Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

Le mouvement de masse à la recherche de son second souffle

· Inprecor n° 219, 12 mai 1986 · p. 13-17 · 4 995 mots

Afrique australe Syndicalisme

L Afrique du Sud. Les niveaux dent nacien et de mobili

A pression du mouvement de masse n'a pas baissé en sation populaire se sont largement maintenus. La population noire continue à faire preuve d'un courage et d'une détermination exemplaire pour défier le pouvoir et résister à la répression.

Mais il faut néanmoins souligner que le mouvement politique de masse, s'il accumule des expériences et s'il en débat en profondeur, connaît aujourd'hui certaines limites dans ses formes d'action, d'organisation et d'unité. Nous avions déjà signalé ce point en expliquant que le passage à une phase supérieure de l'offensive des masses contre le régime d'apartheid nécessiterait la solution de divers problèmes politiques et organisationnels (1).

Peter BLUMER

Parmi les faits les plus significatifs de la dernière période, il faut mentionner l'extension des mobilisations anti-apartheid à des secteurs populaires ou à des régions qui en étaient restées à l'écart en

C'est notamment le cas du bantoustan du Bophuthatswana, territoire décrété

« indépendant » par Pretoria en 1977 et composé de sept parcelles enclavées au

Nord et à l'Ouest de Johannesburg. Ce bantoustan, constitué par les autorités racistes pour regrouper l'ethnie Tswana comprend environ 2 millions de personnes. Mais une grande partie de ses habitants ne sont pas des Tswana. Ils sont, notamment pour cette raison, l'objet brimades et de sévices de la part des autorités fantoches du bantoustan.

Une très importante partie de la population masculine de ce territoire est composée de travailleurs migrants embauchés par les mines, l'industrie et le comde la région du Transvaal. La merce main-d'œuvre migrante représente

45% de la force de travail locale. Certains travaillent sur des mines situées dans le territoire même de ce bantoustan ou dans des industries dites « frontalières » dont la raison d'être est de pouvoir puiser librement une main-d'œuvre bon marché dans la population misérable de la réserve.

L'ÉLARGISSEMENT DES

MOBILISATIONS

Pour toutes ces raisons les autorités politiques des bantoustans, à commencer par celles du Bophuthatswana dirigées par

Lucas Mangope, n'appliquent même pas les droits arrachés par les travailleurs noirs dans le reste de l'Afrique du Sud, c'est-àdire dans les grandes villes industrielles.

Elles peuvent ainsi se permettre d'avoir de son second souffle comment se débarrasser de l'apartheid. recours à des formes de répression que le gouvernement Botha lui-même se voit dorénavant contraint de pratiquer avec beaucoup plus de précaution. nats, enlèvements, lapidation constituent les formes les plus courantes du maintien de l'ordre par ces potentats locaux.

Au Bophuthatswana, ce sont les régions industrielles et minières qui ont été récemment les plus touchées par les manifestations populaires et par la répression. Le 6 janvier 1986, une compagnie minière décidait de licencier 23 000 mineurs travaillant sur une mine située dans le bantoustan pour avoir refusé l'annulation d'une grève. Les autorités du bantoustan ont été les premières à nier tout droit syndical aux populations et à se mettre au service du patronat pour réouvriers. Le syndicat des mineurs, le NUM, n'était par conséquent pas reconnu dans cette compagnie minière (2).

