E caractère essentiellement urbain de la « révolution de février » qui a renversé la dictature de Ferdinand Marcos et porté au pouvoir Cory Aquino ne doit pas nous faire oublier que les Philippines restent un pays essentiellement agricole (1). 49 % de la population active l'est dans le secteur de l'agriculture, dont dépend 70% de la population du pays.
Avant comme après la chute de Marcos, des luttes sociales se déroulent dans les campagnes, d'autant plus que le pouvoir des propriétaires terriens et ses relais d'Etat sont loin d'avoir été brisés. Les rapports de domination et d'exploitation de la masse des paysans et des travailleurs agricoles restent largement intacts.
Une des principales productions agricoles des Philippines est celle du sucre, qui eut durant trente ans un débouché garanti dans le cadre du traité Laurel-Langley signé en 1946 au moment où les Etats-Unis ont accordé l'indépendance politique aux Philippines après cinquante ans de colonisation. Mais
Paul PETITJEAN,
Sonia RUPON
Le cortège funèbre s'étire, alors que nous quittons la route goudronnée pour les chemins de terre. Nous sommes en août, le 13 août 1986, précisément. La canne, omniprésente dans la plaine, envahit les contreforts des collines où nous pénétrons.
Elle est reine en ce royaume du sucre. Elle pousse partout, habillant l'île de Negros d'un riche manteau verdoyant. Mais, pour les ouvriers des plantations, c'est la morte saison.
n'ont pas de travail et les enfants ont
Le sucre ! Ce fut la richesse des Philippines, ou du moins celle de l'orgueildes marchands, des politiciens et des firmes étrangères. Ce ne fut jamais la richesse de ceux qui amendaient la terre, plantaient, coupaient et ramassaient la canne, broyaient les tiges et raffinaient leur jus.
aujourd'hui, la crise faute d'avoir envisagé d'autre avenir que la surexploitation permanente de leurs travailleurs, les planteurs ont été pris par surprise par l'effondrement du prix du sucre sur le marché mondial, par la fermeture progressive des frontières américaines et l'accentuation de la concurrence internationale.
Bien qu'ils n'en soient en rien responsables, les ouvriers du sucre sont évidemment les premiers frappés par la crise. La disette fait son œuvre. A la morte saison, les enfants commencent à mourir des effets de la malnutrition. Dans la plantation que nous visiterons demain, l'hacienda
Santo Rosario de Murcia, deux enfants ont ainsi succombé tout récemment, douze autres dans l'hacienda voisine de
Abo Abo. Et celui dont nous suivons le
Le sucre amer de Negros
du cours du sucre.
dans l'appareil cercueil est mort parce qu'il voulait que les enfants vivent.
LA RÉACTION NE DÉSARME PAS
Anecito Emalay, 28 ans, marié et père de trois enfants, a été tué il y a dix jours de cela. C'était le 3 août 1986. Il avait pris le bus pour rentrer chez lui quand quatre hommes de main l'ont abattu à bout portant, son visage porte sur tout le côté droit la marque de la poudre. Anecito appartenait à la Fédération nationale des travailleurs du sucre-Alimentation et métiers généraux (NFSW-FGT). Il s'était activement engagé depuis environ un an. Blessé en 1985, lors du massacre d'Escalante où 21 manifestants - dont 18 travailleurs du sucre - avaient trouvé la mort sous les balles des « forces de l'ordre », il avait poursuivi ses activités (2). Il avait aidé à l'organisation d'une grève de 17 jours dans l'hacienda DDCH dont le propriétaire, Rodolfo Lizares, est l'un des principaux actionnaires de la raffinerie de Danao. La raffinerie de Danao ? C'est précisément là que les tueurs semblent s'être réfugiés, le 3 août, une fois leur forfait accompli.
