LA suite de l'attentat contre Pinochet le 7 septembre
A 1986, attentat revendiqué par le Front patriotique
-Manuel Rodriguez (FPMR), l'état de siège a de nouveau été proclamé à Santiago. Des centaines d'arrestations ont eu lieu, touchant les dirigeants du Mouvement démocratique populaire (MDP) dont les composantes principales sont le Parti communiste chilien (PCC), le Parti socialiste-Almeyda et le
Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR).
Pinochet est une gêne croissante pour la bourgeoisie chilienne, l'impérialisme américain et même une partie des
Le tournant politique du PCC (cf. Inprecor forces armées.
numéro 225 du 8 septembre 1986) en juillet dernier, qui se dit
« AMAUTA » : - Pourquoi n'y- a-t-il pas d'accord aujourd'hui dans l'opposition ?
José CARRASCO : - Nous pensons qu'il existe un réel accord social, que la grande majorité des Chiliens pour en finir avec la dictature. Maintenant que se passe-t-il au niveau des partis politiques ?
Nous avons affaire à des partis politiques différents. Ce pays, le Chili, vit la crise la plus profonde de son histoire sur le plan économique, politique et social. Depuis au moins la fin des années 1950 et pendant les années 1960, cette crise implique que le capitalisme chilien est incapable de se reproduire largement pour maintenir sa domination hégémonique dans ce pays. Cette crise demande une solution radicale. Face à cette situation existent deux projets. Le gouvernement dictatorial qui est arrivé au pouvoir par coup d'Etat exprimait la tentative de la bourgeoisie de résoudre cette crise en faisant une profonde reconversion de l'appareil économique et politique. En ce l'échec de la dictature n'est pas sens, seulement l'échec du régime militaire, c'est celui de l'ensemble de la bourgeoisie et plus particulièrement de la grande bourgeoisie, pour résoudre en sa faveur une crise de domination. Aujourd'hui, si l'on prend le problème au niveau des partis politiques, ce qui s'exprime dans l'Alliance démocratique, c'est le projet de résoudre cette crise à partir du maintien du schéma capitaliste, du système de domination bourgeoise avec certaines modifications, mais en prétendant fondamentalement maintenir cette domination capitaliste.
A l'inverse, le MDP exprime la volonté de sortir de l'impasse actuelle, mais aussi de cette crise profonde que connaît le pays d'une façon qui corresponde aux intérêts populaires. Donc, ce qui est en jeu ici, ce sont des intérêts de classe différents.
assassiné par un - Est-ce que cela signifie qu'il n'y a pas possibilité d'accord entre le MDP et l'Alliance démocratique ?
- Nous pensons que malgré cette divergence de fond, le problème fondamental concerne les intérêts du peuple chilien, la volonté actuelle du peuple chilien lui-même de décider souverainement de son futur. Aujourd'hui, l'unité des forces populaires est stratégiquement vitale pour donner au peuple chilien une alternative de caractère populaire, démocratique et révolutionnaire afin de résoudre définitivement la crise que vit le Chili. Mais nous pensons qu'à court terme, le peuple tout entier, la souveraineté populaire, devront trancher là-dessus, qu'il est impératif d'en terminer avec la dictature. Dans ce but, il est nécessaire de parvenir à une unité d'action de l'ensemble des forces d'opposition sur les points d'accord qui existent afin que nous ayons une mobilisation active, profonde, permanente, constante, créant une situation d'ingouvernabilité qui permette de mettre fin à la dictature et de rendre la souveraineté au peuple. Ce doit être au peuple de décider.
Nous pensons qu'il est possible et nécessaire de parvenir à un certain degré d'accord. Mais cela passe par la compréhension qu'il faut chasser la dictature, en finir avec elle.
- Est-ce que vous pensez qu'il est possible d'avoir un accord sur le moyen d'en finir avec la dictature ? C'est-à-dire, considérez-vous qu'il soit possible d'en finir avec la dictature par le biais d'une politique de désobéissance civile ou croyez-vous qu'il soit indispensable de recourir à la violence armée pour en finir avec la dictature ?
- Ici, je pense qu'il faut souligner un point crucial : le problème des moyens maintenant prêt à accepter une junte militaire dès lors que
Pinochet s'en irait, n'a pas convaincu la Démocratie chrétienne, principale force de l'Alliance démocratique (AD) qui se déclare ouverte à toute négociation avec les forces armées tout en reconnaissant la constitution promulguée par Pinochet en 1980.
L'interview que nous publions ci-dessous a été accordée à Amauta, hebdomadaire du Parti unifié mariatéguiste (PUM)
péruvien, par José Carasco, journaliste de la revue d'opposition Analisis, l'un des principaux responsables du syndicat des journalistes et militant du MIR. José Carasco a été enlevé et commando para-militaire le 7 septembre à utiliser n'est pas une question que se pose le peuple chilien. Ce sont le régime, des secteurs de la droite chilienne, et particulièrement l'impérialisme qui, pour emdes forces pêcher le processus d'unité d'opposition, ont essayé de créer ce problème.