Au cours du mois de mars, toujours au Bophuthatswana, ont eu lieu de nombreux rassemblements populaires que les flics locaux ont délibérément réprimés. C'est à cette occasion que deux médecins français d'une organisation humanitaire ont été arrêtés et battus. Ils ont ensuite pu témoigner devant la presse comment les Noirs, arrêtés avec eux par la police du bantoustan, avaient été systématiquement frappés et torturés. Au bout du compte, ces affrontements ont fait en quelques semaines plusieurs dizaines de

L'agitation au Bophuthatswana a une double implication. Elle s'intègre d'abord à la situation générale au Transvaal, si on admet que des réserves éloignées de 50 à 80 kilomètres de Pretoria ou Johannesburg sont largement liées à la situation sociale et économique de la principale région industrielle du pays. Et cette agitation est d'autre part un élément nouveau de déstabilisation du système d'apartheid dans la mesure où l'on assiste à un

Toutes les discussions actuelles montrent que le mouvement de masse se cherche consciemment un second souffle, car le maintien de la combativité se heurte aux limites actuelles de l'organisation du mouvement populaire. Ce diagnostic que beaucoup de monde partage en Afrique du Sud engendre simultanément un vaste débat au sein du mouvement des opprimés en même temps que la recherche dans le camp bourgeois libéral de solutions ambiguës, réformistes et récupératrices.

Alors que le pays demeure le théâtre quotidien d'affrontements sanglants, l'actualité paraît paradoxalement se fixer sur les multiples débats, propositions diverses, réunions et rencontres dont l'objet se ramène toujours à la question de savoir affrontement direct entre la population d'un bantoustan et les autorités politiques

Parallèlement, l'activité du mouvede masse dans les grandes régions

« blanches » se maintient approximativement au niveau atteint à la fin de l'année dernière. Il y a eu plus d'un demi-million de journées de travail perdues pour fait de grève dans l'industrie durant les trois premiers mois de 1986. Dans les prola scène sociale chaines semaines, occupée par des événements aussi importants que les négociations salariales dans les mines et la métallurgie, la tentative réactionnaire du parti Inkatha du chef bantoustan Kwazoulou, de lancer un syndicat « zoulou » rival du Congrès des syndicats sud-africains

(COSATU) et la perspective d'une grève générale de plusieurs jours en juin.

Le 1er mai sera une journée importante pour l'apparition du mouvement syndical. Pour les 16, 17 et 18 juin, date anniversaire de la révolte de Soweto de 1976, est proposée une grève générale dont le thème porte sur la crise du système éducatif. Enfin, le ler juillet proest en principe l'échéance pour dans les mines et par conséquent une date importante pour le syndicalisme.

Comme le souligne l'hebdomadaire sud-africain Weekly Mail, dates prennent une signification particulière du fait des événements des trois derniers mois, lesquels ont vu la manifes-

1. Cf. Inprecor numéro 207 du 18 novem-

2. Il s'agit de la Compagnie Gencor et de la mine Impala Platinium. L'un des directeurs devait déclarer : « Vous arrivez à un point où déraisonnables.

L'alternative est de se débarrasser de personnel et de les remplacer.

de chômage de masse dans le pays, et cela nous encourage à prendre ce type d'at-

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à ce propos est celle de l'attitude du CO- ment « pas d'éducation sans libération », tation de combativité ouvrière la plus soutenue depuis 1973 » (3). Des travailleurs de la métallurgie et d'autres secteurs occupent leurs entreprises depuis des semaines. Le secteur minier a été touché par plus de trente grèves depuis janvier 1986. D'ores et déjà, il y a eu cette année plus de grévistes dans les mines que lors de la grande grève des mineurs Noirs de 1946 ou que durant les grèves de 1984 et de 1985 dans ce secteur. La moyenne journalière des grévistes dans les mines a été évaluée à environ 11 000 personnes depuis le début de l'année. Les revendications ont été différentes selon les endroits : augmentation de salaires ou reconnaissance du syndicat NUM dans le cas du Bophuthatswana. Mais dans certaines mines sont aussi apparues des revendications à propos du système du travail migrant ou en faveur du non-racialisme, c'est-à-dire du traitement préférentiel La situation apparaît très tendue dans toute l'industrie et certains observateurs proches du patronat estiment que la situation ast maintenant très critique. Par ailleurs, toujours selon le Weekly Mail, « des éléments différents ont été mis en avant pour expliquer ces tendances, mais le facteur le plus décisif est peu-être l'effet du climat politique général et l'élan donné à la vie politique du mouvement ouvrier par la formation du COSATU, il y a quatre mois » (4).

