EUX visions erronées de la réalité soviétique prévalent aujourd'hui en Occident. La première présente l'Union soviétique essentiellement comme une société figée et totalitaire. Le contrôle de la bureaucratie sur toute la vie sociale serait la cause d'un immobilisme et d'une stabilité quasi totale. La bureaucratie aurait réussi à tout intégrer dans son système, y compris le travail au noir, la corruption, la criminalité, les dysfonctionnements de l'économie, l'attrait du modèle occidental de consommation. L'apolitisme de la population serait la preuve ultime de son succès. De ce fait, le système serait capable de se reproduire indéfiniment. Une bonne partie des « dissidents » de droite renchérissent encore sur cette appréciation. Elle est évidemment partagée par la plupart des « soviétologues » bourgeois.
La seconde vision, au contraire, présente la société soviétique comme essentiellement dynamique. Le progrès économique, l'élévation du niveau de vie, la qualification croissante des travailleurs, expliqueraient à la fois l'absence d'opposition politique populaire et la pression constante en faveur de réformes progressistes, à l'égard de laquelle la bureaucratie ne peut éternellement se dérober. Ce qui serait à l'ordre du jour depuis la mort de Staline en 1953, ce sont des vagues successives de réformes. Et celles-ci rapprocheraient de plus en plus l'Union soviétique du modèle de la société socialiste que Marx et Lénine avaient imaginé. Les réformes de Gorbatchev ne seraient que les dernières en date d'une longue série, démontrant la vitalité et la santé fondamentales du corps social. Le cours de réformes radicales et de démocratisation serait irréversible. Cette deuxième vision ne prévaut pas seulement dans les milieux des Parti communistes pro-soviétiques et dans le Parti communiste cubain. Elle se manifeste de plus en plus chez les eurocommunistes, voire dans une aile toujours plus vaste de la social-démocratie européenne, avant tout dans le Parti social-démocrate (SPD) de RFA (1).
Une analyse objective de la réalité soviétique et de son évolution au cours des trente dernières années amène à conclure que ces deux visions sont erronées. Elles ne rendent pas compte de la nature et de l'évolution contradictoire de la soErnest MANDEL
Le XXVIIe congrès du PCUS fut avant tout un congrès de bureaucrates et non d'ouvriers et de paysans, et ce autant sinon davantage encore que les congrès précédents. Sur les 88 interventions à la tribune du congrès, seules - moins de 10% - peuvent être attribuées à des ouvriers travaillant effectivement en entreprise, et ceci dans le sens le plus vague du terme. Encore plus significatif : alors que les femmes représentaient 27 % des délégués du congrès, seules sept femmes purent prendre la parole — c'est-à-dire moins de 8% des intervenants. 15 femmes furent élues au comité central composé de 307 membres, soit moins de 5%. Pas une seule femme ne fut élue au bureau politique composé de 12 membres et de 7 candidats-membres. Une femme fut élue membre du secrétariat du comité central sans être membre du
L'URSS dans le miroir
du XXVII° congrès du PCUS
de dynamisme et d'immobilisme. davantage chaque 1950 ou même en 1960. fruits de la croissance passée. XXVIle congrès du Parti en marche et que rien ne l'arrêtera. bureau politique. En additionnant les membres du bureau politique aux autres membres du secrétariat, il n'y a ainsi qu'une femme sur 26 personnes.
UN CONGRES DE BUREAUCRATES
Ces chiffres suffiraient à eux seuls pour confirmer le jugement des marxistes révolutionnaires sur le PCUS. C'est un parti de la bureaucratie, ce n'est pas un parti de la classe ouvrière (3). Mais en même temps, cette bureaucratie a de nouveau perdu la garantie de l'emploi (du moins de l'emploi au niveau atteint) dont elle avait joui sous Leonid Brejnev. Celui-ci était venu au pouvoir pour assurer, comme il le disait lui-même, le « respect des cadres », respect que Khrouchtchev avait mis à rude épreuve. Gorbatchev, par contre, secoue les cadres en s'engageant plus avant dans la voie déjà ouverte par Youri Andropov.
ciété soviétique, qui est précisément faite d'une combinaison
Le dynamisme résulte de la croissance économique et sociale, impressionnante à long terme, même si elle se ralentit année. Cette croissance a profondément transformé le pays par rapport à ce qu'il était en 1940, en
L'immobilisme résulte de la mainmise bureaucratique sur l'Etat et la société. Cette gangue est un obstacle à la croissance à venir. Elle prive le pays, avant tout les masses laborieuses, la jeunesse, l'intelligentsia créatrice, les femmes, les minorités nationales, les « nouveaux pauvres », d'une bonne partie des
C'est cette contradiction qui domine aujourd'hui la situation en Union soviétique, c'est elle qui détermine son avenir immédiat. C'est elle qui explique les préoccupations, les inquiétudes, voire l'angoisse de l'équipe de Gorbatchev. C'est elle qui est la source à la fois de sa démagogie populiste en faveur de « réformes radicales » et de son incapacité à réaliser celles-ci sur une échelle un tant soit peu suffisante pour donner un nouvel élan à la croissance économique.
