Kurt Waldheim, secrétaire général de l'ONU, rencontre Yasser Arafat à Beyrouth en 1978. (DR)
HISTOIRE
ELA fait plus de quarante ans qu'a été créée l'Organisaaffichés dans sa Charte d'origine n'ont vu aucune application significative dans le cadre de ce cénacle composé dans une écrasante majorité de dirigeants bourgeois et de bureaucrates de l'Est. Les voix des mouvements de libération nationale n'ont guère de possibilité de s'y faire entendre. Quant aux exigences des peuples opprimés et aux revendications des masses travailleuses de par le monde, elles y sont purement et simplement ignorées. L'ONU n'est donc nullement une communauté des peuples. Celle-ci reste encore à bâtir, à partir de
André DUBOIS
L'Organisation des Nations
Unies
(ONU), censée « assurer la paix », fut créée en juin 1945, sous les auspices des
Etats-Unis. En août de la même année, ce pays étrennait sa bombe nucléaire sur
Hiroshima et Nagasaki. Le monde était mis en garde!
GÉRER UN « NOUVEL ORDRE »
Dès 1944, Washington prépare le
« nouvel ordre » devant émerger de la guerre. En juillet, Roosevelt, président des
Etats-Unis, a déjà mis en place les institutions prévues par l'accord de Bretton
Woods (le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, l'Association internationale de développement). Le règne du dollar, par son instauration comme étalon, doit entériner l'hégémonnaie monie américaine.
Politiquement, l'affaire est plus complexe : les Etats-Unis ont certes écrasé les puissances de l'Axe (Hitler, Mussolini)
dans le conflit inter-impérialiste. Mais l'Union soviétique a battu l'Allemagne nazie. Bien qu'exsangue au plan économique, elle a conquis une position géostratégique imprévue par les états-majors impérialistes.
La guerre de libération de la Chine contre le Japon se solde par la défaite nipponne, mais aussi par celle du Guomin-
: le
Parti communiste chinois conquiert le pouvoir en 1949. Et, en Indochine, un processus analogue se pro-
Les anciens empires coloniaux sont ébranlés. Il faut glisser de la domination politique directe à une emprise indirecte néo-coloniale, et les Etats-Unis se portent candidats pour occuper les places vacantes. Voilà le ressort du « discours » décolonisateur américain que la Charte de l'ONU reprendra à son compte (voir encart).
En Europe, un objectif est visé : éviter la répétition de la crise de l'après-Pre-
L'ONU a quarante ans
A quoi sert ce "grand machin"?
concurrence inter-impérialiste. mière Guerre mondiale ! Aide économique et accords de Yalta - en février 1945 entre Roosevelt, Churchill, Staline - y pourvoient. Les Partis communistes parti. cipent à la reconstruction capitaliste en Italie et en France, jusqu'à leur éviction des gouvernements, en 1947.
Les Etats-Unis taillent l'ONU à la mesure de leur prédominance. Cependant, l'ONU porte aussi l'empreinte des résultats complexes de cette deuxième guerre mondiale. Ainsi, l'Union soviétique et la Chine populaire, dès 1971, disposent du droit de veto au Conseil de sécurité. Elle va de même enregistrer - dans sa configuration - l'évolution des grandes tendances politiques internationales. C'est ce qui explique l'image confuse qui ressort du rôle de ce « grand ma-
VERS L'UNIVERSALISATION Initialement, l'Assemblée générale de l'ONU rassemble quelques dizaines d'Etats. En 1985, elle en compte près de 160. Deux tiers d'entre eux n'existaient pas lors de la signature de la Charte. Ils la coordination internationale des luttes actuelles.
Néanmoins en ce quarantième anniversaire de l'ONU, il est utile de faire le point sur le rôle de ce
«grand machin» comme l'a appelé le général De Gaulle à une époque où l'impérialisme français entendait prendre quelques distances vis-à-vis du géant américain du fait de l'exacerbation de la
C'est la raison pour laquelle nous reproduisons ci-dessous l'article publié par La Brèche, organe du Parti socialiste ouvrier
(PSO), section suisse de la IVe Internationale.
sont le produit de la décolonisation. En
1971, la Chine populaire prend enfin la place de la Chine nationaliste de Taiwan, allié historique de Washington. Durant l'ultime phase de la guerre du Vietnam s'annoncent les nouvelles relations entre les Etats-Unis et la Chine populaire.
