ECEMMENT, Li Xiangrong, membre du Parti communis-
Re chines PCC), a punandu se faite Bie rephe critique de Trotsky, commandité par l'Institut de recherches sur l'histoire mondiale, dépendant de l'Académie sciences de la République populaire de Chine. Aucun exemplaire de cet ouvrage n'est encore parvenu en Occident.
Mais un autre membre important du PCC, Zhu Tingguan, vient de publier dans le numéro 7 de la revue Shijie Lishi (Histoire mondiale), de 1985, un article consacré à l'ouvrage mentionné, sous le titre « Mon opinion sur l'évaluation critique de personnalités de l'histoire mondiale. » Cet article paraît en ouverture (pages 1 à 12) dans ce numéro de la revue, qui est parvenu en Europe, aux Etats-Unis et à Hong-Kong. II constitue une réhabilitation pénale complète de Léon Trotsky
Ernest MANDEL
L'article de Zhu Tingguan, d'après la traduction qui est reproduite dans les pages suivantes, et le livre de Li Xiangrong, d'après le témoignage de lecteurs chinois qui sont pour le moment notre seule référence, rejettent catégoriquement les accusations des procès de Moscou contre Léon
Trotsky et ses compagnons, selon lesquelles ils ont été des espions, des agents, des renégats contre-révolutionnaires, ou même des instruments objectifs de l'impérialisme et de la contre-révolution. Ils condamnent son assassinat comme tel, c'est- à-dire comme un meurtre et en attribuent implicitement la responsabilité à ses
« persécuteurs », c'est-à-dire à Staline et à ses complices. Ils rejettent tout aussi catégoriquement la version du rôle de
Trotsky dans le mouvement ouvrier russe et international, dans la révolution russe de 1905 et celle de 1917, ainsi que dans la construction de l'Etat soviétique, qui est contenue dans l'Histoire du Parti communiste
(bolchevik) d'URSS - Bref précis (Kratky Kurs), officiellement adoptée par le Comité central du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS) en 1938.
Ce livre a été la bible stalinienne internationale concernant Trotsky et le trotskysme pendant plus de deux décennies. Il a inspiré les maoïstes en Chine et ailleurs jusque tard dans les années 1970. Il est maintenant jugé avec mépris comme une falsification pure et simple de l'histoire.
En opposition totale avec cette falsification, les écrits des membres du PCC auxquels nous nous référons caractérisent
Léon Trotsky comme l'un des principaux dirigeants du PCUS, qui a préparé et initié l'insurrection de Pétrograd au cours de la révolution d'Octobre, qui a ensuite fondé l'armée rouge et qui a assuré sa victoire au cours de la guerre civile grâce à une orientation stratégique correcte.
par des écrivains chinois
fondateur de notre mouvement. des non de sa direction tout entière. paru dans la revue Shijie Lishi. La publication de ces écrits constitue donc un événement politique important pour tout le mouvement ouvrier et révolutionnaire international. Pour la première fois en effet, un parti communiste au pouvoir - de plus, le parti communiste ayant le plus grand nombre de membres du monde entier - va beaucoup plus loin que le rapport de Nikita Khrouchtchev au 20e congrès du PCUS, mis à part le cas spécial de la Ligue des communistes de Yougoslavie. Ainsi, il ne se contente plus seulement de mettre au pilori en termes généraux les crimes de Staline contre des communistes. Il réhabilite ses victimes les plus éminentes. Ce que Khrouchtchev n'a pas osé ou n'a pas pu faire, malgré les promesses implicites avancées aux 20e et 22e congrès du PCUS, des dirigeants communistes chinois le font aujourd'hui. Trotsky, Boukharine, Zinoviev et leurs camarades sont de nouveau présentés comme d'authentiques communistes. Le conflit entre la fraction stalinienne et les autres fractions au sein du PCUS et de l'Internationale communiste est présenté comme un conflit au sein du parti et non comme un conflit avec l'ennemi et/ou ses agents. Tout le sang qu'a fait couler la fraction stalinienne - un million de communistes assassinés ! - et toute la boue déversée sur ses victimes perdent ainsi toute légitimité, toute justification de classe.
