A la gauche du mouvement social
Interview d'un membre de la commission exécutive
POLOGNE direction de l'Entente de l'opposition ouvrière (POR OUS publions ci-dessous l'interview d'un membre de
• Ce document a été envoyé par le POR à diverses publications de gauche à l'extérieur de la Pologne.
Ce courant du mouvement social polonais qui se situe sur des positions socialistes et révolutionnaires est issu groupement de quatre journaux clandestins polonais. Il avait,
- Qu'est-ce que l'Entente de l'opposition ouvrière (POR) et pourquoi a-telle été créée ?
- Le POR est une alliance entre diverses structures au sein du mouvement polonais d'opposition. Ces structures sont de tailles et de formes différentes. Certaines sont vastes, d'autres sont petites, plusieurs représentent les comités de rédaction de bulletins clandestins (ce sont quatre de ces bulletins qui, à l'origine, ont lancé le POR), alors que d'autres sont des groupes d'opposition organisés au niveau des usines, des villes ou des régions.
Le POR a été créé dans le simple but de coordonner les activités de ceux qui, dans l'opposition, sont persuadés que nous devons - dans la perspective politique que nous offrons - nous appuyer solidement sur la classe ouvrière, que ce soit dans nos luttes présentes ou dans notre stratégie. En gros, cela correspond à une stratégie qui consiste à développer l'auto-organisation de la classe ouvrière.
Je crois que la meilleure définition du POR serait la suivante : le courant précis de l'opposition qui voit dans l'auto-organisation indépendante de la classe ouvrière la clé du succès pour nos prochaines luttes et en même temps le moyen de résoudre les crises économique et politique de la Pologne.
- Quels sont les liens entre le POR et Solidarité ?
- D'une part, nous sommes tous, individuellement, membres de Solidarité, et toutes les structures impliquées dans le POR proviennent soit d'anciennes structures ou d'anciens contacts de Solidarité, soit ont été organisées par des militants de Solidarité. D'autre part, ni le POR lui-même ni aucune des structures qui le constituent ne sont contrôlées par les dirigeants nationaux ou régionaux de Solidarité qui existent encore, ou n'ont de compte à leur rendre. Certains des groupes du POR fonctionnent formellement comme des structures de Solidarité, tandis que d'autres non.
Pour percevoir correctement la situade l'Entente de l'opposition cuvrière
Apes de diverses villes du pays. d'un reméro 208 du 2 décembre 1985. tion, on doit comprendre ce qu'est Solidarité aujourd'hui. Je pense que la façon la plus facile d'expliquer cela serait de dire que Solidarité est simplement la somme de toute l'opposition polonaise. A quelques rares exceptions près, tous les groupes de l'opposition considèrent qu'ils font partie de Solidarité, c'est-à-dire qu'ils s'identifient au mouvement de masse légal qui existait en 1980-1981.
Mais Solidarité est un mouvement très hétérogène. Il comprend les anciennes equipes dirigeantes, des structures propre au lieu de travail, dans les usines et les mines, de nouvelles organisations inter entreprises qui sont apparues depuis l'application de la loi martiale en 1981, des groupes de gens organisés par quartiers, et, ce qui est peut-être plus important, toute une foule de bulletins clandestins. Je n'ai aucune idée du nombre actuel de ces bulletins. Le dernier chiffre que j'ai entendu citer était d'environ 600 paraissant régulièrement. Mais ce sont ces bulletins qui donnent vie à l'opposition. Ils représentent pourtant des positions politiques très divergentes, ce qui reflète la politisation croissante du mouvement.
Cependant, on a maintenu l'unité essentielle du mouvement, qui s'exprime dans l'identification de tous à Solidarité et, bien évidemment, à travers le nom même de Solidarité. Le POR, bien sûr, en tant que courant au sein de l'opposition et de Solidarité, ne représente aucune menace pour cette unité. Au contraire, l'un de nos objectifs essentiels est de renforcer l'unité du mouvement indépendant des travailleurs.
- Qu'entendez-vous par la politisation du mouvement ?
- Le terme de politisation est en général utilisé dans la presse clandestine polonaise pour désigner l'émergence de groupes et de courants sur la base de programmes ou de positions politiques distinets. En d'autres termes, il désigne un processus de différenciation politique au sein du mouvement. Ce processus est bien sûr tout naturel ; il serait absurde de considérer Solidarité et toute l'opposition à ses débuts, utilisé le nom d'Entente de presse de l'opposition ouvrière (PPOR), abandonné par la suite du fait de son développement et de l'adhésion de nombreux nouveaux grouNous avions présenté son apparition et publié ses premiers documents politiques dans un dossier paru dans Inprecor nucomme une sorte de bloc politique monolithique.