Le Vietnam unifié intègre l'ONU en
1975, deux ans après l'entrée des deux
Allemagnes (RFA et RDA), symbole du de l'Europe » entre l'impérialisme et la bureaucratie soviétique. L'universalisation de l'ONU se réalise.
du Nord, Corée du Sud, Vatican et Suisse n'y siègent pas (1). La Suède neutre y avait adhéré en 1946, l'Autriche en 1955.
Cette universalisation n'en fait certes pas une « communauté des peuples ». En effet, l'écrasante majorité de ceux qui y parlent - et qui pour la plupart décident rien ! -le font au nom d'une minorité sociale qui exploite et opprime, sous des formes différentes, la majorité laborieuse. Mais à cause de son extension,
1. Le 16 mars 1986, les électeurs suisses devront se prononcer sur la question très controversée dans ce pays de l'adhésion à l'ONU.
l'ONU peut agir comme facteur de légitimation diplomatique internationale d'un nouveau régime ou d'un mouvement de libération national. C'est ce que reflètent les joutes autour de la représentation du Cambodge, ou les débats passés sur le statut d'observateur de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), alors qu'en 1947, les Etats-Unis et l'Union soviétique s'étaient mis d'accord sur la division en deux de la Palestine, premier acte de la tragédie du peuple palestinien.
LES ANNÉES PASSENT... En tant qu'institution regroupant des Etats, trois périodes se découpent grosso modo dans l'histoire de l'ONU.
La première s'étend de 1946 à la fin de la « guerre froide ». L'ONU est dépendance des Etats-Unis qui y disposent de majorités inconditionnelles. En 1950, c'est sous son couvert qu'ils interviennent en Corée pour y assurer le pouvoir dictatorial de Syngman Rhee. Techniquement, l'opération est facilitée par le retrait momentané de l'Union soviétique du Conseil de sécurité l'ONU afin de protester contre le refus d'y intégrer la Chine populaire et contre la maintien de la Chine de Taipeh comme « représentante légitime » de Certes, l'impérialisme américain dispose de beaucoup d'autres instruments pour asseoir son hégémonie. Il crée un système d'alliances encerclant les « pays communistes » : l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) en 1949, l'Organisation du traité de l'Asie du Sud-Est (OTASE) en 1954, etc. Dès 1947, le plan d'aide économique, connu sous le nom de plan Marshall, doit regonfler les pays européens alliés. Il vise de même à une récupération économique des pays de l'Est avec les conséquences politiques espérées. En réponse, Staline accélère leur assimilation autoritaire, par le haut, la sphère d'influence soviétique.
Une deuxième phase s'annonce après le début des années 1960, en plein boom de l'économie capitaliste. Croissance et modification des rapports de forces militaires entre l'Union soviétique et les Etats-Unis conduiront à la politique de « détente », forme de gestion du statu quo par Washington et Moscou.
Les spécialistes parlent « d'ascension du Tiers Monde à l'ONU ». Encore ne faudrait-il pas oublier que l'administration nord-américaine de Kennedy com-
La réunion extraordinaire du Conseil de sécurité concernant le bombardement israëlien de Beymence alors l'escalade militaire au Vietnam. De plus, après l'échec de l'invasion de Cuba à la baie des Cochons en 1961, et la crise des fusées qui s'ensuit en 1962, l'administration américaine lance la politique dite de l'Alliance pour le progrès, nouvelle forme de défense de ses intérêts en Amérique latine, entre autres avec les régimes militaires.