UNE RÉHABILITATION PARTIELLE
DE LÉON TROTSKY Bien que Zhu Tingguan ne le reconnaisse pas explicitement, la conclusion est inévitable : la répression massive et barbare exercée par Staline contre ses adversaires politiques au sein du mouvement communiste fut criminelle (1). Elle a porté un coup terrible aux intérêts du communisme, des masses laborieuses en URSS et du prolétariat mondial.
par rapport aux « crimes » dont l'affublait l'historiographie stalinienne ainsi qu'une réhabilitation politique partielle du
Comme les auteurs du livre et de l'article ne sont pas des personnages obscurs mais des cadres importants du PCC, et que ces publications se placent dans un contexte bien plus large d'examen critique de tout le passé du mouvement communiste international, ainsi que de la levée d'interdits sur des publications de textes, cette réhabilitation correspond sans aucun doute à l'avis d'au moins une partie de la direction du PCC, si-
Nous publions ci-après une analyse de ces documents, ainsi que, dans les pages suivantes, une traduction de l'article
C'est d'ailleurs une conclusion à laquelle étaient déjà arrivés quelques-uns des dirigeants et idéologues de leurocommunisme et de partis communistes comme celui du Mexique, qui, du moins sur ce point, avaient rejoint les eurocommunistes.
La formule « conflit au sein du parti » pour désigner le contenu de la lutte politique entre la fraction stalinienne, la fraction trotskyste - puis l'Opposition de gauche unifiée Trotsky-Zinoviev - et la fraction boukharinienne, n'est pas fortuite. Elle fait référence à deux articles célèbres de Mao Tsetoung, « De l'expérience historique de la dictature du prolétariat » et « De la solution des contradictions au sein du peuple », rédigés au lendemain du rapport Khrouchtchev au
20e congrès du PCUS. Dans ces articles,
Mao avait donné un jugement implicitement favorable à la dénonciation des méthodes staliniennes. Dans la même veine, il s'était d'ailleurs violemment opposé à l'intervention de l'armée soviétique en
Pologne, lorsque Gomulka revint au pouvoir en octobre 1956.
Plus tard, il a changé d'avis et réhabilité Staline. Etait-ce sous l'impact de la révolution hongroise ? Etait-ce sous l'influence de l'explosion d'opinions critiques et oppositionnelles en Chine même, lors de l'expérience des « Cents fleurs » en 1957? Etait-ce en fonction des besoins de sa lutte fractionnelle au sein du
PCC ? Cela déborderait le cadre de cet article que d'analyser plus en profondeur les étapes et les ressorts de ce revirement.
Toujours est-il que la défense de Staline a profondément marqué le maoïsme pen-
1. Il semble d'ailleurs que Li Xiangrong soit plus explicite sur ce point dans son livre en qualifiant l'assassinat de Trotsky de « crime immonde ». Mais cela reste bien entendu à vérifier dès que son livre nous parviendra.
Léon Trotsky. (DR) dant deux décennies, de 1957 à 1977. La position défendue à présent par Li Xiangrong et Zhu Tingguan constitue pour le moins un retour à l'attitude initiale de Mao à l'égard des révélations de Khrouchtchev. Elle les déborde d'ailleurs largement.
Non seulement la dénonciation culte de la personnalité de Staline est vigoureusement approuvée, mais du point de vue méthodologique, deux principes sont rétablis, qui furent récusés par le stacœur même du marxisme.
Tout d'abord, les auteurs chinois insistent sur la primauté de la vérité historique sur toute considération d'Etat, de raison de parti ou de realpolitik. Ils rappelqu'il faut « combattre la superstition », « libérer la pensée », vérifier rigoureusement les faits, pour pouvoir se prononcer en connaissance de cause sur Trotsky, Staline, les problèmes posés par la construction du socialisme, etc. En d'autres termes, ils nous renvoyent à ce principe de base maintes fois énoncé par Marx et Engels, selon lequel seule la vérité est révolutionnaire. Du point de vue marxiste, c'est un véritable non sens que de vouloir défendre la révolution en supprimant ou en falsifiant la vérité histori-
Ensuite, les auteurs chinois se réfèrent explicitement au caractère international de la révolution et de l'expérience révolutionnaire. L'expérience des débats qui eurent cours au sein du PCUS pendant les années 1920 n'est pas un pur. phénomène littéraire, une masse de documents historiques qu'il faut classer et étudier comme des documents d'archives. Elle est une source d'enseignements politiques pour tous les pays, tous les partis, pour tous les dirigeants, cadres et militants, confrontés aujourd'hui à des problèmes de survie de la révolution au sein d'un environnement capitaliste hostile, à des rapports de classe particuliers du fait du sous-développement relatif de leurs pays, aux problèmes de rythmes et de formes de construction de la société sans classes. L'étude rigoureusement scientifide cette expérience est donc indispensable pour mieux armer le mouvement communiste pour résoudre les problèmes auxquels il est aujourd'hui confronté.