Ce processus était déjà en grande partie amorcé avant l'établissement de la loi martiale, mals celle-ci l'a accéléré. Parce que la presse indépendante est devenue l'élément le plus important de l'opposition et comme les différents bulletins devaient, au fond, se débrouiller seuls dans des conditions très difficiles, ils ont inévitablement commencer à développer de façon indépendante leurs positions politiques. En conséquence, alors que certains bulletins, surtout ceux des usines, continuaient à garder un contenu fait essentiellement d'informations, d'autres commençaient à représenter des lignes politiques distinctes. Cette évolution s'est à nouveau récemment accélérée, parce que beaucoup de gens de l'opposition réclamaient une différenciation politique plus nette au sein du mouvement, la création de partis politiques, etc..
En ce qui nous concerne, nous pensons que ce processus est globalement positif, puisqu'un pluralisme politique sain ne peut que renforcer Solidarité et l'opposition. Nous pensons aussi que ce pluralisme devrait s'appuyer sur des programmes clairs, les différents groupes et courants expliquant la tactique et la stratégie qu'ils proposent pour le mouvement dans son ensemble.
De plus, le fait que de nombreux militants dans les usines demandent la politisation accrue du mouvement montre qu'ils refusent toute idée visant à obliger les autorités à dialoguer, ce qui aboutirait à une sorte de « compromis historique » qui entraînerait très probablement un retour au statu quo d'avant le ls decembre 1981. En d'autres termes, ils reconnaissent que l'on ne pourra jamais obliger Solidarité à revenir à un rôle purement syndical, et que l'on ne peut réussir à ce qu'il soit reconnu légalement en faisant simplement pression sur le pouvoir ou en négociant avec lui.
Bien sûr, les exigences de politisation montrent également un mécontentement quant aux tactiques actuellement suivies par la direction de Solidarité et quant à son échec pour proposer une stratégie
Manifestation de Solidarité à Varsovie. (DR) cohérente. Cependant, il y a ici un danger. Certaines parties de l'opposition - la fraction nationaliste et une bonne partie de l'intelligentsia - voient l'idée de politisation du mouvement comme quelque chose qui contrebalancerait l'idée de lutte de masse. Ils n'ont aucune perspective à offrir à la classe ouvrière aujourd'hui. En fait, ils sont de plus en plus isolés par rapport à elle, et proposent donc l'idée de politisation comme alternative. Ce qu'ils disent en réalité, c'est : nous ne pouvons rien faire maintenant, alors commençons à organiser des clubs de discussion politique et nos propres petits partis politiques, et puis, un beau jour, quand les ouvriers se révolteront à nouveau, nous pourrons obliger le pouvoir à nous accorder le pluralisme politique, et alors, nos partis pourront vraiment commencer à fonctionner.
A notre avis, cette conception est tout à fait ridicule : c'est la catastrophe assurée. Elle montre aussi que les groupes d'opposition natonalistes et intellectuels voient la classe ouvrière comme un instrument, le « muscle » dont on a besoin pour obliger le pouvoir à capituler. Après quoi, les ouvriers devraient rentrer chez eux et laisser la politique aux intellectuels.
Le POR voit la politisation d'une façon tout à fait différente. Ce que nous avons à faire, c'est intégrer les luttes de chaque jour à une perspective politique élargie. Cela veut dire que nous devons faire le lien entre les luttes d'aujourd'hui et la stratégie nécessaire pour que la classe ouvrière parvienne au contrôle démocratique direct et à la direction de l'économie et de l'Etat.
- Tout ça, c'est bien beau, mais qu'est-ce que ça veut dire en pratique ? Votre document de base, le projet de plate-forme de l'Opposition ouvrière, que j'ai lu, est très général (1) . On y trouve beaucoup de choses sur la stratégie et bon nombre de principes politiques louables, mais peu de choses sur les luttes au jour le jour dont vous parlez.
