PRES avoir fait déguerpir le dictateur Bébé Doc, qui se cherche aujourd'hui une terre d'exil, les masses populaires haitiennes cherchent maintenant à s'organiser pour démanteler la dictature et arracher une démocratie pleine et entière. De son côté, la junte au pouvoir essaye de temporiser et de conserver la situation en l'état, de manière à empêcher l'approfondissement d'un tel mouvement d'organisation populaire
Dans ce contexte, il n'est pas inutile de revenir plus en détail sur le bilan de la dietature duvaliériste et l'état de la crise économique, sociale et politique que connaît
Haiti. N'est-ce pas en effet ce contexte qui détermine les véritables enjeux des luttes populaires et permet de préciser les tâches d'un authentique processus de mobilisations que, perçue comme une tromperie masculine et une manipulation.
Le Premier ministre Bourassa, chef du PLQ, souligna que la victoire du PLQ aux élections provinciales du Québec était une victoire pour le Canada et il disait vrai. La victoire du PLQ est la dernière étape de la contre-offensive fédéraliste contre le mouvement nationaliste du Québec et particulièrement contre le mouvement indépendantiste. Après la victoire des fédéralistes lors du référendum de mai 1980, après la réforme de la Constitution qui renforçait le pouvoir de l'Etat fédéral, c'est maintenant un parti fédéraliste voué à la défense de l'Etat fédéral canadien qui a repris le pouvoir au Québec. Cette victoire fédéraliste est d'autant plus importante qu'elle s'est accompagnée d'une capitulation totale du PQ dans sa lutte pour la souveraineté du Québec et son passage à des positions néo-fédéralistes.
Le mouvement indépendantiste se retrouve dispersé, affaibli, et un important débat va s'ouvrir sur ses perspectives de reconstruction. Nombre de forces nationalistes bourgeoises ou petites bourgeoises vont proposer de relancer le PQ. C'est une voie sans issue. D'autres forces vont proposer de recréer un nouveau parti indépendantiste, interclassiste, aspirant à représenter l'ensemble des Québécois. Cette orientation doit également être rejetée. Le mouvement indépendantiste ne peut être reconstruit qu'autour d'une perspective socialiste qui sache reconnaître que seule la classe ouvrière peut mener ce combat contre l'impérialisme jusqu'au bout.
La victoire du Parti libéral du Québec, c'est la victoire du parti le plus étroitement lié aux intérêts du grand capital monopoliste au Canada et au Québec, qui veut instaurer le libre-échange avec les Etats-Unis au prix de la destruction de secteurs entiers de l'économie québécoise, sans égard pour le sort des travailleurs et des travailleuses. C'est le parti qui veut instaurer la déréglementation des acquis sociaux et syndicaux au risque de la fermeture de certains services de l'Etat. C'est le parti qui s'est toujours montré le champion des restrictions des libertés syndica les. C'est le parti qui a tenté de réduire le à l'avortement libre et qui se promet de recommencer. Et il trouvera, dans le PQ, un appui à sa politique économique néo-libérale.
Le mouvement ouvrier va-t-il, dans cette situation, s'entêter à prôner le dialogue social, la solidarité sociale, comme le fait la direction de la FTQ qui a promis sa collaboration au prochain gouvernement, quel qu'il soit ? Plus que jamais, la nécessité de l'autonomie politique ouvrière est posée. Plus que jamais, la construction d'un parti ouvrier de masse indépendantiste et féministe est la tâche que l'ensemble des courants « lutte de classe » doivent s'employer à mener à bien. Cette perspective doit devenir l'objectif central de la nouvelle période.
Geneviève BARIL-GINGRAS, Bernard RIOUX, Québec, le 20 décembre 1985.
HAITI et couper court à la radicalisation des mobilisations. antidictatoriales ? Arthur MAHON
Arrivé au pouvoir en 1957, François Duvalier (Papa Doc) commença, en s'ap puyant sur les « cagoulards », prédécesseurs des tontons macoutes, par réduire toute volonté de contestation des instiiutions traditionnelles (armée, église, magistrature). A partir de 1959 se dévelope ra une répression généralisée menée par la milice des tontons macoutes, qui venait d'être créée. Il s'agissait de rendre la « révolution duvaliériste » irréversible. Pour cela, François Duvalier fit le vide autour de lui et de sa clique.
La bourgeoisie traditionnelle, en majorité mulâtre, n'est pas épargnée par la répression. Le dictateur organise des exécutions publiques. A l'aube, le corps des suppliciés est exposé dans les rues de la capitale. Même des secteurs considérés comme duvaliéristes sont touchés. Ainsi, craignant l'ambition de son plus fidèle serviteur, Clément Barbot, chef des tontons macoutes, François Duvalier le fait exécuter.