Août 1986. Voilà six mois déjà que Marcos a été chassé du pays et que Corazon Aquino a accédé à la présidence. Mais certains gros planteurs de Negros n'ont pas désarmé. Police, armée forces para-militaires n'ont pas été épurées. Le terrorisme contre les pauvres a repris : Anecito n'est pas le premier mourir, dans le Nord de l'île, depuis la « révolution de février ». Uldarico Antojado, ouvrier de la plantation Guterriez, dans le district de Toboso, syndicaliste et militant laïque de l'Eglise, a été enlevé et son corps retrouvé dans une tombe de ce traité arriva à expiration en 1974 et, depuis, l'économie sucrière des Philippines a dû affronter la concurrence d'autres pays producteurs de sucre et l'arrivée de sucres synthétiques sur le marché mondial, conjointement à une chute générale
Cette situation a eu des conséquences drastiques pour l'île de Negros, centre principal de la production depuis le 19e siècle, dont l'économie dépend totalement de cette production. Mais Negros a aussi une longue tradition de luttes populaires, qui remonte aux soulèvements contre la colonisation espagnole à la fin du 19e siècle et qui est maintenue aujourd'hui par les syndicats de travailleurs agricoles. Le reportage, que nous publions ci-dessous, de deux de nos collaborateurs qui se sont rendus à Negros durant l'été 1986 fait ressortir à la fois les effets dramatiques de la crise sucrière et les capacités de lutte et de résistance des ouvriers et paysans de fortune, le 23 mai. Quant à Morito
Pastidio, de l'hacienda San José, lui aussi syndicaliste, lui aussi enlevé par des hommes armés, il a été laissé mort, le 11 juillet, criblé de balles, dans un champ de cannes.
La NFSW-FGT accuse : « Le syndicat pense que l'on assiste à un effort coordonné de la part de quelques planteursminotiers de sucre, despotes, pour chasser les syndicalistes actifs qui exigent des salaires justes et/ou des lots fermiers (...)
Leur attitude fortement anti-ouvrière et doit être dénoncée anti-populaire condamnée par tous ceux qui sont d'accord avec les avancées présentes du gouvernement Aquino pour restaurer la liberté, la démocratie et la justice non seulement pour une petite minorité mais pour la grande majorité du peuple. Aucune dette de sang ne restera impayée.
Aujourd'hui les travailleurs souffrent.
Mais même aujourd'hui, des centaines de milliers choisissent de risquer leur vie pour que la voix de la classe ouvrière puisse se faire entendre, cette voix qui parle de la faim, de la pauvreté, de la répression pendant des siècles d'exploitation et d'oppression par une petite minorité » (3).
1. Sur la situation de l'agriculture philippine et notamment de l'industrie sucriere, voir l'article de Paul Petitjean « Crise de ture et formes de radicalisation de la paysannedans Inprecor numéro 169 du 19
2. Le 20 septembre 1985, veille de la date anniversaire de l'imposition de la loi martiale par Marcos en 1972, les forces de l'ordre ont tiré sur une manifestation d'environ 5 000 per sonnes pour la plupart des travailleurs du sucre, organisée par la coalition populaire Bayan (voir
L'appel du NFSW-FGT est entendu. d'Anecito, à suivre son cercueil conduit d'Escalante, où il fut abattu, à Toboso, où il habitait. Et d'autres les rejoignent pour assister au service religieux, au meeting de protestation orpar le syndicat, à l'enterrement. Le 13 août, date anniversaire pour le mouvement ouvrier : quatre ans plus tôt, le régime Marcos s'était brusquement attaqué aux syndicats, jetant en prison pour des mois ou des années des dirigeants nationaux dont Felixberto « Bert » Olalia, principale figure de la centrale militante Mouvement du Premier mai (Kilusang 1983, peu après une libération précipitée par son état de sante (4). Aujourd'hui, a Manille et en bien des villes, des milliers d'autres travailleurs manifestent en souvenir de la lutte menée sous la dictature et pour affirmer la nécessité de continuer le combat pour les droits des travailleurs.
LES CONTRADICTIONS DE
Negros, le royaume déchu du sucre. L'île offre une image aiguë des contrastes de l'après-Marcos. L'ancien maire d'Escalante avait lourdement trempé dans le massacre du 20 septembre nouveau maire de la ville envoie lui aussi des soldats à la tête du cortège funèbre où nous nous trouvons. Mais c'est pour protèger et non intimider. Des éléments progressistes, parfois liés à la coalition militante Bayan (5), ont en effet été nommés après la révolution de février à des postes administratifs, en remplacement des fidèles de Marcos. Le nouvel « espace démocratique » se fait sentir. Nita Cherniguin, présidente de la commission solidarité internationale du NFSW-FGT, nous explique qu'ici, 46 prisonniers politiques ont été libérés depuis février, soit la quasi totalité. Mais armées poursuivent leurs exactions. Negros reste une zone de militarisation.