Cette contradiction a dominé les travaux préparatoires au communiste d'Union soviétique
(PCUS) ainsi que les débats de ce même congrès qui s'est tenu en mars dernier. Il est donc logique que dans l'appréciation même de ce XXVIle congrès du PCUS chez les commentateurs occidentaux, l'on retrouve en gros les deux interprétations parallèles que nous avons évoquées ci-dessus. Les uns proclament que ce fut un congrès décevant, où, en somme, rien ne s'est passé, un « non-événement » en quelque sorte. Les autres y voient au contraire la confirmation que « la réforme » est
Dans un précédent article, consacré aux six premiers mois de l'ère Gorbatchev, nous avions défini le projet du nouveau chef du Kremlin comme celui d'une réforme bureaucratique de la bureaucratie (2). Le contenu du XXVIIe congrès du
PCUS confirme pleinement cette appréciation.
Encore une fois les chiffres sont élo-
Au sommet de la hiérarchie, quents.
5 membres sur 12 du bureau politique,
10 chefs de départements sur 24 du comité central, 30 des 80 ministres et présidents des comités d'Etat, 4 des 15 pre-
1. Voir notamment les commentaires du dirigeant émigré communiste tchèque Mlynar dans la revue ouest-allemande
Sozialismus d'avril 1986. En revanche,
Zhorès Medveded, dans un livre récent, exprime une opinion plus sobre et plus pessimiste sur les buts et la fonc-
Gorbatchev tion de
(« Gorbatchev ».
Basil
Blackwell, Londres,
1986). De même, Marie
Lavigne dans
Le
Monde diplomatique février 1986.
2. Cf. Inprecor numéro 203 du 23 septembre 1985.
« Autrefois.
l'organisation du parti organisait des réunions au moins une fois
Aujourd'hui, la plupart des commupar an.
nistes ne participent plus à aucun échanges d'idées dans les entreprises, et depuis cela plusieurs années ».
lit-on dans le courrier des lecteurs de la Pravda du 7 janvier 1986.
miers secrétaires des Partis communistes des 15 républiques soviétiques, 50 des 159 premiers secrétaires régionaux du PCUS, 138 des 320 membres de l'ancien comité central, ont été remplacés. La purge a été radicale au sommet, même si Gorbatchev, dans son rapport au XXVIIe congrès, a explicitement rejeté la demande (venue d'où ?) d'une purge dans l'ensemble du parti.
La nature bureaucratique du congrès apparaît de même dans sa mise en scène soignée jusque dans les moindres détails, dont toute spontanéité est restée absente. Tous les discours étaient lus, préparés d'avance, suivant une division du travail tout à fait ennuyeuse. Le seul moment de détente a été offert par Gorbatchev lui-même qui interrompit un hommage particulièrement élogieux à son égard, venant de la part d'un certain Kulidjanov, premier secrétaire de l'association des travailleurs de l'industrie cinématographique (Pravda, ler mars 1986). Mais là encore, qui nous dit qu'il ne s'agissait pas d'une comédie aux rôles pré-établis ?
UNE ACCÉLÉRATION DIFFICILE
A REALISER ... Sur le fond, le XXVIIe congrès n'apporta aucun élément nouveau. Les objectifs pour l'an 2000 étaient connus d'avance : doubler la production, assurer à toutes les familles l'accès à un logement individuel, normaliser l'approvisionnement et accroître de manière spectaculaire la production agricole. Ces objectifs ont été simplement confirmés par le congrès. pour réussir ce redémarrage de la croissanplenum du comité central d'avril 1985 restent :
Run renforcement simultané des instances centrales du plan et de l'autonomie des directions d'entreprise, avec réduction du pouvoir des organismes intermédiaires comme les ministères ;
June plus grande discipline au travail et notamment un calcul des salaires effectué selon le rendement personnel ;
la création de comités agro-industriels pour stimuler la modernisation de l'agriculture ;
Run élargissement de l'aire de la production marchande dans l'agriculture et les services, mais pas dans l'industrie ;
June attention prioritaire accordée à la technologie de pointe et aux secteurs industriels qui sont censés la « porter » : électronique, robotique, machines électriques, lasers, biogénétique, outillage scientifique, afin de rattraper le retard technologique de l'Union soviétique par rapport aux pays impérialistes ;
June importance majeure accordée à la modernisation des entreprises existantes plutôt qu'à la construction de nouvelles entreprises;
June répression plus dure de la corruption, du marché noir, des intermédiaires illégaux (tolkachi) etc..
