Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Solidarité face à une nouvelle épreuve

· Inprecor n° 229, 3 novembre 1986 · p. 19-20 · 1 806 mots

Arthur Wilkins était le pseudonyme de Zbigniew Kowalewski, dirigeant de Solidarność dans la région de Łódź en 1981 et coéditeur de l'Inprekor polonais (1981-1990).

Pologne Syndicalisme Stalinisme

Solidarité face à une nouvelle épreuve mocratique, le secrétaire du comité cen- de Solidarité ou les réseaux de la presse

E 11 septembre dernier, le général Czeslaw Kiszczak, ministre de l'Intérieur et dans les faits deuxième personnage du régime Jaruzelski, annonçait une mesure spectaculaire : la libération immédiate des « prisonniers non criminels », y compris Zbigniew Bujak et d'autres dirigeants incarcérés du syndicat Solidarité, du mouvement Paix et liberté (mouvement pacifiste indépendant), ainsi que de la Confédération de la Pologne indépendante (organisation nationaliste de droite). Il justifia cette décision par la nécessité « de renforcer les bases de l'entente nationale » (comprenez : normaliser la dictature bureaucratique) et « d'influencer de larges secteurs sociaux qui hésitent politiquement et se montrent vacillants dans leur jugement sur la situation interne du pays, ceux qui se méfient et qui se tiennent en marge » (comprenez : qui n'adhèrent pas au régime).

Quant à la hiérarchie catholique qui, de son côté, s'efforce

Arthur WILKINS

La rédaction de l'influent hebdomadaire Polityka prétend que ces initiatives du régime constituent un tournant dans la situation politique polonaise : « Le passage d'une phase de déchirement (et de répression) à une phase d'entente. » (3) Se-

Polityka, il avait déjà été question d'une telle démarche en juillet 1984, lors de l'amnistie généralisée des prisonniers

« non criminels », mais ce fut un échec, vu l'ampleur des répercussions qu'eut alors un « événement criminel » (allusion à la mort du père Jerzy Popieluszko, assassiné par des agents de la police politique en octobre 1984). Polityka pr.e. it en affirmant qu'il s'agit maintenant de récupérer les « deux années perdues » pour lt processus de normalisation.

LE REGIME A LA RECHERCHE

D'INTERLOCUTEURS

Parallelement, l'équipe de Jaruzelski a pris une initiative visant à intégrer d'une manière ou d'une autre - c'est-à-dire à gagner - les secteurs de l'intelligentsia catholique critiques à l'égard du gouvernement, mais non disposés à s'engager dans dissidence

Jaruzelski a ouverte.

reconnu publiquement que le Mouvement patriotique de la renaissance nationale

(PRON) - totalement discrédité parce que purement collaborationniste - ne pouvait servir à cet effet. C'est pourquoi il a proposé la formation, à l'extérieur du

PRON, d'un Conseil consultatif social, adjoint au Conseil d'Etat (présidence collective de la République) et d'« assemblées civiques » adjointes aux conseils départementaux. Il est évident que ces institutions sont censées servir de façade à un certain « pluralisme d'opinions » pour légitimer la collaboration avec le régime.

Selon des informations en provenance de sources proches de l'opposition dénir. » (1) tral du POUP, Stanislaw Ciosek, avait entrepris des négociations plusieurs semaines avant la libération des dirigeants de Solidarité, avec quatre personnalités proches du Club des intellectuels catholiques (KIK), dont Andrzej Wielowieyski, prétendument mandatés par Lech Walesa. Krzysztof Wolicki, correspondant polonais du Matin de Paris, écrivait début septembre : « Du côté du pouvoir, on laisse miroiter la possibilité d'une timide ouverture politique, notamment sur le plan syndical. La possibilité d'autoriser la créatin de plusieurs syndicats dans certaines entreprises est actuellement en discussion au sein de l'équipe dirigeante. Mais cette ouveriure a un prix : les négociateurs ont déjà fait savoir qu'une déclaration de Lech Walesa rompant avec l'opposition clandestine serait bienvenue et pourrait faire avancer les choses. (...) S'il n'y croit pas beaucoup, Ciosek espère au moins semer la division chez ses adversaires. » (4)

Wolicki signalait en outre que Ciosek, mandaté par Jaruzelski, visait quelque chose de beaucoup plus important : « Si le pouvoir est prêt à se résigner à tolérer une certaine presse illégale pour les intellectuels, il ne supporte plus l'agitation des clandestins. Ceux-ci, ont, une nouvelle fois, démontré la force de leur organisation et leur capacité à résister aux opérations de police lancées contre eux, après l'arrestation de leur leader en juin dernier, Zbigniew Bujak ».