- C'est vrai, mais à l'époque, c'était précisément le but du document dont vous parlez que de servir de déclaration de principes. A ce moment, lorsqu'on lançait le POR, il s'agissait de présenter les grandes lignes de la stratégie et des positions qui nous différencient des autres courants de l'opposition. Mais ça ne veut pas dire que nous ne sommes pas concernés par la lutte pratique concrète.
Comme je l'ai dit, toutes les structures au sein du POR se sont développées à partir de structures de Solidarité ou ont été organisées par des militants de Solidarité, surtout dans les usines. Et c'est dans les usines que se fait la plus grande partie de notre travail. A l'inverse de nombreux autres courants de Solidarité -et cela englobe une bonne partie de l'ancienne direction — nous sommes convaincus que la lutte dans les usines, les mines et les chantiers navals, n'est pas quelquechose pour le futur, même le futur prochose pour aujourd'hui. C'est en fait confirmé par ce qui se passe en Pologne aujourd'hui.
Malgré l'expérience de la loi martiale, malgré la répression et l'intimidation, malgré le fait que de nombreux militants de premier plan dans les usines ont été licenciés, ne peuvent pas trouver de travail et voient leur famille en butte à de grosses difficultés, il n'y a guère de semaines qui passe sans qu'il y ait une forme ou une autre de lutte ou de protestation dans une grande usine au moins, et souvent dans plusieurs. A notre avis, c'est cela qu'il nous faut développer et tous nos efforts sont dirigés vers l'accroissement et le soutien de ces luttes, et plus particulièrement vers l'exploitation des d'auto-organisation des ouvriers qu'elles entraînent immédiatement.
- A l'Ouest, on ne parle pas de la plupart des luttes que vous avez mentionnées. Les médias s'intéressent beaucoup plus aux dernières déclarations de Lech Walesa ou du cardinal Glemp. Pourriez-vous me donner plus d'informations sur ce qui se passe dans les usines, et surtout sur ce que fait le POR ?
- Dans les usines, les luttes ont la plupart du temps un caractère économique, le salaire et les conditions de travail sont les problèmes de base. Mais il n'est pas rare que des protestations aient lieu face à des représailles effectuées à l'encontre des personnes du fait de leur activité politique. Il y a de grosses différences dans la forme que prennent ces luttes et dans leur durée. Les plus fréquentes sont probablement des grèves courtes, spontanées, qui durent d'une demi-heure à trois ou quatre heures. Il y aussi des grèves plus longues, mais elles ne sont pas typiques, car la direction cède en général aussitôt, ou fait appel à quelque responsable local du POUP, auquel cas c'est lui qui cède. Les problèmes les plus importants arrivent normalement ensuite, parce que l'usine concernée est automatiquement l'objet d'une attention particulière de la part de la police de la sûreté, et quiconque est identifié comme jouant un rôle moteur dans la grève a toutes les chances d'être harcelé.
S'il n'y a pas d'organisation clandestine bien structurée dans l'usine, les ouvriers ont du mal à se défendre, car des spontanées beaucoup plus plus grande partie des actions revendicatives sont finalement couronnées de succès. La direction des entreprises hésite souvent à provoquer un nouveau conflit, car ses supérieurs hiérarchiques en conclueraient qu'elle ne contrôle pas la situation. Les ouvriers sortent de ces luttes plus confiants dans leur propre force. Mais, ne coyez pas à partir de ce que je viens de dire que les ouvriers font des grèves dans toute la Pologne aujourd'hui. Les grèves dont je parle, ont touché un pourcentage relativement faible de l'industrie polonai-
1. Ce projet de plate-forme a été publié dans Inprecor numéro 208 du 2 décembre
se. Mais elles sont à replacer dans le contexte de la défaite qu'a subi le mouvement ouvrier avec l'application de la loi martiale. Nous assistons maintenant à un renouveau de la combativité de la classe ouvrière, bien que ce processus commence à peine.
Il faudrait mentionner ici un autre élément de la situation : l'activité des conseils ouvriers qui bénéficient de la confiance des travailleurs qu'ils représentent, c'est-à-dire ceux des usines où les cadres du POUP ne sont par parvenus à truquer les élections. Ces conseils sont souvent devenus un moyen pour l'opposition de prendre forme au sein de l'usine, et beaucoup ont adopté une position ferme en faveur des intérêts des ouvriers. Malheureusement, certains secteurs Solidarité hésitent encore à profiter des occasions qu'offrent ces conseils, même si cette attitude semble disparaître.