Tout cela n'est point nouveau.
C'est même en deçà de ce qu'avaient projeté les deux réformes économiques antérieures, celle dite de Libermann au début des années 1960 et celle dite de Kossyguine au début des années 1970. D'ailleurs, de très nombreuses tares de l'économie soviétique, dénoncées à la tribune du XXVIIe congrès, sont littéralement identiques à celles dénoncées par Malenkov il y a plus de trente ans (4).
L'accent mis dans tous les rapports sur le rôle des cadres confirme l'impression que c'est essentiellement à travers une plus grande discipline au sein de la bureaucratie et une meilleure sélection des reponsables, que l'équipe Gorbatchev espère réaliser ses objectifs. « Place aux technocrates efficaces », tel est le mot d'ordre de l'heure. Les appels rituels à la « participation de la base » ne peuvent donner le change qu'aux naifs. Les faux naifs font semblant d'y croire, quand ils n'expriment pas leur scepticisme à voix
... SANS VÉRITABLE DÉMOCRATIE
SOCIALISTE Il est vrai qu'une proposition nouvelle a surgi dans le rapport de Gorbatchev. C'est celle de la création de « conseils des suivant ses propres paroles. Toutefois, ces conseils ne seront pas élus mais désignés (5). Ils se composeront - s'ils voient le jour, ce qui n'est pas certain — de représentants de la direction, de représentants des comités du parti, des komsomols, de représentants des brigades et d'« ouvriers et d'experts » (c'estde techniciens). Le contrôle par la bureaucratie est donc assuré d'avance. On est loin d'un véritable conseil des travailleurs (conseil ouvrier) démocratiquement élu.
Si la démocratie socialiste a été mentionnée dans le rapport de Gorbatchev, et thème est revenu dans plusieurs discours de délégués, les propositions et commentaires sur ce thème vague plus que prudent. Ce ne sont même pas des ballons d'essai. Ce sont des bulles d'air, qui s'évanouissent l'instant d'après. Lénine, l'essence même du pouvoir soviétique réside dans l'auto-administration des travailleurs » proclame Gorbatchev au tournant d'un paragraphe. Mais la phrase suivante précise : « l'auto-administration ne se développe pas à l'extérieur des institutions étatiques, mais en leur sein même ». Il ne s'agit donc pas d'organes nouveaux. Il s'agit d'organes existants sous l'empire de la bureaucratie.
Gorbatchev a fait une allusion non moins vague à l'extension du pouvoir des soviets locaux, voire de la « démocratie directe », sans autre précision. Mais il admet immédiatement que toutes ces institutions disposent de peu de moyens matériels. Or, comme le dit Marx, « ceux qui contrôlent le surproduit social, contrôlent la société ». En Union soviétique, c'est l'appareil d'Etat central, c'est-à-dire la bureaucratie, qui contrôle le surproduit social. Pas question de relâcher de quelque ce soit ce contrôle. Gorbatchev l'a proclamé haut et fort sous les applaudissements enthousiastes congressistes bureaucrates. Ce fut même l'un des sommets frénétiques du congrès.
d'air, l'affirmation suivante de Gorbatchev : « Il est temps d'appliquer les corrections nécessaires à nos pratiques électorales ». Lesquelles ? Les congressistes et les masses soviétiques restent sur leur faim. Aucune précision n'est donnée.
« Les syndicats font tout ce qui est nécessaire pour assurer la discipline du travail et accroître la productivité », affirme Gorbatchev. Et il ajoute : « Cependant, quand il s'agit de défendre les intérêts légitimes des travailleurs, la protection des conditions de travail, l'effort pour éviter des accidents, la construction et le fonctionnement des institutions hospitalières, des locaux de sport et de culture, les syndicats ne manifestent pas dans tous les cas — et de loin - l'énergie combative et l'obstination nécessaires. Il est clair qu'une telle passivité satisfait ceux des fonctionnaires de l'économie pour lesquels la production fait passer dans l'ombre l'être humain » (Pravda, 26 février 1986). Comment cela pourra-t-il changer ? Par de simples exhortations rituelles ? Mystère ! Une fois de plus, il n'y a pas l'ombre d'une proposition concrète.