C'est pourquoi il faut suivre avec la plus grande attention le débat actuel sur la crise du système éducatif, sur le boycott scolaire et l'organisation du mouvement revendicatif des masses sur ces thèmes. En effet, après avoir tranché en faveur d'un retour des élèves Noirs à l'école mettant fin à de longs mois de boycott, le mouvement scolaire, qui regroupent des organisations de jeunes, de parents et de professeurs, remet sur la table ses revendications non satisfaites et propose une nouvelle action nationale pour la mi-juin. Or, une des grandes questions en suspens Emeutes à Johannesburg en septembre 1984. (DR)

SATU vis-à-vis de cette action. Il est probable que la centrale syndicale décide de s'engager dans ce mouvement de telle sorte que l'on ait une véritable combinaison des luttes industrielles à plus haut niveau et des luttes dans les townships et les quartiers. convergence se situerait à un niveau de conscience et d'organisation bien supérieur aux expériences passagères de front unique de 1984 et 1985.

LA CRISE DU SYSTEME EDUCATIF

ET LES DÉBATS D'ORIENTATION

Le boycott scolaire a été l'un principaux événements de l'année 1985 et le principal point d'affrontement physique entre le mouvement de masse et le pouvoir. Durant les derniers mois de l'année 1985, c'est le mouvement de protestation des écoliers métis de la région du Cap qui occupe le devant de la scène. Il s'oppose à la fois au ministre de l'éducation des prétendues « affaires métisses » et à l'ensemble de la politique répressive du gouvernement de Pieter Botha. Comnous l'écrivions à cette mouvement tend perspectives immédiates et faute de liaison réelles avec le reste du mouvement populaire, à commencer par la classe ouvrière et les syndicats (5).

Les 29 et 30 décembre dernier se tint à l'université de Johannesburg une grande réunion nationale regroupant 161 organisations afin de décider de la suite à donner au mouvement de protestation de la jeunesse scolarisée. La conférence est officiellement organisée par le Soweto Parents Crisis Committee (SPCC), c'est-àdire par une organisation résolument liée au Front démocratique uni (UDF). Tous les courants y sont représentés ainsi que les syndicats. Cette réunion nationale enregistre d'abord les difficultés du mouvement de boycott scolaire. Répondant au mot d'ordre de certains jeunes qui affirl'évêque Desmond Tutu explique sans fard que les étudiants ont besoin « d'éducation pour la libération » (6). Selon le journal Argus du 7 janvier 1986, Stone Sizani, secrétaire de l'UDF province du Cap oriental, aurait déclaré pour sa part que les enfants ont un rôle à jouer dans « la lutte de libération, mais en classe pas dans les rues ».

Cette conférence décide par conséquent un échéancier pour le retour des élèves dans les écoles accompagné d'une liste de revendications adressée au pouvoir et d'une perspective de reprise du mouvement de boycott si ces revendications ne sont pas satisfaites.

réunion de importante à plus d'un titre. Elle représente incontestablement une tentative de réaliser l'unité à un niveau supérieur de ce qui avait été réalisé précédente. Il y eut certes quelques problèmes mais on ne peut nier qu'il s'agit d'un réel pas en avant dans la perspective d'un front unique des exploités et opprimés qui luttent contre le régime d'apartheid. D'autre part, la mise en œuvre des décisions de la conférence est ensuite l'occasion de tester le pouvoir réel des organisations et comités qui chapeautent ici et là les activités de masse dans les communautés. Or, il apparaît dans l'application des décisions de la conférence toute une série de résistances et de tentatives encore bien difficile de tirer les leçons.