Pour toutes ces raisons, il faut saluer la réhabilitation politique partielle Trotsky par des dirigeants du PC chinois comme un événement de grande portée, dans la continuité du rapport Khrouchtchev au 20e congrès du PCUS. Malgré toutes les réserves et toutes les critiques que nous pouvons formuler à l'égard des limites et des contradictions de cette réhabilitation - malgré notre jugement d'ensemble sur la nature politique sociale de la bureaucratie chinoise d'aujourd'hui, que nous ne modifions pas d'un iota -, il est évident que de telles prises position favorisent grandement le développement de la pensée critique de tous ceux qui se réfèrent au communisme, à la révolution russe et à la révolution
Tout coup porté à l'obscurantisme, à la falsification de l'histoire, au mensonge, à la calomnie, toute récusation explicite des méthodes de violence et de terreur pour trancher les différends au sein du mouvement ouvrier, constituent objectivement un pas en avant pour libérer le mouvement ouvrier de la gangue bureaucratique qui bloque le chemin vers la victoire mondiale du socialisme. Que ces coups soient plus nécessaires que jamais par les temps qui courent, les expériences tragiques de Grenade et du Yemen Sud, pour ne citer que ces cas récents les plus clairs, suffisent pour justifier cette thèse programmatique de notre mouvement.
UN CONTEXTE PLUS LARGE La parution du livre Biographie critique de Trotsky et le commentaire favorable que lui consacre la revue Shijie Lishi (Histoire mondiale) ne sont pas des faits
1978 s'est produite, en République populaire de Chine, une ouverture limitée en matière de pluralisme littéraire et idéologique, qui élargit la marge des publications tolérées sans établir pour autant une liberté intégrale ni supprimer la censure. Des auteurs critiques chinois - notamment ceux du Nouveau mouvedémocratique — d'interdits et réprimés; certains d'entre eux croupissent en prison. Les possibilités de débats publics demeurent très limités, mais elles sont tout de même plus larges qu'à l'époque de la révolution culturelle ou qu'au cours de la première décennie qui a suivi la victoire de la révolution socialiste chinoise en 1949.
Depuis la « libéralisation » entamée par Deng Xiaoping, un certain nombre d'auteurs frappés d'interdit en URSS et dans la plupart des autres Etats ouvriers - avec une fois de plus l'exception honorable de la Yougoslavie — commencent à être publiés en Chine, fût-ce sur une échelle restreinte. Contrairement aux périodes de « libéralisation » en URSS (période de Khrouchtchev), en République socialiste tchécoslovaque (1968-1969), en Pologne (1980-1981), partiellement en Hongrie, cette ouverture ne concerne pas seulement des romanciers, des savants et des idéologues bourgeois et petits bourgeois, mais aussi des auteurs marxistes ou anarchistes jugés non conformistes et à la gauche des PC officiels. Ainsi, des ouvrages particuliers de Bakounine, de Boukharine, de Kropotkine, de Rosa Luxemburg, de Kardelj, toujours interdits en URSS, sont parus en République populaire de Chine.
Cette levée des interdits concerne également des ouvrages d'auteurs associés avec le courant trotskyste, ainsi que des ouvrages de Léon Trotsky lui-même. Ont été notamment publiés en Chine: de Trotsky, Ma vie, Journal d'exil, Bilan et perspectives ; il semble que la Révolution permanente soit en voie de publication ; d'Isaac Deutcher, la biographie de Staline ; de Pierre Frank, l'Histoire de la IVe Internationale ; d'Ernest Mandel, le Traité d'économie marxiste, le Troisième âge du capitalisme, Critique de l'eurocommunisme publié à 6 000 exemplaires et comportant un commentaire favorable imprimé en couverture, Théories sur la société transition (réunissant « L'économie politique de la période de transition » et « De la bureaucratie ») publié à 10 000 exemplaires.
Cette ouverture limitée se place dans d'ensemble de Deng Xiaoping. La politi-
Malgré la démaoïsation, le portrait du président Mao est toujours accroché sur la place Tien que de modernisation et de croissance économique accélérées implique un rapprochement avec l'intelligentsia réprimée pendant la révolution culturelle et un renforcement des couches technocratiques de la bureaucratie, ainsi que des courants « scientifiques ». Il est impossible réaliser un tel rapprochement et de réussir la politique de modernisation sans élargir les marges de discussion et de débats, et donc la variété des publications.
