E nouveau programme du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS), adopté à son 27e congrès, est un document affligeant à plus d'un titre (1). Il marque une nouvelle étape dans la dégénérescence théorique de ce parti, une rupture encore plus ouverte avec le marxisme.
Ce programme constitue un nouveau recul par rapport au programme khrouchtchévien adopté au 22e congrès, en 1961.
Ernest MANDEL
La société socialiste telle que Marx,
Engels, Lénine, Trotsky et tous les théoriciens marxistes jusque tard dans les années 1920 l'avaient conçue - comme première phase de la société communiste - était caractérisée, même par Staline à la fin de 1928, de la manière suivante :
« Nous disons souvent que notre République est une République socialiste. Est-ce que cela signifie que nous avons déjà réalisé le socialisme, éliminé les classes et l'Etat, parce que la réalisation du socialisme signifie le dépérissement de l'Etat ?
Ou est-ce que cela signifie que les classes, l'Etat, etc. survivront sous le socialisme ?
Il est évident que ça ne signifie pas ce-
De même, dans la Critique du Programme de Gotha, Marx avait-il affirmé de la manière la plus claire et la plus péremptoire que, dès la première phase du communisme (le socialisme), telle qu'elle du capitalisme en portant encore tous les stigmates de l'ansociété, les producteurs associés n'échangent plus des marchandises et ne produisent plus de la valeur.
ABANDON DE TOUT OBJECTIF
HISTORIQUE
Dans la logique de la théorie stalinienne du socialisme, dont la construction pouvait être achevée dans un seul pays, le programme du PCUS de 1961 avait remis le dépérissement de la production marchande jusqu'à l'établissement de la société communiste. Mais du moins l'objectif était fixé. Il était encore question du pain, voire de produits de base gratuits pour les années 1980-1985, quand l'Union soviétique aurait dépassé la production des
Etats-Unis. Les années 1980-1985 sont arrivées et sont passées, et l'URSS est loin d'avoir égalé la production des Etats-Unis, sans même parler de l'avoir dépassée.
Prudemment, le nouveau programme du PCUS ne fixe même plus pour l'an 2000 l'objectif du dépassement des USA, et, dans la même foulée, l'objectif d'un dépérissement de la production marchande a complètement disparu du nouveau programme. Or, Marx précise que la production marchande n'existe que là où le travail acquiert un caractère privé. Voilà donc les idéologues de la bureaucratie soviétique (on peut difficilement les appeler partis pour construire un « communisme » avec production marchande et travail privé !
Les choses ne sont pas moins claires en matière d'Etat. Sauf dans une phrase obscure (3), le programme du 27e congrès renforcement. Il mentionne, il est vrai, un « Etat du peuple entier » à la place de la dictature du prolétariat, comme le fit le programme de 1961. Cet Etat - ainsi que le « rôle dirigeant du parti » en son sein - doit se renforcer et non dépérir au fur et à mesure que le socialisme se « développe » et que le « communisme » se construit. Des classes et des couches sociales différentes — la classe ouvrière, la pay sannerie et l'intelligentsia (nom accordé à la bureaucratie) - subsistent. On nous affirme maintenant froidement qu'il y aura des classes et des couches différentes, même sous le communisme. Ce n'est que dans une « phase supérieure du communisme » que surgira une « société socialement homogène », c'est-à-dire une société sans classes.
Jetons un voile pudique sur l'innovation audacieuse d'un « communisme infé rieur », avec classes et Etat, suivi d'un « communisme supérieur ». On cherchera en vain des traces de cette « théorie » chez Marx ou Lénine. Retenons l'aveu : la société sans classes qui devrait caractériser le socialisme n'existe pas encore en URSS. Il n'y a donc pas encore de socialisme dans ce pays (4). Voilà le noyau rationnel de tout ce charabia idéologique. Comme on ne nous laisse prévoir aucune date à laquelle cette société sans classes sera réalisée, on peut donc conclure que le Kremlin est tacitement passé de la théorie du socialisme dans un seul pays à la théorie du socialisme dans aucun pays, la réalisation de la société sans classes étant remise aux calendes grecques. Pas étonnant, puisque toute idée de révolution mondiale est même abandonnée dans ce programme !
Et surtout, il marque une disparition de tout objectif historique un tant soit peu ample et exaltant. Les seuls objectifs programmatiques formulés s'identifient avec les objectifs d'accélération de la croissance économique et d'augmentation de la consommation privée, contenus dans les autres documents adoptés à ce même congrès.