Mais la fermeté de certains propos tenus le 29 décembre à Johannesburg signifie sans doute que la direction de l'UDF a décidé de mettre fin à ce qui était peu à peu jugé comme une évolution désordonnée du mouvement jeune. Il est évidemment trop tôt pour apprécier les implications profondes de cette décision moyen terme. Mais la réunion évidence une volonté d'adopter des stratégies précises de se laisser entraîner par la spontanéité du mouvement de boycott.

Le 26 janvier au Cap, une réunion unitaire régionale du même type décide de soutenir les décisions de la conférence de Johannesburg. La déclaration finale, qui est signée par la plupart des tendances politiques, explique : « Il existe un point de vue qui maintient que le boycott doit continuer jusqu'à ce que toutes nos revendications soient satisfaites, même s'il nous faut sacrifier encore un an, ou même deux ou trois ans, d'éducation de qualité inférieure. Ce point de vue est basé sur une lecture complètement fausse de la situation politique en Afrique du Sud, puisqu'il suppose que le gouvernement du Parti national est sur le point de tomber

3. Weekly Mail, 4 avril 1986. Au mois de janvier 1986, il y eut en moyenne plus de 385 000 journées de grève. C'est le niveau le plus élevé depuis 1979. En comparaison, il y avait eu 5 000 journées de greve en janvier 1985 et 96 000 en janvier 1984.

5. Cf. Inprecor numéro 207 du 18 novembre 1985.

6. Weekly Mail, 19 janvier 1986.

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et qu'un boycott indéfini des écoles accélérerait sa chute (...) Il n'existe aucune raison d'ordre moral, politique ou sur le plan de l'éducation pour ne pas continuer le boycott des cours "indéfiniment" (...) Mais nous voulons dire ici rapidement que le boycott comme arme de la lutte s'utilise avec le maximum de succès quand les opprimés ont la possibilité de refuser leur consentement à un moment où le gouvernement en a besoin pour donner une légitimité à ses institutions, par exemple des comités de gestion, des conseils communautaires, des parlements tricaméraux, etc. (...) Nous pouvons et nous devons, tout simplement, transformer les salles de classe en zones libérées ; nous pouvons et nous devons transformer tout le système d'éducation en arme contre nos oppresseurs » (7).

Il apparaît donc que la décision de suspendre le boycott sur une évaluation des rapports de forces triomphalistes faites en septembre ou octobre 1985, cette dernière représente une indiscutable rectification. Mais le plus important politiquement est peut-être le sur l'analyse plus générale l'arme du boycott. Celui-ci est présenté comme étant le plus efficace quant il cherche à faire obstacle aux institutions. Or, deux mouvements de boycott se sont

1985, celui mais aussi celui des commerces blancs. Ce dernier a dans certains cas porté un sérieux coup à une partie du commerce de distribution locale. Dans ce cas comme dans celui du système éducatif, il a fallu y mettre progressivement un risque de le voir s'effriter de lui-même. Mais la question implicite soulevée par la déclaration de la réunion unitaire du Cap tient à la nature des objectifs des mouvements de boycott. Faut-il les réduire seulement à des cibles « institutionnelles » ou les élargir à des objectifs éconofrappent le blanc et par conséquent des secteurs bourgeois libéraux ?

Il s'agit d'un débat de toute évidence très compliqué qui dépasse largement les nécessités tactiques du moment. La discussion sur la fin du boycott scolaire a ainsi le mérite de soulever d'autres questions plus vastes.

L'organisme national auquel est plus ou moins délégué le pouvoir de coordination, National Education Crisis Committee s'est réuni le week-end du 29 et 30 mars dernier à Durban. Il a repris cette discussion sur les tactiques de lutte (8). Zwelakhe Sisulu, le fils de Walter Sisulu, le leader incarcéré de l'ANC, a précisé les choses de la manière suivante : « Nous ne vaincrons pas l'apartheid tant que la jeunesse seule mène la lutte contre l'éducation bantoue ou d'autres aspects de la domination raciste. Nous ne gagnerons pas tant que nos rangs seront divisés par des enseignants qui n'ont pas encore décidé de se mettre du côté du mouvement démocratique. Nous ne gagnerons pas tant que des parents resteront braqués face aux revendications de leurs enfants (...) Notre tâche est de rechercher des stratégies qui, de manière permanente, renforcent et élargissent les rangs du peuple tout en affaiblissant, divisant et isolant sans cesse les rangs de l'ennemi » (9).

