Le PCU: de la "voie pacifique" au
E 1er novembre 1985, El Popular, organe du Parti com-
L muniste d'Uruguay (PCU), publiait le texte préparatoire de la Conférence nationale du PCU. Indubitablement ce texte, par sa large diffusion, ne se place pas seulement dans le strict cadre d'une discussion préparatoire à la Conférence du PCU. Il constitue plutôt un programme tendant à orienter l'action du Frente Amplio (Front élargi).
C'est la raison pour laquelle le Parti socialiste des travailleurs (PST), section uruguayenne de la IVe Internationale a estimé nécessaire de prendre position sur ce document. D'au-
DOCUMENT
Une première lecture du document du PCU, préparatoire à sa Conférence nationale du 17 au 22 décembre 1985 laisse planer quelques inconnues dans le bilan que tire le parti de sa politique durant les événements de la fin années 1960 et du début des années culminèrent avec le d'Etat militaire en juin 1973 (2).
Au-delà des mentions répétées
« l'autorité morale et politique » du PCU au sortir de tout ce processus et des affirmations rétitérées du fait que le
« politique juste », le document de la direction du PCU ne va pas jusqu'à l'exposé de la démonstrajuste ». Par exemple, il n'est pas dit un communiqués 4 et 7 rédigés par les commandants des Forces armées en février 1973, ni de la position que prit le PCU face à ces communiqués.
Le dimanche 11 février 1973, — deux jours après la parution des communiqués
4 et 7 - El Popular, qui était alors comme aujourd'hui la voix officielle du
Parti communiste, déclarait dans son éditorial : « Nous pensons qu'il est normal que les Forces armées, qui ne se considèrent pas simplement comme une force de répression et de surveillance, veuillent donner leur opinion à propos de la situation du pays (...) Et ceci est d'autant plus indiscutable que même le Séna-
Washington Beltran, qui soutient
Bordaberry, (le président uruguayen de l'époque, ndlr.) dut reconnaître hier dans une interview au journal El Pais que le
" vieux concept des Forces armées qui restent dans leurs casernes n'est plus valable. Au contraire, elles doivent être présentes, au même titre que les autres secteurs de la nation dans la solution de la problématique nationale "».
Il serait possible de relever des centaines de citations qui vont dans le même sens. Etait-ce cela une « politique juste » ?
Quand nous reprenons la discussion sur la politique à suivre face aux communiqués dialogue national senter comme cratie » (1). 4 et 7, c'est parce que nous croyons que de cet événement historique, il est possible de tirer le premier grand enseigneconduisit au coup d'Etat militaire
A cette époque, le Parti communiste ne se lassait pas de répéter que le dilemme n'était pas « entre pouvoir civil et pouvoir militaire mais entre l'oligarchie et le peuple », ce qui mettait en pratique de côté la défense des institutions démocratiques bourgeoises face à la vague grandissante d'autoritarisme militaire (3).
« En conséquence le PC renonça à la défense (...) de la démocratie bourgeoise qui, parce qu'elle est obligée de permettre le fonctionnement relativement démocramouvement ouvrier, facilite objectivement la lutte du prolétariat en vue de la liquidation du capitalisme. Et il renonça à la défense de la démocratie bourgeoise pour la recherche d'un gouvernement autoritaire qui servirait d'arbitre entre les classes et imposerait par la force quelques réformes, lequel, même
1. Le troisième congrès du Plenum intersyndical des travailleurs (PIT-CNT) tenu les 27, 28 et 29 novembre 1985 ne fut pas à la hauteur des espérances ouvrières et
Ce congrès fut en effet assombri par les méthodes bureaucratiques du courant syndical du PCU qui mirent en danger l'unité du mouvement et empêchèrent tout débat démoamenant le retrait de 506 délégués de protestation. Tout a péché vis-à-vis des normes de fonctionnement démocratique. Tout d'abord, le délai de 30 jours imposés par les statuts pour la discussion des documents préparatoires n'a pas été respecté. Ce qui amena la fédération ANCAP à réclamer un report du congrès de 15 jours. Le document proposé fut négociations entre politiques, qui donnèrent lieu au dépôt d'une liste commune bloquée pour la direction. C'est dans ce contexte, note un document du Front syndical du PST « que le PC se permit de violer systématiquement les règlements, de méconnaître les accords auxquels il s'était engagé et de déclencher son offensive au début même du congrès en interdisant l'intervention des camarades de UTAA, en mettant en cause la délétant plus qu'à ses yeux, le comportement du PCU lors du 3e congrès du Plénum intersyndical des travailleurs (PIT-CNT), qui s'est tenu en novembre dernier, a démoli en un seul weekend l'image laborieusement bâtie par ce parti afin de se préune organisation au fonctionnement interne démocratique et dont le slogan est « avancer dans la démo-
Nous reproduisons ci-dessous le texte du comité exécutif du PST qui est paru dans La Unidad du 12 décembre 1985. • s'il était de type "péruvien", limiterait
"désordonnée" du mouvement ouvrier (...) En fait, il fit le contraire de ce qu'a dit Lénine : " celui qui n'est pas capable de défendre une forme supérieure de gouvernement, face à une appelé révolutionnaire " » (4).