D'une manière plus générale, depuis la rupture avec la « bande des quatre » et le maoïsme orthodoxe, la direction du PC chinois est confrontée à un sérieux problème d'identité historique (2). Elle ne se considère plus ni comme maoiste ni comme stalinienne, mais seulement comme marxiste. Entre Marx et la réalité contemporaine, il y a manifestement un vide qu'elle cherche à combler tant bien que mal par un examen critique, mais assez objectif, des apports au marxisme non seulement de Lénine, mais encore de Boukharine, de Rosa Luxemburg, de Gramsci, de Mao, des principaux théoriciens yougoslaves. Trotsky n'est plus exclu a priori de ces références possibles. Il est explicitement mentionné dans ce contexte par Su Shaozhi, directeur de l'Institut du marxisme-léninisme-pensée de Mao Zedong de l'Académie des sciences sociales de la RP de Chine, et, semble-t-il, membre du comité central du PCC, qui déclarait : « La découverte et la publication d'une énorme masse de littérature et d'autres données concernant l'histoire du mouvement communiste international — notamment la publication des parties auparavant supprimées des Oeuvres de Lénine, des notes du journal rédigées par la secrétaire de Lénine au cours de sa maladie, du Testament de Lénine, des mémoires de certaines personnalités célèbres et de leurs lettres à des membres de leurs familles, des compte-rendus originaux relatifs à certains événements importants, de beaucoup de récits historiques non officiels, dont nous devons évidemment vérifier l'authenticité —, nous ont permis de réexaminer beaucoup d'événements importants et de personnalités importantes de l'histoire du mouvement communiste international. Cela implique par exemple un réexamen du "communisme de guerre", , de la "nouvelle politique économique", de la "voie d'industrialisation" suivie par Staline et de sa "révolution du haut en bas", de la vérité sur l'amplification de la "lutte contre les contre-révolutionnaires" en URSS, du rôle historique de la Ille Internationale, des rapports avec Trotsky et la IVe Internationale, des théories de Rosa Luxemburg, de Nikolai Boukharine et de Gramsci. La publication des écrits de Lénine à la veille de sa mort et des matériaux qui y sont relatifs a accru l'intérêt du public à l'égard de sa pensée vers la fin de sa vie. Durant ces années, Lénine a découvert qu'en dépit des grands succès remportés par la cause initiée par la révolution d'Octobre, elle a souffert de bien des défauts et d'insuffisances. C'est pourquoi il a soulevé des questions telles que la démocratisation des organes de la dictature du prolétariat et des soviets, la lutte contre le bureaucratisme et la centralisation excessive, la nécessité de pleinement développer le rôle des coopératives. Staline a dévié de la pensée de Lénine sur toutes ces questions, ce qui a conduit à une sérieuse tragédie pour le parti soviétique et l'Etat, ainsi que pour Staline lui-mê-
En même temps, ce cours comporte deux dangers pour la fraction bureaucratique au pouvoir: le danger de réactions couches et des courants conservateurs et/ou maoïstes, qui soulignent que de telles ouvertures déclenchent des différenciations qui risquent d'aboutir à des explosions ; le danger de réactions populaires (aussi bien urbaines, ouvrières et étudiantes, que rurales de la part des paysans pauvres) qui s'insurgeraient contre l'inégalité croissante provoquée par la « libéralisation économique ».
Dans ces conditions et dans l'intérêt de la bureaucratie, l'ouverture vers la lide discussion, de publication et d'opinion reste donc limitée. Deng Xiaoping applique adroitement le vieil adage « Garde-toi à gauche, garde-toi à droite », mais, en même temps, surtout dans un pays comme la Chine, il est impossible que l'appareil central contrôle tout. De ce fait, l'ouverture limitée suit aussi sa logique propre, partiellement autonome des intentions non toujours clairement exprimées des dirigeants suprêmes.
La réhabilitation de Boukharine avait « dénoué les nœuds » qui enserrèrent l'étude objective de l'histoire du PCUS en RP de Chine. Mais la réhabilitation de Boukharine conduit-elle logiquement et inévitabement à celle de Trotsky ? Les cadres du PC chinois hésitent. Ils ne semblent pas avoir reçu d'instructions précises à ce sujet. De là le style quelquefois obscur, les formules embarrassées sinon carrément contradictoires qu'on retrouve dans l'article de Zhu Tingguan.
C'est d'autant plus le cas que la question de Trotsky, tout en étant moins explosive en RP de Chine qu'en URSS pour la bureaucratie dans son ensemble, n'en entraîne pas moins des conséquences pour l'appréciation du passé du PC chiAn Men. (DR).