Mais cet abandon sensationnel ne permet guère aux idéologues de la bureaucratie de sortir de toutes les contradictions dans lesquelles ils se sont empê-
DES CONTRADICTIONS
IDÉOLOGIQUES INEXTRICABLES
Les classes subsistent en URSS, affirme le nouveau programme du PCUS, mais elles ne sont pas antagonistes. Dans ce cas, pourquoi faut-il un Etat ? Et pourquoi faut-il même le renforcer? Pourquoi la société ne peut-elle pas directement s'occuper de ses affaires générales, mais doit-elle en déléguer la gestion à des appareils séparés de l'ensemble de la société, c'est-à-dire à un Etat ? Engels avait pourtant bien précisé : « En opposition à l'ancienne organisation gentilice, l'Etat se caractérise par l'institution d'une force
1. Pour une analyse de ce 27e congrès, se reporter à Inprecor numéro 221 du 9 juin 1986.
2. J. V. Staline, Lettre à Kouchtysev du Notre traduction.
3. Le programme dit : « Dans la mesure où mûrissent les conditions nécessaires socio-éco nomiques et idéologiques, où tous les citoyens participent à la direction et où les conditions internationales qui y correspondent sont éga lement données, l'Etat socialiste, comme Léni.
"devient de plus en plus une forme transitoire de l'Etat au non-Etat". » Rappelons que pour Lénine, cette transition se situe avant l'avènement de la société socialiste pleinement développée. En incorporant explicitement une condition internationale aux préalables du dépérissement de l'Etat, les auteurs du programme s'inscrivent encore une fois en faux contre la thèse stalinienne du parachèvement de la construction du socialisme dans un seul pays.
4. Sentant obscurément qu'il y a quelque chose qui ne va pas dans leur définition réductrice du socialisme, les auteurs du nouveau programme du PCUS utilisent des formules variées, totalement contradictoires les unes avec les autres. Ainsi. nous apprenons successivement qu'en « URSS, la société socialiste a été construite pour l'essentiel », que « le socialisme a complètement et définitivement triomphé dans notre pays». que « la classe ouvrière renforce son rôle d'avant-garde dans le perfectionnement du socialisme », et puis, ô surprise, que le PCUS est engagé dans la construction de la phase socialiste de la société communiste. Mais si la « phase socialiste » est seulement en voie de construction, comment peut-on parler d'une société déjà socialiste ?
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L
publique qui ne concorde plus directement avec le peuple s'organisant lui-même en force armée.
Best indispensable, parce que l'organisation spontanée du peuple en armes est devenue impossible vu sa division en classes. (...) Cette force publique existe dans tous les Etats. Elle ne consiste pas seulement en hommes armés, mais aussi en accessoires matériels, tels que les prisons et les institutions coercitives de toute sorte que la société gentilice ne connaissait pas. » (5)
Y a-t-il en URSS une telle force publique, une armée, une police, des prisons, des institutions coercitives de toutes sortes ? Evidemment que oui. Son existence ne témoigne-t-elle donc pas déjà par elle-même de l'existence de profondes contradictions sociales « L'Etat du peuple entier » démontre justement que le « peuple » n'est pas « entier » mais socialement déchiré. non, le « peuple » n'aurait plus besoin
Le nouveau programme du PCUS cherche l'échappatoire classique d'origine stalinienne à cette contradiction inextricable, en précisant : « Du point de vue des conditions internes, notre société ne nécessite pas d'armée. Mais aussi longtemps que le danger existe que l'impérialisme déclenche des guerres d'agression et des conflits militaires, le parti accordera inlassablement l'attention au renforcement de la force défensive de l'URSS, de la consolidation de sa sécurité et de la capacité des forces armées d'écraser tout agresseur. Les forces armées et les organes de la sécurité d'Etat doivent faire preuve d'un haut degré de vigilance et être toujours prêts à défaire les entreprises de l'impérialisme contre l'URSS et ses alliés. »
A la lumière de la théorie marxiste de l'Etat telle qu'elle est résumée dans la citation d'Engels mentionnée plus haut, l'argument ne tient pas debout. Une société non divisée en forces sociales antagonistes n'a pas besoin d'un corps armé séparé d'elle-même pour se défendre adéquatement contre la menace d'agressions extérieures. Au contraire, sa cohésion interne est justement capable de garantir que l'armement général de la société est largement supérieur en efficacité à celui d'une quelconque armée spécialisée.