Cette nouvelle réunion nationale a donc confirmé la décision de reprendre les cours. Mais elle a d'autre part décidé d'appeler à une journée nationale de la jeunesse pour le 16 juin et à une grève nationale de trois jours, les 16,17 et 18 juin pour toutes les composantes du mouvement Noir. C'est sur ce dernier point que la réponse du COSATU est attendue.

Mais le Weekly Mail du 4 avril note que « des délégués étudiants à la conférence (...) prévoyaient des difficultés pour faire accepter les décisions de la conférence dans leur structures locales ». Et, plus de deux semaines après la décision de Durban, les élèves continuent dans de nombreux endroits à ne pas vouloir rentrer en classe. A Soweto où le mouvement est le plus encadré, les jeunes sont retournés à l'école mais, selon un membre du National Education Crisis Committee, les cours n'ont pas lieu. « Le problème principal dans les écoles de Soweto est la revendication des élèves d'être promus à

"un admis, tous ad-

LES RENCONTRES AVEC L'ANC

Les rencontres successives de septembre et octobre de l'année dernière, entre l'ANC d'un côté et des représentants patronaux de l'autre, puis avec des dirigeants libéraux Parti fédéral progressiste (PFP), ont donné le feu vert à tous ceux qui jugeaient utile de rencontrer la direction de ce mouvement. En d'autres termes, la possibilité pour des personnalités bourgeoises d'effectuer un acte en principe strictement illégal a fourni à d'autres courants ou personnalités les marges de manœuvre dont ils ne disposaient pas auparavant. Les représentants

La répression reste toujours la réponse de Botha. (DR) des Eglises ont fait ainsi le voyage à Lusaka en Zambie pour y rencontrer l'ANC. Et, selon le Weekly Mail du 10 janvier 1986, juste avant la grande conférence sur le boycott scolaire et la crise du système éducatif à Johannesburg, le 29 décembre 1985, « une délégation du Soweto Parents Crisis Committee a fait le voyage à Lusaka pour se réunir avec des membres de l'exécutif de l'ANC » (11).

Mais la plus importante de ces rencontres est sans doute la visite d'une délégation du COSATU, faisant suite à une rencontre à Harare au Zimbabwe à la fin de l'année dernière. Cette seconde réunion fut l'occasion de l'adoption d'un communiqué commun entre le COSATU, l'ANC et le SACTU, dont l'importance politique est tout-à-fait considérable (12). La première rencontre de décembre 1985 entre

Jay Naidoo, le secrétaire général du COSATU, et une délégation de l'ANC aurait, selon certains journaux, soulevé quelques problèmes à l'intérieur de la centrale. Le COSATU devait d'ailleurs pour sa part appeler à un boycott du journal the Sowetan qui a prétendu que Naidoo n'avait reçu aucun mandat pour cette rencontre. Selon le Weekly

7. Cape Times, 27 janvier 1986. 8. La réunion de Durban a été attaquée Dans l'affrontement, deux membres du commando ont été tués.