LA DICTATURE DUVALIÉRISTE
S'INSTALLE SUR LES DÉCOMBRES
DU MOUVEMENT POPULAIRE Le mouvement ouvrier est pulvérisé au bout de quelques années. En 1969, avec l'aide de la CIA, la dictature obtient un important succès avec l'écrasement du Parti unifié des communistes haitiens (PUCH), seule force à même d'organiser alors la lutte contre le régime.
Mais la dictature ne se fonde pas seulement sur la force brutale. Elle s'appuie sur une idéologie qui plonge ses racines dans l'histoire des luttes populaires d'Haiti et dans la religion vaudou. Face à la minorité mulâtre, François Duvalier prétend parler au nom des « masses noires ». Il se pose en leader du tiers-monde et n'hésite pas à s'opposer à John Kennedy. Face à des menaces d'intervention nord-américaines, Duvalier va même jusqu'à déclarer :
Autopsie d'une dictature
« Si l'Ouest nous boude, nous mettrons le cap à l'Est. "
Le régime instauré par François Duvalier s'appuie sur la petite et moyenne bourgeoisie urbaine, et surtout sur les couches dominantes des campagnes formées par les propriétaires fonciers, les commerçants, et ceux qu'on appelle les « spéculateurs », qui achètent les produits d'exportation aux paysans (café, cacao, sucre, etc.) pour les revendre aux exportateurs (cf. encadré). Les notables des bourgs, bien introduits auprès de la pay sannerie, sont les meilleurs appuis et les meilleurs relais du duvaliérisme. eux domine le dirigeant local des tontons macoutes. Durant la campagne électorale de 1957, François Duvalier avait d'ailleurs déclaré, en parlant de ces grands spéculateurs de produits agricoles : « Je serai leur intraitable aux affaires de l'Etat. » De fait, il défendra leurs intérêts face aux grands commerçants de l'importexport et face aux paysans sur lesquels « ils vivent comme des puces » (1).
Une analyse précise de la composition du personnel de la dictature duvaliériste permet de conclure que les proprié taires terriens régionaux et les grands spéculateurs représentent 40% du personnel du gouvernement et de la haute administration, contre 30% pour les «politiciens professionnels », 15% pour les « éléments issus de secteurs moyens et populaires promus par le duvaliérisme », et 10% pour la bourgoisie compradore liée au secteur de l'import-export (2) « Le duvaliérisme peut ainsi être interprété comme une tentative de ravir les commandes du pouvoir politique à la classe politique traditionnelle (où les
'1. « Le juge de paix, la police rurale, les arpenteurs, les spéculateurs en denrées, ils vivent sur nous comme des puces », écrit Jacques Roumain dans 4 Gouverneurs de la rosée ». 1944.
2. Gérard Pierre-Charles. « Radiographie d'une dictature », 1973, éd. Nouvelle optique, Montréal.
arbitrer les luttes opposant les jeunes formé par les Etats-Unis, se met en place.
matieres premieres agricoles (café, cacao, sucre, huiles essentielles). Bien que son rôle dans l'économie du pays ait décliné au cours de ces dernières années, le café demeure la principale ressource, représentant encore 39 % de la valeur totale des exportations en 1978. Au milieu des années 1970, l'exportation de la production caféière était contrôlée aux 3/4 par neuf sociétés commerciales. Le commerce du café a donc historiquement constitué, et constitue encore dans une certaine mesure, le champ clos d'un secteur agro-exportateur de la bourgeoisie compradore.
connaître un déficit alimentaire produit par la détérioration de la production vivrière. Ce déficit est artificiellement comblé par des importations alimentaires, qui représentaient 17% du total des importations en 1977. Ces deux mouvements d'import-export fixent le cadre des relations de dépendance de l'économie haitienne vis-à-vis du marché impérialiste, et notamment des Etats-Unis, qui sont substitution (production de biens de consommation de base, puis production de matériaux de construction) se sont développées surtout dans les deux dernières décennies. S'ajoute aussi l'expansion plus récente du secteur manufacturier des industries d'assemblage dont les produits sont le plus souvent destinés à l'exportation. Le produit industriel par tête d'habitant reste néanmoins 4 à 5 fois moins élevé que dans les pays de l'Amérique centrale. Ainsi, l'industrie n'employait en
1977 que 6 % de la population économiquement active, soit 145 000 personnes, dont l'immense majorité dans des entreprises de type familial ou quasi artisanal.