En réalité, les auteurs du nouveau programme ne croient pas eux-mêmes à leur affirmation selon laquelle les forces armées de la sécurité d'Etat servent exclusivement contre un éventuel agresseur étranger, car le même programme affirme par ailleurs : « Les organes d'Etat sont obligés d'entreprendre tout le nécessaire pour garantir la protection et l'extension de la propriété socialiste, la protection de la propriété individuelle, l'honneur et la dignité du citoyen, de mener une lutte décidée contre la criminalité, l'ivrognerie et l'abus d'alcool, d'éviter toutes les violations de la loi et d'éliminer leurs causes. » Et plus loin : « Le parti attache la plus grande importance à extirper les violations de la discipline du travail, le vol et la corruption, la spéculation et l'oisiveté, l'ivrognerie et le hooliganisme, la mentalité de propriétaire privé et l'âpreté au gain, la servilité et le sycophantisme (6). Dans la lutte contre ces phénomènes, il est nécessaire d'utiliser largement tant force de la loi. "
La force de la loi - jolie formule ! — ce sont justement « les accessoires matériels » mentionnés plus haut par Engels, c'est-à-dire la police, les juges, les prisons sinon les tortionnaires. Or, Lénine a été d'une clarté parfaite à ce propos : « En période de transition du capitalisme communisme, la répression est encore némais c'est déjà la répression d'une minorité d'exploiteurs par une majorité d'exploités. L'appareil spécial, la machine spéciale de répression, l' "Etat" est encore nécessaire, mais c'est déjà un Etat transitoire, ce n'est plus l'Etat prola répression d'une minorité d'exploiteurs par la majorité des esclaves salariés d'hier est chose relativement si facile, si simple et si naturelle, qu'elle coûtera beaucoup moins de sang que la répression des révoltes d'esclaves, de serfs et d'ouvriers salariés. (...) Elle est compatible avec l'extension de la démocratie à une si grande majorité de la population que la nécessité d'une machine spéciale de répression commence à disparaître. (...) Le peuple peut réprimer les exploiteurs même avec une "machine" très simple, presque sans "machine", sans appareil spécial, par la simple organisation
« Enfin, seul le communisme rend l'Etat absolument superflu, car il n'y a alors personne à réprimer, "personne" dans le sens de classe, dans le sens de lutte systématique contre une partie déterminée de la population. (...) Nous ne nions pas davantage qu'il soit nécessaire de réprimer ces excès. Mais tout d'abord, point n'est besoin pour cela d'une machine spéciale, d'un appareil spécial de répression : le peuple armé se chargera lui-même de cette besogne aussi simplement, aussi facilement qu'une foule quelconque d'hommes civilisés, même dans la société actuelle, sépare des gens qui se battent ou ne permet pas qu'on rudoye une femme. En second lieu, nous savons que la cause sociale profonde des excès qui constituent une violation des règles de la vie en société, c'est l'exploitation des masses, leurs besoins, leur misère. Cette cause principale une fois écartée, les excès, infailliblement, commencent à "dépérir". »
Si, en URSS, il y a quelques 100 000 membres des « organes de la sécurité d'Etat » (le KGB), si le nombre de prisonniers dans les prisons et les goulags se chiffre par plusieurs millions, n'est-ce pas la preuve que le « peuple » n'est plus « en armes », qu'il n'est pas en mesure de réprimer lui-même « une poignée d'anciens exploiteurs », qu'il ne s'agit pas non plus « d'excès individuels » mais d'un vaste phénomène social (des millions d'ivrognes, de voleurs, de hooligans, d'accapareurs, de mercantis, de corrompus et de corrupteurs), « cause sociale profonde », à savoir la misère, les besoins non satisfaits, nous ajouterons la déception et le désarroi idéolonisme n'est pas réalisé, mais que l'URSS est encore loin du socialisme ?
LA RÉALITÉ SOVIÉTIQUE
JUGEE PAR LE PROGRAMME BOLCHEVIQUE DE 1919 Il est vrai que la grande majorité des prisonniers en URSS, contrairement à une vision fausse qui a cours en Occident, ne sont ni contestataires ni prisonniers politiques, mais prisonniers de droit commun, communément appelés « zaks » dans le langage populaire. Mais l'existence de bas-fonds si vastes et si misérables atteste, comme l'affirmait Lénine, d'un mal social profond, de contradictions sociales profondes, qui sont aux antipodes d'une société socialiste sans classes.
Il n'est cependant pas vrai qu'il n'y a pas de prisonniers politiques en URSS. Il y a de nombreuses personnes en prison en URSS, régulièrement condamnées, non espions ou droit commun, mais exclusivement pour leurs écrits ou même leurs paroles, et considérées comme des « calomniateurs du pouvoir soviétique », c'est-à-dire pour des délits d'opinion. Citons un cas parmi d'autres. La jeune poétesse Irina Ratuchinskaya a été condamnée à sept ans de travaux forcés, suivis de cinq ans d'exil, pour le seul crime, suivant son acte d'accusation, d'avoir écrit quelques poèmes « dans le but de susciter la subversion ou d'affaiblir le régime soviétique ». Vous avez bien lu, sept ans de travaux forcés pour avoir écrit quelques poèmes jugés subversifs. Et cette barbarie est commise dans un Etat dont le programme, adopté au 27e congrès du PCUS, nous assure qu'il « crée et développe la véritable démocratie (...) au sein de laquelle les idées de liberté, les droits de l'homme, de la dignité de la personne humaine sont remplis d'un contenu réel qui garantit l'unité des droits et des devoirs, dans laquelle les mêmes lois et normes éthiques, la même discipline s'appliquent à tout le monde, et dans laquelle se développent des conditions toujours meilleures pour le développement pluridimensionnel de la personnalité ».
