U cours de l'année 1986, la Corée du Sud a souvent occupé le devant de l'actualité. Le régime du président Chun Doo Hwan a été contesté par des manifesta-
-tions de masse sans précédent depuis 1980. Cette année-là, Chun Doo Hwan fut porté au pouvoir par un coup d'Etat militaire, lequel a mis fin à un interrègne instable suite à l'assassinat, en octobre 1979, de Park Chung-hee, qui avait dirigé le pays depuis le dernier putsch militaire en 1961. L'arrivée au pouvoir de Chun Doo Hwan fut accompagné de l'écrasement par l'armée du soulèvement populaire dans la ville de
Kwangiu, en mai 1980, qui fit plus de 200 morts et marqua la fin des mobilisations populaires de 1979-1980. Chun, comme Park avant lui, avait légitimé sa prise de pouvoir en faisant adopter une Constitution (approuvée par un référendum en 1980 avec 99,5 % de « oui ») et en remportant par la suite les élections présidentielles.
C'est cette Constitution de 1980 qui est devenue la cible de la campagne de protestation lancée au printemps 1986 par le principal parti d'opposition, le Nouveau parti démocratique de Corée (NKDP), créé en 1984 et dont les deux principaux dirigeants sont Kim Dae Jung et Kim Young Sam. Le NKDP exige une révision de la
Constitution avant la fin du mandat de Chun Doo Hwan en 1988, révision par laquelle le président serait élu directement et non par un collège électoral comme c'est actuellement le cas. Le système d'élection de l'Assemblée nationale est aussi attaqué à cause de l'avantage considérable qu'il donne au parti au pouvoir, le Parti démocratique pour
Le 12 février, date anniversaire des élections législatives de 1985, où le NKDP avait vu s'accroître son audience électorale, une campagne de pétition pour changer la
Constitution fut lancée à Séoul. Dans les mois suivants, une série de rassemblements ont mobilisé des dizaines de milliers de personnes dans une série de grandes villes du pays. Mais, fait frappant, on pouvait constater dans ces manifestations la présence autonome du mouvement étudiant qui mettait en avant des mots d'ordre radicaux tels que « A bas la dictature militaire », contre la présence dans le pays des 40 000 soldats
US et pour une « Constitution populaire ». Le 3 mai, à Inchon, 10 000 manifestants, étudiants et travailleurs, rassemblés sur ces thèmes, se sont affrontés à la police six heures durant. Cette manifestation annonça au pays l'existence d'une opposition bien plus radicale que celle dirigée par les deux Kim et qui ne se limitait plus aux
Depuis le mois de juillet, le gouvernement et l'opposition avaient respecté une trêve pendant qu'ils essayaient de trouver une solution au problème constitutionnel.
Ces négociations n'ayant pas abouti, le NKDP vient d'annoncer une nouvelle campagne de rassemblements de masse. En même temps, la tenue à Séoul, du 30 septembe au 5 octobre, des Jeux asiatiques, l'attentat à l'aéroport de Séoul le 14 septembre, qui fit
5 morts et 31 blessés dans la foule, et la discussion autour de la possibilité d'une question toujours brûlante de la partition du pays. Quant au mouvement étudiant, il n'a observé aucune trêve et, au cours des Jeux asiatiques, ont eu lieu quelques-unes des
La situation reste donc tendue et l'avenir du régime de Chun Doo Hwan est tout sauf assuré. Les forces sociales qui poussent vers une démocratisation en Corée du Sud
- la classe ouvrière, les couches moyennes, les étudiants - sont puissantes. Mais les obstacles le sont aussi. La bourgeoisie sud-coréenne et son appareil d'Etat sont autrement plus forts que leurs homologues des Philippines. Ils sont capables de peser les risques et les avantages d'une démocratisation contrôlée du régime actuel et d'agir en conséquence. Dans l'article ci-dessous, nous retournons aux origines de l'Etat sud-coréen et de la formidable croissance économique qu'a connu le pays depuis 25 ans, afin de mieux comprendre la situation actuelle. C'est en effet au travers d'une analyse de l'évolution du pays que nous pouvons comprendre le caractère de la crise actuelle
COREE DU SUD la justice (DJP) de Chun Doo Hwan.
co-organisation manifestations les plus violentes contre le gouvernement et les Etats-Unis.
du régime de Séoul et la nature du mouvement pour la démocratie.
L'Etat sud-coréen est né de la partition du pays en 1945. Après avoir subi la domination coloniale directe et extrê mement brutale de l'impérialisme japonais depuis 1910, la Corée se trouve libérée du joug colonialiste par la défaite
Un "miracle" fragile des Jeux olympiques par les deux Corées ramène à la lumière la de l'empire nippon à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Mais la forme de cette libération fut largement déterminée par la situation géopolitique du pays, plus précisément dans le cadre des rapports de force entre les Etats-Unis et l'Union soviétique. Conformément aux accords de Yalta de février 1945 et en
particulier la partie qui fixait les conditions de l'entrée en guerre de l'Union soviétique contre le Japon, la Corée devait être occupée par les troupes soviétiques au Nord du 38e parallèle et par celles des Etats-Unis au Sud de cette ligne.