Un exemple intéressant peut se faire est la lutte menée par deux conseils d'ouvriers - l'une à Torun et l'autre à Bygdoszcz — à la fin de l'année dernière. Ces conseils ont non seulement pris en main les questions de salaire et de conditions de travail, mais ils ont aussi mis en avant deux revendications plus avancées. La première concernait le droit des conseils d'ouvriers à s'organiser eux-mêmes en fédérations régionales, et la deuxième réclamait la création d'une deuxième chambre dans le Sejm (parlement), composée de représentants des conseils ouvriers. Le pouvoir central a été obligé de monter une grande campagne de propagande contre eux, et même de publier dans la presse des attaques à leur encontre, alors que la politique habituelle est d'étouffer ce genre d'affaire sous un mur de silence.
Pour présenter ce que nous faisons au POR, ce qui m'est le plus facile c'est de vous demander de consulter un récent document : le programme de lutte actuelle du POR. Nous l'avons publié en édition spéciale de notre bulletin national « Przelom » (La percée) et nous l'avons distribué dans tout le pays (2). Ce document reflète d'une part l'expérience du POR et ce que nous sommes en train de faire, ou que nous voulons faire dans les usines, et, d'autre part, il montre la stratégie que nous proposons pour le mouvement dans son ensemble. Nous faisons campagne pour un front uni autour de deux slogans essentiels du programme : la défense du niveau de vie et la défense de l'économie nationale.
Le premier de ces thèmes est évidemment l'axe fondamental de notre intervention. Il y a de nombreux éléments qui entrent en ligne de compte. Le premier d'entre eux, c'est le salaire. Et nous voyons à ce sujet deux problèmes importants. Tout d'abord, c'est l'inflation, qui a durement touché tous les travailleurs depuis la loi martiale. En fait, ces derniers souffrent encore des conséquences des hausses de prix sans précédent du début 1982, lorsque de nombreux produits de première nécessité ont été augmentés de 100% à plusieurs reprises. A quoi s'est ajoutée, depuis, une inflation de 20 à 30 % par an. Si bien que, concrètement, le nombre des absolue a sérieusement augmenté. Il s'est créé une situation où la grande majorité des ouvriers s'en sortent mois après mois, mais ne peuvent faire aucune économie et n'ont aucune chance de pouvoir remplacer leurs biens d'équipement hors d'usage, d'améliorer leur logement ou d'en obtenir un, de prendre des vacances, etc. Autrement dit, la classe ouvrière est condamnée à une existence végétative. Le second aspect lié à la question du niveau de vie, est celui des différences de revenus. La stratégie dominante de la bureaucratie, depuis la loi martiale, a été d'agrandir radicalement ces différences, ce qui est dans la ligne de sa politique globale, celle du « diviser pour régner ».
Notre réponse au premier problème - l'inflation - consiste à exiger des indexations automatiques sur le coût de la vie, c'est-à-dire l'échelle mobile des salaires. Nos revendications en ce domaine sont plutôt générales, puisque nous demandons une échelle mobile des salaires, des des bourses d'étude, etc. En ce qui concerne le second problème - la disparité grandissante des revenus —, nous demandons des augmentations supplémentaires automatiques pour les salaires inférieurs dans tous les accords salariaux.
Une autre question est celle du temps de travail. Depuis la loi martiale, le pouvoir a mené une campagne intensive pour augmenter le temps de travail, comportant l'introduction d'heures supplémentaires obligatoires, un retour à la semaine mentaire de la semaine de travail dans des répandue de systèmes d'équipes se relayant en continu, etc. L'énorme paradoxe, bien sûr, c'est que peu d'ouvriers ont suffisamment de travail pendant la semaine de travail normale, à cause de la désorganisation de la production due à la mauvaise gestion bureaucratique.
Sur cette question, nous réclamons une réduction des heures de travail, surtout pour les femmes et pour ceux qui et qui n'a pas été publié en français.
exécutent les travaux les plus pénibles etles plus dangereux et qui doivent aussi normalement travailler le plus longtemps, puisqu'on les emploie dans les branches clé de l'industrie. Cette diminution du temps de travail ne peut évidemment pas impliquer de perte de salaire. La politique actuelle du pouvoir équivaut à faire retom• ber le poids de sa propre incompétence sur la classe ouvrière, dans un effort désespéré pour augmenter le taux d'exploitation.
