PHILIPPINES une sie ste prenait les debati qui se sont derou publions ci-dessous le troisième et dernier artic
• Le premier article présentait les débats qui se sont déroulés au sein du mouvement révolutionnaire avant l'électlon présidentielle du 7 février 1986 et la fuite de Ferdinand Marcos deux semaines plus tard (1). Le deuxième portait sur l'évolu tion depuis le renversement de la dictature, des composantes de la gauche qui avaient appellé à participer aux élections (2).
L'article qui suit traite des développements en cours au sein du
Parti communiste des Philippines (PCP), de son organisation armée, la Nouvelle armée du peuple (NPA), du Front national démocratique (NDF) et du mouvement « national démocrate » (3).
La direction du PCP et, après elle, l'essentiel des forces du courant « national démocrate » avaient appellé au boycott des élections présidentiellles du 7 février dernier, convaincues que ces élections ne représentaient rien d'autre qu'une manœuvre visant à donner une nouvelle légitimité au régime et à révolutionnaire. Après la fuite du dictateur, le 25 février
Cette expérience est d'autant plus significative qu'elle concerne la Parti communiste des Philippines, la principale organisation de la gauche révolutionnaire dans l'archipel. Le PCP, fort de moins d'une centaine de membres en 1968, a véritablement acquis des qualités révolutionnaires « professionnelles » après les revers subis au milieu des années 1970.
Sous la dictature, il fut le seul à pouvoir organiser la résistance populaire à l'échelle nationale. Le PCP a connu une croissance impressionnante en terme d'effectifs, lesquels doivent aujourd'hui se chiffrer en dizaines de milliers, en capacité militaire comme en implantation
Les adversaires politiques du PCP, dont les idéologues « sociaux-démocrates », ont dû eux-mêmes reconnaître plus d'une fois le succès de ce parti. Dans un document de 1984, des cadres du Parti socialiste démocratique des Philippines
(PDSP) décrivent très explicitement la croissance du PCP et l'échec enregistré, avant 1986, par les diverses composantes
« social-démocrates », qu'elles fussent engagées dans un travail non- violent ou dans une action armée, : « Le renouveau et la croissance aux Philippines d'une force politico-militaire marxiste- léniniste maoïste constituent une phénomène très regrettable. (En 1978) les graines d'une dissidence de masse avaient été semées. C'était un moment propice à l'expansion et à un travail solide d'organidémocratiques l'ont clairement ressenti, mais à cette époque le PDSP fut interdit et soumis à la dictature. se sont déroulées au masses de la lutte populaire et une répression politique massive et systématique. D'autres forces au sein de l'op position n'ont pas réussi à combler le vide laissé par ceux qui ont dû passer dans la clandestinité. D'autres encore se sont même lancés dans un programme hautement spéculatif de déstabilisation urbaine lequel aurait pu au mieux créer une situation révolutionnaire qui n'aurait pas pu être maintenue faute d'un soutien de masse important. Le champ était ainsi libre pour l'extrême gauche communiste plus disciplinée et mieux organisée. Heureusement pour les communistes, les révolutionnaires Moro étaient également engagés dans un processus de consolidation qualitative de leur direction et de leur appareil organisationnel. Ils ont temporairement laissé la plupart de leurs bases sous le commandement d'officiers d'échelon inférieur. Ceci a permis à la Nouvelle armée du peuple aisément dans certaines zones de Mindanao » (4).
Le Parti communiste des Philippines constitue donc, en 1985, l'armature du mouvement populaire multiforme d'opposition à Marcos. Pourtant, ce sont les autres courants politiques qui ont le plus profité du renversement de la dictature, que ce soient des formations bourgeoises, au gouvernement groupes chrétiens « sociaux-démocrates » et les marxistes indépendants qui bénéficient aujourd'hui d'un espace politique
Si le PCP a temporairement perdu l'initiative politique, c'est que la dynamique enclenchée par la campagne présidendécembre 1985 à février 1986 s'est avérée très différente de ce qu'avait
1986, le PCP s'est brusquement retrouvé isolé vis-à-vis des secteurs de l'opinion progressiste qui s'étaient engagés dans la campagne électorale malgré les directives de boycott.
Après trois mois de discussions et de luttes internes, la direction nationale du Parti communiste vient de publier une autocritique, dans le numéro daté de mai 1986 de son organe clandestin Ang Bayan. Elle reconnaît que la décision de s'engager dans le boycott fut une erreur politique grave. S'il est trop tôt pour étudier l'ensemble des questions qui sont abordées dans ce document du bureau politique, dont on n'a encore que les extraits publiés dans la presse, il est possible de revenir sur l'expérience des trois mois qui ont suivi la chute de
Ces trois mois sont importants du fait des discussions qui sein du mouvement communiste, mais aussi du fait des problèmes politiques qui se sont posés au PCP, au NDF et à la NPA dans cette période de transition encore inachevée et indécise qui a commencé avec la chute du dictaprévu la direction nationale du parti. Au lieu de redorer le blason international du régime, ces élections ont fini de lui ôter toute légitimité
; au lieu de donner un à l'insurrection armée, coup de fouet grâce au revirement des masses frustrées dans leurs espérances, elles ont souligné avec éclat la puissance d'une mobilisation populaire de masse en temps de crise politique aiguë (5).
L'échec de la politique de boycott telle qu'elle avait été prônée par la direc-
1. Voir notre article « Les débats de la gauche révolutionnaire », numéro 220 du 26 mai 1986.
2. Voir notre article « Trois mois apres la révolution de février, l'évolution de la gauche qui a participé à la campagne Aquino », paru dans Inprecor numéro 221 du 9 juin 1986.
3. Le Front national démocratique (National Democratic Front, NDF), clandestin, est la principale organisation de front, appelle « national démocrate » ou individus qui sont sous la direction du NDF ou se reconnaissent dans le programme de révolution « national-démocratique » présenté par le
« Spectrum of political forces and the Philippines », for Philippine Concern (Espagne), novembre 1984, p. 5. Sur les « sociaux- démocrates » philippins, voir nos articles dans
221 du 9 juin 1986. L'allusion à propos des groupes engagés dans un programme de déstabilisation urbaine concerne notamment le Mouvement de libération du 6 avril (A6LM). Les
Moros sont les populations musulmanes du sud de l'archipel. Les sociaux-démocrates, comme la NPA, ont noués des liens avec leurs organi-
5. Voir nos articles « Après la chute de
Marcos », Inprecor numéro 215 du 17 mars
1986, et « Les débats de la gauche révolution-
», Inprecor numéro 220 du
l'ego des camarades n'est pas important. présente, avec Bayan et le KMU, (...) elle tion du PCP a suscite un ensemble de débats fort importants dans le mouvement national démocratique. abouti à la résolution Bureau politique. Malgré de la documentation, il s'avère d'ores et déjà que les six mois entre l'appel au boycott en décembre 1985 et la publication de l'autocritique en mai 1986 représentent un tournant très important dans l'histoire du mouvement communiste aux Philippines.
LE DÉBAT AU SEIN DU PCP ET DU NDF On peut aujourd'hui retracer l'évolution du débat qui a traversé le mouvement communiste et reconstituer certaines des positions en présence. Dans une - déclaration datée du 26 février, publiée en Europe, le Front national démocratique a salué les « événements historiques » et la « victoire populaire » au cours desquels « le régime fasciste de Marcos a été renversé » tout en appelant à poursuivre le combat patriotique et démocratique (6). Cet appel est reproduit dans une version légèrement différente en éditorial du numéro de mars-avril de Liberation. La direction du NDF rejetait donc toute interprétation manichéenne des événements de pendant un temps, des jugements divergents ont été émis par des organismes et cadres du mouvement révolutionnaire, souvent suivis de mises au point significatives.
Un cadre du PCP, parlant en son nom propre mais avec l'autorité d'un membre fondateur de ce parti, expliquait, à l'occasion d'une interview accordée à la presse, que rien n'avait véritablement changé et que la « révolution de février » n'était en fait que le résultat d'une manœuvre américaine. Pour Ka Joyce, « la main des Etats-Unis est tout à fait visible ; tout était trop au point, préparé d'avance », madame Aquino « ne sera probablement qu'une potiche ». « Marcos n'est pas là, mais la dictature Marcos reste en place ». Les problèmes restent les mêmes et « bien sûr, la lutte armée continuera » (7).