Toutefois, les industries de sous-traitance de la zone franche de Port-au-Prince battent le triste record du salaire minimum journalier le plus bas de toute la rémulatres avaient une importance particulière) de la part d'une alliance de classes sociales où dominent les éléments de la bourgeoisie rurale rétrograde. » (3)
A partir des années 1968-1969, une nouvelle phase commence dans l'histoire du duvaliérisme. Elle est marquée par le début de la réconciliation de la bourgeoisie traditionnelle avec le régime. « Dès 1968, passée la terrible bourrasque qui l'avait déracinée politiquement (avec l'avènement du duvaliérisme, ndlr.), la bourgeoisie mulâtre avait mesurer les avantages d'une dictature qui garantissait l'ordre, l'absence de grève et des salaires misérables. » (4) De son côté, la dictature, qui a maintenant anéanti toute opposition, peut se permettre de relâcher quelque peu la répression, de la rendre moins « voyante », et de satisfaire ainsi les Etats-Unis. Ceux-ci réclament en effet que le régime améliore son image de marque afin de pouvoir collaborer décemment avec lui. La réconciliation avec les Etats-Unis est scellée lors du voyage Rockefeller auquel Duvalier propose que Haiti devienne une nouvelle Taïwan.
LA SUCCESSION DE PAPA DOC
ET LES MUTATIONS ÉCONOMIQUES
RECENTES A la mort de Papa Doc, en 1971, le fils, Jean-Claude, continue la politique nouvelle inaugurée par le père, et ouvre largement le pays aux capitaux nord-américains. Certains hommes de la vieille garde, comme Lukner Cambronne, l'homme qui se livrait au trafic de sang humain, sont mis à l'écart. Parallèlement, des jeunes gens de bonne famille intègrent les tontons macoutes. Jean-Claude Duvalier doit
Café et zone franche loups qui l'entourent à la vieille garde, les
« dinosaures », rapaces et tyranniques, qui craignent toute velléité de réforme.
Pour ces derniers, la mesure sera à son comble quand, en 1980, Jean-Claude épousera la fille d'Ernest Bennett, un industriel mulâtre.
Les réformes resteront toujours très limitées. Une partie des tontons macoutes sont envoyés à la campagne et habillés en agents de développement, mais Jean-Claude Duvalier leur rappelle : « Ayez d'une main un outil ou un arbre, mais de l'autre ayez toujours votre fusil. » Avec l'aide des Etats-Unis, l'appareil de répression va se moderniser et un corps spécialisé dans la contre-insurrection, les « léopards »,
Mis à part la bauxite et le ciment, Haiti est surtout un pays exportateur de
Ces exportations de type agricole n'empêchent pourtant pas ce pays de
Le niveau d'industrialisation du pays reste faible, même si des industries de
Port-au-Prince, capitale de la pauvreté. (DR)
Sous la pression de l'opinion publique internationale et pour faire pièce au développement d'une opposition interne, Duvalier annonce une « libéralisation » en 1977. Il libère 107 détenus politiques, mais on apprendra plus tard que les autres avaient été liquidés pour faire place nette. Les années 1977 et 1980 verront la naissance de deux partis et d'un syndicat vite interdits. Le développement de grèves, en 1980, va effrayer les classes dominantes toutes fractions confondues. Et en novembre 1980, la période de « libéralisation » s'achève par l'arrestation et l'expulsion de plusieurs centaines d'opposants, de syndicalistes et de journalistes.
La réconciliation de la bourgeoisie avec le régime duvaliériste ne sera cependant jamais complète. Cela tient fondamentalement au fait que les structures de l'Etat duvaliériste sont de plus en plus anachroniques et deviennent des freins considérables à l'accumulation de capital. Le moteur du régime duvaliériste est l'enrichissement par tous les moyens des hommes du pouvoir et de leur clientèle, notamment par le détournement de l'aide étrangère. En quelques années, le beau-père de Jean-Claude Duvalier, qui n'était qu'un industriel modeste lors du mariage de sa fille, devient l'un des hommes les plus riches d'Haïti. Il réussit à contrôler le tiers des exportations de café, le trafic de la drogue, la contrebande avec les Etats-Unis, la compagnie aérienne AirHaiti, etc. Un tel type d'Etat est incapable de jouer un rôle d'arbitre entre les différentes fractions des classes dominantes. C'est un frein au développement d'une infrastructure industrielle et un obstacle à toute planification économique.
Certes, le niveau d'industrialisation d'Haiti reste très faible, même si on le compare à celui des pays d'Amérique centrale. Le secteur industriel concerne, à la
3. Christian Girault, « Habitants, spéculateurs et exportateurs, le commerce du café en Haiti», éditions du CNRS, Paris, 1982.
