OUS publions ci-après une interview de Franco Grisolia, membre de la direction de la LCR, section italienne de la IVe Internationale et élu au conseil général national de la CGIL en tant que l'un des représentants du courant d'opposition syndical Democrazia Consiliare (cf. encart).
« INPRECOR » : - Dans quelle me. Democrazia Consiliare représente-t-elle une nouveauté par rapport à d'autres expériences de regroupement de gau-
Franco GRISOLIA : - La formation de Democrazia Consiliare a marqué un saut qualitatif dans l'action des forces antibureaucratiques au sein de la CGIL. Jusqu'ici, les différentes gauches qui s'étaient dessinées, n'étaient en fait que des franges dissidentes de la bureaucratie. D'un côté, elles exprimaient des pressions provenant de la base. De l'autre, elles étaient disposées à réaliser des compromis avec la politique de la majorité bureaucratique et, de ce fait, elles étaient utiles aux jeux internes de l'appareil.
° Consiliare représente quelque chose de profondément différent. Pour la première fois dans la CGIL, s'est formé un regroupement de militants de base et de responsables qui défie effectivement l'orientation de la bureaucratie, s'organise à tous les niveaux dans le but d'avancer des propositions alternatives à celles de la direction, mène l'échelle nationale une bataille pour voter contre les thèses présentées par la direction pour le congrès de la confédération, et obtient une représentation dans les organismes dirigeants à tous les niveaux, sur la base d'une telle opposition. Rien de pareil ne s'était produit auparavant.
En second lieu, la portée politique de cette orientation est différente. Malgré toutes ses limites, il s'agit d'une proposition qui comprend la défense intransides intérêts des travailleurs, des chômeurs, des retraités, l'opposition à toute idée de cogestion et d'acceptation des contraintes imposées par les capitalistes, et qui se prononce pour la défense des conseils d'usine, etc. Par contre, les tendances de « gauche » du passé s'étaient
Entretien avec Franco Grisolia,
élu à la direction de la CGIL limitées à contester quelques aspects parmi les plus anti-ouvriers de la ligne de la bureaucratie, en se réclamant généralement de la nécessité de la démocratie syndicale, mais sans avancer une proposition
- Quel a été le chemin parcouru par le secteur de la gauche qui a pris la décision de donner naissance à une telle op-
- Divers facteurs ont joué. Pour les militants de la LCR, il s'agissait de l'aboutissement logique de leur bataille contre la bureaucratie syndicale. En effet, si jusqu'ici nous n'avions pas organisé une composante antibureaucratique CGIL, ce n'était pas parce que nous estimions que les conditions objectives ne le permettaient pas, mais parce que nous n'avions pas les forces militantes suffisantes. En effet, là où les conditions subjec tives étaient les plus favorables, à savoir dans le syndicat des enseignants de la CGIL, nous avions constitué une tendance déjà avant la naissance de Democrazia
En ce qui concerne les militants de Democrazia Proletaria et les secteurs indépendants, le processus a été plus complexe. Sans doute, l'élément le plus important a été l'expérience faite à l'occasion des deux mouvements de lutte les plus importants de ces dernières années: les grèves de janvier 1983 et le mouvement
« autoconvocati » du printemps En 1983, la grande lutte spontanée des travailleurs italiens en défense de l'é. chelle mobile des salaires et contre la politique du gouvernement avait été lâche-
1. Cf. Inprecor numéros 142 du 31 janvier 1983 et 144 du 28 février 1983, ainsi que le numéro 170 du 2 avril 1984.
ment trahie par les bureaucraties syndica-
— celle de la CGIL en premier lieu, sur la base, comme d'habitude, d'une décision de la direction du PCI -, qui signèrent avec le gouvernement et les patrons un accord limitant sérieusement les effets de l'échelle mobile. A cette occasion, la direction de la prétendue troisième composante de la CGIL, dans laquelle DP était intégrée, avait décidé d'appuyer la majorité dans sa trahison de la lutte des travail-
Le militant de DP membre à l'époque du conseil général de la CGIL, avait été le seul à s'opposer à la capitulation. Ainsi se produisit la rupture entre les militants de DP et la troisième compo-
Ce fut le début d'une réflexion sur la nécessité de mettre sur pied une nouvelle tendance sur des bases beaucoup plus radicales et en collaboration avec d'autres forces antibureaucratiques. Initialement, cette proposition se heurta à de forau sein de DP, parce qu'une partie des militants de cette organisation tendait à reprendre sa place dans la troisième composante, tandis que d'autres refusaient toute idée de travail à l'intérieur des syndicats, et que d'autres encore voulaient construire une composante fondée sur une C'est le mouvement des « autoconvocati », au printemps 1984, qui joua un rôle central dans la formation de Democrazia Consiliare. C'est justement à cette occasion que, malgré toutes les limites du mouvement, on put saisir les potentialités d'une bataille d'opposition à l'intérieur de la CGIL. En outre, le rôle joué dans ce mouvement par des militants de la LCR et de la Ligue ouvrière révolutionnaire
- organisation trotskyste dans laquelle je militais à l'époque et qui par la suite a fusionné avec la LCR - a permis d'améliorer les rapports entre les militants trotskystes et ceux de DP. Cela a donc renforcé l'idée de la construction d'une composante commune. Le choix du nom lui-même, Democrazia Consiliare, visait à établir un lien direct avec le mouvement des conseils d'usines de l'année
Democrazia Consiliare du point de vue politique, plus avancée que ce mouvement des conseils. Celui-ci se plaçait encore dans une optique de pression sur la bureaucratie, alors que Democrazia Consiliare représentait la première tentative de s'opposer frontalement à la bureaucratie sur la base d'une orientation alternative.