Cette interview est loin d'avoir plu à tous les militants du mouvement. Dans son numéro de février-mars 1986, Liberation, organe officiel du NDF, publie une lettre d'un lecteur qui critique la politique suivie par la gauche durant les événements de février et qui déclare
«extrêmement inquiétants » les « commentaires d'un certain Ka Joyce qui sont parus dans une publication US ». En réponse, la rédaction déclare : « Nous partageons votre souci au sujet des prosont actuellement le thème de réunions de beaucoup de nos groupes. Cependant, nous sommes optimistes dans la mesure où, grâce à l'étude consciencieuse de tels problèmes, et à un examen autocritique, nous pourrons identifier concrètement les racines des problèmes et corriger résolu-
« Dans cet effort de rectification, nous encourageons la franchise et la largeur d'esprit et, oui, l'humilité d'admettre des erreurs. Toutes les attitudes dog-
Get étroites doivent être critiparce qu'elles servent qu'à de la lutte res, nous devons aussi être fermes dans la critique d'attitudes ou d'orientations qui tendent à isoler les forces national-démocratiques des masses du peuple, car toute attitude ou orientation de ce type conduira, en dernière analyse, à la régression du mouvement tout entier » (8).
Ce commentaire de la rédaction est important. Elle semble bien représenter un désaveu assez sévère de la position présentée par Ka Joyce. Elle atteste qu'un débat est en cours dans le NDF sur la politique de boycott et l'analyse des événements de février. Sans prétendre avancer une position officielle, elle un net ton autocritique qui annonce la résolution finalement adoptée par la direction du PCP.
Dans une longue interview publiée dans ce même numéro de Liberation, Antonio Zumel (9) reconnaît qu'avant les élections, des désaccords se sont manifestés sur le choix de la tactique électorale : « Vous êtes sans doute conscients qu'à ce moment-là, il y a eu des discussions vives au sein du mouvement pour savoir si nous devions boycotter ou participer. Et si nous devions participer, jusqu'à quel point ? De toute façon, nous avons finalement décidé de boycotter les élections et cette position est aujourd'hui en train d'être débattue dans toutes les zones et à tous les niveaux du mouvement révolu-
« Sur la base de nos premières informations, les organisations progressistes n'ont pas réussi à diriger efficacement ou à jouer un rôle de premier plan dans les rassemblements et les mobilisations de masse spontanées à Manille. Dans les semaines qui viennent, nous pourrons peutêtre rendre publics les résultats de nos discussions. S'ils montrent que la position du boycott fut juste, alors nous le dirons et nous expliquerons pourquoi. Si nous arrivons à la conclusion qu'elle était erronée, le mouvement révolutionnaire expliquera également pourquoi. Dans un mouvement qui sert vraiment le peuple,
6. " A People's Victory Over the USBacked Marcos Regime ; a People's Continuing Fight to Advance Democratic and Patriotic Gains !». Liberation, publication officielle internationale du NDF, Special Release numéro 2, 26 février 1986 et « Hail the victory of the people !» (éditorial), Liberation, vol. XIV numéro 2, février-mars 1986, p. 2. Liberation a deux éditions, l'une publiée aux Philippines, l'autre, à vocation internationale, publiée en Europe. Cet appel a été plus longuement présenté dans Inprecor numéro 220 du 26 mai 1986.
7. Fox Butterfield, « Communist Insurgency to Continue, Rebel Vows », International Herald Tribune du 28 février 1986. Ka (pour camarade) Joyce doit être un ou une militant(e) très important(e) dans le parti. Il restait en effet à l'époque très peu de membres fondateurs du mouvement qui soient encore vivants, actifs et
Ce que je peux dire c'est que nous faisons des réévaluations et qu'il y a un sain échange d'idées » (10).
Il est évidemment normal que de tels mouvement révolutionnaire, à la suite d'une expériencelle de février contraire eût été fort inquiétant. Que le PCP ait pu le mener jusqu'aux présentes conclusions est un signe très positif.
On peut cerner les termes Pour certains, les organisations clandestines devaient appeller au boycott par « principe », mais ce boycott « minimum » ne devait pas être imposé au sein des organisations de masse dirigées ou influencées par les « nationaux-démocrates » au risque de diviser le mouvement d'opposition à Marcos. C'était et cela reste la position défendue par « Joma », José Maria Sison, le dirigeant historique du PCP, arrêté en 1977 et libéré après la victoire de Corazon Aquino : «J'ai émis l'avis que, si les partisans d'un boycott minimum et ceux d'une participation critique se retrouvaient au sein des mêmes alliances, ils ne devaient pas diviser ces alliances ni s'exclure mutuellement » (11).
Pour d'autres, la position électorale n'était pas affaire de principe, mais jugement politique et de choix tactique : comment déjouer le plus efficacement les comment faire concrètement un pas en avant dans l'organisation des luttes. Les organisations de masse, mais aussi les orrévolutionnaires pouvaient donc appeller à une « participation critique », sur une base politique indépendante, à la campagne de Cory. Ils peuvent sur ce point, se référer à la souplesse dont fit preuve Lénine, vis-à-vis de certains de ses camarades, au sujet des divers élections à la Douma, le parlement tsariste, passant d'une position de boycott au lendemain de la révolution de 1905 à une position de participation en 1907.
Ces deux positions se retrouveront pour souligner le rôle joué par la mobilisation populaire dans les événements de février et pour juger que la marginalité des forces révolutionnaires n'était pas inévitable. Pour Joma, notamment, « le soulèvement populaire fut plus important et plus décisif que la révolte Enrile-Ramos » (12) et si « la gauche était là, bien en liberté. Depuis, un nombre significatif de militants de la première génération du PCP ont été libérés.
8. Liberation (édition philippine), vol. XIV numéro 2, février-mars 1986, p. 21.
9. Antonio Zumel est un ancien rédacteur du Manila Daily Bulletin. Il fut le premier président du Club national de la presse philippine avoir été élu pour deux mandats (19691971). Il est entré dans la clandestinité en 1972, après la proclamation de la loi martiale. Des journalistes l'ont présenté parfois comme un membre du bureau politique du PCP.
10. Liberation, février-mars 1986, p. 6-7. 11. « It's Joma speaking », interview publiée dans l'hebdomadaire philippin We Forum du 18 au 24 mars 1986, p. 12.
12. Interview de We Forum, déjà cité, p. 12.
n'a pas eu l'initiative » En effet, « la gauche n'a pas su réaliser que, malgré tous ses pouvoirs, Marcos était très fragile » (13).
Les thèses de Ka Joyce attestent du maintien, dans le PCP, d'une position qui justifie au fond la politique de boycott suivie par la direction du parti et qui voit dans la « révolution de février » avant tout le résultat d'un plan impérialiste. La seule erreur commise alors serait probablement de n'avoir pas perçu à temps que ce plan de « réforme contre-révolutionnaire » allait se mettre en œuvre si
Les divergences n'ont pas dû porter seulement sur la politique passée et l'analyse de la « révolution de février ». Elles ont dû avoir des conséquences quant à la façon d'aborder les problèmes tactiques nouveaux. Le plus pressant d'entre eux concernait la réponse à donner aux propositions avancées par Corazon Aquino en vue de l'ouverture de négociations de cessez-le-feu.
LA QUESTION DU CESSEZ-LE-FEU 1•
La présidence a en effet très rapidement pris l'offensive politique sur ce terrain. Profitant de son crédit moral, Corazon Aquino a multiplié les déclarations générales à ce sujet. Mais elle s'est contenté d'aborder le problème de l'insurrection armée sous son aspect le plus superficiel : les garanties à offrir aux individus qui renonceraient à la lutte armée, comme si les combattants de la guérilla ne s'étaient révoltés que pour protester contre le tort qui leur avait été individuellement infligé par le précédent régi-
Le développement de l'insurrection armée reflète en fait l'acuité blèmes sociaux du pays. Les membres de la NPA combattent pour la communauté des opprimés et des exploités. Comme l'ont rappellé plus d'une fois les forces révolutionnaires, la question de l'insurrection ne peut être durablement résolue sans qu'une solution radicale soit apportée à la condition du paysan, de l'ouvrier, du pauvre urbain, du semi-prolétaire. Corazon Aquino prétend qu'il n'est pas besoin d'une révolution sociale pour soigner ces maux terribles qui frappent les pauvres aux Philippines. Mais son programme économique reste bien vague et l'expérience des précédents régimes au verbe nationaliste et populiste laisse peu d'illusions en ce domaine (14).
A la fin mai, Corazon Aquino a accentué son soutien à l'armée, rejetant toute perspective d'épuration large, même étions dans l'opposition, c'est différent. Ils font de leur mieux pour protéger le peuple. Et nous avons besoin à notre tour de soutenir les militaires.
avons besoin d'oublier le passé » (15). Le mari de Corazon, Benigno « Ninoy » Aquino, a été assassiné par les militaires le 21 août 1983. Mais il est plus facile à Corazon Aquino de pardonner, maintenant qu'elle est présidente et détient une part du pouvoir, qu'il ne l'est
Corazon Aquino et son vice-président Salvador Laurel. (DR) au paysan d'oublier, lui dont plusieurs membres de la famille ont « disparus » et qui reste sous la menace constante de la répression.