ТРА НАЙНУ nois lui-même, de toute son histoire du moins jusque dans les années 1950, jusqu'à l'épisode des « Cent fleurs », sinon plus tard.
Comme Zhu Tingguan le rappelle lui-même, Chen Duxiu avait rapidement rejoint Trotsky et l'Opposition de gauche chinoise et internationale après leur exclusion de l'Internationale communiste. Or, Chen Duxiu est une personnalité centrale de l'histoire du PC chinois, une des principales personnalités de toute l'histoire de la Chine du 20e siècle. C'est lui qui a introduit le marxisme en Chine ; il fut en quelque sorte le Plekhanov chinois. Il fut un avocat passionné de l'assimilation de la culture occidentale par la Chine, culture dont il considérait le marxisme comme l'aboutissement logique. Dans ce sens, il peut être considéré comme un « ancêtre » de Deng Xiaoping dans le grand combat qui oppose des « occidentalistes » aux « traditionnalistes » au sein de l'intelligentsia progressiste chinoise tout au long du 20e siècle.
Mais Chen Duxiu fut plus qu'un théoricien. Il fut d'abord le véritable fondateur du mouvement ouvrier chinois, puis du Parti communiste chinois ensuite, dont il fut le secrétaire général pendant huit ans. Il est impossible de traiter de Trotsky et du trotskysme en Chine sans traiter en même temps de Chen Duxiu et du trotskysme chinois. Et il est impossible d'effectuer une évaluation objective de Chen Duxiu - ainsi que de Staline, de Boukharine et de Trotsky - sans un jugement critique de la seconde révolution chinoise de 1925-1927, du cours imposé par l'Internationale communiste au PO
2. Les membres de la « bande des quatre », parmi lesquels la propre veuve de Mao, Jiang Qing, ont été traduits en procès au début des années 1980 dans le cadre du processus de réévaluation du rôle et de la pensée de Mao qu'a connu le Parti communiste chinois à cette époque.
3. Su Shaozhi, Développer le marxisme dans les conditions contemporaines, publié en commémoration du centenaire de la mort de Karl Marx et traduit dans Marxism in China, préface de Ken Coates, éditions The Spokesman, Nottingham, 1983.
longue haleine, avec les dirigeants de la' Le différend avec les fractions de Staline chinois pendant cette révolution, et des responsabilités exactes pour la défaite d'avril 1927 à Shanghai.
Il s'agit d'une matière explosive pour la direction du PCC. Certes, la fraction Deng, tout en se présentant dans la continuité générale de Mao, n'est pas nécessairement incapable d'assumer cet examen critique de la seconde révolution chinoise ; la future fraction maoïste n'était pas directement impliquée dans les événements qui ont conduit au désastre d'avril 1927. Il est d'ailleurs significatif que si l'article de Zhu Tingguan continue d'accuser Chen Duxiu d'avoir constitué une « clique liquidationniste opposée à la juste ligne de lutte armée défendue par Mao Zedong », cette accusation se aux débats concernant la période postérieure aux événements de 1927 et non à ces évéments eux-mêmes. Le même article abandonne l'accusation longtemps dirigée contre les trotskystes chinois d'avoir été des agents du Guomindang, voire des espions de l'impérialisme japonais. Des cadres du PCC rejettent aujourd'hui explicitement cette accusation dirigée contre Chen Duxiu, l'attribuant à Kang Sheng, à une époque adversaire fractionnel de Mao, plus tard grand inquisiteur durant la Révolution culturelle, mort en 1975 et exclu du Parti de manière posthume par les diri geants actuels.
En outre, deux ouvrages rédigés par de vieux trotskystes chinois ont également été publiés en RP de Chine, certes dans un tirage et avec une diffusion fort limités : les Mémoires de Zheng Chaolin et les Mémoires d'un révolutionnaire de Wang Fanxi. Il y a donc aussi une réhabilitation partielle des trotskystes chinois impliquée par les récentes prises de position sur la question de Trotsky.
Finalement, il ne faut pas négliger une dimension internationale de tout ce processus, celle des rapports entre Pékin et Moscou. L'équipe Deng Xiaoping est engagée dans des négociations délicates, bureaucratie soviétique. La question de Trotsky se place aussi dans ce contexte-la.
