Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

D'Alexandra à Mamelodi

· Inprecor n° 224, 21 juillet 1986 · p. 7-8 · 2 301 mots

Afrique australe Syndicalisme

La diversité des formes d'organisation du mouvement de masse

Alitios es formes Averses daramisation des masses LEXANDRA, Mamelodi, le Kwandebele : deux townships et un bantoustan, trois aspects bien différents des description des formes diverses opprimées dans ces trois cas apparaissent certains des proaujourd'hui aux forces ouvrières et populaires en lutte contre Nathan PALMER

Alexandra est l'un des grands townships au nord de Johannesburg. ! compte plus de 100 000 habitants et s'était déjà illustré durant les années 1940 et 1950 lors des campagnes contre le « pass » (passeport intérieur) et lors des boycotts de bus. A nouveau, dans les années 1970, dressa contre la décision gouvernementale de détruire au bulldozer cette « tache noire » (1), comme cela a été fait pour le célèbre district Six au Cap, afin d'y construire des foyers pour hommes seuls (travailleurs migrants). La sera finalement rapportée UN TOWNSHIP PROLETARIEN En février 1986, une « guerre des six jours », entamée lors des funérailles d'un militant de l'Organisation du d'Azanie (AZAPO), y a fait au moins 27 morts et des centaines de blessés. Entre le 15 et le 22 de ce mois-là, les d'Alexandra ont vu se multiplier les barricades et les engins blindés de l'armée venus pour les démanteler. Depuis le 23 l'armée campe dans le stade du township. Le bilan depuis le début de l'année est de 80 morts, selon les rési-

Mais si cette cité noire est célèbre, c'est aussi parce que le degré d'organisation de sa population y est particulièrement élevé. Dans cette ville, après de nombreuses réunions de résidents, des structures locales d'auto-organisation ont commencé à apparaître : comités de pâtés de maisons, de rue. Ces structures ont rempli un vide. Si les institutions officielles mises en place par le régime (conseils municipaux des townships) se sont effondrées faute de collaborateurs locaux, la mobilisation n'avait pas encore pris de caractère centralisé ni fait germer des structures alternatives. Donner une direction à ce bouillonnement général, telle a été la tâche du Comité d'action d'Alexandra (AAC) qui a pris en charge la coordination des structures de base dans le

Mais le Comité ne s'est pas cantonné à cette coordination. Il a permis l'ébauche d'un contre-pouvoir qui, s'il ne menace pas militairement le régime de Pretoria, a acquis une légitimité aux yeux des

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l'apartheid. d'organisation des masses cette

June nouvelle mise centralisation qui se posent résidents et une autorité qui ne peut lui être enlevée que par une répression mas-

L'AAC dirige les affaires du township, traite des problèmes politiques et sociaux qui se posent. Il s'est penché sur la question du chômage. S'il ne détient pas toutes les clés du problème, l'AAC apporte au moins une réponse à l'organisation de ce secteur, là où même le mouvement syndical dans son ensemble n'a pas pû aller beaucoup plus loin. L'une des idées de l'AAC est de créer des coopératives pour chômeurs dans chaque rue d'Alexandra, qui pourraient ainsi réaliser des projets pour la communauté. De même pour ce qui est des problèmes de transport, de prien charge et de prévention sanitaire pour les enfants, de secourisme, etc.

L'AAC dispose aussi de pouvoirs judiciaires par le biais de« tribunaux popu laires ». La presse réactionnaire sud-africaine et internationale dépeint ces tribunaux sous le jour le plus sombre, comme si les tribunaux de la République sud-africaine, qui combinent les caractères de

Get de justice avaient quoi que ce soit d'exemplaire.

Chaque comité de rue dispose d'un pouvoir de décision à son niveau. S'il ne peut régler le problème qui lui est soumis, il porte l'affaire devant le comité à l'échelon supérieur, jusqu'au niveau du tribunal central d'Alexandra. Interrogé sur les verdicts que pouvait rendre ce tribunal, Moses Mayekiso (2), président de l'AAC et secrétaire général du syndicat de la mé-

(MAWU), répond : " Ici à Alexandra, c'est un problème, car à quoi peut-on condamner quelqu'un? Nous ne croyons pas aux châtiments corporels (3), mais nous avons eu la chance que tout le monde respecte les décisions prises jusqu'ici, quelles qu'elles soient. Si une personne respecte le jugement, il n'y a pas besoin d'une punition. Nous avons discuté des punitions pour les gens qui ne respecteraient pas une décision, mais sans aboutir. Le "collier" (4) ne sera jamais infligé, parce que pour nous ces tribunaux ont une fonction d'éducation. Ils sont là pour politiser l'accusé. Par ici, la plupart des crimes sont dûs aux système capitaliste et de l'apartheid. Alors nous expliquons à l'accusé qu'il ne doit pas se laisser utiliser par eux. » (5)

L'exemple d'Alexandra présente des différences notables avec ce qui peut se passer dans d'autres townships, où des

L'instauration de l'état d'urgence modifie sans doute les données de la situation, mais il ne gomme pas pour autant diversité des mobilisations. La répression constitue à l'épreuve des capacités de résistance, d'enracinement et d'organisation des diverses composantes du actions incontrôlées ont fait parfois des même des oppoà l'apartheid. tiennent entre autres à la composition sociale du township d'Alexandra. Essentiellement composé de travailleurs, pour beaucoup syndiqués au MAWU, on n'y rencontre pas ces hommes d'affaires noirs, dont les villas cossues donnent visages à Soweto, celui d'un bidonville et celui d'un quartier résidentiel.