Au Chili, depuis l'indépendance jusqu'à nos jours, la violence, la lutte armée a été une composante de la formation du pays comme nation. Le nier revient à nier l'histoire de notre pays. Pour cette raison, on a essaye de nous traiter de violents. Personne n'est moins violent que nous. Nous aimons la paix et nous aimons la vie, mais plus que tout, nous aimons la justice et la liberté, nous sommes disposés à donner notre vie, si nécessaire.
La violence ne dépend pas de notre volonté, elle dépend de l'ampleur de la résistance qu'oppose la dictature pour que nous obtenions au Chili la liberté, la justice sociale et la démocratie.
- D'accord, mais concretement auface aux jourd'hui face à Pinochet et propositions de lutte qui existent, quelles sont celles que vous considérez comme possibles?
- Dans la mesure où Pinochet a démontré qu'il a déclaré une guerre au peuple, il n'y a d'autre alternative que d'utiliser toutes les formes de lutte dont est capable le peuple, y compris la lutte armée pour en finir avec la dictature.
Maintenant, nous pensons qu'avec la lutte armée existent beaucoup d'autres formes de lutte : la non-violence active, la désobéissance civile.
Toutes ensemble, elles constitueront la force pour en finir avec la dictature. Donc, prétendre que la lutte armée empêche l'unité est un prétexte pour ne pas impulser la lutte de notre peuple. Et, je le répète, le degré de violence, d'armement auquel le peuple devra recourir sera en relation directe avec l'acharnement que cette dictature et les forces armées qui la soutiennent oppose-
ront au désir de liberté, de démocratie, de justice de notre peuple.
- Le MIR mène-t-il armées en ce moment ?
- Le MIR fait des actions depuis le coup d'Etat. Il fait de la propagande et des actions armées parce que nous sommes conscients que la construction d'une force militaire est partie pred'une stratégie de défaite de la dictature militaire. Sans une force milidéfendre notre peuple et éviter que se maintienne au pouvoir les forces armées, soutien et véritable étai de la dictature, il sera impossible d'atteindre la liberté et la démocratie.
Nous allons lutter de toutes nos forces et sous toutes les formes possibles pour en finir avec cette dictature et avec n'importe quelle dictature qui pourra lui survivre, quelle que soit sa façade. Là où nous sommes très clairs, c'est que nous n'accepterons pas cette solution.
- Quel est le projet du point de vue militaire ? Par exemple, existe-t-il un certain niveau d'accord entre le MIR et le
- Ce sont des organisations de nature différentes. Le MIR est une organisation disent eux-mêmes - est une organisation à simplement destinée à lutter contre la
Le MIR est un parti politique, avec un programme politique socialiste, avec une stratégie révolutionnaire d'accumulation des forces, avec un programme prolétarien et populaire ; donc il est de nature différente du FPMR. Cela signifie que le MIR ne fait pas simplement des actions armées, il travaille également dans les syndicats, parmi la paysannerie, les étudiants, à l'université, dans les quartiers pauvres, ll accumule une force sociale, une force politique et aussi militaire. Dire ceci n'est pas déqualifier le FPMR, il est très important dans la lutte du peuple chilien. Je crois qu'il cette force, mais il convient de bien percevoir sa nature.
Il est donc tout à fait possible que l'on parvienne à certains accords sur le terrain militaire, mais cela ne pas que le MIR doive limiter son travail vers les autres secteurs sociaux, qui sont prendre en compte les forces du MIR et de Jeunesse rebelle (organisation de jeunesse du MIR, ndlr.) qui ont la présidence de quatre universités ; dans le secondaire Jeunesse rebelle est à la vice-présidence de la Fédération des élèves du secondaire de Santiago et est présente dans beaucoup de lycées, a des dirigeants syndicaux dans de nombreux endroits. Le MIR et le FPMR ont une conception différente
- Mais comment rendre compatible le projet de démocratisation avec l'existence de la lutte armée ? Que va-t-il se passer avec tout l'appareil militaire Les structures armées vont-elles se dissoudre ? Si l'on parvient au projet de démocratisation, que Pinochet parte et que soit élu un gouvernement, disons, démocrate-chrétien ou de l'Alliance démocratique, quelle va être l'attitude des groupes et des structures militaires ?
- Je préfère ne rien dire à ce sujet parce que cela dépendra beaucoup du rapport de forces, de la façon dont auront été interprétés les intérêts populaires, le de la nouvelle situation. n'ai pas une boule de cristal pour savoir ce qu'on fera si c'est untel qui sort, celui-ci ou celui-là. Je pense que notre attitude sera directement liée à la façon dont les intérêts populaires seront assurés et sauvegardés dans la sortie de la dictatu-
Si nous avons affaire à un pinochétisme sans Pinochet, la lutte se maintiendra sur ses rails comme avant. Si nous avons affaire à une sortie démocratique qui élargisse les libertés, je pense qu'il faudra examiner les nouvelles conditions et sur cette base décider quelles sont la tactique et la stratégie à suivre.
