Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

Crossroads et la bataille des townships

· Inprecor n° 224, 21 juillet 1986 · p. 4-6 · 2 745 mots

Afrique australe

Crossroads et la bataille des townships aux prises des milices de vigilants conser- vement sur KTC. Avec la police en avant,

L y a quelques semaines, avant l'instauration de l'état

1 d'urgence par le gouvernement de Pret tes n affrontements ont opposés entre eux les habitants du township de Crossroads près du Cap, faisant des dizaines de morts et des dizaines de milliers de sans abri. Cette bataille a été mise à profit par le régime pour accélérer le déplacement des habitants de Crossroads vers une zone de résidence plus éloignée de la ville du Cap, Khayelitsha.

Les autorités se sont en effet empressées de raser ce qu'il restait des bidonvilles après la bataille et le ministre Chris

Heunis a tenu à préciser qu'« il n'y a aucune possibilité que les gens reviennent à Crossroads ».

Cette situation a aussi été utilisée dans la propagande offi-

Tony ROUX

Le township de Crossroads a longtemps été le symbole de la résistance des Noirs aux projets gouvernementaux en matière d'urbanisation.

1975 comme une zone « illégale » de résidence, Crossroads s'est imposé face à la répression.

Le bidonville a donc vu rapidement le nombre de ses habitants augmenter pour atteindre environ cent milles personnes, si l'on additionne les résidents du township principal ou vieux

Crossroads et ceux des zones périphériques (KTC, Nyanga Bush, Nyanga Extenet Portland

Cement Works)

nouveau Crossroads.

Pour lutter contre l'expulsion, les résidents s'étaient donné un comité. Celui-ci va progressivement être dominé dans vieux Crossroads par des individus surtout soucieux de leur intérêt personnel. Les élections au comité de résident de février dernier, auxquelles ne participèrent que 5 000 personnes, sont considérées comme totalement anti-démocratiques par les militants anti-apartheid.

Elles furent un paravent pour masquer la main mise autoritaire sur le township de deux personnages, Johnson Ngxobongwana et Sam Ndima, que l'on retrouvera en tant des que promoteur groupes vigilants. Exerçant un pouvoir qui se veut sans partage sur la population du vieux

Crossroads, individus sont ces accusés d'empocher chaque mois entre

5 000 et 40 000 rands (environ 15 000 à

120 000 francs) provenant des loyers d'un rand qu'ils prélèvent par chef de famille (1). On comprend mieux dés lors les motivations qui les ont conduits à prendre la tête d'un groupe de vigilants pour s'oposer à l'influence des organisations civiques comme le Congrès de la jeunesse du Cap (CAYCO), membre de l'UDF, ou comme le Congrès uni des femmes (UWC).

Les récents affrontements ont mis de sanglants buera sans doute pas à aplanir. vateurs recrutés dans le vieux Crossroads contre les « camarades » des organisations progressistes surtout implantées parmi les squatters des townships périphériques (2).

Les vigilants de Crossroads sont connus sous le nom afrikaner de « witdoeke », du fait des brassards blancs qu'ils portent en guise de reconnais-

Véritable milice conservatrice, ils sont responsables des affrontements des nombreuses exactions qui les ont accompagnées. Des milliers de maisons des habitants du nouveau Crossroads ont été saccagées et des dizaines de personnes assassinées ; les militants et les responsables des associations civiques anti-aparétant les cibles privilégiées des quelques semaines, leur action est parvenue à atteindre un objectif longtemps poursuivi en vain régime et ses forces de police, en faisant fuir des dizaines de milliers d'habitants du

LA BATAILLE DE CROSSROADS

Dans cette bataille qui a tourné à bénéficié de l'aide et de la collaboration de la police sud-africaine. De nombreux témoignages l'attestent. L'un des dirigeants d'une des associations civiques du nouveau Crossroads a ainsi déclaré devant un tribunal que les chefs des vigilants vantés avoir reçu deux cents armes à feu des mains de la police. Un reportage publié dans Weekly Mail du 13 juin rapporte les faits suivants : « A la suite de la destruction par les vigilants - les « witdoeke » - des camps de squatters de Nyanga Extension, Nyanga Bush et Portland Cement Works, la crainte s'est répandue que KTC, un camp d'environ 20 000 personnes au cœur de Nyanga, soit la prochaine cible (...) Le lundi de cette semaine ( juin, ndir.), suwant une operation militaire minutieusement planifiée, la police et les vigilants ont fait moucielle pour justifier le recours à l'état d'urgence. Mais au-delà même de leur manipulation policière, les conflits de Crossroads révélent quelques-unes des divisions à l'œuvre au sein de la communauté noire opprimée sur lesquelles le régime entend jouer. Ainsi l'apparition du phénomène des « vigilants », milices noires conservatrices, a dépassé le cadre de Crossroads, même si c'est là que les affrontements à mettre à leur passif furent les plus violents et les plus dévastateurs.