La présidence se refuse donc à épurer véritablement les forces de répression. La préservation de l'armée, en dépit de tous ses crimes, est d'ailleurs un élément clef de la politique américaine dans le cadre de transitions démocratiques. Aux parmi les plus âgés, et les hommes de main les plus proches de Marcos ont été écartés. L'armée reste la même, dans ses structures, son commandement, ses liens classes dominantes et l'impérialisme. Rendre les armes dans ces conditions, comme le propose Corazon Aquino, serait une folie suicidaire et les forces révolutionnaires le savent bien.
Mais il faut tenir compte de la situation politique. L'aspiration à une solution pacifique est vivace dans divers secteurs de la population. Corazon Aquino répond espoir. Des négociations peuvent s'engager et il semble que les premiers contacts sérieux en ce sens aient été pris. En effet, sans pour autant renoncer à ses positions, la NPA doit tester pratiquement cette possibilité. Le gouvernement Aquino est une coalition conflictuelle, temporaire, en évolution. Il n'a pas encore fait toutes ses preuves. Et si le processus de négociation échoue, il importe que les responsabilités militaires apparaissent clairement aux
Pendant plusieurs semaines, l'initiative politique est restée, sur le terrain de la négociation, du côté du nouveau régime. Pour les forces révolutionnaires, il était très dangereux d'aborder cette question en ordre dispersé ou de continuer à tergiverser. Un processus de mise au point s'est engagé. La direction nationale du NDF a publiquement rectifié des positions présentées par certains de ses organismes locaux, comme le communiqué du comité de Cebu qui qualifiait le gouvernement Aquino de « bourgeois » (16). Et, bien que le débat continuait encore au sein du PCP et du NDF, des positions officielles ont été publiées dans leurs organes de presse réguliers.
Selon Liberation, la première conférence de presse autorisée de la direction du NDF, après la chute de Marcos, remonte au 24 mars, un mois donc après les événements. Parlant au nom du front, Antonio Zumel a accordé à quatre journalistes philippins, quatre heures durant l'interview citée plus haut. A cette occasion, Zumel a diffusé deux déclarations officielles. Il a souligné que « ces déclarations prennent la priorité sur d'autres régions et à divers niveaux de direction, que ce soit dans le NDF, le parti, la NPA ou des organisations de masses national-
Le communiqué du NDF est succinet mais il fait autorité : « A la suite du renversement du dictateur Marcos par le peuple philippin et en soutenant les aspirations légitimes de ce dernier à une paix démocratique, le Front national démocratique et les organisations qui lui sont affiliées (ce qui inclut donc le PCP lui-même) se déclarent prêts à un dialogue avec le gouvernement de Corazon Aquino au sujet d'un cessez-le-feu éventuel entre la Nouvelle armée du peuple et les Forces armées des Philippines ».
Après avoir salué 17 années de luttes populaires anti-dictatoriales et souligné l'ampleur des tâches qu'il reste à accomplir, le NDF déclare : « En appelant à un dialogue avec le gouvernement Aquino, le Front national démocratique espère arriver à la compréhension et la coopération mutuelles en canalisant la volonté popu-
13. Interview de Joma Sison publiée dans le bulletin Philippines Information, Paris, numéro 42, mai 1986, p. 5.
14. Voir notre article « Le gouvernement Aquino face aux problèmes sociaux et économiques ». dans Inprecor numéro 217 du 17 mars 1986.
15. Seth Mydans, « Aquino Strongly Supports Military », International Herald Tribune du 26 mai 1986.
16. Voir la mise au point du bureau d'information publique du NDF dans le bulletin Philippine News and Features, vol. II, numéro 24, 3 mars 1986, p. 8.
17. « NDF Standpoint. Elaboration of the NDF position on important issues. 'We are open to a ceasefire'. NDF announces important policy statements in a press conference », Liberation, février-mars 1986, p. 3.
laire, laquelle s'est montrée avec une telle force lors du renversement du dictateur, vers la réalisation (des objectifs d'une véritable indépendance et de la démocratie). Mais les conditions objectives à l'heure actuelle ne permettent pas l'abandon du droit du peuple de prendre des armes en défense de ses acquis révolutionnaires de ces dix-sept dernières années » (18).
Le deuxième communiqué diffusé lors de cette conférence de presse par Antonio Zumel exprime la position officielle du PCP et de la NPA dans la mesure où il est signé conjointement par la commismilitaire du Parti communiste et l'état-major du la NPA. Mais il n'émane pas encore du bureau politique lui-même ou du comité central. La direction politico-militaire de la NPA (bras armé du parti) se réjouit du renversement de Marcos, reconnaît le soutien populaire dont bénéficie Corazon réformes démocratiques : « Nous assurons la présidente et notre peuple que l'appel de la présidente à un cessez-le-feu n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd dans les rangs des forces révolutionnaires et de la Nouvelle armée du peuple. Avec des initiatives justes, sincères et prudentes de la part des partis concernés, un cessez-le-feu à l'échelle nationale est possible. En plus, nous croyons qu'on pourrait aboutir par la suite à plus qu'un simple cessez-le-feu, dans la mesure où surviendraient des changements plus substantiels favorables aux larges masses du peuple philippin, dans les sphères économique, politique et militaire.
« Cela dit, nous devons pourtant signaler qu'une grande partie des structures fascistes restent en place. réactionnaires à l'intérieur et à l'extérieur du gouvernement intriguent en ce moment même non seulement pour bloquer les initiatives de la présidente en faveur de réformes démocratiques mais également pour les renverser ». L'appel de la NPA se conclut en rappelant les problèmes sociaux et économiques qui expliquent le développement d'une insurrection rurale.
soi-disant problème (de l'insurrection) ne peut être résolue qu'en entreprenant des changements économiques et politiques fondamentaux » (19).
Ang Bayan, organe clandestin publié central du PCP, contient dans ses numéros de mars et avril 1986, plusieurs articles d'analyse sur les événements et la nouvelle situation. Le renversement de Marcos est le produit d'« un soulèvement civil combiné avec rébellion militaire (...) Ceci fut l'événement politique le plus important depuis l'imposition de la loi martiale en 1972 (...) Il est donc de la plus haute importance pour le parti et les rangs nationaux-démocratiques de comprendre les événements, leurs racines et leurs implications, pour que nous puissions faire avancer la lutte ».
En conclusion d'une description des événements de février, l'article d'Ang Bayan insiste sur le caractère très « fluide » de la situation politique, sur les nouvelles possibilités d'action mais aussi la complexité des tâches : « La situation globale est favorable pour que le peuple fasse pression pour ses intérêts nationaux et démocratiques (...) En même temps, elle présente des obstacles à l'avancée de ces luttes politiques et à leur jonction et leur coordination correctes avec la lutte armée révolutionnaire ».
« En général, nous devons mettre l'accent sur le renforcement du mouvement de masse et l'encouragement à des actions directes par les masses. Le travail au niveau national et au sein du gouvernement doit appuyer et renforcer ces efforts. Nous devons encourager des initiatives de la part des masses et donner libre cours à la création de plus de canaux de coopération et de coordination entre les diverses forces démocratiques et progressistes (...) Le parti doit être plus consolidé que jamais pour pouvoir donner une direction correcte et efficace aux lutglobales de notre peuple à la lumière de la nouvelle situation » (20).
« Il est maintenant principalement de la responsabilité des forces révolutionnaires et progressistes de rapidement consolider et mobiliser le pouvoir populaire sur tous les théâtres de la lutte, légale ou armée, dans les villes et les campagnes, à travers l'archipel. C'est nécessaire pour que prenne forme un pouvoir véritablement populaire » (21).
UNE SITUATION DÉLICATE POUR
Ce n'est pas par hasard que l'article d'Ang Bayan mentionne la difficulté qu'il y a à articuler, dans la période de transition qui suit la chute de Marcos, l'ensemble des luttes politiques de masse et l'action de la NPA. Les forces révolutionnaires ont dû, durant les mois qui viennent de s'écouler, répondre, en qui concerne la poursuite de la lutte armée, à des problèmes difficiles.