que nous nions qu' « en société capitaliste, nous n'avons qu'une démocratie tronquée, misérable, falsifiée, une démocratie seulement pour les riches, pour la minorité » (5). Mais cette démocratie ré.
duite est préférable à n'importe quelle autre forme de gouvernement autoritaire et il n'est pas nécessaire de nous étendre plus là-dessus, l'expérience de ces années- là fut instructive à ce sujet. Car, comme l'affirmait Lénine : « de la même manière qu'est inconcevable un socialisme triomphant qui n'installerait pas la démocratie complète, il est pareillement impossible que se prépare à la victoire sur la bourgeoisie un prolétariat qui n'entretienne pas une lutte multiple, conséquende ATDGSS et celle de l'Enseignement ». Il s'ensuivit une absence de clarification politique de l'orientation du PIT-CNT et une crise interne majeure. L'unité ne fut maintenue qu'au prix d'un accord attribuant 50 % de la direction du PIT-CNT aux militants du PCU.
pouvoir mais conserve le président de la République, Bordaberry. Les communiqués 4 et 7 de la plate-forme politique des militaires présenverbiage « nationaliste » qui servit d'alibi au PCU et à la CNT qu'il dirigeait pour semer beaucoup d'illusions sur le rôle des prétendus militaires progressistes. Lorsqu'en juin
1973 les militaires annoncent la dissolution du
Parlement et parachèvent leur coup d'Etat, les directions du PCU et de la CNT qui se sont attachées à faire pression sur une fraction militaire qu'elles croyaient favorable à un processus réformiste à la « péruvienne », du type de celui impulsé par Velasco Alvarado en 1968 dans ce pays, vont tout faire pour maintenir un caractère purement défensif à la grève générale que
3. Editorial de El Popular, 11 février 1973.
4. « Les quinze jours qui bouleversèrent l'Uruguay », Pablo Ramirez, 1974.
5. Lénine, l'Etat et la révolution.
te et révolutionnaire pour la démocra-
Le 9 février 1973 était déjà consommée la plus grande partie du coup d'Etat militaire qui s'acheva le 27 juin et l'appréque porta le PCU s'avéra non seulement totalement erronée mais, de plus, elle démobilisa les travailleurs face au déferlement de l'autoritarisme.
Voici la première leçon que l'on doit tirer de la période 1968-1973. Contrairement à ce qu'affirmait le PCU, il existait un réel dilemme entre pouvoir civil et pouvoir militaire, entre autoritarisme et démocratie, toute étroite et limitée qu'ait été cette dernière.
Cette contradiction représentait la forme sous laquelle s'exprimait les intérêts contraires de classe, entre d'un côté l'impérialisme et la bourgeoisie et de l'autre le prolétariat et tous les exploités à cette époque.
Un coup d'Etat militaire favorisait l'impérialisme et la bourgeoisie, alors que ce qui favorisait les travailleurs et le peuple, c'était le maintien de la démocratie, aussi mesquine qu'elle fut.
Pour le PC, le gouvernement étant le représentant de l'oligarchie, il importait peu qu'il fut renversé par un putsch militaire. Qui plus est, il entrait dans ses espérances que les militaires signataires des communiqués 4 et 7 renverseraient le gouvernement et commenceraient les changements sociaux réclamés par les
Et les travailleurs qui subirent les 11 années de dictature ont payé pour savoir qu'ils ne doivent jamais se laisser attirer par les chants de sirènes de militaires progressistes qui prétendent réaliser les changements structurels que seuls les exploités peuvent envisager et mener à
Le second enseignement à tirer des luttes qui se sont développées jusqu'au déclenchement de la grève générale est la confirmation de tout ce qui est exposé par Lénine dans « L'Etat et la Révolution », concernant précisément l'Etat bourgeois et son appareil policier et
Lénine disait que : « L'Etat est le produit et la manifestation du fait que les contradictions de classes sont inconciliables (...) Selon Marx, l'Etat est un organisme de domination de classe, un organisme d'oppression d'une classe par une autre ; c'est la création d'un ordre qui légalise et affermit cette oppression en atténuant le conflit des classes (...) Engels développe la notion de cette "force" qui s'appelle l'Etat (...) Cette force quoi consiste-t-elle principalement ? En détachements spéciaux d'hommes armés disposant de prisons et d'autres moyens (...) L'armée permanente police sont les principaux instruments de la force du pouvoir d'Etat » (7).