4. Jacques Barros, « Haiti de 1804 à nos jours », éd. L'Harmattan, Paris, 1984.
Les années fastes : Bébé Doc avec sa femme Michèle en 1984. (DR) fin des années 1970, principalement la production de biens de consommation de base (aliments, boissons, vêtements, textile) qui représente 70% du PIB et 60 % de l'emploi industriel. A cela s'ajoute le secteur en expansion de l'industrie manufacturière d'exportation, particulièrement celle de l'assemblage. La bourgeoisie haitienne, qui s'était longtemps confinée dans l'import-export a peu à peu diversifié ses activités dans l'industrie et les services. Sa transformation s'accélère dans les années 1970, en même temps qu'affluent des capitaux étrangers désireux de créer des usines d'assemblage. Pour la plupart parachutées des USA à la fin des années 1960, ces entreprises sont, en 1976, au nombre de 230, d'après la Banque mondiale. A partir de matières premières partiellement locales ou totalement importées, elles produisent des vêtements, des balles de base-ball, des Jouets, des objets en cuir et des pieces électroniques simples qu'elles réexportent dans leur quasi-totalité vers le marché américain. La fraction des classes dominantes ayant des intérêts dans le domaine industriel se développe et acquiert un poids grandissant et d'autant plus important que les intérêts de cette fraction convergent avec ceux de la bourgeoisie internationale.
Anthony Barbier, ancien ambassadeur américain sur l'ile, décrit comme suit cette nouvelle couche d'industriels associés à la bourgeoisie internationale : « Certains sont des commerçants de l'import-export qui, pour "suivre le sens du vent" ont cherché à diversifier leurs activités dans un contexte où le commerce de l'exportation est en crise. (...) Toutefois, la plupart de ces nouveaux industriels sont d'anciens exilés de Duvalier père ou des régimes antérieurs qui ont pu accumuler un minimum de capital à partir de leur poste de cadres ou de techniciens supérieurs dans les capitales occidentales, notamment américaines, et qui réinvestissent en Haïti en association avec le capital étranger présent dans le pays à travers les grandes banques multinationales. Ce sont aussi les fils de grands commerçants ou de grands propriétaires fonciers qui allient les connaissances commerciales et administratives acquises dans les grandes universités occidentales aux capitaux disponibles de leurs pères. Ce sont enfin, dans une très faible proportion, de grands macoutes exceptionnellement enrichis grâce aux rapines de la période noire du duvaliérisme. » (5)
La crise économique, qui se dévelop1981, va rendre urgente aux yeux de la bourgeoisie haitienne et de l'impérialisme une profonde réforme de l'Etat duvaliériste. Or, l'impuissance du ministre Bazin, haut fonctionnaire de la Banque mondiale, à obtenir quelque moralisation du régime que ce soit lors de son passage au ministère des Finances, en 1982, constituera un sérieux échec à cet égard. D'autre part, la crise économique va avoir de redoutables conséquences sur les conditions de vie des couches les plus pauvres, notamment dans la paysanne-
L'aiguisement du mécontentement de la bourgeoisie et l'exaspération d'une population qui n'a plus rien à perdre vont précipiter la chute du dictateur. LA CRISE AGRICOLE A L'ARRIERE-
PLAN DE LA CRISE POLITIQUE
Pendant les années 1970, le taux de croissance de l'économie avait été relativement important, de l'ordre de 4,6 % par an en moyenne. Cela était essentiellement dû aux progrès de l'industrie manufacturière tournée vers l'exportation.
Par contre, on avait assisté à une dégradation constante du secteur agricole, ce qui s'était manifesté par l'aggravation du déficit alimentaire. Entre 1970 et
1979, la valeur des importations de produits agro-alimentaires est passée de 17 millions de dollars à 78 millions de dollars. L'agriculture souffre en effet de maux multiples : épuisement des sols par des modes de culture de survie, mauvaises conditions écologiques, accaparement de plus en plus de terres par les propriétaires absentéistes et par les tontons macoutes qui falsifient les titres de propriété lorsqu'ils existent, mode de tenure de la terre qui décourage les investissements, manque d'intrants agricoles (machines, engrais), domination des circuits de commercialisation des denrées d'exportation par des couches parasitaires, assistance technique de l'Etat très déficiente, crédit usuraire qui remplace un crédit institutionnel inexistant, fluctuation du cours des denrées sur les marchés mondiaux ... Tous ces maux n'ont fait que s'aggraver au cours des années 1970.