Le premier de ces problèmes est celui de la poursuite par la NPA d'opérations militaires depuis la chute de Marcos. Les articles d'Ang Bayan, comme d'ailleurs l'interview d'Antonio Zumel, reconnaissent qu'il y a bien là l'une des principales difficultés politiques du moment. En effet, les forces répressives réactionnaires sont toujours actives dans de nombreuses provinces, aussi pour ne pas perdre l'initiative sur le terrain, la NPA a-t-elle reçu pour consigne de poursuivre un certain nombre d'opérations. Mais ce faisant, elle risque d'apparaître responsable de la continuation des combats qui ont fait, durant les trois mois qui ont suivi la chute de Marcos, environ 900 morts. Et l'armée gouvernementale, désunie d'un côté, mais forte de son nouveau prestige de l'autre, a maintenu et parfois augmenté sa pres-
Ang Bayan a donné pour consigne de « donner la priorité aux opérations militaires qui ont un impact politique important et qui servent à disloquer la machine
(22). Mais l'estimation de « l'impact » politique d'une opération militaire n'est pas aisée, alors même que la discussion ouverte au sein du PCP par l'échec du boycott n'est pas encore ter-
Surtout, une opération ressentie favorablement par la population locale, parce qu'elle met hors d'état de nuire, par exemple, un tortionnaire connu, peut avoir un impact négatif à l'échelle nationale en fournissant l'occasion, dans le contexte politique actuel, gouvernementale de présenter la NPA rejetant toute perspective de cessez-le-feu. Il semble bien que l'armée ait effectivement réussi à marquer des points dans la guerre politique et psychologique qu'elle a engagée contre les forces révolutionnaires depuis la chute
Les mois qui viennent de s'écouler aux Philippines confirment leçon déjà tirée par d'autre mouvements révolutionnaires, de la Chine au Salvador. Dans un pays où une guérilla joue un rôle important mais où s'opère une ouverture démocratique, même limitée, ou bien dans le contexte de la fin d'une guerre internationale, le thème des négociations et du cessez-le-feu devient souvent un terrain de confrontation politique essen-
Best donc très important que les forces révolutionnaires s'avèrent capables de prendre rapidement l'initiative en ce domaine. Le retard accusé sur ce point par le PCP et la NPA a été coûteux.
Le deuxième problème est l'aggravation de tensions de tous ordres au sein du mouvement révolutionnaire complexité de la situation présente après l'échec du boycott. Les fronts de guérilla bénéficient d'une grande autonomie dans l'action, ce qui est nécessaire vu la variété de situations auxquelles ils sont confrontés. Le symptôme le plus grave, en ce domaine, est la scission qui vient d'affecter la NPA dans la Cordillera. Cette région montagneuse du Nord de l'île de Luzon, habitée par des tribus, est connue pour avoir été le théâtre d'une longue lutte contre la construction de barrages sur la rivière Chico. Ces barrages devaient en effet forcer à l'exode des communautés montagnardes Bontoc et profondément attachées à leurs terres ancestrales. C'est au cours de cette lutte que la NPA s'est progressivement implantée dans la région, protégeant les populations de la répression.
En avril 1986, une scission s'est produite au sein de la NPA et a donné naissance à l'Armée populaire de libération de la Cordillera (CPLA). La nouvelle organisation est dirigée par un conseil de 15
18. NDF : « We are ready to dialogue ». communiqué sans date publié dans Liberation de février-mars 1986, p. 4. Dans Ang Bayan, ce communiqué est daté de Manille et du 21 mars
Voir Ang Bayan, vol. XVIII numéro 19. PCP : « The call for a ceasefire has not fallen on deaf ears ». Liberation, février-mars
20. « New Political Situation, Coalition Government is in place », Ang Bayan, vol. XVIII, numéro 1, p. 1 à 5.
21. « Aquino Consolidates Power : Reactionaries Block Reforms », Ang Bayan, vol. XVIII, numéro 2, avril 1986, p. 3.
22. « NPA marks 17th Anniversary Amid XVIII numéro 1, mars 1986, p. 8-9.
membres, parmi lesquels ses deux porte- cours de tels actes (...) Nous ne pouvions parole, les pères Bruno Ortega et Conrado Balweg (de la Société du Verbe divin). De la communauté Tinggian, Balweg s'est opl'extension des opérations de l'entreprise Cellophil, à Abra. Menacé, il rejoint en 1979 la lutte armée. Prêtre rebelle, il devient l'un des membres de la NPA les plus recherchés par l'armée en
Le PCP a dénoncé le « localisme » de Balweg et son refus d'intégrer pleinement la lutte de la Cordillera au combat national. Mais un responsable de la NPA a à expliquer que Balweg, longtemps loué par le parti, avait été exclu pour avoir abusé des femmes et détourné de l'argent (23). Ces accusations infâmantes viennent trop tard et trop à propos, elles rappellent de trop mauvais souvenirs dans le mouvement communiste, pour ne pas être inquiétantes.
Dans des interviews, Ortega et Balweg expliquent, pour leur part, que la scission a été provoquée par des divergences politiques portant sur la défense des communautés tribales (ce qu'ils considèrent être leur tâche première) et leur intégration à une stratégie politico-milimême du système social en vigueur (ils rejettent le terme de « semi-féodal », soulignant que leurs communautés ne connaissent pas la propriété terre), et sur le régime interne à la NPA et au PCP (ils dénoncent l'absence de démocratie au sein du mouvement) (24).
Il est possible qu'à l'occasion des « rectifications » en cours au sein du PCP, des négociations se développent pour réunifier les forces de la NPA dans cette région très importante par l'histoire de ses luttes, sa position géographique et par le fond du problème soulevé, celui du rapport entre les communautés montagnardes et le combat révolutionnaire.
Le troisième problème est celui des « zombies ». On appelle ainsi aux Philippines les agents infiltrés ou recrutés dans guérilla par l'armée, profondeur (DPA). L'armée profite de la situation présente pour les faire agir plus ouvertement.
C'est une enquête menée pour le compte de l'important hebdomadaire catholique Veritas qui a permis de révéler à l'opinion la gravité de ce problème. La journaliste annonce en effet que la majorité des guérilleros qui se rendent « pourraient être en fait des agents de pénétration en profondeur (DPA) chargés par les Forces armées des Philippines d'infiltrer les rangs du PCP-NPA-NDE depuis le début 1972 ». Selon Nido Nabong, haut responsable du commandement opérationnel de Mindanao-Nord, ce n'est que fin 1985 que les guérilleros se sont rendus compte de l'ampleur des infiltrations et de leurs conséquences : « Nous avons été accusés de duperie, de brigandage et de
Nous avons été accusés de tuer plusieurs personnes qui n'avaient pas commis le moindre crime contre le peuple. Nous avons été accusés d'actes d'extorsion, et, pire, d'avoir tué des civils, au pas comprendre ce qui se passait, avant d'avoir mené une enquête à l'encontre de ceux qui avaient commis de graves infractions de discipline et avant que ceux-ci ne fussent passés aux explications » (25).
Le but de l'opération « zombies » est de réunir l'information, discréditer la NPA et créer dans les rangs révolutionnaires un climat général de suspicion. Comment lutter contre les infiltrations, inévitables dans le cadre d'une guérilla de masse, sans pour autant laisser le soup çon miner le moral collectif et les relations entre camarades, c'est certainement l'une des tâches les plus complexes à laquelle doit faire face la direction d'un mouvement révolutionnaire armé. C'est en reprenant l'étude de la biographie des membres du mouvement que les cadres du PCP cherchent à découvrir les agents infiltrés. lisation des « zombies » et la poursuite par les militaires d'opérations aggressives dans diverses régions. Elle demande à la présidence de contrôler effectivement les menées de son armée, comme preuve du sérieux avec lequel elle aborde la question des négociations de cessez-le-feu.
GUERRE PROLONGÉE ET CRISE
POLITIQUE Le quatrième problème, auquel le PCP et le NDF ont été confrontés, est celui de la combinaison des différents des différentes formes de à l'échelle nationale. La du PCP tient notamment au fait qu'il s'est révélé capable de pénétrer tous les milieux sociaux populaires, d'organiser des luttes non-violentes aussi bien que militaires, de s'implanter dans toutes les régions importantes en dehors des communautés musulmanes. Il a su ainsi articupopulaires multiformes Mais la situation actuelle est particulièrement complexe, car elle diffère profondément de la capitale aux provinces, entre les provinces elles-mêmes, des zones insurrectionnelles aux zones « blanches ». Le degré d'ouverture démocratique du nouveau régime et le poids direct d'une répression qui se poursuit varie grandement suivant les lieux. Par ailleurs, malgré tous les enrichissements apportés à son orientation dans les quinze dernières années, la ligne du PCP continue à considérer que la lutte armée doit rester à tout moment l'axe du combat révolutionnaire, le centre de gravité de l'activité nationale en fonction duquel l'importan-
Best pourtant reconnue, des autres formes de lutte prend son sens.
