Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

LIBYE

Les véritables objectifs de l'agression américaine

· Inprecor n° 218, 28 avril 1986 · p. 4-5 · 2 123 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

Maghreb URSS et Russie

ES récents actes d'agression de la flotte nord-américaine

L contre la Libye, faisant sulte à une lortent rie de prene cations dans le golfe de Syrte, representent une nouvelle étape qualitative dans l'escalade de la campagne orchestrée par

Washington depuis plus de dix ans contre le régime de Kadhafi.

Pour l'administration Reagan, en particulier, c'était une occasion — après l'échec de sa politique au Liban et le « succès » de son invasion à Grenade - de s'en prendre à un petit Etat comptant moins de 3 millions d'habitants, en visant deux objectifs complémentaires : d'une part, surmonter le syndrome vietnamien, produit de la défaite nord-américaine dans la guerre du Vietnam et, d'autre part, lancer un avertissement au Nicaragua, à Cuba, à l'Iran et à l'URSS, autres « monstres » de la mythologie impérialiste moderne.

Il va sans dire que le devoir élémentaire des marxistes révolutionnaires est de défendre un pays du tiers-monde victime d'une agression impérialiste. Néanmoins, il reste nécessaire de préciser ce qu'il s'agit de défendre dans chaque cas précis : la souveraineté nationale uniquement, comme dans le cas de la guerre des Malouines, tout en appelant à renverser la dictature

Salah JABER

Le coup d'Etat-révolution du ler sep tembre 1969 renversa la monarchie libyenne, l'une des plus rétrogrades de la planète, dans un pays faiblement peuplé et dont les ressources pétrolières considérables étaient exploitées, dans tous les sens du terme, par les compagnies pétrolières anglo-saxonnes, et sur le territoire duquel se trouvaient deux bases militaires britanniques et une base américaine. Le coup d'Etat était organisé par des officiers (capitaines) nationalistes organisés en « Officiers libres » sur le modèle nassérien. Kadhafi, comme son second, Jalloud, est d'origine bédouine et restera marqué par cette origine dans plusieurs aspects de son comportement social et politique, ainsi que dans l'idéologie qu'il va progressivement formuler.

Dans une première phase, c'est le nationalisme de Nasser que Kadhafi - qui se veut son disciple et son successeur — imite : évacuation de toutes les bases étrangères, nationalisation des banques étrangères, puis nationalisation progressive de l'exploitation pétrolière. Dans ce dernier domaine en particulier, la Libye jouera à partir de 1970 un rôle d'avant- garde, entraînant les autres exportateurs de pétrole dans son sillage. Ces mesures interviennent dans le contexte d'une politique extérieure qui n'est pas sans rappeler celle des premières années du nassérisme ou celle de l'Iran actuel : anti-impérialiste, mais aussi anticommuniste, au nom de l'Islam et du nationalisme arabe (2).

Enfin et par-dessus tout, Kadhafi cherche à réaliser ce en quoi son père spirituel a américaine

Thier, et Kadhafi aujourd'hui. tait pas une telle aventure (1). très brièvement dans cet article. échoué, c'est-à-dire l'unité arabe, pour laquelle il propose la fusion à Etats, et notamment à ses voisins directs, dont l'Egypte et la Tunisie.

Toutes ces tentatives d'union avorteront. Les bourgeoisies des pays concernés, bien qu'alléchées par l'odeur du pétrole libyen, craindront l'effet déstabilisateur de Kadhafi sur leurs Etats. Le leader libyen menait, en effet, dans son pays, une vaste campagne contre la bureaucratie administrative héritée de l'ancien régime. En 1973, il lança une « révolution culturelle » sur le modèle maoïste. Rien n'y manquera, y compris le « petit livre rouge », devenu vert pour l'occasion, que Kadhafi s'attellera à rédiger à partir de cette date. Dans les faits, et malgré de réelles mobilisations populaires, la réalité du pouvoir restera concentrée mains de l'équipe dirigée par Kadhafi et d'union, qu'il essayera de surmonter en faisant appel aux masses par-dessus la tête des gouvernants, ses démêlés avec la bourgeoisie commerçante locale et l'opposition de droite, ainsi qu'avec les secteurs de l'appareil d'Etat aspirant à investir localement les ressources que Kadhafi met au service de sa politique extérieure, ces divers facteurs amèneront le leader libyen à se radicaliser à partir de 1974-1977. Des facteurs similaires avaient déterminé la radicalisation du régime de Nasser en 1961-1963. Mais, dans ce domaine comme dans tous les autres, Kadhafi, véritable caricature de Nasser, portera à l'extrême les traits du nassérisme : le capitalisme privé a été aboli en Libye au profit du camilitaire argentine réactionnaire ? ou alors, en plus de la souveraineté nationale, des acquis nationaux et sociaux réalisés par un régime « progressiste », comme ce fut le cas pour l'Egypte en 1956 et en 1967? En d'autres termes, Kadhafi rentre-t-il dans la catégorie de Galtieri ou dans celle de Nasser ?