A Alexandra, ce sont très souvent des délégués syndicaux qui ont été élus dans les comités locaux. Ils apportent à l'AAC les méthodes d'organisation démocratique

Use sont donnés les syndicats indépendants : élections annuelles, responsabilités nominales, etc. Le caractère prolétarien est encore attesté par l'existence de commissions de l'AAC chargées de favoriser l'organisation des travailleurs dans les entreprises où n'existent pas de telles

Le Comité d'action d'Alexandra a déjà connu des épreuves de force avec les autorités, notamment lorsqu'il s'est agi d'organiser des funérailles de masse pour les victimes de la violence policière. A chaque fois, c'est lui qui est apparu comreprésentative des habiMamelodi est un autre township, situé à l'est de Pretoria et regroupant environ 120 000 habitants. Sa création re-

1. Ces taches noires (black spot) représentent l'une des catégories de terres occupées par des Noirs, dont les habitants sont menacés de déplacement du fait qu'elles sont situées en zone réservée aux Blancs par la législation fon-

2. Pour donner une idée de la popularité de Mayekiso, il suffit de rappeler qu'à la suite de son arrestation en mars dernier une grève de solidarité dans l'industrie métallurgique réclamant sa libération qui quelques jours plus tard. Environ membres du MAWU dans le Transvaal ont ainsi cessé le travail, le 5 mars 1986, pour une durée variant d'une demi-heure à une journée. Certains des travailleurs non membres du MAWU ont aussi fait grève. A la suite de l'établissement de l'état d'urgence le 12 juin dernier, Mayekiso a été de nouveau arrêté au retour de son voyage

3. Les châtiments corporels, encore en usage dans les écoles noires, sont souvent infligés aux « totsis », délinquants des townships.

4. La méthode d'éxécution dite du collier (necklace) consiste à enflammer un pneu arrosé d'essence qui a été placé autour du corps de la

5. Interview publié dans SA Metal Worker,

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monte à 1953, quand le gouvernement, trois ans après l'introduction du Group Area Act sur la répartition raciale des lieux de résidence, a déplacé d'office les habitants de Lady Selbourne, Eastwood et Riverside, trois «tâches noires » autour de Pretoria.

LES CAMPAGNES DE NETTOYAGE

DE MAMELODI Par la suite, et notamment à partir de 1981, le gouvernement a souhaité en faire le lieu de résidence d'une couche moins défavorisée de Noirs urbanisés. C'est ainsi qu'a été introduite la possibilité, pour les Noirs, d'obtenir des baux de 99 ans pour les maisons mais, en 1984, seulement 201 maisons avaient été vendues à ces conditions. Le Vukani Wulamehlo People's Party (VVPP), qui avait fait campagne pour une baisse des loyers et des charges lors des élections municipales de 1983, avait gagné un peu de crédit lorsqu'il parvint à la tête de la municipalité (6). Mais très vite, le parti de Bennet Ndlazi l'a vu fondre, du fait de sa collaboration avec les strucofficielles. Ce déclin alla de pair avec la montée de l'activité du Comité d'action de Mamelodi (MAC), affilié au Front démocratique uni (UDF), et du Conseil des étudiants sud-africains (COSAS), organisation regroupant des diants noirs, interdite en août 1985.

21 novembre 1985, 50 000 résidents manifestèrent contre les hausses du loyer annoncées par la municipalité. police va se déchaîner contre cette protestation pacifique. Le bilan sera d'au moins 13 morts et de plusieurs centaines de blessés. A partir de là, la grève des loyers va se développer. Plusieurs conseillers municipaux avaient déjà démissionné, cédant ainsi à la pression du boycott de leur commerce ou à la menace d'incendie de leur maison. L'action des forces de répression, ce 21 novembre 1985, a probablement contribué à souder la population du township autour des jeunes militants les

Les forces de police municipales étant encore en cours de formation, la municipalité du VVPP a demandé aux forces de l'ordre de rester pour « contrer le règne de la terreur provoqué par de jeunes Noirs ». Les jeunes en question, ce sont les militants de l'Organisation de la jeunesse de Mamelodi (MAYO), formée pour l'essentiel de jeunes chômeurs qui se trouvent à la tête de la mobilisation antiapartheid dans ce township.