Dans son numéro de mars 1986, mois anniversaire de la fondation de la NPA en 1969, Ang Bayan rappelle les « principes de base ». Deux tâches vont de paire : le développement de la lutte armée et la « construction du front uni national. L'une est le complément de l'autre ; aucune des deux ne peut réussir sans l'autre ». La NPA est subordonnée au parti, donc aux objectifs politiques définis par celui-ci. Mais elle reste « l'instrument principal du peuple pour amener des changements révolutionnaires » et
« la lutte armée est la forme principale de lutte pour renverser la domination réactionnaire et fasciste » (26). Il est intéressant de noter que ce dernier point a été publié après le renversement de Marcos par la lutte de masse (et après le renversement de la junte militaire en Thailande en 1973 et du régime du Shah d'Iran en 1979 par de vastes mobilisations
La réflexion politico-militaire du PCP a une force : elle donne une grande importance au politique, à l'organisation, à l'enracinement social ; elle lui a permis d'accumuler pregressivement des forces politiques et militaires sur le long terme, de travailler dans la durée. Mais elle comporte un élément de rigidité qui peut rendre difficile la définition d'une orientation tactique en temps de crise politique majeure du type de celle que connaît actuellement le pays. Durant cette période cruciale, la forme principale de la lutte n'est pas la lutte armée, même si la protection des forces armées révolutionnaires reste une tâche essentielle. Et le lieu des affrontements politiques immédiats était avant tout la capitale, et non les zones
Le PCP a intégré le thème de la « combinaison » des formes et des secteurs de lutte dans le cadre d'une guerre longue durée. Mais on néanmoins dire que sa pensée stratégique reste en deçà de celle du Grâce notamment à l'expérience historique précoce d'une grande variété de luttes de masse culminant dans la révolution d'août 1945, le PCV a su réintroduire la notion de « crise » dans le cadre de la stratégie de guerre révolutionnaire prolongée. Le thème du « moment favorable », de la crise politique et de la crise révolutionnaire occupe une place fondamentale dans la pensée politico-militaire mienne. Il permet d'éviter un dangereux écueil, celui du gradualisme militaire qui a marqué tant de partis de lutte armée (y compris une organisation, alors membre de la IVe Internationale, comme le Parti révolutionnaire des travailleurs d'Argentine, dans les années 1970).
Le mûrissement d'un « moment favorable » peut rapprocher brusquement toutes les échéances. Il doit être préparé et il peut déterminer une articulation
23. L'expulsion de Balweg a été annoncée le 22 avril. Les accusations ont été portées par cadre se présentant comme Ka Toto, chef d'opérations de la NPA. Voir Chronology of Events, avril 1986, numéro 20, p. 3, qui se réfère à un article du 25 avril du Manila Times.
24. Voir les articles de Roy S. de Guzman, « Dictatorship' ends Balweg-CPP alliance », Philippine Daily Inquirer, 7 mai 1986, et « For
Cordilleras, Balweg rebels against Red dictatorship », Mr and Ms (hebdomadaire philippin), 9-15 mai 1986.
25. Carolyn O. Arguillas, « The Zombies », Veritas, 3 avril 1986, p. 10.
26. « NPA marks 17th Anniversary Amid Opportunities, Challenges », Ang Bayan, vol. XVIII numéro 1, mars 1986, p. 6.
Le ministre de la Défense, Juan Ponce Enrile (au centre), au moment de la révolte militaire en fénouvelle des secteurs et formes de luttes, assignant par exemple le rôle principal à l'action politique de masse. La flexibilité et le sens de l'analyse concrète de la situation qui a caractérisé la direction de la lutte au Vietnam découlent de la compréhension de ces éléments.
Il est probable que la rigidité relative des conceptions du PCP a joué un rôle, fin 1985, dans la détermination de Torientation électorale. Reconnaître la crise qui venait pour ce qu'elle était, c'était accepter de bouleverser les plans déjà établis d'expansion politico-militaire en vue d'atteindre avant la fin de la décennie le point d'« équilibre des forces ».
UN NOUVEL ESPACE
DÉMOCRATIQUE L'une des principales conquêtes de la « révolution de février », c'est un « espace démocratique » nouveau, précieux malgré sa fragilité et sa relativité. La répression menace toujours et dans certaines provinces, il y a peu de changements notables. Le combat pour les droits démocratiques reste l'enjeu d'une dure bataille.
Dans une ile comme Negros, le « royaume du sucre », la « révolution de février » n'a pas en elle-même renversé les institutions du régime Marcos. Les forces armées maintiennent leur pression. Mais même là, les maires et fonctionnaires de Marcos sont progressivement remplacés, y compris par des membres de Bayan (voir plus bas) qui ont participé à la campagne électorale, alors que le boycott a été très naturel chez les travailleurs du sucre. Devant cette situation indécise, les dirigeants de la Fédération nationale des travailleurs du sucre (NFSW) (27), Bobby Ortaliz et Serge Cherniguin espèrent que les militaires vont être enfin placés sous contrôle, mais ils déclarent : « Nous accueillons ce qui est bien, mais nous sommes prêts au pire » (28).
La bataille pour les libertés démocratiques est done loin d'être gagnée. Mais les conditions pour la mener ont changé. Il suffit pour s'en rendre compte de voir que la centrale Congrès syndical des Philippines (TUCP), longtemps protégée par Marcos, demande aujourd'hui la démission de « Bobbit » Sanchez, ministre du Travail dans le gouvernement de Corazon Aquino. Sanchez est effectivement accusé par l'ancienne centrale syndicale officielle de favoriser le KMU (29), la centrale syndicale de lutte de classe si souvent et si violemment réprimée sous l'ancien régime. Le KMU, qui pourtant avait appellé au boycott des élections, a aujourd'hui des possibilités d'organisation beaucoup plus ouvertes que par le passé.
Il en va de même pour le mouvement paysan, KMP (30). Des cadres locaux de ce mouvement notent que rien n'a changé dans la situation du paysan. Maria Rosario Felizco, de la région du Centre-Luzon, déclarait : « Rien n'a changé. Nous étions sidérés » (31). Mais le président du KMP, Jaime « Jimmy » Tadeo, est aujourd'hui urier 1986. (DR) reçu par le ministre de l'Agriculture au lieu d'être expulsé à coups de matraques comme sous le régime Marcos. Il vient aussi d'être nommé à la commission présidentielle chargée de préparer une nouvelle constitution. Cette commission est très largement dominée par des éléments de l'élite sociale, ce qui reflète la principale faiblesse de la « révolution de février», à savoir l'absence de comités d'auto-organisation des masses qui auraient pu imposer leur représentativité. L'élaboration de la nouvelle constitution va être l'occasion d'une bataille politique de classe. La nomination de Jimmy Tadeo et de quelques autres représentants des forces populaires à la commission constitutionnelle est donc assez formelle, mais symbolique des changements politiques en cours. Tout en voyant dans les événements de février une « révolution de ville », Jimmy Tadeo, qui avait appellé au boycott, défend aujourd'hui la perspective d'une « coopération critique » avec le régime Aquino (32).
Le combat revendicatif et démocratique continue donc, mais dans des conditions nouvelles et plus favorables. Le PCP le sait et reconnaît l'importance de l'enjeu. Mais il s'est trouvé, notamment à Manille, politiquement en déséquilibre ; il a eu du mal à prendre immédiatement l'initiative sur ce terrain. Et ce d'autant plus que Bayan, la principale coalition « national-démocratique » du pays était en crise (33).
Au lendemain de la chute de Marcos, la situation dans laquelle se trouve Bayan varie suivant les lieux et les milieux. Dans des secteurs sinistrés, comme chez les travailleurs de la canne à sucre de Negros, l'espoir d'une probablement jamais contre, dans de nombreuses provinces, les dirigeants de Bayan se sont engagés dans la campagne électorale, malgré la consigne nationale de boycott. Les locaux de Bayan ont même été parfois mis à la disposides organisations engagées dans le soutien à Corazon Aquino. En province, donc, Bayan vivante, qui s'est même élargie par en-
Mais à Manille la situation de Bayan est franchement mauvaise. Cette organisation symbolise en effet le boycott - et semble-t-il aussi l'arrogante assurance affichée un temps par les tenants de cette politique. Dans de nombreux secteurs, un phénomène de rejet s'est fait jour. Depuis, la direction nationale de Bayan a fait une autocritique portant, d'une part, sur son analyse de la conjoncture politique et, d'autre part, sur le manque de souplesse dont elle a fait preuve dans la prise de décision. Malheureusement, cette autocritique est restée interne, ce qui lui a fait perdre beaucoup de sa force.
Bayan n'avait donc plus sur le plan national et dans la capitale l'autorité nécessaire pour coordonner les luttes de la gauche. La nouvelle coalition Lakas « a décidé que, pour l'instant, la gauche dirigée par Bayan ne serait pas invitée à s'intégrer, bien que la porte soit laissée
27. Bobby « Bob » Ortaliz est le président du NFSW et Serge Cherniguin le secrétaire général.
28. Cherniguin, cité par Deb Shnookal, « Repression continues in Sugarland », Intercontinental Press, 19 mai 1986, p. 31.
29. KMU : Kilusang Mayo Uno, Mouvement du Premier Mai, qui annonçait plus de 500 000 membres à la veille de la « révolution de février ».