Les organisations de masse réclament insistance le retrait des bataillons connus pour les sévices qu'ils ont commis contre la population et le jugement des
Rex Arnaldo, president Bayan-Negros, a exigé le démantèle civile (CHDF), organismes para-militaires particulièrement détestés, ne suffit pas de changer leur nom, comme le proposent certains, former la nature. La direction régionale du Front national démocratique (NDF), clandestin et engagé dans des pourparlers de cessez-le-feu avec le gouvernement, a lancé un appel aux responsables civils pour qu'ils dénoncent publiquement les exactions de l'armée. Mais bien des nouveaux Officers in charge (OIC, officiers responsables, cadres administratifs choisis par la présidence) se gardent d'interférer avec les affaires militaires. Pour le gouverneur de la province de Negros occidental, Daniel Lacson, ce n'est pas de son ressort. Il ne veut jouer d'autre rôle que celui d'entremetteur. Pressé de questions à ce sujet, il a fini par déclarer au père Gordoncillo, directeur de l'Action sociale : « Voulez-vous un gouverneur mort? » (6).
A Negros, comme dans le reste du pays, on teste les possibilités d'un cessez-le-feu entre les forces gouvernementales et le NDF, entre l'armée et la Nouvelle armée du peuple (NPA) dirigée par le NDF et le Parti communiste des Philippines (PCP) clandestin. Les perspectives locales sont pour l'instant sombres. Le commandement régional a fait connaître à sa manière ce qu'il en pensait. C'est dans le Sud du pays que le développement de la NPA est le plus spectaculaire. Après une accalmie des combats, suite à la révolution de février, l'armée relance les opérations contre-insurectionnelles en mai. C'est la zone connue sous le diminutif de « CHICKS » (7), qui va être le théâtre de ces opérations qui feront deux victimes civiles (de jeunes paysans), deux blessés et laisseront huit maisons brûlées.
La NPA dénonce cette rupture de fait de la trêve et s'attaque, le 20 juin, par Bravo Coy, tuant à son tour deux soldats. Un enregistrement de l'attaque sera donné par la NPA aux médias. L'armée réagit durement en engageant des moyens sans précédent dans la région : des canons de transports par hélicoptère. Les combats durent cette fois deux semaines : une cinquantaine de maisons sont détruites dans la zone de combats, un paysan est tué, de nombreux autres blessés, plus de trois milles personnes doivent se réfugier dans les villes avoisinantes.
Monseigneur évêque de Bacolod, la capitale de Negros occidental, avait pris directement langue avec le NDF, en juin, en vue de négociations futures. Devant ce sabotage des perspectives de monseigneur cache pas son exaspération. Il déclare à la presse : « Je suis pro-Cory, mais je proteste fortement contre cette militarisation » (8). L'évêque Fortich n'en est pas
UNFSW
Manifestation des ouvriers agricoles de la canne à sucre. (DR) à sa première expérience amère. En 1978 déjà, il avait organisé une rencontre entre des ouvriers syndiqués et des planteurs en de résoudre un important conflit sur l'occupation de terres. Cela n'avait pas empêché l'armée d'arrêter sous son nez les travailleurs assurés de sa protection ! Et sa résidence épiscopale a été ment détruite dans un incendie par des hommes de main à la suite du massacre d'Escalante : il s'était en effet violemment élevé contre la tuerie du 20 septembre 1985. Seule la carcasse noircie de sa demeure reste encore debout, à côté de la cathédrale de Bacolod.