La liberté, les droits de l'homme, l'humanisme, le développement pluridimensionnel de la personnalité humaine, la liberté de la culture et de la création artistique qui conduisent à sept ans de travaux forcés pour quelques poèmes dont le contenu ne plaît pas à un censeur et à un procureur : peut-on s'imaginer un exemple plus frappant d'hypocrisie, de duplicité,
5. Friedrich Engels, Les origines de la famille, de la propriété privée et de l'Etat.
6. Comment peut-on simultanément combattre « la mentalité de propriétaire privé » et la « tendance à l'enrichissement (à l'appropriation) privée » d'une part, et défendre la propriété privée ainsi que le « principe du stimulant matériel » d'autre part ? Y a-t-il une forme quelconque de stimulant matériel qui ne renforce pas la tendance à l'appropriation privée ?
7. Lénine, l'Etat et la révolution, Oeuvres choisies en 2 volumes, vol 2, p. 235-
bourgeoise, qui voile le caractère de classe sont conformes à la réalité — elle ne le sont de double langage, qui ne peuvent produire qu'un cynisme général dans toute la société soviétique ?
Mais peut-être sommes-nous en URSS en situation de guerre civile, au cours de laquelle des adversaires acharnés du « socialisme », désireux de restaurer le capitalisme, armés jusqu'aux dents, utilisent avec une habileté diabolique même des poèmes apparemment innocents pour inciter des millions de citoyens à se rebeller contre le « pouvoir des soviets », ce qui nécessite alors la répression des poètes ? Vous n'y êtes pas du tout, nous répondent avec superbe, et une fois de plus avec un cynisme déroutant, les auteurs du nouveau programme du PCUS L'URSS est aujourd'hui un pays dans lequel « s'est développé un mode de vie socialiste fondé sur l'entraide réciproque de camarades qui découle de la justice sociale et de l'esprit collectif » ; dans lequel « les classes exploiteuses sont éliminées » et « la nécessité de leur répression a graduellement disparu ». (En effet. Sinon pourquoi n'y aurait-il plus la dictature du prolétariat ?) Voilà donc que la répression n'est plus nécessaire contre la bourgeoisie et ses acolytes qui ont disparu. Mais elle demeure nécessaire contre ... les poètes !
La répression d'idées « antisoviétiques », « antisocialistes » n'est-elle pas une caractéristique d'une société socialiste ? C'est ce qu'affirment les idéologues anticommunistes en Occident, d'un commun accord avec les staliniens et les post-staliniens. Lénine et les bolcheviks étaient d'un autre avis. Dans le programme du Parti communiste russe de 1919 il est dit ceci : « En opposition à la démocratie Mikhail Gorbatchev avec le général Jaruzelski. (DR)
de son Etat, le pouvoir des soviets reconnaît ouvertement que tout Etat a inévitablement un caractère de classe, aussi longtemps que la division de la société en classes, et de ce fait l'existence de l'Etat, n'ont pas complètement disparu. Du fait de sa nature même, le but de l'Etat des soviets, c'est de briser la résistance des exploiteurs. Comme la Constitution soviétique part du fait que toute liberté est tromperie si elle s'oppose à la libération du Travail de l'oppression par le Capital, elle n'hésite pas à enlever les droits politiques aux exploiteurs. La tâche du parti consiste dans la suppression de la résistance des exploiteurs et dans la lutte idéologique (spirituelle) contre les préjugés profondément enracinés concernant le caractère absolu des droits et libertés bourgeois. Mais, en même temps, il a pour tâche de préciser que la suppression des droits politiques (de la bourgeoisie) et une quelconque limitation de la liberté ne sont que des mesures transitoires prises contre les tentatives des exploiteurs de défendre ou de rétablir leurs privilèges. Dans la mesure où la possibilité objective de l'exploitation de l'homme par l'homme disparaît, disparaît également la nécessité de ces mesures temporaires, et le parti visera leur limitation et leur suppression com-
Le nouveau programme nous dit avec emphase que l'exploitation de l'homme par l'homme a disparu en URSS. Il affirme en même temps que les classes exploiteuses ont également disparu depuis longtemps. Il n'y aurait aucune possibilité de leur réapparition dans la société soviétique. Dans la mesure où ces affirmations que de façon partielle, mais plus que suffisante pour écarter l'hypothèse d'une guerre civile ou d'une menace de guerre civile déclenchée par une quelconque « bourgeoisie soviétique » -, les restrictions aux libertés politiques et civiles qui subsistent et se renforcent même en URSS, sont en violation flagrante avec le programme léniniste du parti de 1919. Non seulement l'esprit, mais même le texte de ce programme exigent qu'on réclame la suppression en URSS de tous les paragraphes du code pénal qui criminalisent « l'agitation antisoviétique », « la calomnie du pouvoir soviétique », la formation libre de groupements politiques, et qui autorisent la censure, l'interdiction de publications libres par tous les travailleurs et travailleuses, qui limitent leur libre accès aux imprimeries et aux mass médias sans passer auparavant par le relais du parti, des « organisations de masse » ou d'une quelconque institution étatique ou para-
Ce n'est pas seulement la réalité politique de l'URSS d'aujourd'hui qui est condamnable à la lumière du programme du PC russe de 1919. Il en va de même de la réalité sociale et économique.