Tout ceci ne fut pas nié explicitement par le PCU durant cette période, pas plus que la nécessité de la destruction de l'appareil d'Etat bourgeois. L'interprétation fausse du marxisme fut beaucoup plus subtile ; sans rien nier ouvertement, il se construisit l'illusion de la possibilité de gagner à la cause de la révolution l'instrument de base de l'Etat bourgeois - son armée - et ceci sans affrontements.
Les textes que nous pourrions citer à ce sujet sont innombrables. Mais nous croyons que c'est dans les écrits de Rodney Arismendi que cette conception erronée est le mieux exposée. Le secrétaire général du PCU écrivait : « Le Chili expérimente le premier une des formes de ce que l'on appelle la "voie pacifique " vers le socialisme. Je la nomme ainsi par commodité d'expression. On sait que le Parti donne le nom de non armée " à la voie choisie. Il veut que celle-ci exclue seulement l'insurrection et la guerre civile la possibilité de multiples moyens d'action des masses, parfois violents, toujours comme moyen d'une lutte des classes » (8).
Le livre tout entier de Arismendi est consacré à soutenir l'orientation défendue par le PC chilien parce que c'était par ce même chemin qu'Arismendi pensait que devait passer la révolution en Uruguay.
Comment se résolvait par des moyens la destruction de l'apparei d'Etat bourgeois ? Arismendi répond « Sur ce point, nous pensons que ce travail inévitable de destruction de la machine d'Etat bourgeois et son remplacement selon un contenu différent de la notion de classe, peut être facilité dans quelques pays par le travail de récupération idéolocadres militaires, parfois par toute une expérience patriotique et progressiste ». Et pour mieux illustrer sa position, il cite Y. Krasin de l'armée à côté de la révolution ou tout au moins son attitude bienveillante parvient à désarmer l'Etat l'assaut des forces révolutionSans nier ouvertement le caractère de l'Etat ni la nécessité de sa destruction, de manière graduelle on introduit l'idée qu'il est possible de gagner l'armée en tant qu'institution à la perspective de changements structurels de la société ou, au minimum, d'obtenir sa bienveillance face à la révolution sociale. Il s'ensuivit que durant toute cette période on fit ressortir les expériences du velasquisme au Pé rou et de Torres en Bolivie. (10).
Cette conception à propos possibilité que l'armée passe avec armes et bagages dans le camp ouvrier et populaire fut l'un des fils conducteurs de la politique des différents PC durant la période que nous analysons et l'un des piliers de la fameuse « voie pacifique » vers le socialisme que théorisait Arismenrappelons-nous bien qu'au moment où Arismendi s'illusionnait au sujet sons étaient pleines, la torture était une pratique courante dans tous les centres de détention et en avril 1972, les militaires avaient assassinés froidement huit militants communistes de sa propre sec-
A propos de cette pierre angulaire de la politique communiste, il n'est rien dit dans le document du PCU préparatoire à sa conférence. Et pourtant tant l'expérience chilienne que celle de l'Uruguay démontrèrent l'échec complet de cette conception. Même Chafik Handal (secrétaire général du PC salvadorien) l'affirme ainsi : « Si la révolution qui mûrit en Amérique latine est la révolution socialiste, alors l'objectif est d'arracher le pouvoir à la bourgeoisie en détruisant son appareil bureaucratico-militaire (...) Nous considérons que cet objectif dans les conditions actuelles - et cela restera vrai encore longtemps — ne peut s'obtenir par la voie pacifique. En Amérique latine, cette thèse a déjà été vérifiée par l'expérience de deux révolutions armées triomphantes et par la déroute de deux tentatives d'emprunter la voie pacifique et ceci dans les deux pays les plus démocratiques sur le continent, le Chili et l'Uruguay » (11). Et ceci est la seconde leçon de la période 1968-1973, sur laquelle le document du PCU évite toute prise de position.
