Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BELGIQUE

Les jeunes sur la brèche ; entretien avec un responsable de la JGS

Inprecor n° 223, 7 juillet 1986 · p. 19-20 · 2 168 mots

Belgique Syndicalisme

A Belgique connaît ces derniers mois d'importantes mobilisations de la jeunesse contre une série impressionnante de dispositions anti-jeunes planifiées par le sixième gouvernement du démocrate-chrétien Wilfried Martens, qui réunit au pouvoir les courants bourgeois libéraux et chrétiens.

Les mesures que le gouvernement entend prendre sont sans précédent. Leur application pleine et entière reviendrait à imposer une flexibilité quasiment généralisée au niveau du

« INPRECOR » : - Quelle pleur du chômage des jeunes en Belgique ?

Jipi DE LEY : - C'est une question très importante, parce que nous constatons que les chiffres officiels du gouvernement et de l'Organisme national de l'emploi (ONEM) falsifient de façon importante la vérité . Les chiffres officiels affirment qu'il y a un jeune sur trois au laissant done entendre deux jeunes sur trois auraient du travail.

C'est radicalement faux. Car, pour mesurer le taux de chômage, ils se contentent de prendre chaque mois un instantané de la situation, au lieu de regarder l'évolution de l'emploi des jeunes sur une période de plusieurs années.

Dans une récente étude, l'université catholique de Louvain a déroulé le film de cette évolution pour le plus grand arrondissement du pays (Bruxelles-Halle-

Vilvorde), et le résultat est ahurissant.

Tous les jeunes qui ont quitté l'école en

1980 ont été suivis jusqu'en 1985, et l'on s'est aperçu que 75 % d'entre eux ont été touchés par le chômage, avec une durée moyenne de 20 mois sur 5 ans. Cela veut dire que trois jeunes sur quatre sont touchés par le chômage, et non pas un sur trois comme l'affirment les pouvoirs pu-

La proportion dans laquelle le marché du travail se ferme pour les jeunes est donc beaucoup plus importante que ce qui ressort des chiffres officiels. La même étude universitaire a démontré qu'un jeune qui est au chômage depuis un mois, a seulement 40 % de chance de trouver un travail. Quand un jeune est sans travail depuis 60 mois, il n'a que 5 % de chances de

Dans les licenciements, la tendance est la même : les jeunes sont les plus touchés. Un jeune qui travaille 12 mois a 8% de chances d'être licencié, tandis qu'un jeune qui travaille 70 mois a 25 % de chances de l'être.

En même temps, la durée moyenne du chômage ne cesse de grimper : deux chômeurs sur cinq, soit 200 000 personnes, sont au chômage depuis plus de trois

Depuis qu'ils ont quitté l'école,

50 000 jeunes n'ont jamais travaillé pendant une longue période. Et, le plus fort, c'est que 22 % de tous les jeunes qui

Les jeunes sur la brèche

ne sont plus à l'école sont introuvables dans les statistiques de l'ONEM. Il s'agit de 137 000 jeunes qui n'ont ni emploi ni allocation de chômage, ni quelqu'autre allocation que ce soit.

Le chômage des jeunes a donc pris des proportions véritablement explosives.

- Quelle est la politique du gouvernement par rapport à cette question ?

- En Belgique, il y a depuis cinq ans un gouvernement bourgeois homogène au pouvoir. La droite a conservé le pouvoir lors des élections du 13 octobre 1985, durant lesquelles le Parti socialiste n'a pas représenté une alternative crédible aux yeux des électeurs (1). Le nouveau gouvernement de droite a lancé, avec une arrogance sans précédent, une nouvelle offensive d'austérité contre tous les secteurs de la classe ouvrière, contre la sociale et contre les services Sur ces questions, la bourgeoisie belge a un certain retard à rattraper dans son anti-ouvrière par rapport aux bourgeoisies d'Europe capitaliste. Elle met les bouchées doubles, notamment en ce qui concerne les attaques contre la sécurité sociale, dont tous les secteurs sont durement frappés : les pensions, les allocations-maladie, les allocations-invalidité, les allocations-chômage, etc. Le gouvernement se fixe comme objectif de réaliser une épargne de 200 milliards de francs belges, soit environ 30 milliards de francs français, sur le dos des travailleurs et des allocataires sociaux. Et parmi ces derniers, ce sont surtout les jeunes que vise le gouvernement Martens.