En 1919, le PC russe s'était fixé comme but l'instauration de la journée de travail de 6 heures et la semaine de 30 heures. En 1986, 80 ans plus tard, le PCUS ne se fixe même pas cet objectif pour l'an 2000, alors que dans les pays capitalistes, de nombreux syndicats réclament pareille réduction de la semaine de travail, qui correspond à la fois aux possibilités et aux nécessités des « nouvelles technologies », dont les auteurs du programme
parlent tant, mais pas sous cet angle libérateur-là !
En 1919, le programme du PC russe se fixait comme but de réaliser la gratuité non seulement des soins médicaux, mais encore des produits pharmaceutiques. De même, réclamait-il toute une série de mesures, telles que l'interdiction des heures supplémentaires, la distribution gratuite de nourriture, de vêtements et de matériel scolaire aux élèves, huit semaines de congé prénatal et huit semaines de congé post-natal rétribué pour les mères, le salaire intégral pour tous ceux et toutes celles (chômeurs, malades, invalides, etc.) qui ne peuvent pas travailler normalement. En 1986, le programme du PCUS ne prévoit d'ici l'an 2000 que la gratuité des produits pharmaceutiques pour les enfants jusqu'a l'âge de 3 ans. Tous les autres objectifs sociaux de 1919 ne sont mê-
En 1919, le programme du PC russe se fixait comme objectif de réaliser l'égalité complète de la rémunération : même salaire pour la même quantité de travail (la fameuse formule stalinienne de la rémunération selon la « quantité et la qualité du travail » ne se trouve nulle part dans ce programme, pas plus que dans les écrits de Marx, d'Engels ou de Lénine). Ce programme n'admet une rémunération plus élevée que pour les experts bourgeois, et ce seulement en tant que concession temporaire. Lénine insistait d'ailleurs fortement, dans l'Etat et la révolution, sur le fait qu'une rémunération des fonctionnaires de l'Etat à un niveau ne dépassant pas celui d'un ouvrier qualifié était une des garanties principales contre la possible dégénérescence bureaucratique du pouvoir des travailleurs (8). Mais le programme de 1986 fustige l'« égalitarisme », selon la bonne tradition stalinienne, le présentant non comme un objectif à atteindre, mais comme une « déviation » à éviter à tout prix.
1919, le programme réclamait dans l'immédiat la participation des syndicats et des larges masses à la direction meilleur moyen de lutte contre la bureaucratisation de l'appareil du pouvoir des soviets, et pour créer la possibilité de réaliser un véritable contrôle populaire des résultats de la production » (9). On est loin d'une telle autogestion et d'un tel contrôle populaire aujourd'hui en URSS. Le nouveau programme du PCUS n'en prévoit même pas la réalisation à un moment quelconque de l'avenir. S'il mentionne les « collectifs de travailleurs » et la « participation » à la direction des entreprises, c'est toujours subordonné au maintien et au renforcement des structures existantes des managers, c'est-à-dire de la « direction unique » (jedine-natchalnie).
C'est à un tel point vrai que la question de la suppression de la division sociale du travail sous le communisme n'est envisagée par le nouveau programme que sous la forme de la disparition du travail manuel dans la production. Le travail «manuel » est d'ailleurs identifié avec « travail manuel traditionnel ». Le maniement d'un ordinateur, la surveillance des robots, l'entretien et la réparation des systèmes de machines automatiques, n'est-ce pas aussi du travail manuel ? Mais la division sociale du travail, dont Marx et Engels envisageaient le dépérissement, concernait celle des fonctions différentes de production et d'administration, c'est-à-dire la disparition de la bureaucratie au sens social du terme, sans laquelle le dépérissement de l'Etat n'a plus aucun contenu réel. De cela, il n'en est point question dans le nouveau programme, et pour cause : la bureaucratie peut difficilement envisager sa propre disparition.