Monseigneur Fortich s'inquiète d'autant plus de l'évolution de la situation qu'il sait qu'elle est explosive, lui qui a déclaré que l'île de Negros était un « volcan social » qui risquait d'entrer à tout moment en éruption. Depuis le 19e siècle, l'ile est soumise à la monoculture de la canne à sucre. Au moment où la production recule de façon dramatique, aucune alternative n'a été préparée.
sucre employe, en 1980, environ 500 000 personnes. Trois millions d'habitants de l'archipel dépendent plus ou moins directement de ce sec-
3. Communiqué de presse de Serge B. Cherniguin, secrétaire général du NFSW-FGT, « NFSW-FGT Condemns Atrocities Workers in the North », Bacolod, le 7 août 1986.
4. Créé en 1980, le KMU est la principale centrale syndycale « lutte des classes » , voir l'interview de son secrétaire général, Bob Ortaliz, à la page 16 de ce numéro d'Inprecor.
5. La Nouvelle fédération patriotique (Bagong Alyamsang Makabayan), connue sous l'acronyme Bayan, est une coalition de mouvements populaires de masse, notamment le KMU et de nombreuses organisations paysannes. Bayan est très influencée par le Front national démocratique (NDF) clandestin.
6. Inquirer's Eye, Bacolod, 18-31 juillet 1986, p. 7.
7. « CHICKS » signifie la zone qui, à Negros occidental, comprend les villes de Candoni, Hinobaan, Ilog, Cauayan, Kabankalan et Sipalay.
8. Inquirer's Eye, op. cit.
La canne est cultivée au Centre-Luzon, au Sud-Tagalog, à Negros, dans quelques autres îles des Visayas. à Negros que se trouve l'essentiel : 60% des 450 000 hectares plantés en canne (soit 5 % du total des terrres cultivées du pays). Il y a alors 33 000 fermes et 31 000 planteurs. Mais ces chiffres ne doivent pas faire illusion, la concentration foncière est très grande. Les propriétaires de moins de 5 hectares représentent 53 % des planteurs et n'occupent ainsi que 9 % des terres cultivées en canne. En revanche, près de la moitié de ces terres est occupée par les 7% de planteurs possèdant plus
En 1980 toujours, les ouvriers agricoles représentent 70% de la force de travail, les paysans locataires terres 20 % et les ouvriers d'industrie, des raffineries, 10% (il reste un faible pourde petit propriétaires-producteurs et de métayers). C'est à Negros que plantations et raffineries sont concentrées. C'est la seule île totalement dépendante du sucre. C'est là que se joue la crise.
Un militant du NFSW-FGT nous explique l'ampleur de cette crise. « Elle a vraiment commencé en 1984. Pour la saison 1984-1985, 224 000 hectares de canne avaient été plantés. Seuls 135 734 hectares seront récoltés : les fonds manquent et l'argent des ventes ne rentre pas. En 1985, 152 095 hectares sont plantés, mais il s'agit pour deux-tiers de vieux plants dont la rentabilité baisse rapidement. L'année prochaine, il faudrait d'importants investissements pour les renouveler. Le capital manque : les banques refusent de nouveaux prêts, de nombreux planteurs ont dû hypothéquer. L'avenir est sombre : le marché américain se ferme de plus en plus. Le quota philippin ne de se réduire. Eé 1985, encore de 324 000 tonnes. En 1986, il est tombé à 231 000 tonnes. Pour l'année prochaine, Washington veut le fixer à 180 000 tonnes. Et, si rien ne vient Une des revendications des ouvriers, la terre. (DR)
modifier les plans américains, notre quota devrait être réduit à zéro en 1990 !
« Quant aux prix du marché mondial, ils ont terriblement chutés. sucre valait 28,66 cents US en 1980. Elle vaut aujourd'hui 4 cents. Or, les coûts production, ici, dépassent les 10 cents ! Cela explique la chute de la production : de 20 millions de piculs (9) à Negros en 1981, on est tombé à 15 millions de piculs. Il faut comprendre ce que cela signifie pour les travailleurs de ce secteur. Aujourd'hui, tout s'enchaîne : les surfaces mises en culture se réduisent rapidement, les jours ouvrés par an aussi, des raffineries ferment pour de bon leurs portes, et la mécanisation des plantations est engagée. Or, une plantation entièrement mécanisée réduit de 90 % la main d'œuvre ! C'est un secteur social entier qui est menacé ».