Le fond du problème est pourtant clair. La démocratie socialiste n'est ni une exigence normative ni un « idéal » à réaliser étape par étape. Elle constitue une nécessité pratique immédiate pour le bon fonctionnement de l'économie et de la société soviétique. Sans cette démocratie, il est impossible pour une économie planifiée de connaître les préférences des travailleurs en tant que producteurs, comme en tant que consommateurs. Dans impossible de répartir dans des proportions un tant soit peu adéquates le produit social et le surproduit social. La mobilisation du potentiel d'initiatives connaissances que recèle aujourd'hui la classe ouvrière soviétique reste dès lors un mirage. La réalisation du plan Gorbatchev reste, quant à elle, suspendue dans les airs, où alors repose sur le seul bon vouloir des bureaucrates.
Soit dit en passant, voilà aussi l'explication de l'attrait que des réformes allant dans le sens d'un élargissement de la sphère du marché continuent à exercer non seulement sur les technocrates mais
4. Un exemple parmi tant d'autres Rychkov dénonce le fait qu'il y a plus de 300 000 projets en voie de construction et non achevés, dont de nombreux depuis des années. Pendant la période 1981-1984, les coûts des projets en voie de construction avaient déjà dépassé de 24% les prévisions du plan. L'ouvrière G. S. Kostenko révéla au congrès qu'une briqueterie est en voie de construction à Bamovskaïa depuis ... dix ans ! (Pravda, 3 mars 1986).
5. Il est vrai que dans la région de Starropol, dont Gorbatchev est originaire, l'ancien premier secrétaire du PCUS, Razumovsky, entretemps promu chef de département au comité central, avait fait quelques timides essais d'élection par le personnel des responsables au niveau intermédiaire des entreprises.
encore sur la majeure partie de l'intelligentsia critique. Par rapport à la centralisation bureaucratique inepte et gaspilleuse, le marché apparaît comme le seul correctif tant soit peu efficace, dès lors qu'on écarte l'institutionnalisation de la démocratie socialiste, c'est-à-dire le pouvoir direct des travailleurs, et notamment leur pouvoir de décider de la répartition du produit social et de disposer du surproduit social, avec toute la dynamique que ce pouvoir enclenche.
Dans un article récemment publié par la revue EKO, dirigée par un des principaux conseillers de Gorbatchev, l'académicien Aganbegyan, la sociologue Zaslowskaïa commence à mettre l'accent sur le problème de la démocratie. Elle le fait évidemment, elle aussi, en termes vagues. Les besoins et les capacités de l'homme, c'est-à-dire des travailleurs et travailleuqui définissent le concept de justice, sont au centre de ses recommandations. Soit. Mais il y a bien une question de gestion et de pouvoir qui est sous-jacente à toute cette problématique. Il est difficile de le nier surtout pour quelqu'un qui se revendu marxisme. Et la question du pouvoir pose immédiatement celle des privilèges de la bureaucratie précisément garantis par son monopole de l'exercice du pouvoir. Il est impossible de faire des pas réels dans la voie de la démocratie en contournant ce problème. Il est tout aussi impossible de contourner ce problème et de vouloir réaliser l'accélération croissance projetée par Gorbatchev.
LES PRIVILEGES DE LA BUREAU-
CRATIE EN QUESTION ? Justement, les privilèges de la bureaucratie ont commencé à être dénoncés publiquement de manière plus claire qu'auparavant dans la période précédant le récent congrès du PCUS. Les magasins spéciaux, dont l'existence a été niée par les apologistes du régime pendant des années, ont été mentionnés dans le fameux discours de Yevtouchenko au congrès des écrivains de la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) (6). Quelques orateurs au congrès du PCUS y ont fait de timides allusions.
Gromyko les a vertement rabroués dans son intervention en transformant la critique d'une couche sociale en une critique de mœurs individuelles et de style de travail : c'est une astuce habituelle de l'idéologie bureaucratique. Selon Gromyko, si le principe de la critique est justifié, il n'est pas admissible de criticailler des communistes honnêtes. Et si ces jouissent, eux aussi, de privilèges inadmissibles, ressentis comme une profonde injustice par la masse des travailleurs ? Notre fin moraliste ne nous dit pas comment il faut réagir dans une telle situation (7).
Lors d'une conférence assez mouvementée qui a coïncidé avec le XXVIIe congrès, Alixev, membre du bureau politique du PCUS et apparemment numéro 5 de la hiérarchie bureaucratique, a été apostrophé à propos des magasins spéciaux. Il a eu une réplique d'un cynisme qui en dit long sur le manque de tact et de sensibilité des bureaucrates soviétiques, pour ne pas dire leur manque de conviction communiste. « Les dirigeants travaillent 24 heures par jour. Il faut bien qu'ils aient à leur disposition
Les dirigeants travaillent-ils davantage que les mineurs, que les camionneurs, que les ouvrières du textile obligées de faire la queue devant les magasins des heures durant et qui doivent ensuite s'occuper du ménage dans le climat sexiste qui prévaut toujours au sein de la famille patriarcale soviétique, et qui ont ainsi littéralement des journées de 16 heures sinon davantage ? Et quelle démagogie méprisable que de faire semblant de confondre les heures d'ouverture des magasins avec le débit de l'approvisionnement et la qualité des produits offerts !