Après une phase de démagogie des partis de droite pendant la campagne ils affichaient évidemment tous comme priorité de résoudre le chômage des jeunes, c'est maintenant le déluge des mesures anti-jeunes. Les dispositions que le gouvernement entend adopter pour, d'après ses dires, « résoudre le problème du chômage des jeunes », sont les suivantes : la prolongation de 2 mois de la durée du service militaire, qui passerait ainsi de 10 à 12 mois ; le doublement (de 6 à 12 mois) de la durée du stage d'attente pour les jeunes qui quittent l'école, période dude la Jeune garde socialiste marché du travail pour les jeunes. Le droit aux acquis ouvriers de la sécurité sociale leur est ainsi carrément refusé.

Pour le moment, 45 000 lycéens ont déjà fait grève contre ces mesures. C'est de cette situation des jeunes face à l'emploi et à la politique gouvernementale dont nous nous sommes entretenus avec Jipi De Ley, membre du bureau national de la

Jeune garde socialiste (JGS), l'organisation de jeunesse du Parti ouvrier socialiste (POS), section belge de la IVe Internationale.

rant laquelle les jeunes ne reçoivent pas d'allocation et au terme de laquelle ils ont droit à une allocation d'attente de l'ordre de 5 000 à 10 000 francs belges

(soit de 715 à 1 430 francs par mois) selon l'âge, c'est-à-dire de toute manière insuffisante pour payer son loyer ; la diminution des allocations de chômage pour les jeunes ; la généralisation et la systématisation de l'ensemble des statuts d'emploi

En outre, et sur l'insistance du patronat, le gouvernement prévoit aussi l'éventualité de forcer les jeunes à effectuer un travail défini comme socialement utile, au même niveau de rétribution que celui des objecteurs de conscience qui perçoivent

7 500 francs belges par mois, soit environ

1070 francs par mois. Il se propose de contrôler plus systématiquement les chômeurs dont la durée de chômage est estimée anormalement longue, dans le but de leur supprimer définitivement le droit à l'allocation. Enfin, le gouvernement prévoit aussi une nouvelle série de mesures d'austérité dans l'enseignement, et notamment une nouvelle hausse des droits d'inscription pour les étudiants d'université.

Plus récemment, la question de la suppression pure et simple du droit à l'al location d'attente pour les jeunes qui n'ont pas encore travaillé a été soulevée au sein du cabinet Martens. A cette occasion, le ministre des Finances a déclaré :

« Dans une société civilisée, la solidarité familiale doit quand même pouvoir

- Le gouvernement n'a-t-il donc pris aucune disposition contre le chômage ?

- Le gouvernement belge tient le discours typiquement patronal suivant lequel le chômage énorme des jeunes aurait comme cause principale une adaptation insuffisante de la formation des jeunes au marché du travail. Pourtant, les chiffres officiels eux-mêmes démontrent que la racine du problème n'est pas là, puisqu'entre 1975 et 1981, 251 000 emplois ont été supprimés rien que dans l'industrie.

1. Cf. Inprecor numéro 206 du 4 no-

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Le gouvernement a certes adopté un plan pour résoudre le chômage des jeunes, mais celui-ci est tout à fait inefficace. A part quelques vagues considérations sur le fait que, suite à la crise économique, le nombre d'emplois diminue, toutes les solutions envisagées concernent l'adaptation de la formation des jeunes au marché du travail et la généralisation des statuts de travail précaire pour les jeunes. Pas question de diminuer le temps de travail et de créer de nouveaux emplois pour satisfaire les énormes besoins sociaux encore insatisfaits.

Une récente étude a démontré qu'il y a 300 000 analphabètes en Belgique. Or, le gouvernement veut licencier 28 000 enseignants. Cela en dit assez long sur son orientation.

- Quelle a été jusqu'à présent la réaction des jeunes contre toutes ces me-

- L'annonce des mesures anti-jeunes a suscité une riposte qui représente la plus importante mobilisation de la jeunesse depuis 1973, lorsque 175 000 lycéens s'étaient mis en grève contre la suppression du sursis pour le service militaire.

A ce jour, 45 000 lycéens ont déjà fait grève et ont manifesté dans leurs villes respectives contre les mesures anti-jeunes du gouvernement Martens. Ces grèves ont été l'œuvre du Comité national des lycéens, qui regroupe des comités lycéens d'une vingtaine de villes. Mis à part ce Comité national des lycéens, un front large s'est mis en place, l'Opération Slaches, qui regroupe les grandes organisations de jeunesses syndicales, des organisations de patronage, etc. Dans ce front se retrouve donc l'essentiel des organisations du regroupement Jeunes pour l'emploi, qui avait organisé les deux Marches des jeunes pour l'emploi (2).

