BRESIL et la lutte ouvrière
Geisel et ses successeurs veulent construire un régime politique qui neutralise les critiques internes et externes, en même temps qu'il préserve la dictature L'article que nous publions ici, est paru en décembre 1977, comme éditorial de "Marcha Operaria" - bulletin publié par des militants brésiliens qui se réclament du marxisme-révolutionnaire. L'orientation générale de la politique des classes dominantes semble déjà être clairement établie pour la période qui s'ouvre. A moins qu'il ne se produise, comme le dit la presse bourgeoise, des évènements "imprévus ou extraordinaires", tout devrait suivre le chemin tracé par le courant Geisel et "castelliste" (du nom de l'ancien président du régime militaire en 1964-67, le général Castello Branco). Le gouvernement essaie, par tous les moyens, d'empêcher la montée des "extrêmes" D'une part, il n'a pas hésité à frapper l'opposition bourgeoise, à chaque fois que celle-ci esquisse des positions conséquentes et plus "démocratisantes" D'autre part, il a brôlé la candidature Frota (ministre de la guerre, chef de file de la "ligne dure" , récemment limogé) à la présidence de la République, de façon presque irréversible pour la"ligne dure". Le gouvernement a pu ainsi s'équilibrer dans une position qui rejette comme inefficace un raidissement plus grand du régime (une sorte d'anti-communisme aveugle), et qui veut en même temps éviter de s'engager dans un chemin qui puisse ouvrir des conditions pour l'essor d'un inouvement de masse fort et organisé. La solution avancée par Geisel et qui devra être mise à l'essai par son successeur sera | '''institutionalisation" du régime qui neutralise les critiques au "régime d'exception" avancées par le MBD (Mouvement démocratique brésilien : parti de l'opposition tolérée) et par des secteurs des classes dominantes, en même temps que l'on maintient la dictature par les fameuses "garanties" et "mécanismes de défense" du régime. En fait, on s'efforce de consolider le régime dictatorial en transformant, une fois pour toutes, en règle ce qui fut admis au début comme exception. La réalité s'est révélée en complète contradiction avec les illusions de ceux qui croyaient à une démocratisation du régime, octroyée par le gouvernement Geisel ou qui pensaient que la dictature était sur le point de tomber. En vérité, la force hégémonique dans le bloc au pouvoir impose un processus d'institutionalisation lent et par ailleurs restreint au minimum considéré comme indispensable. Ce courant
«MARCHA OPERARIA » prédominant n'est pas disposé à courir les risques d'une ouverture démocratique qui passerait, par exemple, par une forme quelconque de convocation d'une Assemblée constituante, aussi étroite soit-elle. Surtout, le courant de l'institutionalisation est encore suffisamment fort pour imposer son point de vue soit face aux masses, soit par rapport aux différents secteurs des classes dominantes. L'éloignement de Frota et la marginal isation des secteurs les plus avancés du MDB de toute participation aux transformations du régime, sont la meilleure preuve de cette situation de prédominance de la ligne Geisel. Pour mener à bien son projet, le courant hégémonique n'exclut pas la possibilité de compter avec des secteurs du MDB. C'est cela la fonction de Portela quand il prêche le "dialogue" avec le sommet de l'opposition bourgeoise. Ce "dialogue" limité par le soutien ou non du MDB aux plans fondamentaux du gouvernement actuel et de son futur successeur. Par ce moyen, on veut élargir la base de soutien du bloc dominant et isoler les secteurs plus avancés qui prêchent l'ouverture d'un processus démocratique passant par la convocation d'une Constituante librement élue. Dans ce sens, ce que cherchent réellement le gouvernement Geisel et ses successeurs, c'est justement à éviter le chemin de la démocratisation, même limitée, tel que le proposent quelques fractions bourgeoises ou petites-bourgeoises (Ordre des avocats brésiliens, MDB, intellectuels, libéraux, etc.). Plus précisément, aussi bien Geisel que son successeur veulent maintenir le régime dictatorial avec des formes et des déguisements nouveaux, et avec de meilleures conditions pour se défendre contre les critiques internationales et les divergences internes. Le "dialogue" a aussi un rôle électoral important : en divisant le MDB et en démoral isant quelques-uns de ses secteurs, il ferait passer au second plan une probable défaite de l'ARENA (Alliance pour la rénovation nationale: parti officiel de la dictature) et renforcerait le projet Geisel dans sa propre fraction et dans le bloc au pouvoir. Par ailleurs, les plans et les prétentions de la dictature incluent aussi la conquête d'une plus grande sympathie du côté des masses exploitées : il suffit de voir les nouveaux projets qui s'esquissent pour le futur dictateur (probablement le général Figueiredo, actuel chef des Renseignements militaires, et candidat officiel à la succession) pour "améliorer la situation des couches inférieures"
BRESIL Que ce plan s'accomplisse ou non entièrement, est une question ouverte dans la conjoncture actuelle. Tout d'abord parce que, étant donné le rapport de forces existant, on ne peut pas écarter la possibilité de reculs temporaires du projet d'institutionalisation du régime, comme cela a déjà eu lieu à plusieurs reprises sous Geisel. D'autre part, parce qu'un changement de la situation provoqué par un essor des mobilisations sociales peut complètement bouleverser les plans actuels et obliger le gouvernement à un nouveau point d'équilibre, sur la base d'un autre projet. Cependant, ce qui nous paraît absolument hors de doute, c'est que le projet de réformes préparé par le courant dominant du régime sera incapable de stabiliser la situation politique et sociale du pays. Les petites brèches (institutionalisation, etc.) qui font partie de ce projet ne satisfont pas le potentiel des revendications croissantes des couches sociales les plus larges et les plus significatives (travailleurs, étudiants, intellectuels, etc.); malgré leur étroitesse, elles stimulent des luttes autour de ces mêmes revendications. La tentative d'institutionalisation, même si elle démontre que les forces favorables au maintien de la dictature restent largement dominantes, montre aussi que la bourgeoisie ne peut plus agir seulement à sa guise, et se sent obligée d'admettre des formules qui en principe peuvent faciliter la récupération du mouvement des masses. Le courant favorable à l'institutionalisation essaie de limiter au maximum ce danger, mais ne peut pas purement et simplement l'empêcher. Il veut aussi éviter qu'un mouvement de masse en développement ne s'empare de ces quelques concessions. Pour essayer de dévoyer les luttes sociales, le gouvernement pourra même admettre la formation de nouveaux partis politiques orientés vers la conquête de la sympathie des L'avant-garde révolutionnaire doit prendre une position claire face à la situation présente et future : il faut démasquer les projets des classes dominantes et ne pas créer d'illusions parmi les masses, c'est à dire ne pas confondre l'aspect favorable des mesures que le gouvernement est obligé de prendre et les intérêts véritables des masses et leur mouvement. Par ailleurs, il est indispensable de comprendre que les classes dominantes se trouvent dans une situation où elles ne peuvent pas refuser toute concession, et que cela crée des conditions favorables pour l'essor des luttes des masses et leur plus grande organisafion. Il faut par conséquent savoir profiter des brèches: qui s'ouvrent chaque fois plus dans l'édifice figé de la dictature militaire. Il est clair que les masses ne peuvent pas aujourd'hui lutter directement pour le pouvoir. Mais cela ne veut pas dire qu'il faille restreindre leurs luttes purement aux questions économiques et syndicales. La situation montre que les masses ne pourront conquérir un espace politique (liberté d'organisation et de lutte) que dans la mesure où elles combattront pour l'obtenir et obligeront la bourgeoisie à reculer. Elle révèle aussi que les masses peuvent déja arracher des concessions aux classes dominantes. Précisément parce qu'elles ne peuvent pas encore lutter directement pour le pouvoir, les masses (avant touf la classe ouvrière),lutteront encore pendant longtemps pour obliger les classes dominantes à faire des concessions dans le cadre du régime bourgeois. Il s'ensuit que les luttes fondamentales pour les masses résideront, du point de vue économique, dans le combat pour de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail, et du point de vue politique, la lutte pour les libertés démocratiques (liberté d'expression et d'organisation, contre la censure, contre les emprisonnements politiques et la torture, etc.), culminant dans le combat pour une assemblée constituante dans laquelle les masses puissent exprimer et défendre leurs revendications et intérêts, influencer les décisions nationales, et conquérir des éléments de base de son programme de luttes. Ne pas cor prendre cette dimension politique que doit prendre la lutte des masses dans la conjoncture actuelle et à l'avenir, ne pas préparer ces luttes dès maintenant, c'est abandonner le terrain de la lutte politique aux diverses fractions des classes dominantes et tomber dans l'économisme le plus mesquin et le plus nuisible. Les libertés démocratiques et l'assemblée constituante, situés du point de vue des intérêts objectifs et des revendications des masses exploitées et opprimées n'ont rien à voir avec les intérêts de la bourgeoisie. Au contraire, ce qui caractérise notre situation de pays arriéré, c'est précisément l'incapacité de la bourgeoisie à accomplir un tel programme, qui ne pourra être réalisé que par le combat des masses, et ne pourra être définitivement assuré que par la prise du pouvoir par la classe ouvrière. Ces luttes démocratiques doivent par con séquent être insérées dans la dynamique de la lutte révolutio naire du prolétariat, qui devra le conduire au pouvoir, soutenu par les couches sociales qui luttent elles aussi pour ce programme (paysannerie, petite-bourgeoisie salariée, etc.). Ce qu'il faut combattre par contre, c'est la stratégie réformiste qui veut faire de ces luttes une étape séparée de la lutte des masses pour le pouvoir. Avec cette stratégie, le réformisme essaie de transformer les luttes des masses pour leur liberté en simple soutien aux luttes "démocratiques" de la bourgeoisie ou de secteurs petits-bourgeois. Ils prônent l'alliance de classe avec la "bourgeoisie démocratique" et essaient d'empêcher la lutte autonome des masses, Au nom de cette alliance, ils défendent la nécessité de restreindre programme, les revendications et les méthodes de lutte des exploités. Dans ce sens, c'est la stratégie réformiste qui don ne aux luttes démocratiques un contenu réformiste. Ce qu'il faut combattre chez les réformistes, c'est la politique d'alliance de classes, c'est la soumission du mouvement de masse à des secteurs bourgeois, c'est enfin leur stratégie étapiste comme un tout et les tactiques qui s'ensuivent. Pour nous, la seule limite du programme, des revendications et des méthodes de lutte et d'organisation des masses c'est leur propre capacité à les mettre en pratique. Notre rôle est de stimuler le développement de cette pratique. Les revendications démocratiques doivent être combinées avec les revendications transitoires (comme l'échelle mobile des salaires, l'échelle mobile du temps de travail, etc.). Le comba doit être mené avec des méthodes d'organisation indépendant (organisation de commissions d'usines, de comités, etc.) et des méthodes de lutte (manifestations, grèves, etc.), mises à l'ordre du jour par le mouvement de masse. C'est dans le cadre de cette perspective et de cette orientation que doit s'inscrire la pratique des révolutionnaires dans la période prochaine. Pour en assurer le succès, il est indispensable de construire le noyau du parti capable de mener à bien une po litique ouvrière révolutionnaire.