L'existence de la nomenklatura est maintenant officiellement reconnue. Mais ses privilèges ne sont pas prêts d'être supprimés, nous en faisons le pronostic !
LE CONTENTIEUX ECONOMIQUE
DES TRAVAILLEURS Ce qui frappe dans les quelques interventions d'ouvriers et d'ouvrières au congrès, ainsi que dans les quelques correspondances ouvrières qui paraissent dans la presse soviétique, c'est un mécontentement largement répandu - on est même tenté de dire généralisé -rapport à la gestion des entreprises et des combinats de la part de la classe oude mecontentement engo - règne non seulement en Occident mais même - chez les bureaucrates soviétiques de ce que pensent réellement les travailleurs, il s'agit de vaines spéculations. Par contre, le lien causal quasi direct entre la des réformes de Gorbatchev ainsi que de celles de Youri Andropov, et le mécontentement ouvrier est bien plus qu'apparent.
Toutes ces réformes visent à rattacher les revenus des travailleurs à leur prestation individuelle. Or, cette prestation est beaucoup moins fonction l'assiduité au travail, de la discipline, de l'effort physique ou même de la qualification technique, que de phénomènes économiques sur lesquels l'ouvrier individuel autant que les collectifs ouvriers n'ont aucune prise et qui relèvent de l'approvisionnement régulier en matières premières, de la qualité des machines, de la réparation des avaries, du choix des technologies, de l'organisation du travail etc.. Des ouvriers et des ouvrières sont systématiquement pénalisés dans leurs revenus à cause de ce dysfonctionnement eau de aos comme ne tice. Les travailleurs manifestent ce mécontentement de manière de plus en plus ouverte. Plus Gorbatchev insiste sur un calcul individualisé des salaires — notamment par l'invocation typiquement stalinienne d'une « lutte contre l'égalitarisme petit-bourgeois » —, plus la revendication du contrôle ouvrier sur la production, voire de la gestion ouvrière, fera son chemin.
Quelques-uns des exemples cités par des ouvriers sont particulièrement scandaleux. Dans la Pravda du ler mars 1986, A. S. Souchanov, membre de la brigade de travail du Mosmetrostroi, l'entreprise de travaux publics qui assure l'extension du métro de Moscou, dénonce non seulement l'approvisionnement irrégulier construction, en tubes en biens d'équipement, qui sont cause d'arrêts et de retards constants dans les travaux, mais révèle aussi que la proportion des ouvriers qui effectuent un travail purement manuel est exactement la même qu'il y a un siècle : près de 40 %. Et ces travaux manuels sont notamment effectués à l'aide de marteaux-piqueurs semblables à ceux de 1935, mais d'une qualité encore infé-
Le même orateur ajoute : on a bien fourni en 1981 pour des travaux de forage et de terrasmais cette machine défectueuse. Elle est en outre inutilisable durant 40% du temps de travail. Beaucoup de travaux qu'elle a effectués ont dû être repris par la suite par des équipes de lin, V. N. révèle dans son discours, publié dans la Pravda du 27 février 1986, que son combinat, spécialisé dans la fabrication du linge domestique à partir du lin, trouve de moins en moins de clients pour ses produits, vu leur qualité défec-
Get leur manque de ajoute : « On parle constamment de la nécessité de renouveler l'équipement de mais cette reconstruction est retardée depuis plusieurs quinquennats. De moins en moins d'ouvrières acceptent de travailler dans les ateliers ou sont tissés les fils, vu l'état sanitaire lamentable de ces ateliers et la poussière qui y abonde. De ce fait, la disproportion entre la filature et les ateliers de tissage augmente
6. Voir la traduction du discours paru dans Rouge du 27 février 1986. La Pravda du 13 février 1986 publie une lettre d'un certain N. Nikolaïev de Kazan, réclamant la suppression des magasins, cliniques et restaurants spéciaux réservés à la bureaucratie. Une lettre analogue est parue dans Sovietskaïa Rossia, du même jour.
7. L'ex-secrétaire général adjoint l'ONU, Arkady N. Chevchenko, dénonce les privilèges exorbitants dont jouissent les hauts dignitaires de la diplomatie soviétique - y compris Gromyko - dans son livre Breaking with Moscow (Knopf, New York, 1985). Le personnage est un arriviste sans conviction politique. Mais ses descriptions sonnent vrai.