DEUX STYLES DE LIBÉRATION
Les interventions soviétiques et américaines en Corée différaient tant par leur forme que par leur contenu. Au Nord, les troupes soviétiques, arrivées en août 1945, s'appuyaient sur un mouvement de résistance populaire et sur un réseau de comités populaires anti-japonais qui allaient constituer la base du nouvel appareil d'Etat après la destruction de l'Etat colonial japonais. Au sein de ce mouvement populaire, les communistes sud-coréens n'étaient qu'une composante, même s'ils y avaient un poids particulier grâce à la fois au soutien des Soviétiques et au rôle qu'ils avaient joué dans la résistance au colonialisme japonais. En effet, dès le début des années 1930, les communistes avaient dirigé un mouvement de guérilla qui s'était battu en Corée et ensuite en Mandchourie contre les Japonais, avant d'être obligé de se replier en Sibérie. La libération de la partie nord du pays avait donc un caractère combiné d'intervention extérieure avec l'armée soviétique et de réelle mobilisation populaire. L'Etat qui en était issu se montrait capable d'appliquer rapidement une série de réformes nationales, démocratiques et anticapitalistes.
Dans le Sud du pays, les choses se déroulaient de manière tout à fait différentes. D'abord, les Américains n'ont débarqué que le 8 septembre 1945, six jours après la capitulation des troupes japonaises et deux jours après la proclamation à Séoul, par une assemblée nationale des comités populaires anti-japonais, d'une République populaire de Corée. Ce nouveau pouvoir avait déjà, avant l'arrivée des Américains, désarmé les Japonais, libéré les prisonniers politiques et arrêtés les collaborateurs. Les autorités américaines ont refusé de reconnaître cette république ou les comités populaires et ont tout de suite mis en place un gouvernement militaire. C'est seulement en février 1946 qu'ils ont mis en place un gouvernement civil sous tutelle militaire. Celui-ci était présidée par Syngman Rhee, homme politique de droite revenu en Corée en octobre 1945 dans les fourgons de l'armée américaine, après avoir passé 39 des 41 années précédentes aux Etats-Unis. A part Rhee lui-même, ce gouvernement était très largement composé d'anciens collaborateurs des Japonais et l'appareil du nouvel Etat qui se mettait en place gardait en grande partie les cadres de l'Etat colonial, notamment en ce qui concerne les forces répressives.
L'intervention américaine n'a donc joué aucun rôle dans la libération du pays, puisqu'elle était déjà acquise grâce a la mobilisation des masses coréennes. Les Américains ont d'autre part refusé de reconnaître le pouvoir issu de cette mobilisation. Enfin, loin de détruire l'appareil répressif de l'Etat colonial, ils l'ont utilisé pour édifier leur propre administration. Ils allaient se montrer résolument hostiles à toute réunification du pays, laquelle aurait impliqué la disparition de cet Etat semi-colonial qu'ils venaient de mettre en place. L'Etat né de l'intervention de l'impérialisme américain en Corée avait donc depuis le début un caractère anti-national et anti-populaire. Il restera marqué par cette origine.
La période décisive de l'histoire de Corée entre 1945 et 1950 est encore trop peu connue, mais les grandes lignes en sont claires. La mise en place de l'Etat semi-colonial et son contenu social ont donné lieu à d'importantes manifestations d'opposition populaire au Sud, et pas seulement de la part du courant communiste. Il y a eu des mouvements de protestation contre le régime de Syng man Rhee, prenant la forme de soulèvements de masse en 1946 et 1948, en faveur de l'indépendance et de l'unité du pays, pour une réforme agraire, ce qui était une question centrale à une époque où la Corée était encore essentiellement un pays agricole. La tension à ce sujet s'est accrue à la suite de la réforme agraire radicale adoptée en 1946 au Nord. La réaction du régime de Syngman Rhee fut le recours systématique à la répression. Ainsi, la commission des Nations unies sur la Corée signalait en août 1949 que, dans les huit mois précédant le 30 avril 1949, 89 710 personnes avaient été détenues en vertu du « Décret pour la protection de la paix nationale ». Le ministre de l'Intérieur de Rhee, Kim Huo Suk, qui passa au Nord lorsque la guerre éclata, estimait qu'entre 1945 et 1950, 250 000 personnes avaient été tuées par le régime et 600 000 emprisonnées (1). Même s'il exagérait à des fins de propagande et que la réalité n'aurait été que de la moitié, de telles quantités restent impressionnantes pour un pays qui comptait moins de 30 millions d'habitants à l'époque.
Lorsqu'en 1948 la division du pays s'est insitutionnalisée avec la création de la République de Corée dans la partie sud, une très large majorité des forces politiques du pays, toutes tendances confondues, s'y opposait. C'est un élément qu'il faut souligner pour deux raisons. D'abord, parce que cela montre de manière écla tante l'absence de soutien populaire et l'isolement du régime de Syngman Rhee. Ensuite, parce que cela nous aide à comprendre les rapports qui existaient à l'époque entre l'opposition au régime de Séoul et le gouvernement de Pyongyang, dans la partie nord du pays.
LE NORD ET LE SUD En effet, l'image terne qu'a aujourd'hui la République populaire démocraculte de la personnalité de Kim Il Sung ne doivent pas faire oublier les réalisations de ce régime et le rôle qu'il a joué pour répondre aux aspirations à l'unité du peuple coréen entre 1945 et 1950. A la différence du régime de Séoul, celui de Pyongyang est né de la destruction de l'appareil de l'Etat colonial japonais et était composé de militants qui s'étaient battus contre l'impérialisme nippon. Les réformes sociales et économiques appliquées au Nord en 1946, en particulier la réforme agraire, exerçaient un considérable pouvoir d'attraction sur les masses au Sud. Le régime de Pyongyang n'était d'ailleurs aucunement « nordiste » ; beaucoup de militants du Sud passaient au Nord et la frontière entre les deux parties du pays resta tres largement perméable jusqu'en 1948.