LA RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE
MONDIALE A DISPARU DU PROGRAMME La politique étrangère est la continuation de la politique intérieure (10). Si la bureaucratie soviétique abandonne ouvertement le programme de la révolution prolétarienne mondiale en faveur de celui de la coexistence pacifique avec l'impérialisme, ce n'est pas parce qu'elle est « révisionniste », parce qu'elle se trompe, parce qu'elle se fait des illusions, etc. C'est parce que la défense de ses intéréts sociaux particuliers l'entraîne dans cette voie. Le « révisionnisme » est le produit de la situation sociale de la bureaucratie, de ses privilèges matériels et du monopole de pouvoir politique qui les sous-tend,
Cela dit, la différence la plus spectaculaire entre le programme de 1919 et celui de 1986 réside effectivement sur le terrain international. Le programme de 1919 proclame, dès sa deuxième phrase : « Le développement de la révolution en Allemagne et en Autriche, la croissance du mouvement révolutionnaire du prolétariat dans tous les pays avancés, le développement que connaît le système des soviets au sein de ce mouvement, en tant que système qui vise directement à réaliser la dictature du prolétariat, tout cela démontre que l'ère de la révolution communiste mondiale du prolétariat a commencé. » Plus loin, on peut lire : « Seule la révolution prolétarienne communiste est capable de sortir l'humanité de l'impasse dans laquelle elle s'est empêtrée du fait de l'impérialisme et des guerres impérialistes. (...) La victoire de la révolution prolétarienne mondiale exige la confiance la plus complète, la fraternisation la plus étroite et l'unité la plus grande possible de l'activité révolutionnaire de la classe ouvrière des pays avancés. »
Dans le nouveau programme, les mots « révolution mondiale » et « révolution prolétarienne » ne sont même pas mentionnés. Tout le chapitre international de ce programme a quatre axes : le renforcement de l'unité du « camp socialiste » ; la coexistence et la compétition pacifiques avec le « camp impérialiste » ; la « consolidation des rapports avec les pays libérés » (c'est-à-dire avec la bourgeoisie des pays dits du tiers-monde) ; la collaboration fraternelle avec les partis communistes des « pays non socialistes », même lorsqu'il y a des divergences.
La substitution du « campisme » à la lutte de classe prolétarienne internationale en tant que moteur du progrès historique n'est évidemment pas fortuite. Si on abandonne toute perspective révolutionnaire dans les pays impérialistes et semi-industrialisés, si on élimine le prolétariat mondial en tant que sujet révolutionnaire principal, il n'y a plus d'autre recours que le « camp socialiste » , soit pour « sauver la paix », soit pour résoudre les problèmes du tiers-monde (11). Il n'est plus envisagé de solution des problèmes des pays capitalistes avancés au travers du renversement du capitalisme.
Si le changement est total par rapport au programme de 1919, il est même net par rapport au programme du PCUS de 1961. Celui-ci avait encore avancé deux idées dans le cadre de l'idéologie « campiste » générale, qui devaient en atténuer quelque peu la tendance liquidatrice du « mouvement communiste international » : l'idée de la lutte entre les deux systèmes mondiaux (le fameux Khrouchtchev lancé à Nixon et à Eisen-
« Nous vous enterrerons! »); « concurrence » remplace « lutte » ; et l'idée de la « voie de développement non capitaliste » pour les pays
Ce sont des succédanés maigres et utopiques à la perspective de la révolution mondiale, bien entendu. La « voie de dé veloppement non capitaliste » a lamentablement fait faillite, appliquée à des pays comme l'Inde, l'Egypte, etc., spécifiquement mentionnés dans le programme de 1961. Néanmoins, la perspective disparition du capitalisme planait encore vaguement sur la rhétorique khrouchtchévienne. Mikhail Gorbatchev le réaliste, lui, l'abandonne carrément.
Comme il n'y a plus que la compétition économique avec l'impérialisme qui subsiste, et qu'on ne promet même plus de la gagner dans un avenir prévisible, la survie du capitalisme est sous-jacente toute cette idéologie. Joli « programme communiste » qui promet que le capitalisme va durer indéfiniment. Quoi d'éton-
8. Lénine, ibid, p. 224 9. Toutes les références au programme de 1919 se rapportent à Das Programm der Kommunistischen Partei Russlands (Bolchewiki), angenommen auf dem 8. Parteikongress (18 bis 23 März 1919), Internationaler Verlag, Zürich, 1920. Notre traduction.