8. Cette conférence de presse est longuement relatée dans le quotidien français Libération du 28 février 1986.
Si l'on étudie attentivement le considère à juste titre comme contraire
XXVII КЛОС: Plaintes encore plus virulentes de la part de ving-sept ouvrières qui ont réussi à faire publier leurs récriminations dans la Pravda, alors qu'elles n'étaient pas déléguées au congrès du PCUS. Dans l'édition du 18 mars 1986 de ce quotidien, elles révèlent que tout en étant hautement qualifiées en tant que vérificatrices de soudure électrique, on les employe dans l'entreprise de Novomoskov, fondée pour la fabrication des tuyaux pour eau courante, dans des ateliers annexes qui fabriquent de la porcelaine en émail. C'est un emploi de manœuvres, effectué dans des conditions de santé et de sécurité inadmissibles, sans vêtements de travail, sans protection contre la poussière, et quelquefois sans que les heures travaillées dans ces ateliers soient même payées! Et dans une entreprise officiellement reconstruite il y a dix ans mais où l'on utilise toujours la même technique et le même équipement que « du temps des grands-parents ».
Mais voici l'aspect le plus significatif de cette affaire. La plainte a été rendue publique. La direction de l'entreprise a fait son autocritique. Elle a promis de satisfaire toutes les revendications des ouvrières. Puis le temps est passé. Les journalistes sont revenus à l'usine. Rien n'avait pratiquement changé. Leur reportage se termine par une formule vague : «Il y a des problèmes technologiques compliqués qu'on ne peut pas résoudre du jour au lendemain ». Mais quels sont donc ces « problèmes technologiques compliqués » pour fournir des vêtements de travail et une protection élémentaire à ving-sept ouvrières ?
contentieux économique des travailleurs en Union soviétique, on s'aperçoit qu'on assiste à une lente résurgence de réactions de classe, phénomène bien plus important que les revendications immédiates et les plaintes courantes. La réaction négative de nombreux travailleurs face au système des brigades de travail, révélée par un article de la revue EKO qui avait fait sensation, est dûe, selon cette enquête officielle, à la cohésion et à la solidarité collective des travailleurs sur les lieux de travail, que le sytème des brigades tente de briser, et auxquelles les ouvriers sont farouchement attachés (9). C'est d'ailleurs aussi une des raisons pour lesquelles ils sont en général hostiles à la partie des réformes de Gorbatchev qui vise à individualiser les salaires.
UN LOURD CONTENTIEUX SOCIAL
Gorbatchev tente de réhabiliter le expériences similaires à peine déguisées. Mais l'ouvrière Pletnjova, dans son discours prononcé au XXVIle congrès du PCUS, cité plus haut, a eu le courage de dénoncer le fait que « certains organisateurs de la compétition fixent les normes à des niveaux artificiellement surélevés (...) et font assister les meilleures ouvrières de choc par des manœuvres. Mais les sont attribués (et rétribués, ndlr.) exclusivement au profit des ouvrières de choc. D'où les records mirobolants. » C'est exactement cela le secret du stakhanovisme, que cette ouvrière
Mikhail Gorbatchev à la tribune du 27e congrès du PCUS en février 1986. (DR) à la tradition, aux intérêts et au sens de justice du prolétariat !
Le contentieux social de la classe ouvrière soviétique apparaît comme particulièrement lourd, à travers les discours prononcés au XXVIIe congrès, y compris dans les discours des principaux responsables. Ils confirment que l'approvisionnement en vivres de qualité est irrégulier et insuffisant et que cela provoque une grave pression inflationniste. Ils confirment que les conditions de logement sont loin de donner satisfaction. Ils révèlent de graves lacunes en matière sanitaire (10).
Surtout, l'indifférence des directeurs d'entreprise et des dirigeants politiques locaux par rapport aux besoins et exigences des masses laborieuses est soulignée. L'ouvrier mineur J. M. Chatalov dénonce, dans la Pravda du ler mars 1986, le fait que, dans son bassin minier, 150 millions de roubles ont été investis dans la production et « pas un seul dans des installations culturelles ou sportives pour les mineurs » (11). L'ouvrière G.S Kostenko rappelle, dans la Pravda du 3 mars 1986, qu'au cours du 12e plan quinquennal, il aurait fallu construire
9. EKO, numéro 8, 1985. 10. D'après un sondage d'opinion effectué par l'Institut d'enquêtes sociologiques près l'Académie des sciences en 1985, et rapporté dans le journal Moscow News (mais pas dans la presse soviétique publiée en langue russe), 45 % des personnes interrogées estimèrent que les services médicaux fonctionnent moins bien qu'il y a dix ans, 52 % que les magasins sont moins bien approvisionnés, et 54 % que les transhorts en commun marchent plus mal (BBC World Service, 17 janvier 1986).