Il n'est donc pas étonnant que la plate-forme politique de Pyongyang pour la réunification du pays rencontra le soutien de la majorité des forces politiques du Sud. C'est dans ce cadre qu'en mai 1948 les Etats-Unis décidèrent d'organiser dans la zone sous son contrôle, sous la couverture des Nations unies, des élections pour une Assemblée constituante de la République de Corée. Cette décision souleva l'opposition des gouverne. ments d'Inde, d'Australie et du Canada. Le gouvernement nord-coréen, pour sa part. proposa la réunification du pays sur la base d'élections libres organisées dans tout le pays après le retrait de toutes les troupes étrangères. Au cours de deux conférences organisées en avril et juin 1948 à Pyongyang et Haeju, « les délégués sud-coréens comprenaient presque tous les hommes éminents du pays à l'exception du docteur Rhee » (2) et « la plate-forme de la RDPC (...) obtenait le soutien confirmé des représentants de la direction de l'écrasante majorité de l'éventail politique de la Corée, du Nord et du Sud » (3).
Prenons un seul exemple pour illustrer à la fois l'importance de ce phénomène et la réaction qui s'ensuivit de la part de Rhee. Kim Ku, vieux patriote coréen, homme de droite mais nationaliste, avait présidé le gouvernement provisoire coréen établi pendant la guerre à Chongqing, dans le Sichuan chinois, sous la protection du Kuomintang. Il assista ces de Pyongyang et de Haeju et appela au boycott des tions de mai 1948. Kim Ku fut assassiné de Séoul en 1949 par un lieutenant de l'armée de Rhee, qui ne fut jamais condamné. De nombreuses autres personnalités politiques opposées à Rhee ont connu le même sort, notamr You Un-hyong, président de l'éphémère république de 1945, assassiné en juillet
Quand la RPDC fut proclamée en 1948, ce le fut par une assemblée élue, publiquement dans la partie nord et de façon clandestine au Sud (4). C'est
1. Ces chiffres sont cités par Wilfred Burchett, dans A Nouveau la Corée, Paris, 1968, p. 121.
2. John Gunther, The Riddle of MacArthur, Londres, 1951.
3. Jon Halliday, « The North Korean Enigma », New Left Review, numéro 127, mai-juin
4. Pour ces élections, voir Burchett, op. cit. p. 120.
détenu par des Japonais. L'Etat sud- donnée au développement de l'énergie, dans ce contexte de résistance populaire et de répression gouvernementale au Sud, d'une forte légitimité du gouvernement de Pyongyang et d'une guerre larvée qui se déroulait le long du 38e parallèle depuis 1948, qu'éclate la guerre de Corée en juin 1950, guerre civile au début, aggravée par l'intervention de l'impérialisme américain et, plus tard, de celle des forces nord-coréennes ne fut que très partiellement dûes à des raisons militaires. Ce fut en réalité beaucoup plus la conséquence logique de l'absence soutien populaire réel au régime de Rhee. Selon l'histoire officielle de la guerre de sud-coréenne « s'est désintégrée » (5). Il y avait des désertions en masse. Des comités populaires furent rétablis et les réformes du Nord appliquées au Sud. Après l'intervention massive des forces américaines et destruction du nouveau pouvoir au Sud, un important mouvement de guérilla subsista pendant un certain temps (6).
pas traiter ici de la guerre de Corée. Soulignons simplement que si cette guerre a été coûteuse en termes de vie humaines et de destruction matérielle, plus important encore fut le déchirement du tissu social du pays. En plus, la répression contre la gauche a signifié une rupture dans l'histoire politique du pays, la destruction de l'opposition qui avait été en faveur de la réunification du pays jusqu'à la fin des années 1940. Cette rupture se traduisait par la disparition physique des cadres qui avaient incarné cette opposition. Selon une source américaine, la reconquête du Sud par les forces américaines fut accompagné de 100 000 exécutions ou assassinats de militants opposés au régime de Séoul, sans parler des massacres qui ont eu lieu pendant l'occupation temporaire de la partie nord du pays avant l'intervention des forces chinoises à la fin de 1950 (7).