Des démarches de réhabilitation limiDeng Xiaoping (à gauche) avec Hua Guofeng. (DR)
tée de Trotsky et des vieux bolcheviks sont des moyens de pression discrets sur le Kremlin, lui rappelant qu'avec les ressources dont elle dispose, la bureaucratie chinoise pourrait causer bien des ennuis à l'équipe Gorbatchev, pour autant que celle-ci n'en revienne pas à la politique de Khrouchtchev en ce domaine, ce que, contrairement à l'attente d'aucuns, n'a pas fait au 27e congrès du PCUS qui s'est tenu récemment.
Mais, par ailleurs, une réhabilitation pleine et entière de Trotsky, la publication de l'essentiel de ses œuvres et de
Uses principaux compagnons, yeux de Pékin un obstacle majeur sur la voie de la normalisation de ses rapports avec Moscou. D'où, de nouveau, la solution intermédiaire qui a été choisie.
LES CONTRADICTIONS
D'UNE RÉHABILITATION PARTIELLE
L'article de Zhu Tingguan révèle une fois de plus les contradictions inévitables auxquelles aboutit toute tentative de retourner des calomnies staliniennes vers les positions anti-trotskystes proto-staliniennes qui avaient cours en URSS dans les années 1923-1927, sous l'impulsion de Zinoviev et de Radek d'abord, puis sous celle de Boukharine et de Rykov.
On affirme qu'il faut se baser sur des documents et des preuves historiques rigoureusement vérifiées d'un point de vue scientifique pour juger Trotsky et Staline. Mais on continue à reprocher à Trotsky de s'être opposé à la construction du socialisme en URSS, sans se nombreux documents rédigés par lui, seul ou en association avec ses amis politiques entre 1923 et 1928, et desquels il ressort au-delà de tout doute qu'il avait été le principal partisan - et, avec ses amis, le principal artisan - de la modernisation et de l'industrialisation accélérée du pays. et de Boukharine dans le PCUS ne portait pas sur la nécessité de cette construction mais sur son rythme, sur ses formes les plus adéquates et sur son aboutissement à moyen terme. Partisan résolu du début et même de l'accélération de la construction du socialisme en URSS, adversaire résolu de toute capitulation devant la bourgeoisie internationale et toutes les tendances pro-capitalistes en URSS, Trotsky défendait en même temps la thèse marxiste classique selon laquelle ce processus n'allait pas aboutir à l'avènement d'une société sans classes dans le cadre national étroit de la seule Russie. Il ne pouvait atteindre ce résultat qu'à l'échelle inter-
En d'autres termes, le débat n'opposait pas partisans et adversaires de la construction du socialisme en URSS. Il opposait partisans et adversaires de la thèse révisionniste selon laquelle la construction du socialisme pouvait être parachevée dans un seul pays. Ce débat en impliquait d'ailleurs un autre, celui de la définition du socialisme.
Le socialisme est-il simplement la suppression de la propriété privée des moyens de production ? Cette définition révisionniste s'oppose à toute la tradition marxiste, pour laquelle la suppression de la propriété privée des moyens de production n'est qu'une des mais insuffisante - pour l'avènement du socialisme, première phase de la société communiste. Celui-ci se caractérise en outre par la disparition de la division de la société en classes, par le dépérissement de l'Etat, par le dépérissement de la production marchande et de l'inégalité sociale, notamment en matière d'accès effectif aux moyens de production et aux moyens de subsistance, donc du caractère aliéné et aliénant du travail.
Ces deux débats demeurent d'une actualité brûlante. Il est impossible de les traiter de manière un tant soit peu responsable sans la publication de tous les documents importants de l'époque en question et de l'époque postérieure qui y ont trait. Si Zhu Tingguan prend au sérieux l'importance qu'il accorde lui-même à la vérification des sources historiques, il devrait prôner la publication en Chine de tous les documents, à commencer par la « Plate-forme de l'opposition de gauche unifiée », Cours nouveau et Vers le capitalisme ou vers le socialisme de Léon Trotsky ; la Nouvelle économique de Préobrajensky; les Dangers professionnels du pouvoir de Racovsky ; les principaux discours et articles de Zinoviev, de Kamenev et de leurs camarades sur la question du socialisme dans un seul pays; les principaux articles et discours de Boukharine, de Rykov, de Tomsky, de Jakovlev et d'autres qui répondent à l'Opposition ; les principaux ouvrages concernant les luttes ouvrières (y compris les grèves) et la différenciation de la paysannerie en URSS entre 1923 et 1929-1932, parus dans le pays même et à l'étranger.