9. Weekly Mail, 4 avril 1986. 10. Weekly Mail, 11 avril 1986 11. Parmi les rencontres les plus significatives avec la direction de l'ANC, mentionnons la première entrevue officielle avec une délégation du Foreign Office britannique. D'autre part, le mouvement afrikaner de type franc-maçonnique, l'Afrikaner Broederbond, se dit « intéressé » à discuter avec l'ANC et aurait fait des démarches en ce sens auprès de celuici. Le problème est cependant que nombre de dirigeants de ce mouvement sont aussi membres du gouvernement et que Botha s'est refusé jusqu'à présent à toute discussion avec

12. Cf. Inprecor numéro 217 du 14 avril

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Mail, « les quelques murmures de méconl'ANC ont été réduits au silence par le vote de confiance unanime accordé au général et à l'exécutif». En ce qui concerne cette rencontre entre le COSATU et l'ANC, s'il semble qu'elle ne pose pour le moment aucun problème majeur à l'intérieur de la centrale syndicale, il faut attendre encore pour en connaître toutes les conséquences politiques. La plupart des observateurs remarquent le caractère très « balancé » de la déclaration finale qui combine une acceptation par le COSATU du rôle de l'ANC et la reconnaissance par ce dernier de l'importance particulière du COSATU sur la scène sociale et politique. Cet échange de bons procédés entre les deux organisations marque de toute sud-africain et permettra sans doute une amélioration des rapports entre l'UDF et les syndicats lors des futures grandes campagnes de masse.

L'attrait du mouvement communautaire anti-apartheid envers le COSATU, par exemple pour les suites à donner à la mobilisation sur l'éducation, est nouveau. Lorsque le boycott scolaire était à son apogée en octobre 1985, peu de gens dans l'UDF se précoccupaient de la place des syndicats dans la mobilisation. Résultat du bilan critique qui a été tiré de Lusaka et de Harare, la place du mouveseulement maintenant admise mais même recherchée par les dirigeants des associa-

Une autre rencontre importante, bien qu'à un moindre degré, est celle qui s'est tenue début avril entre l'organisation étudiante blanche du Syndicat national des étudiants sud-africains (NUSAS) et l'ANC. L'enterrement d'une victime de plus du système de l'apartheid. (DR)

réunion est l'aboutissement d'un vaste « référendum » effectué étudiants blancs anglophones afin mandater leur direction pour cette rencontre. Finalement, ce sont près de 95 % des 10 000 étudiants réunis dans diverses

Use sont prononcés en faveur d'une telle rencontre. En octobre 1985, quelques étudiants qui avaient décidé de faire le voyage s'étaient vu retirer leur passeport par les autorités. Cette fois-ci, le gouvernement aurait été mal inspiré d'y faire obstacle. Tirant le bilan de cette communiqué commun NUSAS-ANC explique que « les véritables intérêts de la majorité des Sud-africains blancs ne résident pas dans le système de domination raciale et d'oppression nationale ». Selon les participants entretiens ont porté sur l'avenir des Blancs dans une Afrique du Sud démocratique, sur les perspectives de l'ANC, sur ses tions avec le Parti communiste sud-africain et sur toute une série d'autres questions comme l'écologie, l'énergie nucléaire et l'oppression des femmes.

Cet événement atteste de l'évolution en cours dans les milieux anglophones, démocrates radicaux et chrétiens, au sein petite bourgeoisie Les succès de la campagne contre la conscription des Blancs dans l'armée raciste attestent du même phénomène. Ce n'est pas tant une perspective politique radicale et claire contre l'apartheid qui anime ces milieux, mais plutôt un désir d'en finir avec la crise actuelle et de proposer une issue démocratique générale. La démarche de ces milieux traduit souvent une peur de la guerre civile.

Quoiqu'il en soit cette mobilisation d'une fraction de la population blanche est utile pour deux raisons. La première, c'est qu'elle gêne considérablement le gouvernement qui a ainsi du mal à réprimer ou même à s'opposer à ces mouvements démocratiques ou libéraux. La seconde, c'est que, peu à peu et malgré la confusion règnante dans ces milieux, l'ANC a su y trouver et y gagner un nombre substantiel de militants et de sympathisants qui travaillent pour son compte.