Depuis un an, ils se consacrent à une campagne de « nettoyage », visant à mettre un terme à l'activité de bandes de délinquants, coupables de vols, de viols, de meurtres, etc. Ils ont aussi organisé le rades ordures ménagères construit des pares pour la communauté auxquels ils ont donné les noms de Mandela ou d'Oliver Tambo, deux dirigeants du Congrès national africain (ANC). Ces militants s'en sont aussi pris aux personnes accusées de collaborer avec la police.

Moins organisées qu'à Alexandra, les structures de base de Mamelodi ont donné naissance à des comités de discipline

Mobilisation populaire pour les funérailles d'un militant anti-apartheid. (DR) et à des tribunaux populaires. Dans le numéro 41 d'avril 1986 de la revue sud- pseudo-Etat indépendant. africaine Work in Progress, un militant du MAYO explique le fonctionnement de ces structures : les tribunaux populaires ne sont pas des structures permanentes, mais ils sont réunis quand se présente un problème. Ils se composent du section du MAYO (il en existe un par rue) et comprennent de 20 à 30 personnes. Tout le monde peut y participer. Une cour d'appel fonctionne tous les dimanches. Les comités de discipline sont « une sorte d'aile du MAYO, destinée au maintien de l'ordre et de la discipline. Nous essayons d'implanter des branches dans chaque quartier de Mamelodi. Chaque branche aura 10 membres élus. Nous voulons montrer aux gens quelle ligne politique suivre et quels sont leurs droits. »

Quant à la philosophie générale de militant du MAYO qui affirme : « L'accusé peut amener autant de témoins qu'il

L'objectif est de réhabiliter une personne. La cour d'appel se réunit tous les dimanches. Nous n'essayons pas de détruire les gens. » Toutefois plusieurs bavures ont eu lieu à Mamelodi comme dans d'autres townships. Celles-ci sont souvent le fait de jeunes désœuvrés, incontrôlés. Interrogé sur le problème des personnes victimes d'exécutions système du « collier », un militant du MAYO répond : « Nous ne l'encourageons pas, comme c'est écrit dans nos statuts. Le comité n'y a pas recours, mais cela arrive parfois dans la communauté. C'est un exemple. Les gens doivent être jugés. »

LA « GUERRE D'INDÉPENDANCE »

DU KWANDEBELE Dans le nord du pays, et plus précisément dans le nord du Transvaal, les affrontements ne cessent de s'amplifier, à mesure que l'on se rapproche du 11 décembre, date à laquelle est prévue l'accession du Kwandebele à l'indépendance.

Ce serait alors le cinquième bantoustan à accomplir cette mascarade, après le Transkei, le Venda, le Ciskei et le Bophutatswana. Depuis le mois de mai, la presse sud-africaine commence à parler de la « guerre d'indépendance », guerre dans laquelle la population se mobilise pour refuser ce statut croupion de citoyen d'un

Dans ce territoire aride, poussiéreux, les affrontements ont fait rage entre, d'un côté, la population, et de l'autre, la police et l'armée. Mais on a aussi vu l'intervention du groupe des « vigilants » de l'Umbokomilice du cabinet ministériel du Kwandebele. Le cabinet a interdit les meetings d'opposants à l'indépendance, et des ministres, Fanie Mahlangu, expliqué qu'il avait la situation bien en main, ce qui semble tout sauf évident.

La situation de la mobilisation populaire dans les townships d'Alexandra et de Mamelodi, ainsi que dans le bantoustan du Kwandebele, illustre une partie de la disparité des formes d'organisation et de lutte des masses noires. D'un bout à l'autre du pays, le rejet de l'apartheid, de ses institutions et de toute collaboration avec ses principes et ses structures est massivement ressenti. Mais suivant les traditions locales d'organisation et selon les différences sociologiques des diverses régions d'un township towhship essentiellement ouvrier et un bantoustan en zone rurale —, la radicalisation ne s'exprime pas de la même façon. Les structures de lutte issues de cette mobilisation, quand elles sont mises en place, n'ont pas forcément de caractère permanent. Aucune organisation n'est pour l'instant capable d'étendre au sein d'une même province, et a fortiori à l'échelle du pays entier, les expériences qui se réalisent localement. C'est un élé ment qui pèse dans les difficultés de centralisation des mobilisations.

Si elles ne représentent pas encore l'émergence d'une véritable situation de pouvoir, ces expériences sont néanmoins le reflet de la maturation po litique que connaissent les masses noires. L'avenir dira si une généralisation des formes d'auto-organisation les plus avancées se produira, qui donnera sa véritable dynamique. à la révolution sud-africaine.

Nathan PALMER, 4 juillet 1986. 6. C'est sans doute cette histoire un peu particulière du VVPP et ses promesses électorales qui expliquent le pourcentage important de participation aux élections municipales de 1983 (27,79 %) en comparaison des autres townships.

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