- Continuons avec le MIR. La politique actuelle du MIR reste fondée sur une réflexion autocritique de ce que furent ses positions antérieures, c'est-à-dire du fait qu'il n'ait pas participé à l'Unité populaire, de 1970 à 1973, alors qu'aujourd'hui il est membre du MDP. A ton avis, qu'est-ce qui a changé dans le MIR ?
- Ce qui a changé, c'est la situation chilienne. Ce qu'il faut étudier c'est ce qui a changé au Chili. Je pense qu'il s'agit de moments politiques différents. Le MIR caractérisait la période de l'Unité populaire comme une période pré-révolutionnaire et pensait qu'il était possible que la force énorme, la vitalité, la volonté révolutionnaire de notre peuple permette que le projet réformiste que signifiait à ce moment l'Unité populaire puisse ouvrir la voie à une révolution socialiste au Chili. C'est dans ce sens qu'il agissait.
- En faisant un effort d'imagination, si nous pouvions revenir à l'année 1972, le MIR agirait-il de même ? Etait-ce alors la seule manière d'agir possible ?
- Sans doute y aurait-il erreurs que nous corrigerions mais je pense fondamentalement, pour la caractérisation de la période, que la politique du MIR était correcte et adaptée à ce moment et à ces conditions, dans un pays qui demandait des changements profonds et drastiques. L'Unité populaire a énorfait progresser le mouvement populaire dans ses conditions de vie, dans conditions morales et matérielles. Néanmoins, elle a aussi signifié une frustration qui a créé les conditions pour la gestation d'un coup militaire et d'une dictature comme celle que nous vivons au-
- Mais ne pensez-vous pas que si le - Mais ne pensez-vous pas que si le
MIR avait été partie prenante de l'UP les possibilités d'influer sur son projet auraient été plus grandes ?
- Des contradictions d'un autre type existaient dans le mouvement populaire. Il y avait des visions distinctes de la période que nous vivions et des possibilités offertes en 1972-1973. Je fais partie de ceux qui non seulement se refusent a accepter mais encore rejettent totalement cette vision manichéenne qui consiste à faire porter au MIR et aux autres forces révolutionnaires la responsabilité de la défaite de l'UP. Je pense que la défaite de l'UP est le produit d'un certain nombre d'erreurs. Sans doute le MIR en a-t-il commis pour sa part, mais surtout erreurs quant à la conception du projet qui cherchait à parvenir au socialisme par une voie qui s'est démontrée impossible. La bourgeoisie n'allait pas l'accepter, l'impérialisme encore moins. Dans le cas chilien, l'agression de l'impérialisme et de la bourgeoisie, soutenue et affirmée par les forces armées a déterminé la défaite de
Maintenant, est-ce que cela était inévitable ? Je pense que non. Je pense que le gouvernement de l'Unité populaire et la victoire de 1970 pouvait évoluer positivement dans une perspective socialiste beaucoup plus claire, plus enracinée, beaucoup plus décidée, si l'on avait développé une politique se basant sur la force énorme qu'avait le mouvement populaire, en donnant au peuple un rôle de protagoniste, en organisant une mobilisation plus profonde. Notre peuple pouvait non seulement empêcher le coup d'Etat, mais aussi avancer dans une perspective révolutionnaire et socialiste pour le Chili.
Mais ce sont là des discussions sans objet. Aujourd'hui nous vivons des périodes différentes. Nous vivons une période où il existe une situation politique absolument et radicalement différente de celle qui s'établissent sont différentes.
Des forces qui ne faisaient pas partie de l'UP, comme le MIR, et certaines qui en faisaient partie, ont progressé sur ces questions et sont parvenues à un accord de fond pour caractériser d'une façon très similaire la situation actuelle et présenter proposition politique commune, celle qu'exprime le MDP.
Cette reconnaissance, ce travail en commun, cette identité au sein du peuple créent aujourd'hui, je pense, les conditions pour une alliance de caractère stratégique qui permette tant au MIR, au Parti communiste, au Parti socialiste que dirige le camarade Almeyda, au MAPU - ouvrier et paysan —, au Parti socialiste24e congrès qu'aux autres forces de la gauche de s'intégrer à un projet créant les conditions pour que nous soyons non seulement capables de renverser aujourd'hui la dictature mais de continuer ensemble demain pour parvenir à la justice sociale, la révolution et le socialisme. •
Propos recueillis à Santiago du Chili, le 6 septembre 1986, pubies dans Amauta de septembre 1900. publiés dans Amauta de septembre 1986.