Ces événements reflètent un aspect particulier des problèmes auxquels est confronté le mouvement de masse antiapartheid dans la phase actuelle de son développement, et que la répression gouvernementale liée à l'état d'urgence ne contriles vigilants ont d'abord attaqué le centre

Zolani, point central de distribution de l'aide aux 33 000 réfugiés laissés sans abri par trois semaines de destruction des

L'enquête de la Cour suprême a fait apparaître des témoignages concordants prouvant que les représentants du vieux Crossroads avaient réclamé l'aide de la police avant de lancer leurs attaques contre les camps de squatters. Dès avril dernier, des réunions ont eu lieu sur ce thème avec des représentants de la police. Un brigadier, dénommé Strydom, aurait en cette occasion déclaré que la loi autorisait les vigilants à s'armer pour se protéger des

« camarades ».

Selon le président du CAYCO, Rosseberry Sonto, les affrontements de Crossroads, ne sont pas un conflit « idéologique », mais une bataille entre « les organisations progressistes de la communauté » et les « vigilants corrompus » de Johnson Ngxobongwana « agissant de concert avec la police ». « Le gouvernement a trouvé, précise le président du

CAYCO, que la seule voie pour détruire

Crossroads et forcer les gens à se déplacer à Khayelitsha était d'organiser ces dirigeants corrompus comme Ngxobongwana et ses partisans contre les organisations populaires de la communauté » (3).

Même si c'est à Crossroads qu'ils ont été de loin les plus violents et dévastateurs, de tels affrontements ne constituent pas pour autant un fait isolé. Des événecomparables dans d'autres townships, qui posent aux associations anti-apartheid des problèmes particuliers en matière d'autodéfense et d'auto-organisation.

Ces violences mettent généralement

1. The Economist, Londres, 31 mai 1986.

2. « Camarades » est l'appellation que se donnent les jeunes radicaux, membres des associations civiques ou des organisations des jeunes des townships et qui sont souvent partie intégrante du Front uni démocratique (UDF).

3. Weekly Mail, 23 mai 1986.

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aux prises, d'un côté, des groupes de vigi-

Get, de l'autre, associations progressistes en lutte contre l'apartheid ou en conflit avec les autorités des bantoustans. Ces affrontements reflètent en réalité les inégalités de développement des niveaux de conscience et de mobilisation des masses populaires.

Véritables batailles des townships ces confrontations renferment un enjeu capital : le contrôle des ghettos où s'entassent des millions de Noirs à la prériphérie des villes blanches, et le contrôle des populations dans les bantoustans. Cet enjeu apparaît d'autant plus fondamental si l'on considère que toute modification gouvernementale des formes actuelles de discrimination raciale en matière d'urbanisation et de circulation dans le pays va de pair avec l'institution de formes plus concentrations résidentielles des Noirs.

LA MONTÉE DU PHÉNOMENE DES VIGILANTS Ces heurts violents ont commencé l'année dernière à la suite d'une chasse aux opposants lancée par des pes de vigilants et les services de sécurité des autorités de certains bantoustans.

sous des appellations locales diverses (A-Team, Pakhatis, Amabutho), ces milices conservatrices se sont fait une spécialité d'agressions des dirigeants d'associations civiques, de meurtres, d'enlèvements et même d'attaques contre des cortèges funéraires.

Certaines associations civiques antiapartheid ont été littéralement décapitées par cette répression sélective venue à point nommé seconder l'action des forces de police. Des communautés noires autrefois unies dans des luttes contre les attaques du régime (mesures de déplacement, hausses de loyer...) se sont divisées dans ces conflits violents. des zones qui ne furent pas soumises à l'état d'urgence régional décrété en juillet 1985, l'action des vigilants a été d'une redoutable efficacité pour désorganiser les associations du mouvement de masse local. Alors que dans d'autres zones, contraire le quadrillage policier l'effet inverse et contribuait à ressouder les rangs des communautés noires. L'action des vigilants a donc eu son rôle dans l'inégalité de développement de la mobilisation populaire contre le régime.

