de la Conférence d'Helsinki, à son Acte final. Ils pensent que la signature d'un tel document souligne l'indépendance formelle et la souveraineté des parties contractantes Il suffirait de s'appuyer sur la lettre du droit international pour commencer à faire passer son respect dans les faits, ont conclu les Tchèques. Dans une de ses chansons, Jacek Kaczmarski met dans la bouche d'un dictateur communiste les mots suivants : « Je ne vais pas écrire de calomnies, canaille qui prend Helsinki pour Yalla ». Il semble que ce soit l'erreur des auteurs de l'Appel de Prague.
L'Acte d'Helsinki, signé à l'époque de la « détente », a formellement ignoré la division en blocs, tenant a la fiction de l'indépendance des signataires vis-à-vis de ceux-ci. Cependant les blocs n'ont pas cessé d'exister et c'est pourquoi ce texte magnifique reste sans vie. Dans sa réponse pleine d'enthousiasme à l'Appel, l'END explique sa réserve envers l'Acte d'Helsinki en soutenant que « très souvent les accords et d'autres actes intenationaux étaient simplement écartés dès qu'ils n'étaient plus utiles à nos dirigeants ». Et c'est bien ça. Si les Anglais se plaignent de ce que leur gouvernement ne fait pas passer dans les actes les dispositions de l'Acte final, que pouvons-nous dire, nous, les Polonais, les Tchèques et les Russes.
Il est temps de faire disparaître le prestigieux esprit d'Helsinki, si nous voulons sérieusement envisager d'agir non seulement avec justice mais encore avec efficacité. La raison fondamentale pour laquelle des documents de ce genre ne nous poussent pas et ne vont pas nous pousser en avant, c'est la représentativité limitée ou non-existante des hommes qui les signent. Si, en fait, nous voulons un dialogue Est-Ouest des citoyens, il n'existe pas de raison pour s'en tenir à l'échelon officiel dans l'approche des questions que les traités concernent.
Mient Jan Faber, le leader du Conseil œcuménique de la paix (IKV) en Hollande et Rainer Eppelmann, militant pacifiste est-allemand, ont conclu entre eux un pacte de paix individuel. Ce geste symbolique fait partie d'un plan a grande échelle. Il semble qu'un système de tels pactes puisse avoir une plus grande signification que la propagande. Un contact personnel entre individus des deux blocs peut augmenter la confiance et éliminer les craintes issues des frictions entre les nations. Car, pendant toute l'Histoire, la psychose de guerre a été le principal facteur permettant la guerre. Si, avec des actions massives de signatures de ce genre de pactes de non agression individuels, ont lieu des accords entre mouvements sociaux indépendants, et si ces accords donnent naissance à une coopération pratique dans la réalisation d'une vision politique commune allant au delà des intérêts nationaux particuliers, alors on pourra parler d'un vrai système de garantie non seulement de la paix mais aussi de l'unité de l'Europe.
1. Plus exactement par une série de personnalités représentatives de la Charte 77.
La coordination des actions politiques à une échelle internationale était jusqu'ici le domaine des puissances, particulier de l'Union soviétique. Aucune raison n'empêche le mouvement européen pour l'émancipation sociale, pour la paix et l'intégration, d'utiliser un moyen de pression aussi efficace. Sa naissance nécessite nombre de contacts, de conversations, de négociations qui formeront une plateforme politique.
Le point culminant de ces actions doit être la convocation d'une Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe. Les délégués à une telle conférence pourraient être les représentants de mouvements sociaux, de syndicats, d'initiatives autonomes, de mouvements écologistes, enfin d'organisations politiques ; en u mot d'individus, de citoyens, et non d'hommes politiques professionnels. Pour appliquer l'Acte final d'Helsinki, les gouvernements peuvent utiliser l'entière puissance de la machine d'Etat. Ils ne le font pas, car ils prennent les engagements d'Helsinki de façon hypocrite, car pour eux ce n'était qu'une magnifique opération de propagande de plus. Les signataires éventuels de Helsinki II auront à leur disposition des moyens beaucoup plus modestes. Ces moyens se résument en la volonté de coopération entre toutes les organisations et groupes indépendants qui veulent signer un tel acte. La signification de l'Acte final dépendra du nombre et de la force de ces organisa-
Varsovie, novembre 1985.