Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PEROU

La « guerre sale » d'Alan Garcia ; interview de Hugo Blanco

· Inprecor n° 228, 20 octobre 1986 · p. 20-21 · 2 297 mots

Pérou et Bolivie Syndicalisme

L Lima le congrès de l'Internationale socialiste, les fores

ES 18 et 19 juin derniers, pendant que se déroulait à armées réprimaient dans un bain de sang la révolte des prisonniers appartenant pour la plupart au groupe Sentier

Lumineux (1).

Ce massacre - plusieurs centaines de victimes - révélait au grand jour ce qu'Alan Garcia, élu un an auparavant (2), avait essayé de faire oublier : le vrai visage de la lutte antiterroriste, de la « guerre sale », c'est-à-dire la répression massive qui s'est développée au Pérou depuis la proclamation de l'état d'urgence le 12 octobre 1981 dans certains départements

« INPRECOR » : - Quelle est la situation générale des droits de l'Homme

Hugo BLANCO : - Le Pérou est un pays contrasté puisqu'il est formellement une démocratie mais qu'il connait une situation comparable sinon pire que celle de l'Argentine ou de l'Uruguay pendant la dictature quant au respect des droits de l'Homme dans certaines régions du pays où l'état d'urgence est en vigueur, Ayacucho, Huancuavelica, Pasco etc. La même dégradation a été constatée dernièrement dans deux provinces du département de

Puno qui n'ont pas été déclarées en état d'urgence.

Dans ces régions, les militaires ou la police, ou les corps spéciaux de répression, les « sinchis », sèment la terreur

S'ils arrivent dans une communauté où est passé Sendero ou tout simplement s'ils supposent que Sendero est passé ou si quelqu'un leur a dit qu'ils y a des senderistes par là, ils rasent tout le village.

Dans le pire des cas, c'est le massacre général. Ils séparent les hommes des femmes et des enfants. Ils torturent les hommes, violent les femmes puis exécutent tout le monde, les enfants sont brûlés vifs, ensuite ils jettent les cadavres dans des fosses communes tout ou simplement les laissent sur le terrain. Ce sont là les cas extrêmes de répression.

D'autres sont plus courants. Ils entrent dans une communauté, emmènent des prisonniers qui ensuite « disparaissent ».

Quand on demande des nouvelles d'eux, on n'en trouve plus aucune trace. Et bien sûr, ils violent les femmes, saccagent les maisons, ils volent les appareils électriques s'il y en a, l'argent qu'ils peuvent trouver. Ils emmènent avec eux les poulets, tous les petits animaux que les paysans élèvent pour se nourrir et ceux qu'ils ne peuvent emmener avec eux, ils les tuent. Pareil pour les grains. Ils prennent tout ce qu'ils peuvent porter, ils mélangent ce qu'ils laissent avec des excré-

Interview d'Hugo Blanco

touchés par la guérilla sendériste. dossier faisant le paysannes au Pérou. ments. Ils rendent les jarres inutilisables en les perçant. Ils brisent les portes, les meubles. Tout ce qu'ils ne peuvent prendre et qui a une certaine valeur, ils le

Quand ils sont passés dans une communauté, les habitants de ce village doivent partir parce qu'ils ne peuvent savoir si les sinchis ne vont pas revenir pour les tuer ; les sinchis, ou l'armée ou la Marine, car, dans ces zones, sévissent ces trois corps répressifs.

Voilà les cas les plus flagrants de violation des droits de l'Homme, mais il faut mentionner aussi la « disparition » de nombreuses personnes à Lima même, dans la capitale. Quand on parcourt les rues de Lima, on voit des auto-mitrailleuses, ou des camions militaires d'où les soldats braquent leurs fusils sur les gens, sur le peuple. Ils opèrent des descentes dans les quartiers populaires les plus pauvres où ils fouillent, maison par maison avec les mêmes méthodes qu'à Ayacucho. Quand ils trouvent une montre, de l'argent, un objet d'une certaine valeur, ils le prennent. Et s'ils trouvent un livre de gauche, qu'on peut d'ailleurs acheter dans n'importe quelle librairie, de Marx, Mariategui, Lenine ou Mao, ils emmènent les gens en les accusant d'être senderistes. Pareil s'ils trouvent une photo de Fidel Castro, sous n'importe quel prétexte en fait.

Voilà la situation à Lima. Sans oublier que, dans la capitale, il y a le couvre-feu de 1 heure à cinq heures du matin, durant lequel il est interdit de circuler. Une de leurs pratiques les plus courantes consiste à emprisonner les gens et leur demander ensuite de l'argent s'ils ne veulent pas être accusés d'être senderistes. Ceux qui ont de l'argent peuvent sauver comme ça, ils sont remis en liberté.