— Quels sont les points marquants de la plate-forme de Democrazia Consiliare ?
- On peut affirmer que Democrazia Consiliare vise à renverser complètement la stratégie de la CGIL. Au-delà des couvertures formelles, la stratégie de la CGIL se fonde sur la « centralité de la production », à savoir du profit, sur le plein respect des contraintes capitalistes, sur l'idée que le syndicat doit participer à la gestion des conséquences de la crise, à savoir les restructurations. Par contre,
Democrazia Consiliare place au centre de son orientation la défense intransigeante des intérêts des travailleurs face aux effets de la crise, et donc la lutte contre le patronat et le gouvernement.
Plus concrètement et en simplifiant, on peut dire que la plate-forme de Democrazia Consiliare, aussi bien pour le congrès de la CGIL que pour le renouvellement des conventions collectives en cours, s'appuye sur les six axes centraux
— la lutte pour l'emploi et donc pour l'introduction généralisée des 35 heures sans diminution de salaire, et le refus des flexibilités (horaire annuel, temps partiel, mobilité, etc.) qui font partie intégrante de l'orientation stratégique de la CGIL et du PCI ; sur ce terrain, ces derniers défendent des positions même plus réactionnaires que celles des syndicats sociaux-démocrates de l'Europe du Nord ;
- la défense du salaire réel des travailleurs par le rejet de tous les plafonds fixés par le gouvernement et que les directions syndicales ont accepté ; la défense de l'échelle mobile telle qu'elle était avant la capitulation des syndicats sur ce point et l'affirmation de la nécessité de l'imposer à nouveau intégralement ; l'introduction dans les plate-formes pour le renouvellement des conventions collectives de demandes salariales permettant de récupérer ce qui a été perdu au cours des derniè-
- la lutte contre la politique du gouvernement et la dénonciation du gouvernement Craxi, qui défend les intérêts des capitalistes et n'est pas un « médiateur » entre travailleurs et patrons, et encore moins un allié ;
- la lutte pour l'unité des leurs, et pour l'unité des travailleurs et des autres couches frappées par la crise, en premier lieu les retraités et les chômeurs ; la garantie d'un salaire minimum pour les chômeurs qui en sont aujourd'hui dépourvus ;
- en ce qui concerne la démocratie syndicale, la plate-forme de Democrazia Consiliare rejette la centralisation bureaucratique des négociations, revendique la défense du rôle des conseils d'usine et le droit des travailleurs de refuser ou de modifier les plate-formes proposées par les
- la lutte contre la cogestion et pour l'indépendance des syndicats; cette ap proche est particulièrement importante, dans la mesure où l'idée de cogestion de la crise par des comités mixtes des syndicats et des patrons constitue - de même que la flexibilité - un élément central des orientations des directions syndicales, notamment des plate-formes pour le renouvellement des conventions collectives.
- Quelles sont les idées que les militants de la LCR avancent au sein de De-
- Democrazia Consiliare représente incontestablement un acquis très important pour les militants d'avant-garde de la CGIL. Toujours est-il qu'elle n'est pas une véritable tendance syndicale révolutionnaire. Elle peut constituer une étape de condition que les militants de la LCR qui sont actifs en son sein luttent dans la notre tâche. Par conséquent, nous affirmons la nécessité de mieux organiser à la base Democrazia Consiliare, y compris par la création de comités dans les entreprises. Cela est très important, non seulement dans le but de créer une structure pleinement démocratique, mais aussi et surtout parce que c'est le meilleur moyen de gagner des militants influencés par le PCI. Des possibilités très grandes existent aujourd'hui sur ce terrain, dans la mesure où il y a, parmi ces militants, un mécontentement assez ré pandu par rapport à la politique de la direction de la CGIL, bien qu'il n'y ait pas une prise de conscience claire du rôle spé cifique du PCI en la matière.
Si on veut toucher une partie des militants du PCI, surtout à la base, il est né. cessaire de leur offrir une alternative politique et organisationnelle claire, sinon ils resteront où ils sont. Selon les militants de DP, cela implique le risque de créer le double d'un parti, alors que certains de nos camarades craignent une dynamique de scission syndicale. A mon avis, de telles objections ne se justifient pas. Une structuration bien définie à la base et une différenciation organisationnelle sont absolument nécessaires, à un certain palier, pour la construction d'une tendance qui vise à apparaître comme une alternative globale à la bureaucratie au niveau de l'orientation et de la direction.
Notre initiative se précise aussi sur le terrain de la définition programmatique de la nouvelle composante de la CGIL. En effet, nous proposons que Democrazia Consiliare élabore une plate-forme, une « charte pour la refondation de la CGIL sur une base de lutte des classes », qui explique quelle est notre analyse de la nature actuelle de la CGIL, quel syndicat nous voulons construire, quels sont les objectifs généraux de type transitoire qui doivent constituer les axes de notre intervention, aussi bien sur le terrain de la propaque sur celui des propositions concrètes pour l'action de la CGIL. Nous avançons par exemple des revendications comme l'échelle mobile des salaires et des heures de travail, l'abolition du secret bancaire et commercial, le ouvrier, la socialisation du travail domestique, un gouvernement des travailleurs.
Un succès sur le terrain programmatique est de toute évidence une perspective à long terme qui dépendra aussi de la croissance de la LCR et d'un changement positif du rapport des forces au sein de Democrazia Consiliare. C'est la condition pour transformer Democrazia Consiliare en une véritable tendance syndicale révolutionnaire qui lutte pour arracher la CGIL à la bureaucratie réformiste et pour la transformer en un instrument de lutte des travailleurs contre la bourgeoisie et ses gouvernements, et pour le socialisme.
Propos recueillis pour Inprecor, Milan, 20 mai 1986.