LA QUESTION DE LA GREVE GÉNÉRALE Une troisième grande leçon est celle que l'on peut tirer de la grève générale. Et ici, il est nécessaire d'établir une nette distinction entre l'abnégation, l'héroïsme, la vaillance dont firent preuve les travailleurs durant les quinze jours de grève d'une part, et, d'autre part, le cours politique qu'imposa à la grève générale la direction majoritaire de la Confédération nationale du travail (CNT) de tendance communiste.
Nous avons vu déjà quelles étaient les illusions que se faisait le PC au sujet des cadres militaires, auteurs des communiqués 4 et 7. La direction de la Centrale ne considéra pas la déclaration militaire du 9 février 1973 comme un putsch de la réaction et de ce fait ne lança pas le mot d'ordre de grève générale à ce moment. Mais qui plus est, les fausses espérances du PC se retrouvent dans la déclaration de la CNT du 15 février 1973.
Il est connu de tous que dans les congrès successifs de la CNT, il avait été décider de déclencher la grève générale en cas de coup d'Etat militaire. Le 9 février, les militaires portaient le premier coup et néanmoins la CNT non seulement, ne déclencha pas la grève générale mais au contraire, elle émit une réserve importante dans sa déclaration. La résolution sur la grève générale ne s'appliquerait que « dans la mesure où elle servirait les intérêts populaires (...) et non pour mettre la classe ouvrière au service des intérêts de
6. Lénine, Ecrits, janvier-février 1916. 7. Lénine, l'Etat et la révolution, chap. 1. 8. « L'Uruguay et l'Amérique latine dans les années 1970 », R. Arismendi, août-septembre 1972
9. op. cit 10. Le velasquisme est une référence au processus réformiste impulsé au Pérou en 1968 par Velasco Alvarado et une équipe militaire. Cette référence a longtemps servi au courant stalinien pour justifier une tactique de pression une fraction supposée progressiste de la hiérarchie militaire.
11. Reportage de M. Harnecker, La Unidad, 6 mai 1985.
l'oligarchie au pouvoir » (12). En clair, on ne décréterait pas la grève pour empêcher la chute du gouvernement sous les coups des militaires parce qu'il s'agissait du gouvernement de l'oligarchie, oubliant qu'un gouvernement militaire de quelque genre qu'il soit serait bien pire que le plus néfaste des gouvernements parlementaires. Comment expliquer cependant que la grève générale avec occupations d'entre prises éclata le jour même de la dissolution du Parlement (en juin 1973, ndlr.) ?
Le mérite de cette décision ne revient pas à la direction de la CNT. Elle ne fit rien de plus que de ratifier, plusieurs heures après que les ouvriers eurent occupé toutes les entreprises, la résolution que les travailleurs avaient prise de leur propre
Nous ne pensons pas non plus que la spontanée des travailleurs. Elle fut plutôt l'expression d'une consciente choisie par les meilleurs des militants ouvriers de chaque résultat de longues années de luttes et d'expérience pratique de la répression par
Forces armées. Cette expérience traduite en prise de conscience fut ce qui les motiva dans la décision de paralyser le pays au moment même où se concrétisait le coup d'Etat militaire.
Les travailleurs imposèrent à leur direction la grève générale, et en revanche celle-ci imposa à la grève son orientation politique. La grève ne tourna pas à l'offensive pour la défaite de la dictature et le retour à la Constitution mais resta sur la défensive comme élément de pression en faveur des militaires « progressistes » contre les officiers « fascistes ». D'où l'attitude de la direction de la CNT qui ne fit rien pour que la grève descende dans la rue, gagne et organise la population, ni pour réaliser dès le premier moment des manifestations de masses, l'unique mobilisation eut lieu le 9 juillet au moment où la grève générale retombait.
contraire, la consigne donnée fut de rester passivement à l'intérieur des entreprises sans travail militant dans les quartiers et sans permettre que les étudiants se joignent aux occupations. La consigne de la CNT était de « s'enfermer » sur les lieux de travail et d'attendre. Attendre quoi ? Eh bien, que la Marine intervienne en faveur des travailleurs. Les rumeurs de ce genre étaient innombrables.