En plus des corps officiels de répression sévissent aussi des groupes paramilitaires, qui ont fait sauter à Puno le local de la Fédération départementale des paysans, qui ont mis une bombe devant la

Nous publions ci-dessous un entretien avec Hugo Blanco, de la Commission des droits de l'Homme de la

Confédération paysanne du Pérou (CCP).

Cette interview a été recueillie à Puno, lors du congrès de la Fédération départementale de Puno (FDCP) partie prenante de la CCP, congrès auquel participait Hugo Blanco.

Nous publierons dans le prochain numéro d'Inprecor un point sur les luttes et les revendications maison du député Quintanilla du Parti unifié mariatéguiste (PUM) et une autre bombe devant le local d'un centre d'appui aux paysans. Ce type d'actes terroappartient aux bandes paramilitaires apristes.

- Quel est le rôle du gouvernement d'Alan Garcia, la situation a-t-elle changé depuis qu'il a été élu président ?

- Au début, il a donné l'impression que les choses allaient changer. Quand par exemple on a découvert une fosse commune à Ayacucho, il a destitué le chef du

Commandement conjoint (des forces répressives, ndlr.), le chef de la zone militaire d'Ayacucho, déclarant qu'il ne tolèrerait pas de violations des droits de l'Homme. Mais, ensuite, on a pu constater que les massacres, les disparitions continuaient comme avant. Il a maintenu le commandement conjoint, aucun militaire n'a été sanctionné.

Le massacre des prisons a été donné par Alan Garcia qui savait fort bien comment allait agir les forces ar tout simplement parce que mêmes faits s'étaient déjà produits en septembre 1985 avec la révolte de la prison de Lurigancho. Malgré cette expérience il a donné l'ordre - de façon anticonstitutionnelle - aux forces armées se charger de réprimer les prisons.

Quelle valeur peut-on accorder aux décla rations parues dans la presse européenne dans des encarts payés ? Aucune, des nous avons entendu ce genre de discours

« ou bien ils partent, ou bien je démisdes abus, doivent s'en

1. Sur Sentier Lumineux, voir Inprecor numéro 144 du 28 février 1983.

2. Alan Garcia, candidat de l'Alliance populaire révolutionnaire américaine (APRA).

fut élu président de la République le 14 avril

1985. Voir Inprecor numéro 196 du 13 mai

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etc. Et enfin de compte quoi ? Des rodomontades ! Personne n'est parti. Alan Garcia et les militaires sont restés.

Les crimes commis dans les prisons demeurent impunis, aucun responsable été incarcéré et les violations des droits de l'Homme se poursuivent toujours vis-à-vis des prisonniers politiques. Ces derniers sont soumis à des conditions inhumaines dans les prisons. Au départ, les visites n'étaient même pas permises. Maintenant, elles le sont, mais uniquement à des parents directs. Les visiteurs sont fichés et à n'importe quel moment ils peuvent être mis eux mêmes en prison comme senderistes. Beaucoup de parents de prisonniers politiques ont connu ce sur cette question ?

- La CCP est l'organisation la plus concernée par les victimes de tions car la plupart d'entre elles viennent des campagnes et donc, comme organisation paysanne, nous sommes particulièrement engagés sur cette question. L'organisation a un secrétariat chargé de la défense des droits de l'Homme très actif, les commissions des autres organisations sur ce thème sont très faibles ou n'exis-

Notre travail consiste à payer des avocats afin de défendre les prisonniers politiques, paysans ou pas. héberge dans ses locaux les prisonniers qui sortent de prison ou les parents de prisonniers. Les prisonniers qui sont libérés n'ont pas de papiers, parce qu'on leur a pris en prison, et il faut donc faire toutes les démarches pour obtenir de nouveaux papiers, sinon ils ne peuvent aller nulle part. De plus beaucoup d'entre eux viennent des zones soumises à l'état

Get, s'ils retournent chez eux, ils sont tués. Très souvent ils demeurent à Lima. Dans la capitale, il y a de nombreux réfugiés des zones en état d'urgence. La CCP aide également les réfugiés de Lima essayant de leur trouver un travail. Elle essaye de créer un marché agricole, un secteur des vendeurs ambullants. Elle essaye aussi de faire en sorte que les victimes aillent voir les différenorganisations de défense de droits de l'Homme.

D'autre part, la CCP a des liens avec Amnesty International, dès qu'elle a des elle les fait parvenir à cette organisation. Elle procure de l'aide médicale aux vietimes. A travers le bulletin qu'elle publie sur les droits de l'Homme, elle dénonce les exactions commises. Mais ce n'est pas là le seul rôle de cette commission. Le secrétariat chargé des droits de l'Homme de la CCP a essayé de mettre sur pied une coordination de tous les organismes qui ont une activité sur ce thème dans le pays, ce qui se fait plus ou moins.