Le logement est aussi une question qui nous préoccupe beaucoup et qui est sans aucun doute le problème social le plus important en Pologne. Jusqu'à présent, l'opposition a fait très peu de choses à ce sujet, ce qui est une grosse erreur à notre avis. Le POR se préoccupe de mener des actions dans ce domaine. Elles ont reçu un large écho. Nous avons également réussi à amener d'autres secteurs de Solidarité à intervenir là-dessus.
Ce qu'il me faudrait pourtant d'abord expliquer, c'est l'importance de cette question. Trouver un appartement, plus important des jeunes en Pologne. Beaucoup de jeunes couples, y compris ceux qui ont deux ou trois enfants, doivent partager un appartement avec les parents, les grands-parents, les frères ou sœurs, etc. Et les frères et sœurs sont eux-mêmes souvent mariés et ont des enfants. Il est très difficile de trouver un appartement. On a calculé que, dans certaines villes, si le rythme de construction des logements reste identique, ceux qui se trouvent en fin de liste d'attente auront un appartement dans 30 ou 35 ans. Parallèlement, ceux qui font partie de l'élite n'ont aucune difficulté. Ceux qui ont de l'argent - qui possèdent des entreprises privées par exemple -peuvent se permettre de construire leur propre villa de luxe. Ceux qui ont des relations - les membres de l'appareil bureaucratique — se voient attribuer des logements du fait de leurs fonctions, ou sont
2. Il s'agit-là d'un second document programmatique de ce courant, qui fait suite au projet de plate-forme de l'opposition ouvrière,
admis dans de petites coopératives subventionnées qui construisent des maisons mitoyennes pour de rares privilégiés. Résoudre ce problème de manière définitive n'est possible qu'en parvenant au contrôle, par la société, de la gestion des ressources en matière de logement et d'industrie du bâtiment et en élaborant pour les ouvriers un plan de construction de logements. Pour l'instant, nous réclamons un gel général des loyers, la suppression des loyers pour ceux qui occupent des logements non conformes aux normes -dans certains cas, le versement à ces mêmes personnes d'une indemnité supplémentaire - et une surtaxe foncière sur les villas et les appartements en terrasse où logent des hommes d'affaires du secteur privé et des apparatchiks du parti.
Nous nous occupons aussi des luttes plus urgentes contre les toutes récentes augmentations de loyers, en aidant à organiser des grèves du loyer. Cette forme particulière de lutte peut être engagée facilement. Elle implique peu de risques de représailles et se révèle généralement très efficace. Nous nous sommes aussi souvent rendus compte que beaucoup de gens désiraient participer à des luttes sur cette question, alors qu'ils hésiteraient à mener d'autres actions de revendication. Cela montre tout simplement l'étendue et la profondeur de cette question. J'aimerais citer encore un autre fait intéressant. Un rapport officiel récemment publié sur les conditions de vie en 1984, indiquait que seulement 69% des familles d'ouvriers avaient leur propre logement. Le chiffre correspondant pour les fonctionnaires était de 97%.
Pour terminer, je devrais également mentionner certains autres points autour desquels nous menons campagne, comme la lutte pour des chances égales pour les jeunes - ce qui implique le problème des allocations familiales et des prêts minimum garantis pour tous ceux qui ont dépassé l'âge de la scolarité obligatoire et poursuivent des études -, et notre revendication pour un financement plus imporLes forces de répression en action. (DR)
tant des services sociaux, aux dépens de l'appareil bureaucratique, de l'armée, de la police et des services de sécurité, etc. Ces deux aspects font intervenir la question de la défense du niveau de vie.
— Lorsque vous avez parlé du programme que le POR propose actuellement, vous avez également mentionné un deuxième point : la défense de l'économie nationale. Je ne comprends pas exactement ce que vous voulez dire par là. En fait, c'est un slogan qui semble plutôt curieux, du genre de ceux que le gouvernement pourrait proposer.
- Le pouvoir parle tout le temps d'économie nationale. Il parle d'« accélérer le développement de l'économie », de «poursuivre les progrès de l'économie », de « consolider l'accroissement de l'économie », etc. Nous, nous parlons de défendre l'économie du pays contre le pouvoir bureaucratique, contre les patrons du parti et la gestion dans les usines. Les ressources économiques de la Pologne - ses usines et ses machines, ses ressources minières, toute son infrastructure économique, les compétences techniques de sa classe ouvrière - sont en train d'être pillées et dévalisées sous nos propres yeux.