LE POINT DE DÉPART DE LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE C'est donc d'une destruction massive de la base économique du pays et d'une normalisation socio-politique que partait le régime de Syngman Rhee en 1953. A la fin de la guerre, le revenu national par tête d'habitant en Corée du Sud égalait
Tchad. Cependant, par-delà cette réalité immédiate, la Corée restait nettement moins sous-développée que de nombreux autres pays du tiers-monde. C'est là le premier élément d'explication de la croissance économique ultérieure. A l'époque de la colonisation japonaise, la Corée avait connu un niveau de développement économique non négligeable. Durant les trois décennies de colonisation directe, la production industrielle augmentait à un rythme de 10% par an et, déjà en 1940, le prolétariat industriel et minier était fort de 300 000 travailleurs. L'essentiel de la base industrielle du pays se trouvait au Nord (mines, métallurgie, production d'engrais) alors que le Sud était beaucoup plus agricole, l'industrie s'y limitant au textile et à l'agro- alimentaire, mais cette agriculture était moderne. La Corée constituait le centre de production céréalière pour l'empire consommation d'engrais, largement produits sur place, avait été multiplié par 60 entre 1916 et 1930. Il existait d'ailleurs une force de travail possédait déjà près de 6 000 C'est avec ces acquis que la Corée du Sud, pays qu'on pourrait qualifier à cette époque de semi-colonie des Etats-Unis, a
Usa croissance économique en 1953. Et si le véritable décollage a comau début des années 1960, les bases en ont été jetées au cours des années 1950. Le fait que cette croissance économique ait pu être basée sur un capital national coréen a deux explications. D'abord, avant 1945, 91,2% de total dans l'économie agriculture mise à part, étaient coréen a donc pu exproprier les capitalistes japonais et distribuer leurs biens à des capitalistes coréens. Par ailleurs, dans le secteur de l'agriculture, où 40% des terres cultivées étaient entre les mains des Japonais, il a opéré une réforme agraire en expropriant sans indemnité les propriétaires fonciers japonais et en indemnisant en contrepartie leurs homologues
Le développement économique des années 1950 était essentiellement organisée autour de la production de biens de substitution aux importations, satisfaire les besoins du marché intérieur, notamment dans l'agro-alimentaire
Ces deux secteurs notamment comptaient pour 55 % de la production industrielle en 1955. A cette époque, l'industrie était centrée sur la transformation du coton, du sucre et de la farine de riz. Mais cette première phase de croissance économique a rapidement atteint
Le secteur manufacturier ne représentait que 10 % du PNB en 1955. Le taux de croissance de la production annuelle industrielle était de 25% en 1955, 9 % en 1958 et 3% en 1961. On avait donc assisté à un développement indutriel modeste destiné à répondre à la demande du marché intérieur et au besoin de reconstruction. D'ailleurs, ce développement reposait sur des petites et moyennes entreprises.
Ce n'est qu'après la chute de Syngman Rhee en 1960 et la mise en place du régime militaire dirigé par Park Chung-hee l'année suivante que le vrai essor de l'économie sud-coréenne commença. S'il ne s'agissait pas d'une rupture radicale avec le régime de Rhee, le changement n'était pas sans signification. La politique économique du régime Park partait des acquis de son prédécesseur mais se lançait dans un projet de développement économique nouveau et ambitieux.
UN CAPITALISME DIRIGÉ
PAR L'ETAT Le moteur de la croissance économique à partir de 1961 a été une politique extrêmement dirigiste menée par un Etat fort. Le rôle de l'Etat dans l'économie y était décisif et, ce, jusque dans les moin-
L'objectif fondamental de la politique économique du régime Park fut la création d'une puissante économie industrielle tournée vers l'exportation, s'assurant en même temps la conquête du marché intérieur, secteur par secteur. Ce projet va se réaliser au travers d'une série de plans quinquennaux par lesquels l'Etat sud-coréen définit les grands axes stratégiques du développement national, donnant par la suite les moyens de les faire respecter. Commençant par la mise en place de l'infrastructure nécessaire d'une économie moderne (transports, communiénergie) grâce ments de l'Etat, ces plans ont mis l'accent sur le développement des branches économiques. Au cours du premier plan quinquennal de 1962 a 1966, la priorité fut des engrais, du textile, du ciment. Le second plan s'occupa notamment de fibres synthétiques, de pétrochimie, d'appareillage électrique. Le troisième fut centré sur la sidérurgie, les équipements de transport, l'électroménager, la construction na-
L'orientation de l'économie vers l'exportation fut renforcée par la dévaluation de la monnaie sud-coréenne, le won, en 1964, et par l'établissement d'un régime préférentiel de crédit à l'exportation, par lequel, sur présentation de justificatifs de contrats d'exportation, les firmes coréennes pouvaient obtenir des prêts à un taux de 6 %, alors que le taux normal était de 24 %.
C'est donc l'Etat qui définit à chaque fois les grands choix du développement économique, imposant ces choix aux capitalistes individuels qui voudraient faire passer d'abord leurs intérêts particuliers, qui pourraient être en contradiction avec un processus de « construction » à terme d'une vraie classe bourgeoise locale. Cela s'est fait grâce au contrôle du crédit exercé par l'Etat à travers le système bancaire, nationalisé jusqu'en 1980, et par d'autres mécanismes de contrôle. Pour donner un exemple, nous pouvons prendre le cas de l'industrie textile. Ayant déjà conquis le marché intérieur, cette industrie bien placée, au début des années 1960, pour se lancer sur le marché mondial grâce à une main-d'œuvre qualifiée et bon marché. Mais, à court terme, le marché intérieur pouvait garantir de meilleurs profits. Le gouvernement a alors con-
5. Roy E. Appleman, South to the Naktong, North to the Yalu, Washington, 1961, p. 18.
6. Halliday, op. cit. 7. Le chiffre de 100 000 morts est tiré du livre de Gregory Henderson, à l'époque diplomate en Corée, The Politics of the Vortex, Harvard, 1968.
8. Tous ces chiffres sont tirés de l'étude de Jean-Raphaël Chaponnière, « La République de Corée, un nouveau pays industrialisé », notes et études documentaires, mai 1982, la Documentation française. Sauf précision contraire, nous avons pris les statistiques pour l'article présent à cette source.
ces entreprises à se tourner vers l'exportation, en établissant un mécanisme par lequel pour pouvoir importer les produits intermédiaires nécessaires à la production, elles étaient obligées d'exporter une partie des produits finis.