_ 11
10 000 logements pour les travailleurs du Glavbamstroi, constructeurs de la nouvelle grande ligne de chemin de fer en Sibérie septentrionale. Or, on n'en a construit que 1 000. Le résultat en est une énorme fluctuation de la main-d'œuvre. Un tiers des travailleurs changent d'emploi chaque année parce qu'ils sont mécontents des conditions de vie.
De nombreux orateurs du congrès du PCUS ont révélé qu'il est de pratique courante de considérer les dépenses sociales comme non prioritaires ou « résiduelles », c'est-à-dire effectuées par ies unités et combinats seulement dans la mesure où des ressources restent disponibles après que les dépenses dites économiques aient été faites. Ce que le congrès a surtout confirmé, c'est l'existence d'une énorme masse de pauvres, de laissés pour compte, dans la société soviétique. Ce phénomène à lui seul suffirait amplement à justifier la thèse des marxistes révolutionnaires suivant laquelle l'Union soviétique est fort éloignée du socialisme.
Gorbatchev révèle qu'il y a en Union soviétique plus de 50 millions de retraités. A ces retraités, il faut ajouter des millions d'invalides, de mutilés et de veuves. Or, le premier ministre Rychkov fixe au prochain plan quinquennal l'objectif d'un revenu minimum de 50 roubles par mois et par habitant. Actuellement, il semble que quelques 40 millions de citoyens et de citoyennes soviétiques ne disposent pas encore de ce revenu misérable, alors que le minimum vital était fixé à ce niveau dès 1967 et était confirmé par une loi dès 1976 (12). Un niveau de vie décent exige quelques 200 roubles par mois et par habitant.
Le nouveau préposé à l'idéologie au sein du bureau politique du PCUS, J. K. Ligatchov, a proclamé qu'il faut créer « une atmosphère constante de sincérité, d'honnêteté, de fermeté de principes partidaires et de vérité » (13). Mais ceux-là même qui jouissent de ces énormes avantages matériels par rapport aux « nouveaux pauvres », aux ouvriers et ouvrières, manœuvres et aux simples kolkhoziens, ont le culot de reprocher à une bonne partie de la société soviétique de « s'enfermer dans le monde étroit d'intérêts et de désirs égoïstes ». C'est la formule avec laquelle l'archi-conservateur Markov, bureaucrate-en-chef des écrivains, condamne les romanciers et cinéastes soviétiques néo-réalistes, qui cherchent au moins à décrire la société soviétique telle qu'elle est.
N'est-ce pas le comble de l'hypocrisie et de l'incohérence que d'en appeler, d'une part, constamment à l'« intéressement matériel », en insistant lourdement sur fait que chacun doit être rétribué selon son travail, et chercher à accroître la production en promettant d'augmenter les salaires en fonction de cet accroissement, et de mettre, d'autre part, au pilori ceux qui « calculent en fonction du rouble », tout en protégeant jalousement les énormes masses de roubles que la bureaucratie s'octroye généreusement ? N'est-ce pas là la source première du climat de manque de sincérité, d'hypocrisie, de mensonge, de cynisme, qui est si généralement répandu en Union soviétique?
CLAMEURS SANS ÉCHOS OU ÉCHOS SANS CLAMEURS ? Pour expliquer la dévevante fadeur du XXVIIe congrès du PCUS, les thuriféraires de l'équipe au pouvoir utilisent deux arguments d'ailleurs contradictoires. Gorbatchev n'aurait pas encore vaincu toutes les résistances au sein de l'appareil, surtout aux échelons moyens et inférieurs. Les vraies mesures de réforme ne seraient introduites qu'après de nouvelles batailles politiques. Instruit par l'expérience négative du trop bouillant Khrouchtehev, Gorbatchev, en tant que manager meneur d'hommes accompli, préférerait agır de manière moins spectaculaire mais d'autant plus efficace. Les réformes réelles seraient donc introduites graduellement.
Abstraction faite de la dose d'intoxication (y compris d'auto-intoxication) que comportent de telles interprétations du XXVIIe congrès, la contradiction est manifeste entre la modestie de ce qui est décidé et les besoins de renouveau, de réformes radicales, de changement radical, qui ont été proclamés tout au long du congrès. Rychkov, a même parlé de la nécessité de « changements fondamentaux » et de « changements révolutionnaires ».