Nous sommes convaincus qu'il y a trois raisons fondamentales à cela: d'abord, l'épouvantable gestion bureaucratique, depuis la Commission de planification et les ministères jusqu'à chaque mine ou usine ; ensuite, la stratégie économique actuelle, qui revient à appliquer délibérément une politique d'« economie de voleur » pour tenter désespérément d'augmenter la production et d'honorer la dette extérieure ; et, enfin, la corruption généralisée des cadres, la fraude, le vol et l'incompétence tout à fait criminelle. Ce sont des choses que tout ouvrier voit quotidiennement autour de lui. Lorsque vous additionnez tout cela, ça ressemble à une politique délibérée de sabotage gouvernemental, ministériel et technocratique.
Un ouvrier polonais effectue 8 ou même 10 heures de travail dans sa mine, son usine, son chantier naval, mais il voit que son travail est entravé par la confusion la plus totale au niveau de l'organisation, que le produit de ses efforts est gaspillé, que des machines qui ont coûté cher sont abandonnées et rouillent dans la cour. Il ressent aussi financièrement les effets de tout ça, puisqu'il perd ses primes de productivité à cause du matériel périmé qui tombe en panne, des fournitures qui n'arrivent pas, à cause d'une panne de courant, ou tout simplement parce que la direction ne permet pas que la production soit plus forte ce mois-là, de manière à éviter de créer un précédent néfaste qui pourrait signifier que l'on attribue l'usine des normes plus élevées pour l'avenir.
Dans cette situation, notre revendication pour la défense de l'économie du pays correspond au sentiment profond de la classe ouvrière. On raconte depuis quarante ans aux ouvriers que les usines leur appartiennent, que toute l'économie, tout l'Etat sont à eux, et ils voient leur économie ruinée par le gaspillage et la corrup tion. Ils travaillent plus qu'ils n'ont à le faire, produisent moins qu'ils ne le pourraient, et ce qu'ils produisent est d'une qualité pire qu'elle ne le devrait. Ils voient l'industrie polonaise se délabrer rapidement, une grande partie de cette industrie se désintégrant tout simplement. Il y a des années maintenant que l'investissement a essentiellement été canalisé dans des projets de façade, avec peu de modernisation de fond. Par conséquent, les bâtiments des usines tombent en ruine, les chaînes de production tiennent avec des bouts de ficelle, de la salive, ou grâce à l'ingéniosité des ouvriers concernés, tandis que l'âge moyen de l'équipement industriel augmente chaque année. Notre objectif stratégique est que les ouvriers prennent le contrôle des moyens de production. Mais, au train où vont actuellement les choses, une fois qu'ils y parviendront, il se pourrait qu'il reste très peu de
SOLDARNOC choses à contrôler.
Ce que nous proposons, c'est un programme détaillé et complet d'actions en vue de mettre en lumière le gaspillage et la corruption des technocrates, de se battre contre ça et d'établir les bases d'une utilisation rationnelle des ressources économiques de la Pologne, une fois que celles-ci seront sous le contrôle démocratique des ouvriers eux-mêmes. Cela veut dire mener campagne pour la défense des biens de la communauté, la défense de l'usine, des machines et des matières premières que les apparatchiks du parti détruisent et vendent « sous le manteau » au secteur privé, la défense des entreprises qu'ils ruinent et escroquent. Cela veut dire mener campagne pour des normes correctes de qualité, qui soient conformes à l'attente de la société polonaise. Actuellement, le système généralisé du travail à la tâche et des normes de production ridiculement hautes conduisent à un gaspillage immense sous forme de produits inutiles, de mauvaise qualité. En effet, la seule façon pour les ouvriers d'obtenir un salaire décent est de passer outre à toutes les normes de qualité, ce que le personnel de surveillance encourage généralement à faire. Cela signifie également mener une campagne pour l'organisation rationnelle de la production et pour une utilisation rationnelle du temps de travail, ce qui est tout à fait lié à notre lutte pour une réduction du temps de travail. Nous n'avons pas l'illusion de penser que ces problèmes seront résolus dans le cadre du système bureaucratique actuel de planification et de gestion. Mais la lutte doit commencer maintenant.