10. « La politique étrangère est toujours et partout la continuation de la politique intérieure, car elle est celle de la même classe dominante et poursuit les mêmes fins. La dégénérescence de la caste dirigeante de l'URSS ne pouvait manquer de s'accompagner d'une modification correspondante des fins et des méthodes de la diplomatie soviétique. La "théorie" du socialisme dans un seul pays (...) signifiait le désir de délivrer la politique étrangère des Soviets du programme de la révolution internationale », Léon Trotsky, la Révolution trahie, p. 212 de l'édition de 1937.
11. Le programme contient toute une série de références au désarmement, avant tout au désarmement nucléaire. Mais à côté de formules concernant la nécessité d'empêcher l'agression et le déclenchement de la guerre, il y a aussi la formule de « l'écrasement » de tout agresseur éventuel, qui laisse subsister un doute sur l'utopie de « gagner » une guerre nucléaire.
nant, dans ces conditions-là, que l'avenir du mouvement communiste international ne soit pas vu en rose. Si on veut décrypter ces banalités, que, malgré la fameuse « parité nucléaire », que le nouveau programme vante le Kremlin se sent davantage position de faiblesse par rapport à l'im-
1986 qu'en 1961 et certainement qu'en 1976. Cela résulte du retard technologique de l'URSS, de la crise agricole et de la dépendance qui en découle par rapport aux fournitures de blé en provenance des pays capitalistes, des charges considérées comme insupportables qu'une accélération de la course aux armements imposerait à l'économie
Cela découle aussi d'un désenchantement plus prononcé par rapport aux révolutions dans le tiers-monde. Que celles-ci soient détournées par la bourgeoisie comme en Egypte ou en Iran, ou qu'elles soient victorieuses et imposent une aide de l'URSS, comme pour Cuba et le Vietnam, que l'entourage de Gorbatchev juge trop lourde, on préfère décidément la détente avec Washington. Du même coup, le laisser-faire est davantage la règle avec les partis communistes des pays capitalistes, quitte à mettre en sourdine la tentation d'encourager des dissidences pro-Moscou contre des eurocommunistes ou d'autres directions de PC jugées trop indépendan-
UNE TRISTE GRISAILLE L'aspect le plus affligeant du nouveau programme du PCUS, c'est l'absence de toute perspective historique d'ensemble. Passons sur le rituel de « l'homme communiste », de la « morale communiste », de l'« idéal communiste », d'ailleurs laissé dans le vague. Il n'a même plus la fonction d'attrape-nigaud. Même les nigauds soviétiques ne le sont plus au point de ne pas remarquer que dirigeants et cadres mènent une vie et promeuvent une pratique qui sont aux antipodes de ces proclamations d'intention.
A côté de l'objectif, irréalisable en URSS seule, de l'abolition de toutes les armes nucléaires, le seul objectif concret tangible d'un logement pour chaque famille soviétique en l'an 2000, même s'il est sans aucun doute apprécié dans une société marquée encore profondément par la pénurie dans le domaine de la consommation de qualité comme l'est la société soviétique, ne peut à lui seul satisfaire la soif d'idéal et de justice de la jeunesse de partout, à commencer par la jeunesse de l'URSS (12). De là une tendance parallèle au scepticisme, au cynisme, au repli sur soi, à la « société de consommation », qui domine aujourd'hui en URSS comme elle domine dans les pays capitalistes industriellement avancés.
Pourtant, la société soviétique est aujourd'hui une des sociétés culturellement les plus avancées du monde. Dans le domaine du potentiel technologique, elle l'est également (13). C'est sur cet arrière-plan que la grisaille du nouveau programme est particulièrement pénible et désespérante. Il n'y a rien qui puisse enflammer l'imagination, comme par exemple la demi-journée de travail, la gratuité des biens de consommation de base, l'enseignement supérieur généralisé pour tous et toutes, l'élimination définitive de la faim dans le tiers-monde, la victoire sur le cancer et d'autres maladies graves, la particitoutes les travailleuses, par rotation, aux conseils de direction des entreprises, de tous les citoyens aux soviets locaux (14), la présence des femmes dans une proportion de 50 % dans tous les organes de direction sociale, l'abolition de la police politique (15). Et on pourrait encore allonger la liste.
L'abandon de tous ces objectifs classiques du socialisme - sans même parler du communisme - dans le nouveau programme du PCUS n'est pas seulement fonction du plus grand réalisme de Mikhail Gorbatchev, qui sait fort bien qu'avec le régime actuel et dans le monde actuel, la plupart de ces objectifs sont irréalisables d'ici l'an 2000 et même au-delà (16). Il s'agit tout d'abord de l'impossibilité de réaliser la plupart de ces objectifs pris dans leur ensemble, et non chacun d'eux pris séparément. En fixer quelques-uns serait déjà une inspiration valable pour les travailleurs et les jeunes, une source d'acdéveloppement L'obstacle réel à fixer quelques-uns de ces objectifs de manière réaliste n'est plus constitué par la pauvreté relative de la société soviétique, et l'entourage capitaliste hostile. Ce sont les matériels et le monopole pouvoir de la bureaucratie.