LES DIVISIONS DU CAMP BOURGEOIS Le 3 avril s'est tenue à Durban, au Natal, une conférence regroupant trente et une organisations dans le but de proforme nouvelle d'administration pour toute la région, c'est-à-dire non seulement pour le Natal « blanc » proprement dit mais aussi pour le bantoustan Kwazoulou dirigé par Buthelezi et son parti, l'Inkatha. Selon les participants, structure serait l'ébauche système fédéraliste capable de dépasser les contradictions actuelles de l'apartheid. Le « Kwa-Natal », selon le terme employé maintenant pour symboliser cette perspective, est donc sorti de l'imagination des dirigeants de l'Inkatha et d'un petit parti libéral, le Parti de la Nouvelle république, qui bien que très petit niveau national, est majoritaire Conseil provincial du Natal. Fait significatif, le Parti au pouvoir, le Parti national, forme d'une délégation d'observateurs. Le gouvernement a déjà accepté le principe d'un fusion administrative du Kwazoulou et du Natal, mais son accord pour la création d'une seule et unique assemblée législative provinciale - ce qui signifie le droit de vote pour les Noirs - est loin d'être acquis. La région du Natal contient

600 000 Blancs, 700 000 Indiens, 100 000 Métis et 1,4 million de

L'ensemble des organisations progressistes, politiques et syndicales, ont rejeté cette perspective qu'elles assimilent à une sauver le système par des mesures formelles. Cette affaire illustre la complexité des reclassements politiques dans le camp bourgeois blanc. Certes, le cas du Natal est particulier et ce genre de projet réformiste aurait peu de chance d'être négocié pour le moment dans d'autres régions.

Le projet de « Kwa-Natal » n'est envisageable qu'en raison de la convergence objective des intérêts qui peut former la base d'un accord entre le patronat blanc local, la bourgeoisie indienne et les affairistes capitalistes zoulous. C'est donc d'abord la nature particulière de formation sociale du Natal qui permet de telles négociations. Mais il faut voir plus loin et rattacher cette affaire à la crise qui traverse le gouvernement lui-même et le Parti national au pouvoir.

Le projet discuté au Natal cherche en réalité à faire écho à un autre projet formulé par le Conseil présidentiel dans un document intitulé « Une stratégie d'urbanisation pour la République d'Afrique du Sud ». Ce document, publié en novembre 1985, est lui-même inspiré par une remise en question importante toute la politique de bantoustans et de

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contrôle de la main-d'œuvre migrante noire. Cette évolution au sein même du régime - évolution qui divise d'ailleurs la base sociale du pouvoir - n'obéit pas seulement aux pressions de la situation sociale. Elle constitue aussi une réponse nécessaire pour une tentative de dépassement des contradictions nées de l'apartheid et, ce, à l'étape actuelle des besoins de l'accumulation capitaliste dans ce pays. C'est ce qu'il ressort d'une récente étude consacrée à l'analyse de la politique gouvernementale en matière d'urbanisation et qui conclut : « Cette nouvelle phase a été induite par une crise de rentabilité, par l'érosion irréversible de la base matérielle de la migration temporaire, par l'affaiblissement des contrôles bureaucratiques sur les travailleurs et par l'échec dans la réalisation des objectifs à la fois économiques et politiques de l'apartheid territorial (...) Il y a une certaine évidence à suggérer que la structuration régionale du prolétariat est en train de remplacer la division actuellement existante dans les zones urbaines entre les travailleurs sédentaires et migrants (...) La recherche, par la classe dirigeante, de solutions plus radicales à la crise économique et politique de plus en plus profonde du milieu des années 1980 a finalement conduit à un abandon de l'apartheid territorial et à une acceptation de la nécessité de réintégrer les bantoustans dans une forme ou une autre de système national unique, bien que ce dernier soit constitué sur la base d'unités ethniques-régionales, fédérales ou confédérales » (13).