Les chiffres que nous donne Nita d'eux-mêmes. salaire minimum officiel est de 32 pesos par jour pour les ouvriers des plantations de sucre (22,50 pesos de salaire de base et 9,50 pesos d'allocation d'urgence de vie chère), alors qu'il est de 44 pesos dans d'autres types de plantations. 20 pesos valent envion un dollar, soit 7 francs ! Le salaire des ouvriers d'industrie dans les
Best officiellement fixé à 42 pesos par jour.
De véritables salaires de misère, même compte tenu des prix des produits aux Philippines. Et pourtant moins de 20% des planteurs accordent à leurs travailleurs le salaire minimum officiel. Nombreux sont ceux qui ont recours au travail à la pièce. Ils payeront par exemple 14 pesos par tonne de canne coupée et chargée sur camion. C'est un travail épuisant. Un bon ouvrier peut traiter 1,5 tonnes en une journée complète (du lever au coucher du soleil), ce qui lui fait à peine plus de 20 pesos, ou 7 francs. On rencontre des salaires quotidiens de 10 pesos ou moins. Déjà profondément endetté, l'ouvrier mettra toute sa tamille au travail pour gagner un peu plus : « C'est ainsi que beaucoup d'enfants se retrouvent en dehors de l'école dès l'âge de neuf ans ».
Ce n'est pas tout. Ne reçoit sa paye du jour que celui qui travaille ce jour. Et il y a la morte saison, une fois la terre préparée et la canne plantée, avant qu'elle ne puisse être coupée. Un ouvrier agricole avait normalement du travail 180 jours par an. Avec la réduction de la production, la rotation de la main d'œuvre, la mécanisation, cela tombe souvent à 120 jours par an actuellement. « Pendant six mois ou mois et demi, les ouvriers se retrou-
Une famille de l'hacienda Rosario confirme ces chiffres. « Durant les six mois de la morte saison, on essaie de faire des petits boulots comme couper des arbres et préparer du charbon de bois pour le vendre au marché. Mais cela ne va pas loin. Le principal problème reste la nourriture. Nous plantons des bananes, des patates etc. On ne peut pas manger grand chose d'autre. Il n'y a pas d'argent pour acheter des vêtements aux enfants. Or, l'institutrice refuse de les accueillir en classe s'il ne sont pas proprement habillés. Elle craint qu'ils ne soient sales et qu'ils ne contaminent les autres. Pas d'argent non plus pour réparer la maison ou pour acheter des médicaments, emmener les petits à l'hôpital ».
Les enfants, à chaque instant de notre séjour à Negros, ils sont là : premières victimes. Selon une enquête récente, 66 % des enfants de Negros occidental sont mal nourris. Près de la moitié d'entre eux souffrent de malnutrition au deuxième ou troisième degré. Des centres
Use constituent à Bacolod et ailleurs. Mais pour que les parents puissent y emmener régulièrement leur progéniture, il faut qu'ils habitent tout près. Quant aux études, moins de 10 % des enconcernés terminent leur études secondaires, faute d'argent, faute d'habits
« C'est la misère. Nous avons placé nos espoirs dans les lots de terre à cultiver que nous avons obtenu du planteur, mais là encore, pour les mettre en valeur, i faut de l'argent, pour les engrais, les pesticides. Nous n'avons pas le temps d'attendre. Il nous faut l'argent chaque jour. Alors, c'est encore plus important que la terre : trouver quotidiennement de l'ar-
LES OUVRIERS DU SUCRE VEULENT DES TERRES Les « farmlots » (lots fermiers), voilà longtemps que cette revendication fait partie du programme syndical réclamant que des terres soient allouées aux travailleurs des plantations pour qu'ils puissent produire de quoi se nourrir et de quoi augmenter leur revenu en vendant le surplus au marché. Mais, avec la crise structurelle que traverse le secteur de la canne à sucre, la lutte pour obtenir le
9. Le picul est une unité de mesure variable qui vaut environ 60 kilogrammes.
droit de cultiver la terre à des fins de subsistance a pris ampleur sans précédent. Elle est aujourd'hui véritablement au centre de l'action syndicale.