Ces organisations réformistes ont, dès l'annonce des mesures contre les jeunes, affirmé qu'il fallait abandonner les mé thodes d'action classiques (grèves, manifestations de masse, etc.) et qu'il fallait seulement introduire de nouvelles méthodes d'action plus « ludiques », mais également abandonner les revendications de la seconde Marche des jeunes pour l'emploi (3). Selon elles, il faudrait s'attaquer uniquement à deux mesures anticoncernant l'allongement du service militaire, et celle concernant le stage d'attente, car ce sont les plus si-

Par rapport à cette attitude, la Jeune garde socialiste (JGS) s'est battue acharnement pour une orientation visant à reconstituer l'unité autour de la perspective d'une nouvelle Marche des jeunes pour l'emploi, sur les mêmes revendications que lors des précédentes marches. Dans ce but, la JGS a fait l'unité avec Rebelle, une organisation de jeunes maoïstes, et avec quelques comités locaux, dans un front intitulé Mai 1986. En dépit de ses forces limitées, ce front a réussi une première manifestation nationale à Bruxelles, regroupant 1 500 jeunes. De plus, la JGS et Rebelle ont été le vrai moteur des grèves des lycéens contre les mesures gouvernementales, alors que toutes les autres organisations de l'Opération étaient absentes du Comité national des

Ce n'est que lorsqu'elles se sont rendues compte que la révolte symbolique de Slaches protestant seulement contre deux des mesures gouvernementales n'avait mobilisé tout au plus que quelques centaines de jeunes pendant toute sa campagne, que les Jeunesses communistes et les Jeunes socialistes se sont jetées sur le Comité national des lycéens, en espérant récupérer cette lutte. D'importantes leçons pour la suite du combat sont à tirer de tout ce qui s'est passé entre janvier et mai au niveau de la riposte des jeunes.

Tout d'abord, le besoin d'information des jeunes sur leur avenir est nettement apparu. De ce fait, cacher aux jeunes 90% des plans de la bourgeoisie les concernant, comme le proposaient les organisations réformistes, est une attitude qui ne s'est pas avérée payante. Ce sont au contraire les petites organisations révolutionnaires, qui ont pris le soin d'expliquer toutes les mesures gouvernementales contre les jeunes et qui ont proposé des revendications allant beaucoup plus loin que celles de l'Opération Slaches, qui sont parvenues à mobiliser en masse les jeunes. En second lieu, les méthodes d'action « classiques », que certains voyaient dépassées, comme la lutte de masse dans la rue, sont demeurées les méthodes les plus efficaces vers lesquelles se sont tournés les jeunes, même si les jeunes des 1980 n'ont pas les mêmes expériences et les mêmes références que ceux des années 1960 et du début des années 1970.

C'est la raison pour laquelle la JGS continuera son combat pour l'organisation d'une nouvelle Marche des jeunes pour l'emploi, dans l'unité la plus large possible et sur les seules revendications

MARTEN 24

Des manifestants veulent chasser Martens-Gol. (DR) correctes : la réduction du temps de travail à 32 heures par semaine, sans perte de salaire, payée par les patrons, les banques et les holdings.

- Est-ce que les jeunes rencontrent un soutien actif de la part du mouvement

- De ce point de vue, les jeunes se trouvent dans une situation tout à fait favorable, puisque les travailleurs se mobilisent aussi en ce moment. Les 20 000 mineurs de la province du Limbourg sont en grève depuis trois semaines contre la ferdes mines. Dans les services publics, une première grève de 24 heures a paralysé le pays le 6 mai dernier, et à ce moment même, les cheminots sont repartis en grève pour une durée illimitée. L'heure est donc au « Tous ensemble ! », pour s'opposer efficacement à la politique du gouverne.

Propos recueillis pour Inprecor, Bruxelles, 15 mai 1986. 2. La première Marche des jeunes pour l'emploi rassembla 30 000 personnes, le 24 avril 1982 à Bruxelles. La seconde Marche en a réuni 15 000, le 13 mai 1984. (Cf. Inprecor numéro

3. La Jeune garde socialiste (JGS) se bat pour que les revendications de la seconde Marche des jeunes soient reprises par un front uni le plus large possible. Ces revendications sont les suivantes : une allocation de chômage minimale de 19 000 francs belges pour tous les chômeurs, soit environ 2 850 francs; la suppression du contrôle quotidien des chômeurs (pointage) ; la suppression de la chasse aux chômeurs dont la longue par les services officiels ; la diminution de l'effectif des classes et l'embauche massive d'enseignants pour réaliser cette modification ; la réduction du temps de travail à 32 heures sans perte de salaire avec embauche correspon-

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