Au-delà des particularismes locaux, ces groupes de vigilants sont mûs par une commune volonté de rétablir dans les townships un ordre interne que l'agitation des deux dernières années et l'entrée massive en rébellion de la jeunesse ont passablement perturbé. Le maire de Thabong, zone située à 250 kms au Sud de Johannesburg, qui est le chef d'un groupe de Pakhatis, aurait ainsi exprimé ce sentiment en déclarant : « Des patrouilles sont organisées sous la direction des membres du conseil municipal. Elles sont inspirées

"qui aime bien châtie bien". Toutes les réunions de lanceurs de pierres potentiels et d'incendiaires ont été dispersées (...) Les résultats sont satisfaisants » (4).

Commises au nom du retour à l'ordre, ces violences bénéficient à la fois de la mansuétude des juges qui se refusent le plus souvent à condamner les vigilants malgré les témoignages des victimes, et de la passivité, voire du soutien de la police. Les témoignages des victimes sont nombreux et concordants à ce sujet. Par

Queenstown, une par des métis, les commandos locaux ont été entraînés et équipés par la police sud-africaine, puis intégrés à la police municipale.

Des membres des groupes de vigilants se sont vantés en public et en toute impunité de leurs liens avec la police ou de leurs crimes. L'un d'eux déclarait au reporter du Star en janvier dernier : « Nous avons tué Mayisa (leader de l'Association civique de Léandra) et nous voulons voir Nkabinde mort (...) Ils sont responsables de nos échecs aux exa-

Nicholas Haysom de l'université du Witwatersrand a consacré une étude la question des vigilants. Il en a conclu que « dans certaines zones, l'attitude de la police semble avoir été celle d'un soutien actif aux vigilants. C'est le cas autres à Queenstown, Fort Beaufort et Thabong. De plus, l'utilisation par les vigilants transports des conseils municipaux est un exemple de l'aide des autorités à leurs activités » (6). Le régime leurs désireux de tirer parti de ce phénomène qu'il contribue

Men institutionnalisant ces groupes armés noirs pour faire barrage aux oppo-

Le ministre Chris Heunis n'a-t-il pas annoncé, il y a quelques mois, l'entraînement à cet effet de 5 000 gardes municipaux. LES DIVISIONS DES COMMUNAUTÉS

NOIRES La bataille des townships ne se réduit pourtant pas à une simple conspiration policière, même si le rôle patent de la police a eu des conséquences dans son développement. Elle s'enracine aussi dans les clivages divers qui traversent la communauté noire que l'on a trop souvent tendance à considérer comme totalement homogène sous la domination de l'apar-

En même temps qu'elle semblait unir tous les Noirs contre le système en place,

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Noirs participant aux institutions mises en place par le gouvernement. Ces agents administratifs ont été le plus souvent contraints de se démettre, de se placer sous la protection de la police ou ont fini brûlés vifs par le supplice du collier. A terme, le régime risquait ainsi de perdre le contrôle des townships, tandis que ces personnalités noires perdaient leur autorité et par là même une partie de leurs moyens économiques fondés sur le monopole du commerce de la bière ou les avantages que leur conféraient leurs responsabilités dans les conseils municipaux. Cette couche de privilégiés Noirs et de profiteurs s'oppose au développement du mouvement re masse. Son sort est lié au devenir des institutions mises en place par le régime pour les Noirs.

Le développement des associations civiques anti-apartheid et de l'auto-orgades populations des townships a été ressentie comme une menace directe contre le pouvoir de cette catégorie de Noirs dont certains avaient pu jouer un rôle positif dans les luttes antérieures. Il n'est donc pas étonnant de retrouver des conseillers municipaux, des policiers noirs et leurs proches au premier rang des groupes de vigilants responsables des affrontements contre le mouvement de masse dans les zones urbaines. Ainsi, par exemple à Tumahole, qui est le premier township de la région à s'être insurgé contre les hausses de loyers en septembre 1984, le A-Team est composé essentiellement de membres de la police noire, de leur famille et de leurs amis.