Une première réponse indirecte est fournie par l'attitude même de l'impérialisme : il n'a jamais cherché à renverser Galtieri. Il a, par contre, inlassablement cherché à renverser Nasser

Les informations de la presse égyptienne et américaine concordent pour affirmer que Reagan a même proposé à Hosni

Moubarak une opération militaire conjointe pour renverser le leader libyen. Si le président égyptien a rejeté la proposition, c'est parce que la situation intérieure dans son pays, illustrée par la récente mutinerie des forces de sécurité, ne lui permet-

Pourquoi donc cet acharnement impérialiste contre la Libye ? Pour deux raisons intimement liées — la nature du régime et sa politique extérieure - que nous essayerons d'exposer à une échelle inégalée dans le cadre d'un Etat bourgeois. Non seulement les principaux secteurs productifs sont étatisés, mais les services le sont également dans une très large mesure, au point que le petit commerce a été démantelé pour être supplanté par les supermarchés du secteur public.

pas opérée

Cette étatisation ne s'est sur fond de misère, comme dans l'Egypte nassérienne confrontée à un grave problème de surpopulation. La Libye est, en fait, confrontée au problème inverse, celui du manque de main-d'œuvre par rap port aux possibilités d'investissement, impliquant un large recours à la main-d'œuvre immigrée.

Le « socialisme » de Kadhafi, contrairement à celui de Nasser, est riche.

Le niveau de vie de la population libyenne a été considérablement amélioré : santé et éducation gratuites, logements modernes pour tous. Le régime s'est lancé dans une série de projets de développement, dont certains, à l'image des ambitions de Kadhafi, sont démesurés. C'est notamment le cas pour l'agriculture, où des milliards de dollars ont été consacrés à l'implantation de certaines techniques

1. Cf. Inprecor numéro 215 du 17 mars

1986.

2. C'est l'époque où Kadhafi vole au secours de cet autre régime militaire se réclamant du nassérisme qu'était le régime de Nemeiry au

Soudan, menacé par un coup d'Etat de gauche.

L'évolution réactionnaire ultérieure du dictarenversé l'année dernière, fut teur soudanais, d'ailleurs largement déterminée par le fait qu'il faisait face au plus fort mouvement ouvrier des pays arabes.

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bye un terrorisme d'Etat dont, en tout à l'instar de tous les exportateurs de péqui n'existent qu'aux Etats-Unis, pour faire pousser dans le désert des cultures qui, dans le meilleur des cas, peuvent être importées pour un coût infiniment moins élevé. Ce n'est pas, il s'en faut, le seul aspect irrationnel d'une expérience de pouvoir qui aurait été tout à fait impossible si la Libye ne disposait d'une confortable rente pétrolière, la plaçant dans le peloton de tête des pays ayant les revenus par habitant les plus élevés.

LA POLITIQUE EXTÉRIEURE

Outrancier, Kadhafi l'est aussi, et enfin, dans sa politique extérieure, y compris dans son nationalisme qui a parfois des relents d'antisémitisme. Comme Nasser jadis, il s'orienta, à partir de 1974-1977, au cours de la radicalisation intéde son régime, vers une étroite avec l'URSS doublée d'une dépendance militaire quasi totale, au nom de la lutte contre l'impérialisme. Ne se contentant pas de la région arabe, Kadhafi a soutenu, ou soutient encore, sous diver-

- politiques, financières, militaires et parfois purement verbales — des mouvements ou des régimes anti-impérialistes sur toute l'étendue du globe terrestre, depuis la Kanaky (Nouvelle-Calédonie) à l'Est jusqu'au Salvador et au Nicaragua à l'Ouest, en passant par les Philippines, l'Ethiopie, le Burkina-Faso, le Ghana, l'Irlande, etc., sans parler de son intervention

A l'échelle arabe, Kadhafi soutient la gauche libanaise, et maintient des relations privilégiées avec la Syrie, le Soudan et le Sud-Yémen, ainsi qu'avec l'Iran, pays impliqué dans la politique régionale bien que non arabe. Il est en outre accusé d'entretenir la « subversion » en Egypte, en Tunisie, en Jordanie, etc.

Cette politique de soutien tous azimuts à des mouvements et des régimes anti-impérialistes irrite au plus haut point l'impérialisme mondial. La Libye est le seul Etat au monde à mettre des pétrodollars au service de luttes anti-impéria-

Elle constitue un allié précieux pour l'URSS, son seul allié riche, bien que le Kremlin soit souvent embarrassé par les fanfaronnades de Kadhafi.