Les dirigeants syndicaux ripostèrent le 30 septembre dernier avec la mise sur pied d'un organe de direction au grand jour, un Conseil provisoire du syndicat Solidarité. La quasi totalité des anciens membres de la direction clandestine (Commission provisoire de coordination, TKK) en font partie. Des conseils du même type ont commencé à se former dans de nombreuses régions. Pour autant, il ne fut pas question un instant de dissoudre les commissions clandestines d'entreprises de maintenir un modus vivendi avec le régime, Kiszczak déclara : « J'espère qu'elle réagira de manière constructive et surtout que les institutions ecclésiastiques contribueront réellement à la stabilisation de la situation, quand il n'y aura plus de prisonniers non criminels en Pologne après le 15 septembre. »

Il affirma par ailleurs : « Nous ne saurions considérer la plupart de ceux qui sortent des maisons d'arrêt et des prisons, surtout les dirigeants et les militants notoires, comme des partenaires de l'entente, et je ne pense pas qu'ils le deviendront à l'ave-

Le même jour, la police politique « lançait une action d'envergure nationale — sans avoir recours à la répression pénale - dans l'espoir d'obtenir la dissolution des structures et des groupes illégaux qui tentent de poursuivre leurs activités contre l'Etat et contre l'ordre public » (2). Trois mille personnes participant à de telles activités furent convoquées à cette fin.

clandestine toujours florissants, pas plus qu'il n'est question de limiter la diffusion de cette dernière aux seuls cercles intellectuels.

S'agit-il d'une concession à la dictature bureaucratique ou tout au contraire d'une tactique audacieuse par laquelle les dirigeants de Solidarité disputent l'initiative politique au régime en place ? Lech

Walesa, quant à lui, a adopté le langage de la conciliation. Lorsqu'il a annoncé la formation du Conseil provisoire, il a déclaré :

« Les obstacles au dialogue se trouvent aussi bien d'un côté que de l'autre. Sans renoncer à ce qui permet de réaliser les idéaux de Solidarité, nous sommes disposés à liquider ce qui, dans l'esprit des autorités, constitue une barrière élevée par

Solidarité. Nous voulons témoigner de notre bonne volonté. » (5)

De tels propos n'ont rien de nouveau dans la bouche de Lech Walesa. Mais il faut tenir compte du fait que ce dernier n'exerce pas de véritable rôle de direction dans Solidarité. Par ailleurs, son prestige auprès des militants n'est plus ce qu'il était avant le 13 décembre 1981. Enfin, ce qui compte réellement, ce ne sont pas ses déclarations, mais les actes de dirigeants comme Zbigniew Bujak, Wladyslaw Frasyniuk, Bogdan Lis, Jozef Pinior,

Bogdan Borusewicz et d'autres, tous anciens clandestins et actuels membres du

Conseil provisoire.

1. Polityka du 20 septembre 1956.

2. Ibid.

3. Ibid.

4. Le Matin de Paris du 2 septembre 1986.

Deux jours après les révélations de Wolicki, le même journal a écrit : « Le gouvernement polonais nous prie de préciser qu'aucune rencontre n'est actuellement envisagée entre le secrétaire du comité central du POUP, S. Ciosek, et quatre personnalités proches de l'opposition. » Un démenti qui évite de démentir que de telles rencontres ont déjà eu lieu