Ensuite, le fait que ces objectifs soient irréalisables dans leur ensemble en URSS prise séparément, telle qu'elle est et insé rée dans le monde tel qu'il est, n'est qu'une autre manière de dire que le socialisme est irréalisable dans un seul pays. Mais où est-il dit que le monde et l'URSS doivent rester ce qu'ils sont aujourd'hui ? Sous-jacente à l'apparent réalisme de Gorbatchev, il y a une vision profondément conservatrice de la réalité, qui correspond parfaitement au conservatisme social et idéologique de
12. Le nouveau programme affirme d'abord, chapitre premier, que la « justice sociale » est déjà réalisée. Mais, dans la partie II, chapitre 3, le but de la « politique sociale du parti » est justement défini comme « une réalisation toujours plus parfaite de la justice sociale ». C'est donc qu'elle n'est point encore parfaitement réalisée. On s'en serait aperçu même sans cet aveu de taille ! Il suffit de mentionner les intolérables inégalités d'accès aux biens de consommation de qualité, liées aux magasins spéciaux et aux cliniques spéciales pour la des etc., dont le programme promet une substantielle amélioration (cf. Inprecor numéro 221 du 9 juin 1986). Des bureaucratie de avait été l'une des sources de l'essor de Solidarité en Pologne.
13. Dans une publication eurocommuniste ouest-allemande (Sozialismus, édité par KarlErnst Lohmann - Argument Sonderband 135, Berlin, 1985), il y a un intéressant débat sur les origines du retard technologique de l'URSS.
la bureaucratie soviétique, mais nullement à la dynamique réelle du monde dans lequel nous vivons.
La vision révolutionnaire du monde qui inspirait les auteurs du programme communiste de 1919 était infiniment plus réaliste. Elle prenait appui sur les profondes contradictions qui déchirent le mode de production capitaliste et la société bourgeoise ayant dépassé le stade de leur expansion suprême. Elle comprenait la tendance de ces contradictions à devenir périodiquement explosives. Elle s'appuyait sur l'inévitabilité de révolutions et de contre-révolutions qui résulte de cette tendance. Elle voyait dans le militarisme et dans les guerres un corollaire inévitable de cette même tendance.
Toute cette analyse, qui épouse étroitement l'histoire réelle du 20e siècle, débouche sur l'orientation stratégique de la révolution mondiale. Et comme objectif de cette révolution, la réalisation de tâbrûlantes de survie et d'essor de l'humanité toute entière, telles certaines elles que nous avons esquissées plus haut, représente une force mobilisatrice non négligeable.
Mais cela présuppose qu'on se situe sur la position de classe du prolétariat, qui s'identifie avec celle de tous les exploités et de tous les opprimés à l'échelle mondiale. Les positions de la bureaucratie soviétique et son expression idéologique « campiste » sont justement de plus en plus opposées à ces positions de classe du prolétariat mondial, avant tout parce que ces dernières incluent tous les motifs de mécontentement, de révolte potentielle, de révolution politique antibureaucratique des travailleurs opprimés par la bureaucratie, que nous avons pu vérifier en Pologne en 1980-1981. Voilà pourquoi la bureaucratie ne peut ni s'auto-réformer ni revenir à la stratégie de révolution mondiale, ni inspirer, stimuler, enthousiasmer ques. Voilà ce qui explique la grisaille du nouveau programme du PCUS.
Ernest MANDEL, ler juin 1986.
14. Les statuts de 1961 avaient fait un pas timide dans le sens de la rotation dans la composition des organes dirigeants locaux du PCUS, et seulement de ceux-ci. Ces propositions, jamais appliquées, ont été retirées des statuts de 1986, malgré des protestations et des propositions en sens inverse venues de la base.
15. Faisant l'éloge des mesures prises par la Commune de Paris, dans la Guerre civile en France, Karl Marx mentionne : « La police, qui jusqu'alors avait été l'instrument du gouvernement central, fut immédiatement dépouillée de ses attributions politiques et devint l'instrument de responsabilité et à tout moment révocable de la Commune. »
16. Le nouveau programme du PCUS insiste lourdement, dans la seconde partie, chapitre 1, sur le fait que « la transcroissance du socialisme vers le communisme est déterminée par les lois objectives de la société, qu'on ne peut pas négliger. Toute tentative précipitée d'introduire des principes communistes sans tenir compte du degré de maturité matérielle et spirituelle de la société, est vouée à l'échec, comme le prouve l'expérience, et peut entraîner des dommages tant économiques que politiques ».