« Nous savons que beaucoup de planteurs ont actuellement de grosses difficultés financières. Ils n'ont plus de quoi investir et les intérêts sur les prêts bancaires se montent souvent à 40-45 % par an. En l'état actuel des choses, comment obtenir ne serait-ce que le payement réel du salaire minimum officiel condition des familles ouvrières est vraiment désespérée. Ce que nous demandons est tout à fait raisonnable : que les planteurs prêtent 10 % de leurs terres à leurs ouvriers pour qu'ils puissent produire de quoi surviure. Et ce, alors que 30 % des terres à canne à sucre restent en friche ».
Ce mot d'ordre semble faire l'unanimité. Du NFSW-FGT jusqu'à gneur Fortich et à la NPA, tous réclament que 10 % des terres soient prêtées aux ouagricoles. De nombreux appuis internationaux se sont déclarés. Des premiers résultats ont été obtenus. Pourtant la lutte reste difficile.
Les travailleurs du sucre ont été surexploités plusieurs générations durant, les dettes se transmettant de père en fils, enchaînant la famille à la plantation. Et ils ont aussi été écrasés dans leur âme. « Une culture de soumission s'est formée ici, peut-être plus que partout ailleurs aux Philippines ». Il était fréquent que les ouvriers demandent au planteur l'autorisation de se marier, ou lui demande de résoudre un conflit familial, choisir le nom de leurs enfants ! « C'est un long combat pour organiser les travailleurs des plantations face à la répression. Depuis 1971, date de création de notre syndicat, 16 de nos organisateurs ont été tués, compte non tenu des simples membres qui ont disparu. Mais aussi contre cette culture de soumission. Des planteurs nous ont accusés d'être des agitateurs. Nous cherchons seulement à redonner leur identité et leur dignité à ces femmes et ces hommes à qui on l'a retiré, à les aider à retrouver le sens de leurs
« Des planteurs sont furieux. Ils contre les syndicalistes : refus d'avancer de l'argent pour soins médicaux, refus de réparer leurs maisons endommagées par un typhon, discrimination dans la distribution du travail. Ils vont jusqu'à couper les subsides en riz, lors de la morte saison, pourtant vitaux et vont jusqu'au lockout. Mais le sentiment de retrouver sa dignité
Best une force Les travailleurs continuent le combat et Le NFSW a maintenant 85 000 membres, dont 55 000 à Negros occidental. Nous nous étendons à Iloilo, Leyte, Negros oriental, bientôt Cebu » nous explique
Des planteurs, peut-être 30%, surtout des petits et moyens planteurs, ont accepté de prêter des terres à leurs ouvriers, à commencer par une période d'un an. Le NFSW-FGT a ainsi obtenu la distribution temporaire de 4 000 hectares.
C'est encore beaucoup trop peu et la mise en valeur de ces terres pose bien des pro-
A la mi-août, seulement étaient effectivement travaillés, mais la surface cultivée s'étendait rapide-
Il faut de l'argent pour engager la production. Les ouvriers agricoles n'en ont pas. Le syndicat a constitué un fonds de roulement, des sommes prêtées à des taux d'intérêt très bas devant être remboursées une fois la récolte réussie de façon à pouvoir villages dans le besoin. Des agences religieuses ou laïques aident à constituer ce comme le Comité contre la faim et pour le développement (CCFD) de France et Frère des Hommes. Il faut espérer que le soutien international s'élargira et agir pour qu'il en soit ainsi.
La NFSW-FGT recherche aussi la mise en œuvre de méthodes écologiques de cultures qui doivent permettre de réduire considérablement les coûts en engrais et pesticides commerciaux : utilisation de semences adaptées au milieu, fabrication d'engrais verts naturels (avec lazote, comme au Vietnam) et de pesticides à partir des plantes, etc.