La classe ouvrière, malgré les atermoiements de la direction de la CNT du 15 février 1973, lança la lutte pour la défense des droits démocratiques, cette manière se substitua à la direction de la CNT dans cette bataille pour la démocratie. Au lieu de donner forme à ce programme démocratique pour lequel les déclenchèrent la grève et de faire à la démocratie son d'ordre central, la direction de la CNT grévistes sans perspectives, fixant le contre-coup d'Etat de la Marine ou de n'importe quel autre sauveur militaire « progressiste » comme l'objectif final de la grève. Pour n'avoir pas fixé comme objecti entral la défense de la démocratie, la ( rection de la CNT désar-
IMILIARES
Cortège du PST-U lors d'une manifestation pour l'amnistie en Uruguay. (DR) ma politiquement les travailleurs, maintint isolés sur leurs lieux de travail, sans leur permettre de gagner la population à leur lutte et ne permit pas que la grève passe de la défensive à l'offensive. Cette politique néfaste condamna la grève à la débandade.
La raison pour laquelle on ne put vaincre les putschistes en 1973 ne fut donc pas « le manque de mobilisation au combat d'autres secteurs sociaux et policomme le dit le document du PCU, mais bien le fait que la grève fut considérée comme facteur de pression en gressiste » contre les commandants « fascombat des travailleurs pour mener en avant la lutte des classes jusqu'à ses ultimes conséquences.
L'ANALYSE POLITIQUE DU PCU
A propos de la situation actuelle et de la sortie de la dictature, le texte préparatoire à la conférence du PCU affirme : « Les négociations du Club naval, au milieu de la lutte et de la vigilance populaire, furent un jalon que l'avenir confirma pleinement pour la concrétisation de la fin du régime militaire honni et pour la réalisation des élections de novembre 1984 » (13).
Ce que les Accords du Club naval concrétisèrent en fait, ce fut la garantie de la passation de pouvoir graduelle et contrôlée du régime dictatorial. Ils empêchèrent l'apparition de fissures dans l'appareil bureaucratico-militaire de l'Etat et léguèrent au nouveau régime un héritage
Après neuf mois de gouvernement « démocratique », l'appareil répressif est toujours intact et les responsables de crimes brutaux contre l'humanité pas été jugés. La politique qui continue d'être appliquée reste ouvertement pro-impérialiste et anti-populaire,
28S RARAJIMORES
ne diffèrant pas, ou si peu, de celle de la dictature. Cette politique a été mise en place par le régime militaire, maintenant le pays enchaîné au remboursement de la dette extérieure et aux exigences du sur le maintien du blocage des salaires et donc la détérioration des conditions de
Il existe des différences significatives entre la situation actuelle et le régime militaire qu'il est nécessaire de faire resde marquer n'en était pas ainsi, l'incapacité de défendre les conquêtes démocratiques arrachées par la lutte du mouvement ouvrier et populaire. Approfondir ces conquêtes est, en ce sens, une tâche fondamentale.
Mais si cela ne fut pas possible durant les neufs premiers mois de gouvernement Colorado, c'est en premier lieu parce que la direction du processus politique changement énoncé du Club naval fut laissée aux mains de la bourgeoisie et du Parti Colorado. Lorsque nous allons à une négociation, nous le ment dans la lutte. Ce qui se fit au Club naval fut au contraire de laisser en chemin des acquis que le mouvement populaire avait déjà arrachés de fait par ses luttes : la légalité de toutes les organisations sociales et politiques, l'amnistie générale et sans restrictions, les élections libres et le retour sans conditions des militaires dans les casernes. Tout cela est inscrit
12. Déclaration de la CNT, 15 février 1973. 13. Les Accords du Club naval ont fixé les modalités du processus électoral de transition de la dictature militaire vers le régime uruguayen actuel en contrepartie de certaines concessions des signataires sur des revendications démocratiques essentielles comme celle de la demande d'amnistie générale préalable aux élections. Ces accords ont été signés en août 1984 entre le gouvernement, le Parti Colorado et la direction du Frente Amplio.
dans l'Acte institutionnel numéro 19. Dans le même temps, ces accords déterminèrent pour une bonne part le cours des événements postérieurs - y compris le triomphe électoral du Parti Colorado — ainsi que le cadre particulier dans lequel, à partir de ce moment, devaient se développer les luttes durant toute une période.