Zhu Tingguan affirme que Trotsky « a dégénéré en exilé antisoviétique » après 1928. Mais il reconnaît en même temps que Staline avait « excessivement élargi l'ampleur de la lutte au sein du parti ». Ce faisant, il en dit à la fois trop et trop peu. Oui ou non, cet « élargissement
publier à 250 000 exemplaires (c'est-à-di- contre de telles pratiques inadmissibles ?
de la lutte au sein du parti » a-t-il impliqué l'emploi de méthodes de répression inadmissibles contre l'Opposition, jamais utilisées à l'époque de Lénine, et ce longpurges sanglantes de 1936-1938, c'est-à-dire dès 1924 ? Oui ou non Trotsky, sa femme et son fils ont-ils été exilés d'URSS contre leur volonté et malgré leurs protestations véhémentes, par Staline et ses acolytes ? Comment lui reprocher dans ces conditions son exil, pour lequel il ne porte aucune responsabilité ? Comment le caractériser comme « antisoviétique » sans préciser quelles étaient les positions analytiques et politiques sur la nature de l'URSS qu'il a défendues après 1928, sans préciser notamment qu'il est resté partisan résolu de la défense militaire de l'URSS contre l'impérialísme jusqu'à la fin de ses jours, sans publier tous ses écrits sur l'URSS, à commencer par la Révolution trahie, la IVe Internationale et l'URSS et Défense du
Pour les mêmes raisons, l'accusation d'« activités fractionnelles antiparti » dirigees par Trotsky, ainsi que l'accusation selon laquelle il aurait « scissionné le mouvement communiste » russe et international perdent toute signification. Fallait-il capituler devant la répression et les crimes de Staline, crimes non seulement à l'égard des oppositionnels mais de tous les communistes, de tout le prolétariat russe et international? Telle est la véritable question ! Rappelons que ni Trotsky ni l'Opposition n'ont jamais refusé de reconnaître la discipline du parti et de l'Internationale communiste avant leur exclusion, qu'ils n'ont jamais refusé d'appliquer les décisions majoritaires des congrès et des comités centraux du parti.
La seule chose qu'ils ont demandée, c'était le droit de défendre leurs opinions au sein du parti, droit qui allait de soi à congrès du PCUS a interdit les fractions -non comme position de principe mais comme mesure temporaire -, Lénine y ajoutait immédiatement la promesse faite à l'Opposition ouvrière de l'époque de re pour tous les membres du parti !) les documents de cette Opposition. Staline, au contraire, refusait d'imprimer la « Plateforme de l'Opposition » avant le 15e congrès de 1927. L'Opposition était donc bien obligée de l'imprimer elle-même, pour faire respecter le centralisme démocratique. Il s'agissait d'une lutte pour un retour aux normes léninistes d'organisation, non d'un fractionnisme inadmissible.
Ce que Trotsky et l'Opposition ne pouvaient admettre, c'était l'exigence non de respecter la discipline, mais de proclamer qu'ils s'étaient trompés, alors que cela ne correspondait en aucune manière à leurs convictions. Cette innovation organisationnelle et politique d'obliger les membres du parti à prendre position contre leurs convictions au sein du parti ne pouvait conduire qu'à la duplicité, à la destruction des cadres, au monolithisme bureaucratique, à l'obscurantisme et à la démoralisation de tout le parti. C'est ce qui est arrivé. Trotsky avait mille fois raison de s'opposer à ce principe stalinien totalement étranger à l'esprit et à la pratique
Les communistes chinois se trouvent d'ailleurs dans une position des plus inconfortables à ce propos. Car Staline et Khrouchtchev avaient maintes fois exigé d'eux - à commencer par Mao Zedong lui-même — le même genre de capitulation. Il est tout à leur honneur qu'ils l'aient refusée, sans quoi d'ailleurs il n'y aurait pas eu de victoire de la révolution chinoise en 1949. De ce fait, la bureaucratie soviétique a eu recours à la répression et à la pression économique et militaire contre la République populaire de Chine. Dans cette « lutte fractionnelle », le PC chinois a eu 100 % raison de s'opposer à cette pression. Nous étions et nous sommes totalement de son côté sur ce sujet.
Mais n'a-t-il pas, par là-même, contribué lui aussi à « diviser le mouvement communiste international » ? La responde telles divisions n'incombet-elle pas à ceux qui appliquent des exclusives plutôt qu'à ceux qui se défendent
Manifestation sur la place Tien An Men, le 6 mars 1978. (DR) Pourquoi la résistance du PC chinois serait-elle légitime, malgré les « divisions » celle de Trotsky aurait-elle été illégitime du seul fait des « divisions » et du « fractionnisme » ?