30. KMP Kilusang Magbubukid Pilipinas, Mouvement paysan des Philippines. Annonce environ 500 000 membres.
Maria Rosario Felizco, «Interview with a Filipino peasant leader », International Viewpoint, numéro 98, 5 mai 1986
32. Cité par Romy P. Marinas, « Peasants after the City Revolution », We Forum, 8-14 avril 1986, p. 6.
Bayan : Bagong Alyansang Makabayan (Nouvelle alliance patriotique), qui annonce en février-mars 1986 2,5 millions de membres. Voir Inprecor numéro 220 du 26 mai 1986.
était détenu avec Horacio « Boy » Mora- progressistes (que l'opposition modéouverte à des accords de collaboration pratique à l'avenir » (34). La confiance ne règne pas encore.
Dans le courant national-démocrate lui-même, les initiatives politiques se sont multipliées en ordre, semble-t-il, assez dispersé. Joma Sison a lancé la perspective de création d'un nouveau parti qui pouvait prendre le nom de Nouveau parti démocratique ou Parti national-démocratique (NDP). Cette nouvelle organisation devait voir le jour si Bayan ne pouvait ou ne voulait pas se transformer elle-même en « parti politique majeur» (35). Ceci dit, le NDP ne semble pas avoir encore pris réellement forme. Politiquement, la situation actuelle présente le danger d'un écartèlement de la gauche révolutionnaire entre une position sectaire, d'une part, et, en réaction, le développement d'une position par trop opportuniste, d'autre part.
LES « VOLONTAIRES POUR LA
DÉMOCRATIE POPULAIRE » Deux des plus prestigieux dirigeants du Front national démocratique, longtemps emprisonnés sous Marcos, ont lancé, après leur libération, les Volontaires pour la démocratie populaire (VPD). Ed de la Torre (36), identifié à l'organisation des Chrétiens pour la libération nationale (CNL), et Horacio « Boy » Morales (37), ancien président du NDF, sont réputés unitaires. Boy Morales a la réputation d'avoir poussé à l'élargissement politique du Front national démocratique en l'ouvrant à des groupes indépendants. Le PCP a accepté cette perspective, inscrite dans sa résolution anniversaire de 1980. C'est d'ailleurs après l'arrestation en 1982 de Boy Morales que le PCP a engagé un repli politique sectaire et dogmatique (38). Ancien technocrate, Boy Morales a aujourd'hui retrouvé un emploi dans l'administration.
Ed de la Torre a reconnu que « la gauche a perdu son rythme historique, elle a été dépassée par les événements » (39). Et pour expliquer la complexité de la « révolution vrier », il a usé d'une belle image. La révolution est venue comme un enfant prématuré. Les révolutionnaires ont hésité à reconnaître ce bébé, trop précoce et moins vigoureux qu'ils ne l'espéraient. Or, politique, les choses sont différentes de la biologie : un bébé peut y avoir beaucoup de parents. C'est le cas de la révolution de février. Mais la gauche pas abandonner la paternité de l'enfant pour autant, bien au contraire, il faut lutter pour lui donner un nom : « J'ai ressenti une excommunication de la gauche en sortant de prison, mais ce n'était pas aussi triste et aussi tragique que le sentiment que j'ai eu d'une auto-excommunication, dans un premier temps, de la part de certains militants de gauche qui disaient : à qui est cet enfant ? Il n'est pas à nous. Le nôtre est censé arriver seule-
L'expérience de la prison avoir conforté la tradition unitaire d'Ed de la Torre. Il évoque les discussions qui se déroulaient au camp Bago Bantay, où il les, le dirigeant social-démocrate Marianito « Mar » Canonigo (41), et le Dr Nemesio Prudente, identifié au Mouvement de libération populaire (PLM) (42).
Usa libération, Ed de la Torre a expliqué : « En réalité, nous n'avions pas une position unique. Quand vous êtes en prison, vous ne vous sentez pas aussi sûr d'avoir saisi toute la dynamique politique. (Nous percevions la montée d'une révolution politique). Alors, c'était cela notre
Get c'est sur cette base-là que nous avons dit que la question n'était pas celle du choix entre le boycott et la participation. Il s'agissait de savoir quelle ligne ferait avancer le mouvement populaire et cette coalition plus large. La plupart d'entre nous pensaient que la participation l'élargirait. C'est une question tactique. Ce n'est pas vraiment une stratégique. Les autres ont débattu (liant le choix tactique au résultat probable des élec-
Je disais : "Non, la première question n'est pas celle de gagner ou de perdre, puisqu'on discute d'un projet dont l'objectif n'est pas simplement de renverser Marcos ou de le remplacer par un autre, mais d'élargir la coalition démocratique, la démocratie populaire". » de la Torre touche là un point très important de l'argumentation. Beaucoup des tenants du boycott expliquent que cette consigne de boycott aurait été correcte si Marcos était finalement resté
Mais cette manière les choses conduit à passer à côté du principal. Ed insiste sur ce point : " En acceptant, comme nous le faisions, que selon toute probabilité Marcos resterait au pouvoir, (...) nous disions que si on participait, on serait dans une meilleure position pour diriger les protestations post-électorales sur des bases plus
34. Eduardo C. Tadem, « Lessons for Kasarinlan, Philippine Quarterly of Third World Studies, vol. 1, numé-
4, p. 36. Lakas (Pouvoir populaire) est une coalition de forces de gauche qui ont participé à la campagne électorale de Corazon Aquino.
35. Joma Sison, interview de We Forum, 36. Edicio « Ed » de la Torre, 43 ans, prêtre de la Société du Verbe divin (aujourd'hui
« congé d'ordre »). Il devient aumônier de
Fédération des paysans libres (FFF) et du groupe chrétien social-démocrate Khi Rho. Il se radicalise ét se retrouve président des Chrétiens pour la Libération nationale (CNL) en 1972. Il était membre de la Commission prépa-
Front national démocratique dès décembre 1974 et détenu plus de cinq ans, il est libéré sous condition en avril 1980, et est enà Rome et Louvain (Belgique). Arrêté à nouveau après son retour aux Philippines, en avril 1982, il est libéré après la victoire de Corazon Aquino. Technocrate plein d'avenir dans les années 1960 et 1970, il travaille à la Development Academy of the Philippines dont il devient, en 1975, le vice-président. Il passe symboliquement dans clandestinité en rejoignant le NDF le 26 décembre 1977 (date anniversaire de la fondation du PCP et de la naissance de Mao), alors qu'il devait recevoir le prix d'un d'élite, les « Dix jeunes hommes exceptionnels de l'année ». Le passage à la révolution de rée)» (43).
On peut probablement considérer que les Volontaires pour la démocratie populaire, animés par Ed de la Torre et Boy Morales, se situent à la charnière des milieux militants qui ont boycotté et de ceux qui ont participé. A la différence de celui de Sison, qui s'adresse en priorité aux militants de Bayan, c'est un projet unitaire très large qui veut offrir un cadre d'action commun aux nat-dems (nationaux-démocrates), aux « soc-dems (sociaux-démocrates) et aux « lib-dems » (libéraux-démocrates, personnalités dé mocratiques généralement sans affiliation précise) (44).
CHRISTIANISME ET MARXISME
AUX PHILIPPINES
La « révolution de février » a donc suscité une série d'initiatives politiques variées de la part de milieux nationaux-démocrates. Seul le temps permettra de voir comment elles vont s'articuler les unes aux autres. De même, de nombreux débats de fond ont émergé et des coalitions sectorielles ont connu des crises à l'occasion de la campagne électorale. Ce fut le cas de la coalition d'organisations féministes Gabriela (45), dont la présidente, l'actuelle ministre des Affaires sociales et du Développement, Mamita Pardo de Tadémissionna. Gabriela connut une scission, avec la formation de l'organisation Solidarité femmes des Philippines. Outre la question du boycott des élections, les discussions portaient sur le fonctionnement de la coalition (plus ou moins centralisée et démocratique) comme sur la place à accorder aux revendications proprement féministes. Cette scission est aujourd'hui surmontée, avec la Boy Morales fit grand bruit. Il devient président du Front national démocratique. Il est capturé en avril 1982 et libéré le premier mars 1986
38. Sur la ligne en matière de front uni et le tournant de 1982-1983, voir notre article d'Inprecor numéro 220 du 26 mai 1986.
39. Cité par Romy Marinas, « Did Bayan fall flat on its face ? , We Forum, 25-31 mars
40. Interview publiée dans We Forum, 41. Etudiant en 1970, au moment de la vague de lutte connue sous le terme de la « Tempête du premier trimestre », Marianito
Canonigo appartenait au mouvement Lakasdiwa (Force de l'esprit). Entré en clandes-
Oil est arrêté en octobre 1981, et libéré victoire de Corazon Aquino. Il est aujourd'hui dirigeant de la coalition Bandila secrétaire général du Mouvement socialdémocrate philippin (FSDM), l'équivalent légal Voir Inprecor numéro 221 du 9 juin 1986.
and Midwives ». Midweek, 26 44. Voir Elmer Mercado, « Nat Dem, plus We Forum, 27 mai-2 juin 1986.