La politique de concertation a été le complément, sur le plan social, politique et économique des Accords du Club naval. Sans elle, il aurait été impossible dans la pratique d'imposer de tels accords. « La concertation est un phénomène politique complexe qui se développe au travers de processus, d'intérêts et d'objectifs contradictoires. Pour les partis traditionnels (...), la concertation signifie assurer un repli ordonné du gouvernement militaire sans que soit mise en péril la continuité de l'Etat bourgeois. Pour le mouvement populaire, le terme « concerter » s'utilise dans le sens d'unité de tous les opposants pour affronter la dictature. Il est vrai que ceci implique une certaine dose de « confiance » et d'« illusions » du mouvement populaire envers directions politiques des partis du patronat et de la gauche réformiste » (14).
Cet aspect contradictoire, correctement exposé vers le milieu de l'année 1984, joua ouvertement à partir du Pacte du Club naval en faveur des intérêts de la bourgeoisie. Le retrait ordonné des militaires et la préservation de l'appareil policier et militaire de l'Etat bourgeois ainsi que la continuité d'une politique de dépendance du capital financier s'inscrivirent comme les véritables axes de la concertation, tres en retrait par rapport aux programmes illusoires d'accord de tous les partis.
Cependant, ce que l'expérience a claconcernant la concertation est aujourd'hui recyclée sous le nom de dialogue national et ceci, comme nous le verrons, avec la complicité de la politique proposée dans ce document du PCU.
LA SITUATION PRÉSENTE
La lutte des classes en Uruguay est entrée dans une période de transition durant laquelle il est nécessaire d'accumuler des forces, d'approfondir les luttes et de faire progresser la conscience de larges couches populaires, en les engageant, grâce à un programme de solutions concrètes et à une politique ouvrant la voie du combat pour leurs revendications immédiates, dans la perspective stratégique de la lutte pour la libération nationale et le socialisme.
Il est clair que cette période de transition ne peut se penser comme un processus de luttes non révolutionnaires, d'équilibre harmonieux entre capital et travail. L'Uruguay démocratique et développé, dans lequel la croissance économique se chargeait d'amortir les antagonismes de classes et les contradictions propres au système capitaliste, est mort et enterré depuis des lustres.
L'Uruguay d'aujourd'hui est marqué par une profonde crise structurelle d'une économie capitaliste dépendante et déformée qui, pour survivre, entreprend la spoliation des travailleurs et du peuple. Crise que le •régime militaire aggrava profondément et qui génère, à chaque avancée, des affrontements sociaux à grande échelle et des crises sociales et politiques d'envergure dans lesquelles les classes antagonistes mesurent leurs forces et luttent pour imposer leurs objectifs. Crise qu'il est impossible de résoudre dans les limites étroites du capitalisme et face à laquelle, les partis traditionnels n'offrent d'autre réponse que celle de prolonger l'agonie du système et de faire porter les effets de cette crise par les travailleurs. La solution de cette crise ne peut se trouver dans un quelconque accord avec les partis bourgeois ; elle ne peut être envisagée que par des moyens politiques qui ne sont autres que la lutte pour la défense des conditions de vie du peuple, de ses droits démocratiques, dans la perspective de la marche vers la révolution socialiste.
Mais, le fait que les classes dominantes n'aient pas de plan économique capable de sortir le pays de la crise et que leur propos soit justement de se nourrir de celle-ci, ne veut pas dire qu'elles sont dépourvues de projets et de propositions politiques. Tout au contraire, ces classes ont su faire face à chacun des défis imposés par le cours des événements en se renforçant sur tous les plans -idéologique, politique, institutionnel et militaire - dans le but d'affronter le prolétariat et les autres couches populaires.
L'actuel gouvernement Colorado est une synthèse parfaite de la manière dont la bourgeoisie, au milieu d'une crise économique catastrophique, est capable d'arracher l'initiative politique au mouvement des masses et de déclencher contre ces dernières une offensive générale.
Le gouvernement Colorado est socialement et politiquement minoritaire, mais il appuie sa gestion sur deux points forts : d'une part, la concertation avec le Parti national et le Frente Amplio qui lui apporta l'aval politique dont il manquait et même, à certains moments, une base sociale ; d'autre part, à l'égard du mouvement ouvrier et populaire, le chantage permanent à la répression et au possible retour au pouvoir des Forces armées.
Mais voyons ce que nous dit le document du PCU sur le gouvernement : « Les secteurs majoritaires du gouvernement appartiennent à la grande bourgeoisie industrielle et foncière, même si à l'intérieur du Parti Colorado s'expriment également la petite et moyenne bourgeoisie urbaine et rurale ».
Le capital financier qui a déterminé la politique du pays durant les vingt dernières années, en participant aux gouvernements successifs et en les contrôlant, a été explicitement déplacé et exclu de l'actuel gouvernement, si l'on en croit ce que dit le document du PCU.