La croissance économique des 25 dernières années a eu lieu sous l'égide de l'Etat, mais aussi par l'intermédiaire des chaebol, ces conglomérats très diversifiés, au nombre d'une cinquantaine, qui sont de grands trusts privés dirigés en général par les propriétaires et leurs familles et dont les origines remontent souvent aux liens de leurs dirigeants avec le pouvoir politique. Dans leur grande majorité, les existent depuis exemple typique est celui de groupe Daewoo, qui « emploie à lui seul 70 000 employés, alors qu'il n'a été formé que voilà 17 ans à partir d'une petite entreprise textile. Grâce au soutien de Park Chung Hee, Kim Woochong a constitué un empire dans le commerce, la construction navale, le bâtiment, l'automobile, le textile, la finance, les télécommunications, l'électronique, l'habillement. Il possède à Pusan la plus grande usine textile du monde et à Oskpo un chantier naval ultra-moderne. Il ouvre des chantiers considérables au dans les semi-conducteurs » (9).
L'importance du développement du capital coréen sous la forme des chaebol est également soulignée par le fait qu'en 1980 la liste publiée par la revue américaine Fortune concernant les 500 firmes non-américaines les plus importantes du monde comportait 10 firmes sud-coréennes et seulement 20 autres de tous les autres pays du tiers-monde (10). Les activités des chaebol sont étroitement encadrées par le gouvernement. C'est même souvent le pouvoir qui décide de la part du marché d'un produit donné qui revient à cha-
La conséquence de cette politique de développement économique volontariste a été que la Corée du Sud a réussi à s'industrialiser de manière impressionnante depuis 25 ans. Entre 1960 et 1980, le pays a connu une croissance de 10 % par an en moyenne de son produit national brult (PNB), contre 3,7% pour les pays capitalistes avancés. Pendant la même période, les exportations de produits manufacturés sud-coréens se sont multipliés par 150. Les entreprises sud-coréennes sont ainsi devenues concurrentielles avec celles des pays impérialistes sur toute une série de secteurs. La Corée du Sud occupe la deuxième place du marché international des chantiers navals, après le Japon. Elle produit des automobiles et des machines-outils. Elle possède une industrie sidérurgique propre, où la production a rejoint la demande intérieure en 1978. Aujourd'hui, la Corée du Sud exporte des usines clef en main, notamment du textile. Et cette croissance a été très largement centrée sur l'existence d'un capital natio-
Mais la Corée du Sud est-elle en train de sortir du sous-développement, ou du moins de la dépendance par rapport à l'impérialisme ? Assiste-t-on à l'émergence d'un « nouveau Japon » ? Les conditions qui ont permis l'essor économique de la Corée du Sud sont assez spécifiques et, malgré sa croissance, le pays reste largement dépendant de l'impérialisme américain et japonais.
L'existence d'une base de capital national et la politique dirigiste de l'Etat ont été des conditions nécessaires mais pas suffisantes développement de l'économie sud-coréenne. Cette expérience représente une combinaison originale d'une autonomie relative découlant d'une certaine puissance économique et militaire, donc politique, et d'une dépendance extrême du marché mondial et donc des puissances impérialistes qui dominent ce
Regardons maintenant de plus près le rôle qu'ont joué une série de facteurs externes dans la croissance économique sud-coréenne.
AIDE, PRETS, INVESTISSEMENTS
Il faut partir du fait que la Corée du Sud a été l'un des pays les plus aidés du monde, depuis la Deuxième Guerre mondiale, après Israël et le Vietnam du Sud occupé par les Américains. Ce niveau d'aide découle évidemment de sa situation géopolitique dans l'affrontement entre l'impérialisme US et les Etats ouvriers. Entre 1946 et 1976, la Corée du Sud a reçu une aide d'un montant de 15 milliards de dollars, dont 8,6 milliards d'assistance économique et 6,9 milliards d'aide militaire. Cette aide militaire a surtout accentué la militarisation de la société sud-coréenne. Mais même sur le plan strictement économique, elle a eu des conséquences non négligeables. D'abord, ce volume d'aide a allégé le budget de l'Etat, dégageant des ressources pour d'autres investissements. Ensuite, le haut niveau des dépenses militaires a eu comme sous-produit le développement des infrastructures utiles à l'industrie (routes, ports, etc.), ainsi que la croissance de l'industrie de la construction. Les firmes coréennes ont d'ailleurs commencé par signer des contrats avec l'armée américaine en Corée et ont pu par la suite étendre leurs activités à d'autres pays où il y avait souvent des bases américaines. Enfin, des centaines de milliers de Coréens ont reçu une formation à l'armée, soit à des métiers de production, soit à des responsabilités ges-
En ce qui concerne l'aide directement économique, elle provient pour 5,7 milliards de dollars des Etats-Unis, pour 1,9 milliards de dollars des organisations internationales (Banque mondiale, Banque asiatique du développement, Unies, etc.) et pour 1 milliard de dollars de réparations de guerre versées par le Japon.
Vers la fin des années 1960, l'aide directe est devenue progressivement moins importante (8% du PNB en 1953-1962, 6,5% en 1963-1964, 4,4% en 1965-1974). Cette aide publique a été relayée par le capital étranger privé, pour l'essentiel non sous forme d'investissements directs, lesquels ne représentaient que 5 % des investissements industriels en
1970, mais sous celle de crédits bancaires. C'est de cette manière-là que le capital étranger est intervenu dans l'économie coréenne, surtout le capital bancaire japonais après la conclusion, en 1965, du traité normalisant les rapports entre les deux pays. Ces crédits allaient essentiellement choisi très consciemment cette politique, préférant s'endetter jusqu'au cou plutôt que de permettre la pénétration de l'économie du pays par des investissements impérialistes « sauvages ». La conséquence en a été une augmentation massive de la dette extérieure. La Corée du Sud est parmi les pays les plus endettés du monde. Elle occupait la quatrième place en 1983, avec 40,1 milliards de dollars, derrière le Brésil, le Mexique et l'Argentine, mais avec une dette par tête d'habitant qui dépassait celle du Brésil. Le service de cette dette se monte à 13,5 % des exportations du pays, et l'en-cours de la dette représentait, en 1981, 53 % du PNB.