5. Le Monde du 2 octobre 1986.

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Auront-ils suffisamment d'intelligence politique pour ne pas tomber dans le piège que leur tend le pouvoir ? Il y a des informations inquiétantes sur les clivages que la sortie « au grand jour » provoque au sein de Solidarité - des fortes résistances sont signalées, entre autres, dans les régions de Gdansk, de Basse et Haute Silésie et de Nowa Huta. nais devant la formation de ce provisoire démontre pour le moins qu'il a perdu son sang-froid. Il a averti que sa volonté de voir la Pologne devenir un pays sans prisonniers politiques, qu'« un nouveau pas vers l'entente nationale soit possible », pouvait se solder par un échec au vu des « activités destructrices » des « ennemis de l'Etat», une « poignées d'extrémistes » qui, en profitant de la volonté évoquée pour « mobiliser leur énergie organisationnelle, (...) poussent le pouvoir à leur appliquer les rigueurs de la loi ». Kiszczak a déclaré que de telles activités « mettent en danger l'ordre l'œuf ». Dans ses déclarations, avait donné provisoire visait « non pas à créer, mais au contraire à éliminer les obstacles sur la voie du dialogue et à participer au redressement du pays ». Il est significatif de constater que le porte-parole du gouvernement lui ait répondu en affirmant : « Il n'y a pas un seul mot sortant de la bouche de Walesa, de Bujak et des autres, qui ne soit corrompu. » (6)

Le 10 octobre, le Conseil provisoire et les conseils régionaux de Solidarité Gdansk, août, 1980 (DR)

étaient déclarés illégaux. En même temps, et en gage de leur volonté d'« ouverture », les autorités décidaient de légaliser la revue indépendante Res Publica, éditée par un groupe idéologique de droite sans prétentions politiques, qui se consacre à la défense des prétendues valeurs spirituelles néo-conservatrices. Une preuve éclatante des véritables hantises de la bureaucratie.

« ENTENTE NATIONALE » ET MOUVEMENT SOCIAL En d'autres termes, à l'Est rien de nouveau, car la nature des régimes bureaucratiques est incontournable : les prisons seront vides et l'entente nationale florissante, à condition que les défenseurs de la liberté syndicale, du pluralisme et de la démocratie se tiennent cois. Chose improbable dans la Pologne d'aujourd'hui.

Il existe actuellement deux organisations se situant à l'extérieur du syndicat proprement dit, l'Entente de l'Opposition ouvrière - Solidarité (POR-S), présidée par Damian Dziubelski et dont l'objectif essentiel est la libération de la classe ouvrière, et l'Organisation solidarité combattante (OSW), présidée par Kornel Morawiecki, pour qui la conquête de l'indépendance nationale constitue la question centrale. Toutes deux refusent non seulement de dissoudre leurs structures clandestines ou de sortir au grand jour, mais elles refusent tout compromis avec le régime bureaucratique et l'idée même d'une « entente nationale ». Bien qu'elles divergent sur de nombreuses questions importantes, tant sur le plan idéologique que politique, ces deux organisations sont d'accord sur un point : la nécessité d'accumuler des forces sociales dans la perspective d'un renversement du régime.

La bataille actuelle pour savoir qui parviendra à conserver l'initiative politique - des chefs de la bureaucratie ou des dirigeants du mouvement social — se déroule sur un terrain social miné. Dans un récent rapport, le très officiel Conseil économique consultatif auprès de la Diète affirmait : « La distance séparant les revenus réels du niveau atteint en 1980-1981 ne permet pas d'espérer une baisse des pressions revendicatives. Si les augmentations de prix annoncées devaient avoir un caractère généralisé et si elles concernent une part importante des biens de première nécessité, l'intensité de ces pressions pourrait au contraire considérablement augmenter. » (7)

C'est justement sur ce terrain que les dirigeants syndicaux indépendants devraient intervenir énergiquement, à l'instar de la gauche ouvrière regroupée dans le POR-S, dont l'écho n'est certainement pas sans relation avec sa détermination à apporter des réponses à ces problèmes immédiats.

Arthur WILKINS, 15 octobre 1986. 6. Le Monde du 5-6 octobre et Libération du 6 octobre 1986.

7. Zycie Gospodarcze du 20 avril 1986.

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