Nous retrouvons à cette occasion les motivations du discours de Botha du 31 janvier 1986, baptisé « Rubicon 2 », dans lequel celui-ci annonçait que l'apartheid était « dépassé », que les passeports intérieurs pour les Noirs seraient abolis le ler juillet 1986 et que l'Afrique du Sud se dirigeait vers un système de partage du pouvoir entre toutes les races (14). Le rapport du Conseil présidentiel, déjà mentionné, expliquait en effet la chose suivante : « Ni le système actuel, ni une autre forme quelconque de contrôle des flux migratoires (inlux control) négatif ne doit être retenu. Cependant, il y a besoin d'une approche positive de la question de l'urbanisation qui permettrait que soit favorisé un processus ordonné. Il est nécessaire de remplacer l'influx control par une stratégie d'urbanisation positive, laquelle, en se servant entre autres choses des forces du marché, des subventions et du développement, encouragerait les gens à s'installer dans certaines zones appropriées, plutôt que de leur interdire de se déplacer vers certaines zones urbaines ».

C'est ce débat qui traverse aujourd'hui l'ensemble de la classe dirigeante. Les libéraux n'ont guère d'autres perspectives que de faire pression sur le pouvoir actuel, compte tenu de l'étroitesse de leur base sociale, et ce, malgré leur poids économique. Ils ont donc tendance à se diviser sur les objectifs à court terme. Le discours de Botha, le « Rubicon 2 », vise d'ailleurs essentiellement leurs rangs. Or, il s'agit maintenant pour cette opposition bourgeoise et pour la multitude de patrons, qui se situe à ses côtés, de choisir entre les promesses de Botha, des options intermédiaires du type de celle du « KwaNatal » susceptibles de faire la démonstration qu'une gestion bourgeoise « multiraciale » est possible, ou le maintien du discours radical systématiquement utilisé à la fin de l'année dernière.

C'est curieusement après le discours de Botha que le leader du PFP, Frederik van Zyl Slabbert, décide, à grand bruit, de démissionner, ainsi qu'un autre dirigeant, Alex Borain, du Parlement et de ses responsabilités. Le « J'accuse » que Slabbert lança à cette occasion, en expliquant

Le bidonville noir de New Brighton, le deuxième en importance après Soweto. (DR) qu'il perd son temps à rester dans une assemblée qui est incapable de faire évoluer le système, a surpris plus d'un observateur. Slabbert n'était pas nouveau dans la maison et le moins que l'on puisse dire c'est qu'il a mis du temps à se rendre compte des blocages du système. Sa décision spectaculaire a été fort mal prise par une grande partie du PFP et la presse libérale n'a pas vraiment sympathisé avec sa décision.

Avec un peu de recul, il semble bien que le geste de Slabbert ait sans doute plus à voir avec les difficultés du camp libéral qu'avec une soudaine prise de conscience de la nature du régime Botha. Il est en effet probable qu'après la phase d'intense polémique du camp libéral contre le gouvernement en 1985 et la série de visites à l'Etat-major de l'ANC les choses se soient décantées et que des divergences soient apparues en son sein. Il est significatif qu'au moment où certains libéraux sont sensibles aux sirènes de Botha, d'autres négocient avec Buthelezi cette sorte de formule fédérative dans le Natal, tandis que Slabbert se retrouve à un meeting de l'UDF à Johannesburg devant une assistance de 2 000 Blancs.

Derrière toutes ces péripéties apparaît à nouveau l'éternel débat des libéraux : avec qui discuter et quel interlocuteur privilégier. Slabbert fait le pari que ce doit être l'ANC alors que les autres en restent à des perspectives plus classiques.

Peter BLUMER, 16 avril 1986. 13. « Orderly urbanisation and influx control », D.C. Hindson. Document ronéoté.

14. Parmi les récentes mesures dites de « libéralisation », notons l'ouverture des centres d'affaires des grandes villes aux commerces des non-blancs.

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