En ce qui concerne les investissements directs de capitaux étrangers, le poids des Etats-Unis et du Japon est dominant. A eux seuls, ces deux pays ont fourni 78,8 % des investissements étrangers directs en Corée du Sud, entre 1962 et 1980. Alors que les investissements américains sont centrés sur la production pour le marché intérieur coréen, ceux des entreprises japonaises sont orientés vers la réexportation, soit vers la métropole, soit vers l'Europe et les Etats-Unis. Une partie importante des investissements japonais provient des petites et moyennes entreprises. En effet, le Japon, seul pays capitaliste avancé à ne pas avoir importé de la force de travail migrante dans les années 1960 et 1970, a plutôt tendance à exporter les secteurs les moins concurrentiels de son industrie vers sa périphérie, en Corée du Sud et à Taïwan, pour profiter des
En ce qui concerne les zones franches industrielles, dont la première a été établie en 1970, elles ont joué un rôle plutôt marginal dans l'économie sud-coréenne. En 1981, elles employaient moins. de 3 % de la main-d'œuvre industrielle.
Les investissements directs des capitaux étrangers prennent en général la forme de joint-ventures, c'est-à-dire de filiales communes établies par des firmes coréennes et des sociétés impérialistes. Mais la création de ces filiales a été étroitement contrôlée par une série de lois sur le capital étranger, adoptées entre 1966 et 1981. En ce qui concerne les accords conclus entre 1962 et 1978 entre des firmes coréennes et étrangères, le capital étranger ne détenait la majorité que dans 28,5 % des cas, ces accords ne représentant que 42,9 % des investissements totaux. Au début des années 1980, ces investissements comptaient pour un peu plus de 20 % des exportations manufactu-
9. Pierre Rousset, « La Corée du Sud, second Japon? », in Croissance des jeunes nations, numéro 265, Paris, octobre 1984.
10. Fortune, 11 août 1980.
11. Jon Halliday, « Capitalism and Socialism in East Asia », New Left Review, numéro 124, novembre-décembre 1980.
mie internationale No. 10, 1982. La Documentation française. Jean-Raphaël Chaponnière,
« La République de Corée, un nouveau pays industriel ». Notes et études documentaires, mai rières. Ce n'est que dans deux secteurs que les investissements étrangers directs comptaient pour plus de 10% entre 1962 et 1980 : la chimie (22%) et l'industrie électrique et électronique (16 %).
Le degré de contrôle que d'exercer le gouvernement sud-coréen sur les activités du capital étranger dans le pays constitue une source de tension et de frictions entre l'impérialisme et Séoul. Par exemple, en ce moment, le gouvernement traîne les pieds sur la question de l'ouverture aux firmes étrangères des opérations de la bourse promise un moment pour 1987. Actuellement, il n'y a que 2,63 % des actions boursières qui sont possédées par des gouvernement en ce moment de trouver une formule pour leur ouvrir les opérations boursières tout en limitant le pourcentage d'actions qui puissent être détenues par des nonCoréens. D'ailleurs, l'économie est dominée à un tel point par les chaebol, qui sont en général des sociétés privées, valeur totale des actions boursières n'est égale qu'à 12% du PNB (les chiffres sont de 75% pour le Japon et de 100% pour Hong-Kong). (12)
Malgré l'autonomie que possède la Corée du Sud grâce à l'existence d'un capital national et au rôle de l'Etat, malgré le développement industriel du pays depuis 25 ans, elle reste un pays dépendant. Cette dépendance se base sur l'existence d'une économie tournée tation, donc vers un marché mondial dont les termes des échanges sont dictés par les puissances impérialistes, et surtout par les Etats-Unis et le Japon, au travers de leur contrôle du marché mondial des matières premières, des sources de financement, du commerce international
Le commerce extérieur de la Corée du Sud représentait 77% du PNB en 1981. Pour cette même année, les échanges avec les Etats-Unis et le Japon comppour 47,1% des importations et 43% des exportations. Le déficit com-
Tableau I
Produits d'importation principaux en 1982 Combustible ol hebritiant Machinee at (31,3%) donomante Matieres brutes Produits chir non-comestibles al l comoustion 1139% Source : Sudestasie, Paris, numéro 31, février-mars
Tableau II
Agriculture pêches
1960 ou 1961
63
59
1965 ou 1966
1970 ou 1971
50 sud-coréenne,
1975 ou 1976
46
34
1980
34
1981
1982. La Documentation française.
lars d'exportations).
vers l'exportechnique. En 1979, la Corée du avait 418 scientifiques et ingénieurs affecchiffre de l'Italie (674 en 1976), mais reste très loin en-deça du niveau du Japon
(3 608 en 1979) et des Etats-Unis (2 854 en 1980). (13) En ce qui concerne les secteurs industriels de haute technologie, la
Corée du Sud est plutôt un partenaire subordonné au capital japonais et américain te donc à la dépendance des sources de fi-
Produits d'exportation principaux en 1982
Produite de indetro chimique et lourde (47.7%)
Autres (4.2%)
Aliments et animaux
164%)
Produnte textiles (28 3%)
1984.