45. Voir au sujet de Gabriela et de la lutte des femmes aux Philippines, l'article de Sonia oppression multiforme », publié dans Inprecor numéro 214 du 3 mars 1986.
reconstitution d'une structure unifiée, mais plus décentralisée que par le passé.
La nouvelle présidente de Gabriela, élue en avril dernier, est la sœur Mary-John Mananzan (46). Dans un témoignage sur la « révolution de février », sœur Mary-John Mananzan indique l'ampleur des questions soulevées dans la gauche philippine. Après avoir analysé l'importance et les limites des événements, elle note qu'« il y a besoin de canaliser le poupopulaire nouvellement pour interpeller le gouvernement, surtout sur les questions de l'intervention américaine sous toutes ses formes, de la réalisation d'une réforme agraire gouvernementale et de l'amélioration des conditions de vie du 75% des Philippins qui vivent en-dessous du seuil de pauvreté.
« La gauche doit faire une évaluation approfondie et se soumettre à une autocritique honnête pour trouver les racines de son isolement dans les jours décisifs de
Un des points importants qu'il faudra considérer est celui de l'examen de ses principes et de ses pratiques en matière de construction de fronts unis, à la fois dans le pays et dans le cadre de groupes de solidarité à l'étranger. Elle devrait aussi évaluer en profondeur sa tactique en ce qui concerne la lutte légale, l'éducation des masses, son analyse conjoncturelle et
« Etant donné le haut profil de l'Eglise dans les événements récents, une réflexion approfondie et du discernement sur présent des fidèles saires. Je pense que le premier souci est de prévenir tout esprit de triomphalisme qui serait pour l'Eglise une tentation de poursuivre l'exercice de son influence sur le présent gouvernement. On peut noter la tendance vers un autre modèle de Chrétienté et les efforts déjà initiés pour raviver l'allure de l'Action catholique comme levain social. Il doit y avoir une étude plus approfondie de la religiosité populaire tout en distinguant soigneusement entre sa capacité de mobilisation et sa valeur intrinsèque en tant que forme religieuse ». (47)
Ce dernier point touche évidemment une question très importante. Seul pays véritablement christianisé d'Asie, les Philippines ne sont pas laïcisées au même titre que les sociétés occidentales. Mais le catholicisme, en pénétrant la masse de la population, a subi d'importantes modifications. De même qu'un marxisme philippin ne peut pas être la simple réplique d'un marxisme allemand ou chinois, un catholicisme philippin ne peut pas être la simple reproduction d'un catholicisme romain ou espagnol.
Ce christianisme philippin étant aujourd'hui l'un des traits de la culture, de l'identité nationale du gros de la population, il importe pour tout mouvement révolutionnaire de le comprendre dans son
Lié historiquement fait colonial et encadré par une hiérarchie dont le cœur est en Occident, il est aussi l'expression des aspirations d'un peuple asiatique. Affirmation d'une nation dominée en lutte pour son indépendance, il est aussi le réceptacle de dangereuses superstitions. Il contient la tracôté et, de l'autre, celle de la soumission hiérarchique et du poids des idéologies tiennes de base et l'Eglise institutionnelle incarnent les deux aspects de cette réalité
Le rôle actif de la hiérarchie et du Vatican dans les luttes politiques, pour trouver une solution pro-impérialiste à la crise, rapproche les Philippines de divers pays latino-américains, comme d'ailleurs la place historique du christianisme dans la culture et l'identité nationale de l'archipel. L'évolution des rapports entre courants marxistes et courants chrétiens, des années 1960 à aujourd'hui, est à ce titre remarquable. Voilà 15 à 20 ans, l'Action catholique et les marxistes se faisaient face, en un conflit politique et idéologique frontal. Depuis, avec l'élargissement des luttes, le processus de « philippinisation » de la gauche révolutionnaire et la radicalisation de secteurs significatifs de l'Eglise, le panorama a bien changé. On des religieux et des militants laics de l'Eglise dans toutes les fractions politiques de la droite comme de la gauche (à l'exception probable du PKP (48), ce qui s'explique par sa marginalité vis-à-vis des processus radicalisation contemporains plutôt que par une « fermeté idéologique » qui ne l'a pas empêché de collaborer avec Marcos). questions, longtemps ignorées par révolutionnaires, peut-être, par nombre de militants philippins. Ces questions touchent bien à des aspects fondamentaux de la pratique révolutionnaire dans un comme les Philippines. Qu'implique en ce domaine l'enracinement social et national d'un parti révolutionnaire ? Quelle est la place des militants chrétiens dans le mou-
Best le rapport entre christianismes et marxismes, qu'il faut pluriel tous les prenant en compte les problèmes du front uni, quel peut être la fonction effective des Chrétiens pour la libération nationale, l'une des principales composantes du Front national démocratique ? ici essentiellement l'adhésion individuelle de chrétiens à une organisation commumarxiste, mais entre un parti comme le PCP et des courants chrétiens exprimant une radicalisation et une « vision du monde » particulières, celle, par exemple, de la théologie de la libération. Le Parti communiste peut-il et doit-il tenter d'intégrer en son sein l'ensemble de ce courant de radicalisation ? Ou est-il préférable de laisser un tel courant assumer son identité propre et nouer avec lui une alliance politique étroi-
Il est possible que cette question ait été au cœur de l'histoire des Chrétiens pour la libération nationale. Les CNL devaient-ils en effet être avant tout la fraction de masse du PCP au sein de l'Eglise (comme d'autres fractions du PCP travaillent au sein des entreprises et des villages) ?
représentant un courant allié au PCP dans le NDF ?
Les CNL ont été fondés le 17 février 1972, deux mois avant les Chrétiens pour le socialisme (sur le plan international). Le père Ed de la Torre en est la figure la plus connue. Mais au début, les CNL se sont ouverts aux membres des professions libérales, aux intellectuels, aux étudiants, et les religieux ne constituaient qu'une petite minorité de l'organisation.
2e congrès national, tenu en avril 1981, il est décidé que les CNL deviennent l'organisation des seuls religieux et des militants laïcs de l'Eglise qui rejoignent en beaucoup plus grand nombre que par le passé le combat révolutionnaire (49).
Dans le programme adopté à son 2e congrès, les CNL déclarent : « Les Chrétiens pour la libération nationale (CNL) sont une organisation pour des chrétiens qui se sont engagés dans la révolution nationale démocratique aux Philippines. Cet engagement dans la lutte pour la démocratie nationale est l'expression historique de notre vocation d'aider à construire le royaume de Dieu. Il est l'incarnation politiqe de notre foi chrétienne à l'étape actuelle de l'histoire philippine. Notre croyance en Jésus-Christ nous appelle à incarner notre christianisme, à lui donner chair et sang. Cela, nous le cherchons dans la passion, la mort et la résurrection du peuple philippin: la révolution populaire démocratique. (...)
guerre populaire prend forme principale la lutte armée, mais elle se mène sur tous les fronts possibles. (...)
« En tant que composante fondatrice du NDF, les CNL partagent avec tous les membres du NDF une responsabilité commune, celle de propager la ligne nationale-démocratique parmi toutes les classes et tous les secteurs progressistes de la société philippine. En tant qu'organisation chrétiens, particulièrement de membres de l'Eglise, les CNL ont une responsabilité spécifique, celle d'impliquer les Eglises chrétiennes du côté de la lutte populaire du peuple. (...)
« Des chrétiens s'unissent avec des marxistes au sein du NDF sur la base du programme national-démocratique. Dans de cette unité politique, nous nous engageons dans la discussion idéologique, dans un dialogue chrétien-marxiste, mais ce n'est pas un débat stérile, académique; il doit être centré sur la pratitine, doyenne du collège de Saint-Scholastica.
vient d'être présentée à la commission de préparer un projet de nouvelle Sr. Mary-John Mananzan, « Analysis of the February Revolution ». Tipanan Balita, (Madrid), vol. 3, numéros 14, 15, 16, février,
: Parti Komunista ng Pilipinas. PC aujourd'hui pro-Moscou. Voir notre article paru dans Inprecor numéro 221 du 9 juin 1986.
49. Selon Exequiel Augustin, The CNL Church », publié Libération nationale, Manille, sans date, p. 53-
que. Notre dialogue doit nous aider à tion du NDF d'une part, et Ang Bayan
Bernabé Buscayno (à gauche) et José Maria Sison, anciens dirigeants, respectivement de la NPA et mieux comprendre les caractéristiques spécifiques de la société philippine et notre guerre populaire. Dans ce sens-là, ce simplement l'incarnation du christianisme qui nous concerne. Nous aussi un intérêt à l'incarnation du marxisme à travers les efforts des communistes philippins pour lui donner une forme nationale. » (50)
Dans un pays comme les Philippines, l'importance d'un travail révolutionnaire au sein de l'Eglise ne doit certainement pas être ignorée. Par ailleurs, l'unité entre les militants marxistes athés et les courants révolutionnaires issus de la radicalisation chrétienne est certainement une question d'importance cruciale. Les marxistes doivent être capables de comprendre les enjeux des débats théologiques qui opposent ceux qui attendent de l'au-delà la venue du royaume de Dieu sur terre et ceux qui veulent le bâtir en s'engageant aujourd'hui, dans la société, auprès des exploités et des opprimés.