Comment ne pas souligner dans ces conditions les remarques plutôt désabusées du nouveau chef du parti de Moscou, Yeltsine, qui s'exclama : " Pourquoi mentionnons-nous à chaque congrès toujours les mêmes problèmes ? Pourquoi dans le vocabulaire du parti le mot stagnation, qui est de toute évidence étranger, a-t-il fait son apparition ? Pourquoi n'avons-nous pas réussi depuis tant d'années à éliminer les racines du bureaucratisme, de l'injustice sociale et des abus ? » Puis vient la réponse décevante : « Parce que quelques fonctionnaires du parti n'ont pas le courage d'apprécier à temps et correctement la situation et leur propre rôle » (14).
Un grand pays de 260 millions d'habitants serait acculé à la stagnation, à la corruption massive et à l'injustice sociale, simplement parce que « quelques fonctionnaires du parti » manquent de courage ? Qui peut croire à ce conte de fées ?
Gorbatchev fait-il jouer les grandes orgues pour obtenir au moins les modestes réformes que Brejnev n'avait pas pu ou pas voulu réaliser ? Sa clameur est-elle une tentative populiste pour secouer l'appareil et rien de plus ? Restera-t-elle de ce fait sans écho devant l'inertie et la puissance de l'appareil ?
Les soviétiques ont moins peur de critiquer. Les objets de leurs critiques sont innombrables. Ce n'est plus seulement de critiques individuelles dont il s'agit. Dans son discours au congrès, Gromyko a reconnu que les lettres critiques à la presse sont quelquefois contresignées par des centaines de travailleurs. Dès lors, il ne s'agit plus de lettres mais de pétitions collectives qui constituent une forme de contestation para-politique ou politique.
Les clameurs de Gorbatchev ne sont donc qu'un écho de clameurs bien plus amples, qui montent des profondeurs de la société soviétique. Après le long hivernage stalinien, après le dégel si vite arrêté de Khrouchtchev, cette montée sera forcément lente et contradictoire. Mais c'est elle qui dénouera la contradiction fondamentale de la situation, évoquée au début de cet article. C'est d'elle qu'il faut attendre le salut, un véritable nouveau progrès dans la construction du socialisme.
Un événement qui s'est produit en marge du congrès et qui est en quelque sorte symbolique de toute la réalité soviétique résume ce potentiel. Encore au début du congrès, un des orateurs « responsables » avait défendu le projet irréaliste de détournement des grands fleuves de Sibérie, projet d'origine stalinienne que Gorbatchev avait originellement repris comme un des piliers de « sa » solution à la crise agraire. A la fin du congrès, et en marge de celui-ci, sans que qui que ce soit ait pu voter ou se prononcer collectivement à ce propos, le projet a été retiré. Clameur sans échos ou écho affaibli des clameurs souterraines ? La réponse est évidente.
La tragique catastrophe de Tchernobyl fait de la montée de la conscience écologique en Union soviétique un des moteurs principaux de la repolitisation des masses. « Cela nous concerne tous et toutes », ont dit de nombreux citoyens de Sibérie au sujet du détournement des fleuves. « Cela nous concerne tous et toutes », diront les citoyens et citoyennes de l'Ukraine au sujet de Tchernobyl. « Occupons-nous, nous-mêmes, de ce qui nous concerne tous et toutes », voilà le pas suivant qu'ils seront de plus en plus nombreux à faire en Union soviétique.
Ernest MANDEL, 10 mai 1986. 11. Le seul vétéran du parti à prendre l'ex-mineur du trust Stakhanov-chachtostroj) K. G. Petrov, se plaint, dans la Pravda du 2 mars 1986, de ce qu'un marteau-piqueur à vibration réduite, inventé par l'Institut sibérien de l'Académie des sciences, n'ait pas été produit en série ni mis en service. Pourquoi se préoccupe-t-on si peu de la santé des mineurs, demande-t-il ?
12. Mervyn Matthews, « Poverty in the Soviet Union », the Wilson Quaterly, automne 1985
13. Pravda, Moscou, 28 février 1986 14. Pravda, 27 février 1986. Yeltsine ajoute qu'il n'a pas eu lui-même le courage d'intervenir en ce sens au précédent congrès. La nature du courage nécessaire apparaît plus crûment lorsqu'on se rappelle qu'un des dirigeants nationaux des Komsomols, Len Karpinsky, qui avait réclamé des réformes démocratiques, a vu sa carrière brutalement cassée en 1975. Ivan Khudenko, autorisé à expérimenter nouvelles formes de gestion des kolkhozes au Kazakhstan au cours des années 1960, avait marché sur les pieds de quelques bureaucrates locaux. Il a été traîné devant les tribunaux et est mort en prison en 1974. On pourrait multiplier les exemples. Voir à ce propos l'article de Stephen F. Cohen dans The Nation du 3 mai 1986.