L'EVOLUTION DE LA COREE DU SUD EN 20 ANS Structure de la population active Industrie et Services Population forêts et mines urbaine 11 26 10 31 34 15 35 19 35 51 23 43 55 21 45 Sources : Roland Bénabou, « La Corée du mercial de la Corée du Sud est devenu structurel. Il était de 5 milliards de dollars en 1981 (26,1 milliards de dollars d'importations contre 21,2 milliards de dol-
Il y a aussi la question du retard technologique de la Corée du Sud, ou plus précisément de son manque d'autonomie technologique. Par exemple, en ce qui électronique, 1978, 43 % des produits exportés provenaient d'unités d'assemblage opérant à partir de composants importés par des sociétés étrangères et des joint ventures. On peut confirmer le manque d'autonomie technologique du pays en considérant le niveau de la formation scientifique et tés à la recherche-développement par million d'habitants. Cela est comparable au
La dépendance technologique s'ajoubotre 117. roduits de l industrie
Décomposition du P.N.B. Agriculture Industries Services forêts pêches manufactumines 47 45 45 11 44 32 16 50 26 27 47 17 34 49 20 34 46 Sud ou l'industrialisation planifiée ». Econonancement. Il faut y ajouter la dépendance pour des sources de matières premières, lesquelles représentaient 62.5 % des importations coréennes en 1981 (contre 11,1% pour les produits alimentaires et seulement 3,10% pour des biens de consommation non alimentaires (cf. tableau 1 pour les détails des importations et exportations du pays). Les 235,4 millions de dollars d'investissements coréens à l'étranger représentent pour l'essentiel une tentative de contrôler une partie de l'approvisionnement du pays en matières pre-
Il existe aussi une dépendance relative en ce qui concerne les services commerciaux. Les sociétés commerciales japonaises, les sogo shosha, contrôlent environ la moitié du commerce extérieur (et un pourcentage comparable de son commerce intérieur), ce qui est significatif, même si l'autre moitié est contrôlée par les maisons commerciales des chaebol.
DES BOULEVERSEMENTS SOCIAUX
Les conséquences sociales de l'industrialisation rapide et importante qu'a connu la Corée du Sud depuis 1962 sont évidemment considérables. D'abord, l'urbanisation du pays s'est effectuée à un rythme accéléré. La population urbaine est passée de 28% en 1960 à 55 % en 1980. La population de Séoul a doublé entre 1964 et 1970, passant de 3 à 6 millions d'habitants. Elle atteint aujourd'hui les 10 millions d'habitants dans un pays qui en compte 40 millions. Le tableau 2 moncomposition du PNB et la structure de la croissance du prolétariat indusévidemment importante. En 1963, le pays comptait 600 000 tral'industrie, en 1973 ils étaient 1,4 million, et en 1980 plus de 3
12. Sur la question de l'ouverture de l'économie sud-coréenne aux firmes étrangères, voir le dossier « South Korean Economy Still under Command », paru dans Far Eastern Economic Review du 21 août 1986.
13. UNESCO, « Statistiques relatives aux sciences et à la technologie », 1982.
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(10.8%) manufactures
millions. En plus, la moitié de ce dernier chiffre est composée d'ouvriers qualifiés. Mais la situation sociale de cette classe ouvrière est dramatique. Sans protection sociale ni respect des conditions de sécurité dans le travail ni congés payés, travaillant six ou sept jours par semaine jusqu'à dix heures par jour, elle subit une exploitation draconienne. Ce sont d'ailleurs ces conditions de travail et de vie et le niveau très bas des salaires (voir tableau 3) qui expliquent la compétitivité sur le marché mondial de certains produits coréens.
Cette exploitation est rendue possible par une série de mécanismes particuliers. Par exemple, dans certains secteurs comme le textile, la main-d'œuvre est pour l'essentiel composée de jeunes femmes qui s'épuisent physiquement et nerveusement au bout de quelques années, pour être remplacées par d'autres. De toute façon, ce d'exploitation est maintenu non seulement par l'absence de droits politiques et syndicaux et par la militarisation de la société, mais aussi par la pression permanente sur les salaires et les conditions de travail exercé par l'exode rural. En 1966, le revenu moyen dans les campagnes sud-coréennes était 83 % de celui des villes ; en 1970, il était de 59% (14). Cette migration permanente nourrit l'armée de réserve industrielle. En 1981, 5,2% de la population active était recensée comme étant à la recherche d'un emploi, ce qui ne prend pas en compte les millions de personnes qui ne travaillent pas à plein temps ou qui travaillent dans les emplois précaires. En 1981, on estima que 30% de la population active ne travaillait pas 40 heures par semaine. (15) Ce pourcentage est plus élevé dans la capitale, où des centaines de milliers de personnes venues des campagnes habitent des bidonvilles à
S'il est évident que le niveau de vie moyen en Corée du Sud a progressé avec le processus d'industrialisation (le revenu par tête d'habitant était de 1 998 dollars en 1984), cette moyenne cache des inégalités considérables (16). En 1976, le Bureau du travail sud-coréen calculait que le revenu minimum pour une famille moyenne était de 142 dollars par mois.
84 % des travailleurs non agricoles étaient en-dessous de ce niveau, d'après un rapport préparé pour la conférence des parlementaires japonais et américains sur des problèmes coréens, qui eut lieu cette année-là.