Notre but, c'est de faire prendre conscience au peuple péruvien dans son ensemble de toutes les atrocités qui se commettent dans les zones de répression, parce que ces faits se déroulent aujour-

Hugo Blanco. (DR) d'hui dans le pays et pas hors du Pérou. Nous voulons montrer aux gens que c'est là une menace contre tous mais aussi qu'ils peuvent lutter contre cette situation. Nous essayons de faire des forums sur ce sujet, nous essayons d'envoyer des témoins dans toutes les zones concernées, qui appartiennent aux syndicats, à des organisations de quartier, nous envoyons des vidéo-cassettes prendre conscience de la répression qui touche gravement une partie du peuple péruvien et qui menace l'ensemble du peuple péruvien. C'est un des messages que nous voulons faire passer.

L'autre message c'est dire que le peuple péruvien peut stopper cette répression en se mobilisant par des marches, des meetings, des grèves. Par exemple, dans la vallée de la Convencion (3), une province du département de Cuzco, a eu une grève pour les droits de l'Homme. Ensuite, il y a eu la grève de Puno, non plus seulement provinciale mais à l'échelle du département tout entier, et enfin la grève de Huanta, voilà peu de temps, également en défense des droits de l'Homme.

pensons que quand cette conscience s'étendra à tout le peuple péruvien, nous pourrons alors défendre les droits de l'Homme.

- Les forces armées justifient leur intervention par la présence de Sentier lumineux. Quelle est la position de la fédération sur cette question ?

- Avec Sentier lumineux (SL), nous avons une grande divergence stratégique, en plus des multiples divergences tactiques. Premièrement, ceci est valable pour SL ou pour tout groupe armé, nous ne pensons pas qu'il y ait à l'heure actuelle au Pérou la maturité nécessaire dans le mouvement de masse pour se lancer dans la lutte armée. Au Pérou, tout le monde est organisé. Les ouvriers, les paysans, les employés, les vendeurs ambulants, les régions, les départements... Par exemple, les 5 et 6 septembre, va se tenir la seconde rencontre préparatoire à l'Assemblée populaire qui doit se tenir en janvier, d'où devra sortir ce qui va devenir la nouvelle direction du mouvement populaire, où va se retrouver l'ensemble de ce que l'on pourrait appeler le mouvement social du pays. Alors nous devons suivre le rythme de ce mouvement.

Au congrès de la fédération paysanne de Puno, vont être décidées des occupations de terres, nous devons donc nous préparer à l'autodéfense au niveau départemental. Mais c'est tout différent de ce que fait SL. Que font-ils ? Ils vont dans un village, ils attaquent le poste de police puis se retirent. Qu'ont-ils fait à Puno, par exemple ? Ils ont réparti du bétail aux communautés, des vivres et mêmes des terres. Mais ensuite, ils s'en vont, c'est un groupe armé qui ne reste pas. Et que se passe-t-il ? Les forces armées arrivent et rasent la communauté, elles emprisonnent les chefs du village, massacrent les gens, c'est pour cela que nous pensons que ce sont là des méthodes qui désorganisent le mouvement de masse. C'est ainsi que fut désorganisé le mouvement paysan à Ayacucho. Dans certains endroits, des régions très combatives ont été ainsi totalement désorganisées par ce type d'actions. C'est notre différence fondamentale avec Sencier lumineux. En plus, nous sommes contre leur autoritarisme et la facon dont qu'ils considèrent comme les exploiteurs du peuple.

- Mais les forces armées justifient leur intervention par Sentier lumineux, il s'agit d'un prétexte ? Et quand le mouvement de masse va devoir affronter la de l'Etat, quelles vont être les propositions des organisations paysannes face à cette violence de l'armée ?

- Nous avons décidé, par exemple, dans la commission d'autodéfense formée au congrès paysan de Puno, le rendes gardes paysannes. Ces gardes existent et agissent d'ores et déjà. Le congrès lui-même était protégé par des gardes paysannes, qui font des rondes de nuit pour surveiller les locaux, contre SL ou des terroristes de l'APRA. Toutefois, ces gardes paysannes demeurent faibles, elles doivent être renforcées dans chaque communauté. Au niveau de la Fédération, nous avons décidé la mise sur pied d'une école d'autodéfense paysanne parce que nous savons qu'il répression. Même si Sentier lumineux n'existait pas, il y aurait répression, comme ce fut le cas à la Convencion et, là-bas, nous avions commencé de façon très embryonnaire certes, l'auto-

Et donc, ici aussi, à Puno, cela va se mettre en place, mais je pense de façon plus large, plus systématique, plus organisée et plus généralisée qu'à la Convencion.

Propos recueillis par Frank SLEGERS,

Puno, le 29 août 1986. 3. La vallée de la Convencion, massives pour la terre dès les années 1961-1963. Les paysans, pour riposter aux attaques de l'armée, organisèrent alors des débuts de milices paysannes. Hugo Blanco, qui était un des principaux dirigeants de ce mouvement fut condamné et incarcéré à cette occa-

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