En zones rurales, ce sont souvent les autorités des bantoustans qui jouer ce rôle. Le régime s'appuie sur Pu dirigeants des bantoustans pièce au développement de mobilisations dans ces régions. Une levée en masse des populations des zones rurales seraient en effet un coup terrible, voire fatal pour le pouvoir.

Enfin, dans la région du Natal la milice de l'Inkhata, le parti de Buthelezi, le chef du Kwazoulou, est intervenue à de multiples occasions contre des militants et dirigeants de organisations civiques dans les townships et contre le mouve- le système Crossroads agrès l'attaque des vigilants. (DR)

ment syndical (7).

C'est dire si ce phénomène des vigilants peut être utilisé par le pouvoir pour endiguer la radicalisation de la mobilisation populaire et désorganiser le mouvement de masse. Le recours à l'état d'urgence, le 12 juin dernier, n'invalide pas définitivement cette tactique du pouvoir. D'autant que dans certains bidonvilles, ces groupes conservateurs ne se sont pas seulement imposés par la terreur. ont pu parfois se gagner l'appui d'une partie de la population en mettant à profit ses réflexes traditionnalistes, conflits de génération, les différences de statuts des résidents en regard des dispositions de l'apartheid ou des réactions de rejet des excès commis au nom lutte par des groupes de jeunes incontrô-

Léandra, une communauté autrefois unie se divisa suivant une ligne de clivage opposant ceux qui disposaient d'un droit de résidence en zone urbaine aux squatters. Les conservateurs de ce township réussirent à manipuler le ressentiment éprouvé par les premiers face aux confrontations régulières avec la police qui résultaient de l'engagement de l'association civique locale à défendre le droit de résidence des squatters. A Crossroads, les affrontements entre vigilants ghetto principal et habitants zones périphériques semble aussi recoupé plusieurs niveaux d'oppositions : conservateurs contre progressistes, vieux autoritaires contre jeunes en révolte, anciens résidents contre squatters plus ré-

Dans d'autres situations, les consersituation entre d'un côté les travailleurs migrants originaires des zones rurales peu touchées par l'agitation et vivant dans des hôtels pour hommes seuls et de l'autre le reste des résidents du township animé par d'autres traditions de lutte. La complexité de la situation sud-africaine offre encore une multitude d'autre combinaisons possibles. Dans tous les conflits, l'attitude des différentes couches de la population noire est en partie conditionnée par la place respective qu'elles occupent dans hiérarchisée de ségrégation raciale dont on oublie trop souvent qu'il est aussi un moyen de diviser les opprimés entre eux. Mais ces divisions n'annulent pas le sentiment, majoritaire chez les op primés, d'exclusion du système résulte du maintien de l'apartheid et qui constitue le socle de la remontée du mouvement de masse ces dernières

Cependant la poussée de violence conservatrice mise en œuvre par les vigilants et venant s'ajouter à la répression du pouvoir pose au mouvement de masse un problème spécifique. Parce que ce phénomène est apparu sous des formes et avec des intensités différentes, le mouvement de masse n'a pas de réponse unifiée face à ce problème. Certaines associations civiques ont tenté de neutraliser ces groupes action en justice les dénonçant publiquement. D'autres ont eu recours à des pressions diverses (boycott des commerces, menaces de représailles) pour essayer de parvenir à ce résultat. Certaines ont combiné les deux méthodes.

Par contre, la nécessité d'organiser l'autodéfense des townships est apparue comme une tâche de plus en plus importante des associations locales. C'est ce qui ressort de la décision des habitants d'un bidonville de Soweto, même si cela semble rester pour l'instant un cas isolé. Dans un communiqué rendu public au mois de mai dernier, l'Association civique de Soweto (SCA) affirmait que, suite aux multiples attaques de la police et des hommes de main des conseillers municipaux, il ne restait pas d'autre option « que de nous défendre et que c'est dans ce contexte que nous appuyons la décision des résidents de former des unités d'autodéfense ».

Tony ROUX, 6 juillet 1986. 7. L'Inkhata a récemment impulsé la création d'un « syndicat », TUWUSA, dont la plupart des dirigeants sont des affairistes noirs. membres des institutions du Kwazoulou (cf. Inprecor numéro 220, 26 mai 1986).

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