A partir de 1981, on assiste à une chute brutale de la production et au développement d'une grave crise financière qui entraînent, sur les conseils du Fonds monétaire international (FMI), une série de mesures d'austérité aggravant encore les conditions de vie des plus pauvres. Haiti subit en effet de plein fouet les effets de la récession aux Etats-Unis, pays qui est de loin son principal client. La production des industries de sous-traitance baisse, selon les branches, de 10% à 50 % entre 1980 et 1983. Les dispositions de l'Initiative pour le bassin de la Caraïbe (structure impulsée par Reagan), qui s'appliquent depuis le début de 1984 et ouvrent largement les portes du marché nord-américain aux produits venant de la Caraibe, attirent des industriels de tous pays en Haïti. Mais, parallelement, il semble que d'autres ferment leurs entreprises, estimant que la rentabilité de l'opération est moindre qu'ils ne l'espéraient (7).
Dans le secteur agricole, la chute de la production est généralisée à partir de 1981. Elle est notamment due aux effets de l'ouragan Allen en 1981, de la sécheresse de 1982 et à l'infléchissement du cours du café, principale exportation du pays. Par ailleurs, la pénétration croissante du capital étranger dans l'agriculture, notamment sous la forme de « l'aide au développement » des Etats-Unis, a des effets catastrophiques sur l'économie paysanne. Citons deux exemples.
Dans certaines régions, l'Association interaméricaine pour le développement a gratuitement des arbustes aux paysans, sous le prétexte de lutter contre l'érosion des sols. Les variétés fournies poussent très vite et ne permettent pas d'autre association de culture que le café, classes Haiti, 1970-1980 », Collectif Paroles.
6. Selon un rapport de l'ONU datant de 1982, les deux tiers de la population vivent en-dessous du seuil de pauvreté absolue déterminé par un revenu inférieur à 155 dollars par an. population a augmenté d'un million de personnes sur un total d'un peu plus de 5 millions.
7. La Tribune de l'économie, Paris, 3 fé-
à laquelle elles fournissent une couverture végétale, avec pour résultat - et c'était l'objectif recherché - que le paysan soit obligé de cultiver du café à des fins d'exportation et de se fournir en produits alimentaires auprès des Etats-Unis, politique agricole qui ne fait qu'aggraver la dépendance alimentaire de Haïti. Sur la base de leur valeur en 1973-1974, les importations alimentaires de Haiti avaient triplé en 1979-1980.
Ces dernières années, une autre opération a eu des conséquences encore bien pires pour les paysans. La peste porcine africaine a fait des ravages dans le cheptel cher des solutions conformes aux intérêts des paysans, comme dans d'autres pays qui connaissent également cette maladie (France, Espagne, Cuba, etc.), on a décidé d'abattre en quelques semaines l'ensemble du cheptel porcin. Il n'a pas été remplacé par une souche rustique, mais par des pores provenant d'Amérique du nord, qui ont notamment besoin d'un abri en béton et d'eau propre. Il en résulte que les paysans pauvres ne peuvent les élever. Or, le porc est en Haiti un élément clé de l'économie paysanne. Les Etats-Unis ont évidemment étroitement collaboré à cette opération, dont le budget était fixé en 1979 à 23,5 millions de dollars. Ces cochons parachutés des USA, comme l'illustrait le fascicule publicitaire de ce projet, ont été très symboliquement surnommés « kochon étranjé » (cochons venant de l'étranger) par les paysans.
L'affaiblissement de l'économie de subsistance haitienne fait partie du plan économique élaboré par les Etats-Unis pour Haiti (8). Cela a déjà des effets catastrophiques. effet, « l'économie paysanne de subsistance est la force qui a
La celle-ci (la formation sociale l'espace et dans le temps sa capacité de générer du capital. Elle se présente donc haïtienne, l'ultime plancher de garantie de tout effort d'auto-suffisance, l'unique fondement de tout éventuel développement auto-propulsé et indépendant. Son affaiblissement et même, peut-on dire, son éclatement actuel sont les causes principales des symptômes contemporains de malaise et de déséquilibre qu'affichent à la fois la société rurale et la formation nationale tout entière. » (9)
La crise du monde rural a accéléré l'exode rural qui s'est traduit par le phénomène de l'émigration et des « boat-peoples » haitiens de la mer de la Caraibe et le développement incontrôlé de Port-au-Prince et de ses bidonvilles. Entre 1971 et 1982, la population de la capitale est passée de 500 000 à près de 800 000 habitants. Cette situation a conduit aux émeutes du printemps 1984. Malgré les manœuvres politiques de Baby Doc, elles ont trouvé leur aboutissement dans la révolte. généralisée qui a chassé le dictateur.
Arthur MAHON, 8. Cf. Inprecor numéro 182 du 22 octobre en Haïti: de l'éradication d'une