Les dirigeants du PCC n'ont-ils pas longtemps mené une campagne de propagande et d'agitation « antisoviétique » bien plus virulente que celle de Trotsky, accusant le gouvernement et l'Etat soviétiques d'« impérialisme » et même de « fascisme », mettant son « expansionnisme » au même niveau que celui de l'impérialisme américain, parlant pêle-mêle des
« superpuissances », l'URSS comme la superpuissance la plus agressive et la plus dangereuse, outrances que Trotsky n'a jamais utilisées ? Même si les actuels dirigeants du PCC récusent ces outrances, seraient-ils prêts à accuser Mao d'« agitation antisoviétique » et de « division du mouvement communiste international » ? De quel droit adressentils, dès lors, ces mêmes accusations à
A la lumière du matérialisme historique se pose enfin une question plus fondamentale. « L'élargissement excessif » de la lutte au sein du parti et de la répression en URSS n'a pas concerné seulement des tendances oppositionnelles limitées en nombre, bien que comptant des dizaines de milliers de communistes. Elle a concerné des couches entières de la société soviétique. Elle a entraîné des modifications structurelles de l'Etat et d'une partie des rapports de production. Les directeurs d'entreprise ont été proclamés seuls maîtres à bord, par l'application du principe de la « direction unique ». Les ouvriers et les syndicats ont perdu tout droit de contrôle effectif sur la gestion économique. Le droit de grève a été supprimé. Une des législations du travail les plus répressives du monde a été instaurée pendant plus de 15 ans. Une répression sanglante a été déclenchée contre les ouvriers et les paysans. En même temps, la bureaudotée d'énormes privilèges matériels, qui restent toujours en vigueur.
Manifestement, ces transformations politiques et sociales profondes ne peuvent être expliquées seulement ou même principalement par des phénomènes superstructurels tels que le culte de la personnalité de Staline ou la tendance excessive de Staline à la répression. Ces transformations signalent une véritable contre-révolution.
Contrairement à la thèse maoïste de jadis, les dirigeants chinois d'aujourd'hui sont d'accord avec Trotsky et la IVe Internationale pour conclure qu'il ne s'agissait pas d'une restauration du capitalisme, c'est-à-dire d'une contre-révolution sociale, mais il s'agissait dès lors pour le moins d'une contre-révolution politique, c'est-àdire d'un Thermidor soviétique.
Si on n'admet pas au moins cette hy- explicitement considérée comme possible des 1922 par Lénine —, on se condamne à reculer du matérialisme historique à l'idéalisme historique pour expliquer l'évolution de l'URSS depuis les années 1920. Mais si on admet l'avènement d'un Thermidor soviétique, alors la lutte de Trotsky contre ce Thermidor, loin d'avoir péché par fractionnisme, était un devoir élémentaire de révolutionnaire prolétarien, une lutte indispensable pour défendre les intérêts immédiats et historiques du prolétariat.
Et lorsque Zhu Tingguan affirme que « de telles méthodes de lutte (employées par Trotsky) ne sont pas normales dans un pays sous direction prolétarienne », c'est-à-dire sous la dictature du prolétariat, il évacue le fond du problème : c'est que l'URSS de 1923 ou de 1927, pour ne pas dire celle de la dictature stalinienne, n'était justement plus un pays où régnait la direction prolétarienne, la dictature du prolétariat normale, mais bien une dictature du prolétariat, une direction prolétarienne à forte déformation bureaucratique, pour citer encore une fois une forde Lénine lui-même. Les formes de lutte employées par Trotsky dans l'intérêt du prolétariat correspondirent à cette nature précise du pouvoir thermidorien
Les contradictions des positions des dirigeants chinois sur la question de Trotsky sont difficiles à résoudre si on ne pose pas de manière critique et scientifique la question de la bureaucratie. Or, la question de la bureaucratie renvoye à la Chine tout autant qu'à l'URSS. Voilà la base objective, sociale, des insuffisances des prises de position de Li Xiangrong et de Zhu Tingguan. Mais cela ne diminue en rien l'importance de ces prises de position. Elles représentent une contribution constructive au combat des communistes pour le rétablissement de la vérité historique. Ce combat est indispensable à l'assainissement de la situation politique au sein de tous les Etats ouvriers, indispensable à la lutte pour la démocratie socialiste, indispensable pour l'élimination de tous les obstacles bureaucratiques sur la voie de la construction du socialisme et de la
Ernest MANDEL, 31 mars 1986.