Dans cette situation, le régime a réussi jusqu'ici, au prix d'une répression permanente, à empêcher que les travailleurs
Coûts salariaux horaires dans le monde en 1979 (en dollars courants) Etats-Unis : 9,09 $ RFA : 11,33 $ France : 8,17 $ Italie: 7.38 $ Espagne : 5,82 $ Japon : 5,58 $ (Source : J.R. Chaponnière : La République de Corée, un nouveau pays industriel, Notes et Etudes Documentaires, La Documentation française n°s 4667 - 4668, 19 mai 1982)(11)
sud-coréens arrivent à organiser un mouvement syndical indépendant (la centrale qui existe, la Fédération des syndicats coréens, FKTU, est une agence du régime) ou à mener de grandes grèves. Par contre, les travailleurs représentent une partie de plus en plus importante des manifestations contre le régime.
La croissance du prolétariat n'est pas la seule conséquence du développement des deux dernières décennies. Il ya aussi eu l'apparition de couches moyennes urbaines : en 1980, il y avait en Corée du Sud 100 000 ingénieurs 130 000 techniciens, en plus des nombreux cadres du commerce, des services et la fonction publique, secteurs comptaient ensemble pour 43,4 % de la population employée en 1980. A noter également l'expansion spectaculaire de la population scolaire, qui est passée de 3 763 000 élèves en 1955 à 9 086 000 en
Aujourd'hui, le 5 295 000 élèves dans le secteur primaire, 4 866 000 dans le secondaire, et 1 177 000 qui suivent des études supérieures.
LE MOUVEMENT
POUR LA DEMOCRATIE D'une certaine manière, la réapparition d'un mouvement de masse réclamant la démocratie est à la fois le résultat de la réussite de la politique économique du régime depuis 1961 et des conséquences de cette réussite sur les plans social et politique. La croissance économique a créé une classe ouvrière forte numériquement, ainsi que de nouvelles couches moyennes urbaines et une jeunesse scolarisée de massse. L'absence de toute protection sociale et des droits syndicaux et politiques, les restrictions de la démocratie politique, la domination du pays par les impérialismes américain et japonais, ont alimenté la résistance et la protestation.
Mais le mouvement actuel se situe également dans le cadre d'une longue tradition de révoltes populaires. Depuis la forte résistance à la colonisation japonaise avant et après 1910 jusqu'aux mouvements populaires de la période 1945-1950, cette tradition s'est maintenue. La rupture politique et sociale de 1953 a eu comme conséquence d'en déplacer l'axe social. Entre les mouvements populaires essentiellement d'avant la guerre de Corée et l'entrée en scène de la classe ouvrière à la fin des années 1970, c'est le mouvement étudiant qui a été porteur des revendications mocratiques et nationales. C'était le Mexique : 2,31 $ Brésil : 1,80 $ Hong Kong : 1,25 $ Corée du sud : 1,14 $ (0,37 en 1975) Taïwan : 1,01 $ au moment des manifestations qui ont au renversement de Rhee en 1960, ainsi que de celles contre le traité nippo-coréen de 1965 et contre la Constisont encore les manifestations octobre 1979, qui ont déclenché une crise du régime qui s'est soldée par l'assassinat de Park Chung-hee, le 26 octobre, par le chef de la CIA coréenne. Mais fois-là, la classe ouvrière et les couches populaires ont pris la relève, notamment dans le soulèvement de Kwangdju en mai 1980. Et aujourd'hui, la composition des manifestations pour la démocratie est de plus en plus ouvrière et populaire.
Principale force de l'opposition actuelle, le NKDP est un parti bourgeois qui se base surtout sur les nouvelles couches moyennes. Ce parti semble en train de réussir à faire ce qui n'a jamais été fait auparavant, à savoir d'unifier l'opposition bourgeoise au régime. L'un de ses principaux dirigeants, Kim Dae Jung, a déclaré récemment : « Nous avons besoin du soutien de la classe moyenne. Ce sont là des gens qui veulent la démocratie, mais qui n'aiment pas le désordre. » (17) Voilà le problème. A la fois la classe moyenne et la bourgeoisie elle-même ont horreur du désordre. Et quand Kim Dae Jung emploie le mot, il pense sûrement au mouvement étudiant. Ce dernier s'affirme de plus en plus comme pôle radical du mouvement pour la démocratie. Et dans son sein apparaissent des courants influencés par le marxisme, qui commencent à poser les questions de fond, celle d'un gouvernement des ouvriers et des paysans, celle de la domination impérialiste, celle de la réunification du pays. Dans la mesure où ces courants arrivent à étendre leur influence dans les milieux populaires — plaoccupée jusqu'ici par des courants chrétiens —, les données de la situation politique en Corée du Sud peuvent se
Pour l'instant on assiste à une crise de la forme de domination bourgeoise en Corée du Sud et pas de cette domination en tant que telle. Mais cela peut changer si la classe ouvrière prend le devant de la scène, avec ses propres revendications, ses propres organisations et ses propres méthodes de lutte, rendant ainsi une éventuelle « transition démocratique » beaucoup plus dangereuse pour la bourgeoisie. Les mobilisations qui se profilent pour les mois à venir vont permettre de mieux comprendre l'évolution de l'opposition au régime de Chun Doo Hwan.
David CAMERON, 12 octobre 1986.
14. Chiffres cités par Suzanne Haig, « Korea : Two Contrasting Social Systems », Intercontinental Press, vol. 20, numéro 9 du 15 mars 1982.
15. Article de Gavan McCormack publié dans le Bulletin of Concerned Asian Scholars, décembre 1981.
16. Le chiffre pour le revenu par tête d'habitant provient d'Asia Yearbook 1986, publié par Far Eastern Economic Review.
17. Cité dans International Herald Tribune, du 7 avril 1986.