Pour notre part, nous affirmons le contraire. L'actuel gouvernement dépend majoritairement du capital financier et, à travers lui, brandit la défense inconditionnelle des intérêts de l'impérialisme nord-américain.
Après vingt ans de contrôle absolu dans tous les domaines, pour évincer ces secteurs de l'appareil d'Etat bourgeois et du gouvernement, il faut plus que de simples élections magouillées et sélectives qui assureront en outre l'évolution graduelle et sans traumatismes du régime militaire.
LES PROPOSITIONS POLITIQUES
Une fois défini le type de solution politique, l'étape actuelle de la situation et la nature du gouvernement, le document du PCU expose les éléments de base de la politique de ce parti.
« Pour changer cette situation, il faut une grande politique de relance économique basée avant tout sur la récupération du pouvoir d'achat des grandes masses et le rejet des plans d'austérité du FMI ». Et pour la mener à bien : « Le mouvement ouvrier et populaire grâce à la politique de concertation qui est une forme de la lutte des classes et grâce à ce qui est son essence même - la mobilisation -exige que se réalisent les accords concertés dans le cadre de la CONAPRO et lutte pour la satisfaction d'importantes conquêtes revendicatives et programmatiques (...) Le dialogue national doit être conçu comme le cadre dans lequel le gouvernement et toutes les forces politiques avec les travailleurs et d'autres secteurs sociaux, définissent et s'accordent sur un programme minimum de solutions ».
La pelitique du PCU pour la période à venir se trouve résumée dans ces quelques phrases. De cette orientation, il reste seulement à signaler qu'elle s'inscrit dans le contexte suivant : « créer les conditions de la conquête d'un gouvernement populaire du Frente Amplio ». Pour parler comme tout le monde : en avant vers les élections de 1989
Epuré de toute sa rhétorique, de ses mirobolantes définitions de ce que signifie « consolider la démocratie » « démocratie avancée », répétées jusqu'à saturation, le projet politique présenté se réduit à ceci : exiger du gouvernement une politique de relance économique, définir avec lui un programme minimum de solutions au travers de la concertation et du dialogue national et prendre toutes les dispositions pour parvenir grâce aux élections à un gouvernement du Frente Amplio, seul ou avec d'éventuels alliés.
Le gouvernement actuel a défini sa politique de famine et de compromis depuis le premier jour de son installation et, depuis ce même jour, l'applique inexorablement sans un regard en arrière. Et c'est également en son nom que le gouvernement déclenche l'offensive contre le mouvement ouvrier et populaire, dans le but de l'isoler, de le diviser et de lui couper l'herbe sous le pied. Est-il possible de convenir d'un programme minimum de solutions pour sortir le pays de la crise avec un gouvernement qui poursuit en tout point la politique économique pro-impérialiste de la dictature, qui conti-
14. Sélection, Inprecor cône-Sud, juilletaoût 1984.
Une partie des 300 000 manifestants contre le régime militaire, à Montevideo, le 27 novembre. (DR)
nue à saigner à blanc le pays avec le remboursement échelonné de la dette extérieure?
Est-il possible de se mettre d'accord sur un programme minimum de solutions pour consolider la démocratie avec un gouvernement qui se refuse à démanteler l'appareil répressif et se propose couvrir du manteau de l'oubli les crimes de la dictature ? Est-ce possible de convenir d'un programme minimum de solutions pour faire face à cette situation avec un gouvernement qui fonde sa gestion économique sur le principe du maintien du blocage des salaires ?
A toutes ces questions, le document du PCU répond par l'affirmative, alors que la réalité, au cours des mois passés a démontré le contraire. Entre autres, la concertation, le dialogue, le consensus parlementaire, les commissions des salaires, se chargent de garantir que les accords avec le FMI ne soient pas remis en cause, que l'on continue à rembourser la dette extérieure, que les Forces armées soient blanchies de toute responsabilité directe concernant les disparitions forcées et qu'aucune récupération du pouvoir d'achat des salaires, retraites et pensions ne soit possible. Comme conséquence de la non-résolution des problemes économiques, la tension sociale s'est exacerbée. Le légitime mécontentement du peuple s'est traduit, par de grandes journées de lutte, par des débrayages, des grèves et des manifestations qui connurent une participation record.