Ce sont ces considérations qui expliquent la violente campagne antilibyenne des Etats impérialistes. Le terrorisme mondial, que l'impérialisme accuse la Libye de soutenir, comprend l'ensemble des organisations palestiniennes ainsi que, pêle-mêle, le FLNKS kanak, l'IRA irlandaise ou la révolution en Amérique centrale. Par contre, le groupe effectivement terroriste d'Abou Nidal, auteur présumé des attentats de Vienne et de Rome, a pour principal soutien la Syrie. Quant au minigroupe d'Aboul-Abbas, auteur du détournement de l'Achille Lauro, il n'a aucun lien avec la Libye et dépend entièrement de l'Irak, ennemi juré de Kadhafi.

Ces quelques faits devraient suffire à montrer l'hypocrisie de la campagne d'intoxication impérialiste attribuant à la Liétat de cause, les gouvernements impérialistes et leurs alliés sud-africain et sioniste sont les champions. Contre eux, il faut défendre la Libye; il faut défendre le territoire libyen contre l'agression impérialiste, et défendre aussi les acquis nationaux et sociaux réalisés en Libye, contre l'impérialisme et la réaction arabe et libyenne.

LES LIMITES DU KADHAFISME

Cette défense doit cependant se faire sans illusions quant à la nature socio-politique du régime libyen, comme c'est trop souvent le cas. S'il est vrai que le bilan de celui-ci est impressionnant, constituant un cas limite pour les raisons déjà expliquées, on ne saurait y voir une forme spécifique d'Etat ouvrier. L'Etat libyen est essentiellement bourgeois, l'économie libyenne est essentiellement capitaliste.

Commençons par l'Etat. Celui-ci n'a jamais été brisé en Libye, en dépit du myte kadhafiste de « l'Etat des masses » (Jamahiriya). Le régime issu du coup d'Etat de 1969 reste essentiellement, malgré les péripéties de la « révolution culturelle » libyenne, une dictature militaire de l'armée bourgeoise dirigée par une équipe aux aspirations petites bourgeoises. Il est vrai que les « comités populaires de base », instaurés depuis 1977, représentent jusqu'à un certain point une forme par laquelle les masses ont pu s'exprimer au niveau des administrations locales, avec un minimum de spontanéité.

Mais il n'en demeure pas moins que le pouvoir est très étroitement centralisé par la junte libyenne, qui utilise ces comités comme courroies de transmission, en préservant son monopole absolu de l'expression politique par la répression policière de toute forme d'opposition, jusques et y compris par l'assassinat d'opposants à l'étranger. Le régime de Kadhafi présente un certain aspect jacobin, combinant terreur et mobilisation populaire.

Quant à l'économie, la meilleure illustration de son essence capitaliste (étatique) a été fournie l'été dernier. Confronté à la forte baisse de ses revenus pétroliers,

Kadhafi. (DR) trole, le régime libyen a réagi de la même façon, sinon pire que ses partenaires d'Arabie saoudite et des émirats du golfe : l'expulsion sans compensation, voire mê me avec expropriation de fait par blocage des dépôts bancaires, de dizaines de milliers de travailleurs immigrés, Tunisiens et Egyptiens en majorité. La logique du marché capitaliste a brutalement dissipé tant les prétentions anticapitalistes de Kadhafi qui, la veille encore, exhortait les ouvriers du monde entier à s'emparer de leurs usines, que ses prétentions nationalistes arabes. Les expulsés l'ont été, en dépit de leur double qualité de travailleurs et

Telles sont donc les limites de la « révolution libyenne ». Il en découle que le régime libyen ne saurait en aucun cas être un allié digne de confiance dans la lutte anti-impérialiste. Kadhafi a largement démontré qu'il était capable de volte-face, parfois imprévisibles. Deux mouvements en ont fait encore récemment l'expérience : le Front Polisario, du Sahara occidental, lâché en 1984 au profit d'une soudai-

« union arabo-africaine » entre le roi du Maroc Hassan II et Kadhafi (3), alors que le premier était accusé, peu auparavant, de comploter contre le trône du second ; et l'Armée de libération du peuple du Soudan, aujourd'hui abandonnée au profit du soutien au nouveau régime soudanais qui s'efforce de maintenir la continuité de l'Etat de Nemeiry.

La solidarité avec la Libye contre l'impérialisme doit nécessairement s'accompagner combat contre toute illusion au sujet du régime libyen dans le mouvement anti-impérialiste mondial. C'est d'ailleurs là une condition léniniste élémentaire de toute politique d'alliance avec des forces sociales non-prolétarien-

Salah JABER, 9 avril 1986. 3. Kadhafi réagissait ainsi au rapprochement entre l'Algérie, longtemps son alliée, et ses adversaires tunisiens. Depuis, sa réconciliation avec le président algérien Ben Jedid laisse prévoir la rupture prochaine d'une « union » avec le Maroc restée tout à fait symbolique.

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