En fait, les problèmes du rapport entre développement et sous-développement acquierent une place de premier rang Pour l'impérialisme, il est nécessaire d'aménager la nouvelle division du travail entre le centre impérialiste et la périphérie dominée, tout en minimisant les risques de crise politique. Pour les classes au pouvoir des pays dominés, il s'agit de modifier en leur faveur la répartition de la richesse produite, ce qui aboutit à des revendications légitimes, quoique limitées, sur les prix des matières premières ou le contrôle des investissements impérialistes. Mais elles cherchent à endiguer, grâce à un discours anti-impérialiste, la poussée des masses populaires pour lesl'obtention de l'indépendance politique et une certaine croissance économique ont apporté peu d'améliorations
C'est dans ce contexte que sont créées et le développement (CNUCED) en 1964, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) en 1965, et l'Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI) en 1966. En 1974, les pays sous-développés font adopter générale le manifeste Nouvel ordre économique international.
- comparés aux besoins des pays sous-développés - quasi nuls. contre le sionisme en 1975 ou le régime d'apartheid, mais elles ne produiront pas escomptés. Si la solidarité des peuples en lutte pour la souveraineté
Get économique trouve un moment fort, c'est à l'occasion de la Conférence de solidarité des peuples d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine qui se déroule en 1966 à La Havane. Là, on est loin des moquettes diplomatiques onu-
Une troisième étape s'ouvre suite à la récession généralisée de 1974-1975 surtout, dans le sillage de la contre-offensive américaine déclenchée après la chute du chah d'Iran et la victoire du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) au Nicaragua en 1979.
Les négociations autour des diverses questions de développement sont bloquées, les institutions mises en place paralysées ou détournées de leurs buts proclamés. Ce n'est plus l'heure des grands projets de l'ONU. Les rêves de ceux qui mythifiaient la montée du Tiers Monde à l'ONU se dégonflent. Le « grand machin » doit obéir de plus près encore aux exigences des détenteurs des cordons de la bourse, sans quoi ils les serreront ! Une idée est avancée : supprimer le principe « un pays, un vote » par un droit de vote proportionnel aux contributions. C'est dans ce contexte qu'il faut replacer la remise au pas, par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO).
Dans la crise économique, ce sont les multinationales impérialistes qui prennent du poids, alors que les cartels producteurs de matières premières s'effilochent. Le FMI, par contre, tient les premiers rôles : « Serrez-vous la ceinture, payez la dette ! » Un précepte autrement respecté que le « droit des peuples à disd'eux-mêmes » ou ordre économique plus juste ».
UN ÉCHEC PROGRAMMÉ
Depuis quarante ans, la carte du monde s'est modifiée. La configuration de l'ONU aussi. Pour autant, cela n'en fait ni un forum de la paix ni un superorganisme de l'aide au développement, ni un repaire des pays communistes et du Tiers Monde, selon l'antienne de l'aile la plus extrémiste de l'administration Reagan.
L'ONU reste l'un des forums de négociation des rapports de complicité conflictuelle entre les puissances qui contrôlent, notamment au travers de leur routh, le 17 juillet 1981. (DR)
droit de veto, le Conseil de sécurité : les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la France, l'Union soviétique, et la Chine. Ce Conseil possède une primauté constitutionnelle sur l'Assemblée générale en « matière de paix et de sécurité internationale ». La maîtrise de l'édifice administratif repose avant tout entre les mains des puissances impérialistes qui financent et donc nomment la très large majorité des fonctionnaires. Les porte-parole autorisés l'impérialisme américain, tels que Kissinger; Haig, Vance - tous fauteurs de guerre contre-révolutionnaire - reconnaissent dans l'ONU un « instrument important de la politique américaine » (2).
Le bilan de son action ne laisse guère planer de doutes. La course aux armements n'a cessé de s'accélérer sous la houlette des Etats-Unis, dont la politique est facilitée par toute l'orientation de la bureaucratie soviétique. Depuis quarante ans, l'impérialisme a conduit directement ou indirectement des guerres contre les mouvements de libération nationale. Les forces du Kremlin ont fait taire les travailleurs de Hongrie, de Tchécoslovaquie ou de Pologne.
Les célèbres casques bleus de l'ONU ont garanti un pouvoir néo-colonial au
2. Bulletin Suisse, ONU, 4/1984.