L'expérience du mouvement révoluphilippin peut nous aider à réfléchir à ces questions décisives. Il y a, aux Philippines, une expérience rare d'alliance entre un courant révolutionnaire chrétien et un parti communiste à la tête d'une guérilla dynamique. Cette expérience est d'autant plus précieuse que l'on assiste actuellement à une nouvelle offensive de la hiérarchie catholique et des puissants milieux jésuites pour isoler les religieux les plus engagés et pour déconsidérer la lutte des classes au nom de la « révolution pacifique ».
L'AUTOCRITIQUE
DU PARTI COMMUNISTE Dans un texte interne, la direction du PCP avait justifié le boycott en annoncant que les élections présidentielles ne seraient rien d'autre qu'une « bataille politique bruyante et creuse entre des fractions des classes dirigeantes » (51). La ligne a été réajustée par touches successives au cours du mois de février. La direcdu PCP, après leur libération en mars 1986. (DR)
d'autre part, ont salué dans la chute de Marcos un événement historique et une victoire populaire bien qu'incomplète. Mais cette première réorientation n'a pas suffi. En effet, le PCP ne pouvait surmonter la méfiance d'une série de milieux militants sans revenir publiquement sur sa politique antérieure. Il ne pouvait reprendre l'initiative politique, à Manille comme sur la question du cessez-le-feu.
La bataille intérieure sur le bilan réel qu'il fallait tirer de ces mois décisifs n'était pas terminée. Les questions de fond qui soulevées par le faux-pas qu'a constitué la politique de boycott telle qu'elle avait été définie, n'ont pas pu être abordées tout de suite. Or, elles sont importantes, car elles touchent à la stratégie au fonctionnement propre PCP. Selon un journaliste qui cite une source communiste de haut rang, boycott n'aurait pas été décidé bureau politique (15 membres), qui n'a pas été réuni, mais par le seul comité exécutif (5 membres) par un vote très serré (3 contre 2) (52). Or, cette décision allait s'avérer d'une très grande importance. Il aura fallu trois mois pour que les éléments majoritaires dans la direction du parti soient en mesure de publier le bilan autocritique paru dans le numéro de mai d'Ang Bayan. Ce délai aura coûté cher, mais il n'est pas si long, si l'on prend la mesure des problèmes qui ont dû se attendant de disposer de cet important numéro d'Ang Bayan, et en s'appuyant sur les compte-rendus qui ont été publiés par la presse philippine, on peut relever les points suivants :
- La direction du PCP fait une critique en règle de l'analyse de la conjonctul'appel au boycott était fondé. Les conMarcos n'ont pas été correctement évaluées. Le dynamisme de la bourgeoisie d'opposition a été sous-estimé. Le degré d'isolement du régime a été ignoré. Les sentiments ont été mal compris.
- En conséquence, le discours du PCP s'est adressé à une étroite avant-garde au lieu de s'adresser aux masses engagées dans la lutte antifasciste : « Cela a démontré une compréhension insuffisante des tâches de direction politique pendant une telle période, aussi bien qu'une absence d'appréciation du niveau actuel de la participation des masses aux luttes révolutionnaires, et une confusion concernant les besoins réels de la lutte révolutionnaire armée », note Ang Bayan (53).
des problèmes politiques soulevés par cette période doit se poursuivre dans les rangs du mouvement. Une campagne de formation théorique va être engagée pour renforcer notamment le caractère démocratique du fonctionnement du parti : le bureau politique appelle au développement de l'« esprit démocratique et de la manière démocratique de faire les choses dans le parti » (54). La direction nationale est sévèrement critiquée sur le plan idéologique, politique et organisationnel. La réunion d'un congres national serait prévue dans des délais rapprochés (le PCP n'a pas connu de congrès depuis sa fondation, en 1968).
- Le PCP annonce qu'il est prêt à reprendre l'initiative sur le terrain des négociations de cessez-le-feu. Le bureau politique analyse les contradictions qui se manifestent au sein du gouvernement sur cette question, entre la ligne de négociation de Corazon Aquino et la ligne dure d'Enrile, ministre de la Défense et ancien proche de Marcos. Il se déclare prêt à engager des contacts à un haut niveau. (Le NDF a d'ailleurs fait savoir, le 28 mai, qu'il avait choisi son représentant). Dans la période qui s'ouvre, la NPA doit se contenter de ripostes défensives aux exactions de l'armée. Plus généralement, le document d'Ang Bayan annonce que le parti est prêt à reprendre l'initiative politique
« rétablir immédiatement sa claire direction sur la lutte politique » (55). Dans ces conditions, la direction du PCP s'affirme confiante dans le futur et pense que la situation peut permettre au parti, une fois cette autocritique faite, de connaître un nouveau développement quantitatif et qualitatif.
On assiste donc, d'une part, réévaluation systématique de l'orientation tactique définie pour la période actuelle et, d'autre part, à un retour sur des questions plus profondes. Il semble que le tournant sectaire de 1982-1983 va être reconsidéré. Ce tournant avait été entériné par la résolution adoptée par la direction du PCP à l'occasion du quinzième anniversaire du parti : « Les classiques de
50. Chrétiens pour la libération nationale, « 2nd National Congress Documents », brochure de 57 pages, p. 11-12.
51. Cité par Malaya du 30 mai 1986 52. Information publiée par Nick U. Quijano Jr., « Will the Left right its wrong? », We Forum, du 29 mai-2 juin 1986.
53. Ang Bayan, mai 1986, cité par Juan Lopez dans Malaya, 30 mai 1986.
54. Cité par Monica Feria, Malaya du 1er juin 1986.
55. Cité par Guy Sacerdoti, Far Eastern Economic Review du 12 juin 1986, p. 46.
Engels, Lénine, Staline et Mao ne sont pas étudiés aussi largement ni de ma1972. (...) Donc, l'empirisme a constitué la tendance idéologique erronée dominante depuis un certains temps, après la péoù, au contraire, le dogmatisme constituait la tendance erronée dominante. Notre parti a été armé politiquement dans une lutte approfondie contre le révisionnisme et les diverses variétés de réformisme qui lui sont aussi liées. La poursuite de sa saine croissance dépend dans une grande mesure de notre vigilance et de notre opposition aux idées contre-révolutionnaires et non prolétariennes, à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur de
Il est extrêmement grave de dénoncer des idées « contre-révolutionnaires et non prolétariennes » dans les idées de militants critiques au sein du parti et dans celles d'autres courants du mouvement progressiste national ou international. Ce genre de sectarisme intérieur aussi bien qu'extérieur a porté un tort immense à l'extrême gauche au niveau international. Il avait été largement dominant durant les années 1960 et 1970. Heureusement, dans nombre de pays, ce sectarisme politique et idéologique n'est plus de règle. Il était dommage de constater qu'aux Philippines, à contre-courant d'une évolution positive en cours dans de nombreux pays et alors que le PCP faisait preuve de grandes qualités militantes, s'engageait un tel repli dogmatique et sectaire. Il a coûté cher sur le plan international, freinant l'organisation de nombreuses initiatives de solidarité. Il semble que ce frein se soit également constaté aux Philippines même, bien que le mouvement ait continué à s'étendre dans le pays.
La direction du PCP vient donc de publier le premier bilan qu'elle tire du renversement de la dictature Marcos. Par ailleurs, fin mai aussi, divers groupes appartenant à l'extrême gauche indépenproviennent notamment Caucus indépendant (57), ont fondé en commun un nouveau mouvement politique, le Bisig (58). Les évolutions et les réévaluations profondes initiées suite aux derniers événements sont probablement loin d'être terminées. Mais, on peut dire que, pour la gauche, « l'après-février » est en train de se clôre et que commence une nouvelle période d'action et militants révolutionnaires progressistes seront camarades philippins durant cette nouvel-
Paul PETITJEAN, 5 juin 1986. 56. « Our Party has Completeed ars of Leadership », Ang Bayan, vol. XV, r éro 10. décembre 1983. 4-5. Voir aussi à ce sujet notre article d'Inprecor numéro 220 du 26 mai 1986.
57. Sur le Caucus indépendant, voir notre article publié dans Inprecor numéro 221 9 juin 1986.
58. Bisig : Bukluran sa Ikauunlad ng Sosyalistang Isip at Gawa, (Regroupement pour le développement des idées et de l'action socialistes).