Face à cela, la réponse du document du PCU n'est pas de mettre en pratique un programme et un plan d'action pour unifier et donner une cohésion aux journées de lutte, aux débrayages, aux grèves et manifestations de telle manière que le mouvement ouvrier et populaire reprenne l'initiative politique et réussisse à rompre son isolement croissant. Les travailleurs et le peuple ont démontré à d'innombrables reprises, leur disposition à s'investir dans la lutte pour leurs légitimes revendications ; de même qu'ils ont tenté de rompre le cadre étriqué de la concertation, du crétinisme parlementaire et du dialogue qui leur interdisent de déployer toutes leurs forces et limitent les effets de leurs luttes.
Et le document du PCU, non seulement manque de la volonté politique pour entreprendre cette tâche, mais de plus verrouille toute cette potentialité du mouvement ouvrier et populaire. Il propose de renforcer tout le sytème d'alliances sociales et politiques, non pas au sein de la classe ouvrière et de ses alliés naturels, mais en élargissant cette alliance à la bourgeoisie nationale, aux couches moyennes et supérieures, foncières et urbaines. De quelle manière ? L'idée fondamentale est d'élaguer le programme, de faire preuve de la volonté politique pratique de dialoguer et de se mettre d'accord avec le gouvernement et les forces patronales, enfin de limiter la lutte de classes aux domaines possibles de concertation et de dialogue avec ces secteurs. Ceci, bien entendu, dans le but de créer les prémices du triomphe du Frente Amplio aux élections de 1989
Etendre les alliances politiques jusqu'à ces classes-la, sur la base d'une politique qui affaiblit les instruments sociaux et politiques de la classe ouvrière et du peuple, annihile le développement de la lutte n'est en fait pas autre chose qu'une politique déguisée de collaboration de classes, qui prépare le terrain afin que l'ennemi aprofondisse son offensive.
aucune possibilité d'élargir les alliances et d'y attirer de nouveaux secteurs si l'on ne réussit pas, avant tout, à unifier les luttes du mouvement ouvrier et populaire en leur offrant une perspective claire pour reprendre l'initiative politique et lancer une offensive à tous les niveaux contre la politique gouvernementale et patronale.
démontre, preuves mains, que les discours et propositions du communiste sont diamétralement opposés à sa pratique politique. D'un côté, un discours radical, anti-impérialiste mettant en avant la défense des intérêts ouvriers et populaires, pour « consolider la démocratie » et « avancer en démocratie » pour la libération nationale et pour le socialisme. Et dans le même temps, une politique et une pratique qui se montrent incapables d'affronter et de déjouer les plans de l'impérialisme et de l'actuel gouvernement, ne permettent pas de garantir et d'approfondir les libertés démocratiques et, en prônant la pratique de la conciliation de classe, conduisent les luttes des travailleurs et du peuple à de nouvelles défaites
Cette distorsion entre le discours et la pratique du Parti communiste fut mise en évidence, une fois de plus a l'occasion du 3e congrès du PIT-CNT :
au sujet de la démocratie qu'ils ne respectèrent pas, à propos de l'unité qu'ils mirent en péril, et en ne permettant pas que le mouvement ouvrier puisse réaliser une synthèse de ses expériences et élaborer une politique pour sauver le griffes du FMI - en premier lieu interdire que l'on continue de rembourser la dette extérieure - pour parvenir au démantèlement de l'appareil répressif, ce qui aujourd'hui s'exprime dans les revendications de jugement et de condamnation des coupables et pour la revalorisation des salaires et des conditions de vie.
Une politique capable de mener à bien ces trois tâches, qui représentent aujourd'hui les points fondamentaux d'un programme de solutions, ne peut s'appuyer, ni sur le dialogue et la concertation, ni sur l'attente des élections de 1989. Elle doit s'appuyer sur la volonté politique de tous les secteurs composant le mouveouvrier et populaire afin d'organiser et de mettre en pratique une bataille sans merci contre la politique du gouver-nement Colorado. Bataille qui en aucune manière ne peut rester limitée à une tiède opposition parlementaire, ni à une partidans les commissions salariales. Au contraire, partant de la situation réelle du mouvement populaire, elle doit embrasser toutes les formes de luttes capables d'unifier les différentes actions et de défendre les intérêts des travailleurs et de leurs alliés populaires (15).
Comité éxécutif du Parti socialiste des travailleurs (PS1), La Unidad, 12 décembre 1985. 15. Ce document du PST comporte une partie analysant les perspectives de la révolution latino-américaine et uruguayenne au regard des thèses du PCU, qui a été publié dans une édition ultérieure de La Unidad.