Un aspect de tous ces problèmes, qui mérite une attention particulière, c'est la question de la santé et de la sécurité (au travail, ndlr.) Cette question dépend à la fois du manque de garanties adéquates sous forme de syndicats légaux, et de l'organisation même de la production. Les normes de santé et de sécurité dans l'industrie polonaise sont désastreuses. Elles constituent une parodie complète de la législation en cette manière, législation dont il n'est tenu aucun compte dans la réalité. Le POR est en train de préparer une campagne sur ce sujet, en se servant des expériences réussies d'ouvriers qui se sont engagés dans cette lutte, et en popularisant la tactique de la grève de la santé et de la sécurité. Cela veut tout simplement dire qu'il faut se conformer aux règles existantes en la matière, ce qui, dans pratiquement toutes. les usines polonaises et sans aucun doute dans toutes les mines, implique d'arrêter la production.
De plus, nous avançons la revendication plus générale - d'une importance décisive - de rendre disponible et accessible toute information économique et financière quelle qu'elle soit, concernant aussi bien l'entreprise que la Commission de planification du gouvernement. Cela englobe tous les accords commerciaux avec l'étranger, ainsi que le budget détaillé des organisations du parti et d'autres organisations politiques subrepticement financées grâce à la richesse produite par les ouvriers.
Enfin, nous prenons l'initiative de préparer des projets économiques pour une alternative au niveau des usines. L'expérience a montré que les ouvriers sont déjà capables d'élaborer des projets qui rationalisent le processus de la production et améliorent en même temps les conditions de travail. Cela prépare le terrain pour que les ouvriers puissent continuer la production pendant les occupations d'usine à venir et constitue une base solide pour la préparation future de plans ouvriers de production pour des régions entières, des industries entières, et le pays dans son ensemble.
- Jusqu'ici, vous avez parlé de questions économiques. Qu'en est-il des questions strictement politiques abordées par le POR ?
-Il y en a probablement trop pour toutes les examiner. La plus évidente concerne la liberté politique et démocratique, la protection contre la répression, etc. Toutefois, l'axe central des revendications que nous formulons et la stratégie pour laquelle nous nous battons au sein du mouvement c'est sans aucun doute l'auto-organisation. En fait, c'est la clef qui permet de comprendre toutes les revendications dont j'ai déjà parlé, qui ne sont en aucun cas purement économiques, mais profondément politiques. Elles sont toutes reliées à l'établissement de l'auto-organisation sur le lieu de travail, dans les quartiers, et au niveau des usines entre elles.
Par exemple, le problème des indexations automatiques sur le coût de la vie et des montants « compensatoires » supplémentaires en faveur des travailleurs les moins payés, implique la création de « commissions statistiques » pour calculer les effets de l'inflation sur les familles d'ouvriers et analyser les écarts de salaires. Le problème du logement et la tactique de la grève du loyer posent la question des comités d'habitants indépendants. Se préparer à de futures confrontations avec le pouvoir bureaucratique implique que des commissions élaborent des projets économiques pour une alternative et également que des gardes ouvrières soient créées pour défendre les usines. Et ainsi de suite.
- Finalement, comment voyez-vous le développement du POR ?
- Je n'ai pas l'intention de faire des extrapolations inconsidérées, puisque l'élément fondamental c'est le développement de la lutte de masse. Ce que je peux pourtant dire, c'est que la manière dont nos idées ont été reçues montre que notre courant devrait continuer à prendre de l'ampleur dans le mouvement social polonais. Dans mon for intérieur, je sais que bon nombre de militants et de structures se réclamant du POR mèneront un travail spécifiquement. politique, y compris la création d'organisations et de partis politiques révolutionnaires.
A l'heure qu'il est, une nouvelle branche de notre courant se développe : les Groupes politiques de l'entente de l'opposition ouvrière. Ils ont pour base le socialisme démocratique révolutionnaire et sont en train d'accumuler des forces politiques de la gauche ouvrière révolutionnaire. Par exemple, l'un de nos bulletins, Front Robotniczy (Front ouvrier), est maintenant l'organe de certains groupes politiques du POR dans la région de Varsovie. Comme je l'ai déjà dit, ceci est vu comme une extension du travail de masse et non comme un substitut à ce travail. En général, je pense que le POR réussit de mieux en mieux à développer une stratégie révolutionnaire pour tout le mouvement social, et comme les effets de la défaite endurés sous la loi martiale diminuent, je pense que cette stratégie devrait obtenir un écho encore plus large. •
Entretien avec un dirigeant du POR, mars 1986.