UNE RÉVOLUTION AGRICOLE Cette orientation correspond d'ailleurs aux Philippines à une préoccupation beaucoup plus générale. L'agriculture cencapitaliste semble hors de portée à un nombre grandissant de paysans qui ne peuvent plus faire face à ses coûts croissants. Dans certains endroits, comme dans même de sortir du marché et de revenir agriculture de subsistance. Des expériences diverses sont en plusieurs régions. Mais le NFSW-FGT se heurte à Negros, à un problème très particulier. Il lui faut reconstituer entièrement une agriculture paysanne depuis le riz jusqu'à l'élevage, sur une terre façonnée par la canne à sucre et avec une population qui a perdu, en quelques générations, le savoir-faire paysan. C'est une gadans cette île sinistrée ?
L'action du NFSW-FGT ne se limite donc pas à relancer la culture fusse-t-elle avec des méthodes écologiques. D'autres cultures de subsistance sont propagées (mais, patate douce, etc.). Des élevages divers : pores, volaille, poissons de mare, escargots même. Il faut trouver à tout prix des sources de protéines. Et le lait des carabao (les buffles d'eau, l'animal de trait de l'archipel) et des chèvres est destiné aux enfants. Le lait est en effet devenu un luxe à Negros.
Des séminaires sont organisés pour transmettre les connaissances nécessaires et le bilan des premières expériences. Car tout ne fait que commencer. Les premières récoltes arrivent, souvent médiocres. Il faut améliorer et déjà élargir le champ d'action : multiplier les centres de soins, permettre la fabrication de médicaments à partir des ressources locales (vitamines, développer une nouvelle production artisanale (papier, savon, etc.).
reconstituer une économie viable et durable. « C'est l'une des raisons pour laquelle nous prêtons de l'argent au lieu de demander aux agences internationales de simplement le donner » - NFSW. « Le taux d'intérêt n'est que de 10% par an. Et le remboursement n'a lieu que si la récolte le permet. Mais les travailleurs doivent apprendre à tenir compte des coûts réels. Sinon, ils ne deviendront jamais auto-suffisants.
« Les surfaces allouées sont petites, trop petites pour être distribuées à chaindividuellement. Les membres du NFSW-FGT sont ainsi amenés à travailler la terre et à participer aux autres activités collectivement. La dynamique ? La créacoopératives. Ça aussi, c'est important ».
LA RÉSISTANCE DES POSSÉDANTS
Devenir auto-suffisant, c'est un rêve pour ceux qui ont toujours dépendus de la volonté du planteur, un rêve que cerqu'ils sont de la gravité de la situation. Très nombreux seront en effet ceux qui, désespérés, rejoindront la lutte armée si ce combat pour la survie échoue. « C'est la terre ou les balles ; le riz ou le M 16 », le fusil d'assaut américain qui arme aussi
Mais de nombreux planteurs, et parmi les plus puissants, entrent à nouveau en guerre contre les pauvres. Ils espèrent toujours en une victoire militaire contre l'insurrection. Ils ne veulent rien apprendre de l'histoire, ils ont l'orgueil d'une vieille élite dont la fortune et le statut sont indissolublement liés au sucre, à la plantation. Ils ont la morgue des nouveaux riches, accrochés aux prébendes du pouvoir hérités de l'ère Marcos. Ils ne veulent rien prêter de leurs terres, de peur d'en perdre une parcelle. Ils attendent un miracle pour rétablir leur industrie, ils espèrent en la Maison Blanche, leur Mecque moderne, qui doit leur allouer de nouveaux quotas, garantie de nouveaux
Ils ne veulent surtout pas reconnaître en leurs travailleurs des êtres humains qui accèdent à nouveau à la dignité. Peu avant notre passage à Negros, des hommes de main sont venus voler le fruit du labeur engagé par ces nouveaux ouvrierspaysans sur leur lots fermiers. Ils ont volé la première récolte et, ce faisant, c'était l'espérance qu'ils volaient. Derrière ces hommes de main, il y a des planteurs, le commandement militaire régional et l'ombre de Juan Ponce Enrile, ministre de la Défense, hier maître d'œuvre du régime de loi martiale, aujourd'hui avocat quotidien de la « solution militaire » contre le communisme.
« Cory Aquino a soulevé de grands espoirs, ici. Mais qui peut croire en Enrile ? » soupire une militante du NFSW.
Paul PETITJEAN, Sonia RUPON, 15 septembre 1986.