ECONOMIE économique du capitalisme, le protectionnisme trouve des avocats de plus en plus actifs. «Les Etats-Unis et le Japon ont évité de peu une guerre commerciale, mais la trêve est temporaire avant de nouvelles escarmouches.» C'est en ces termes que Mike Tharp, correspondant à Tokyo du Wall Street Journal, jugeait le nouveau pacte commercial conclu à la mi-janvier entre les Etats-Unis et le Japon.
Il semble que l'impérialisme américain soit parvenu à arracher quelques concessions importantes à son rival d'outre-Pacifique. «Dans les négociations, la partie américaine a obtenu plus que ce qu'elle espérait, écrivait Tharp le 16 janvier, et les Japonais ont concédé plus que ce qu'ils auraient souhaité, du moins pour linstant.»
Le négociateur commercial des Etats-Unis, Robert Strauss, s'est ré• pandu en louanges sur le nouvel accord «qui marque le commencement d'un nouveau jour. Nous pensons qu'il représente un changement d'orientation et une nouvelle philosophie pour le Japon», devait-il ajouter.
Ushiba Nobuhiko, le ministre japonais des Relations économiques extérieures, fit des commentaires plus tièdes devant la presse : «C'est une bonne chose dont nous devrions être contents.» Le 13 janvier, dans un communiqué commun américano-japonais, il s'engageait - au nom de son gouvernement - à encourager une plus grande ouverture de l'économie nippone aux produits américains et à réduire son excédent commercial avec les Etats-Unis, de 10 milliards à 6 milliards de dollars par année fiscale.
Jon BRITTON Carter a brandi la menace du protectionnisme pour arracher des concessions aux Japonais. Avec la poursuite de la crise
Tokyo a accepté d'appliquer les mesures concrètes suivantes : réduction des taxes sur un montant de 2 milliards d'importations; accroissement des importations de viande de bœuf et d'agrumes; encouragement à Timportation de matériel de production électrique. De plus, une délégation japonaise doit visiter la région nord-ouest de la côte pacifique pour discuter d'une augmentation des commandes de bois. DEUX ARGUMENTS-MASSUE
Ce pacte fait suite à une décision antérieure du Japon de limitation de ses exportations de télévisions en couleurs vers les Etats-Unis. L'accord récent ne fut conclu qu'après des mois de difficiles négociations et d'une intense campagne menée par les Etats-Unis, qui combinait pressions publiques et officieuses avec une «négligence regrettable» sur la chute du taux de change entre le yen et le dollar. La chute du dollar mit les exportateurs japonais au pied du mur en les forçant à choisir entre l'augmentation des prix exprimés en dollars - c'est-à-dire la restriction de leur marché - et la diminution de leurs profits si les prix étaient maintenus au même niveau.
A la suite du séjour d'une délégation commerciale américaine au Japon, au mois de novembre, l'influent Yomiuri Shinbun commentait la tactique des Etats-Unis, dans les termes suivants : «La conduite des négociateurs américains... était choquante car ils ont tenté d'intimider notre pays et presque de lui dicter leurs conditions. De nombreux Japonais ont eu beaucoup de peine à croire que cette attitude était le fait d'une nation prétendument amie et alliée. Les négociateurs ont essayé de mettre le Japon sur les genoux...» (Cité par le Washington Post du 24 novembre 1977).
En fin de compte, les exigences exorbitantes de Wahsington se transformèrent en offres tellement avantageuses pour Tokyo qu'elles ne pouvaient être rejetées. Les émissaires de Jimmy Carter, il est vrai, avaient brandi deux arguments-massue auxquels les Japonais pouvaient difficilement rester insensibles.
D'abord, les Etats-Unis menaçaient de limiter l'accès du Japon au marché intérieur américain, le plus important et le plus lucratif pour les produits nippons. Ils avaient même commencé à prendre des initiatives dans ce sens. Ainsi, le ler décembre 1977, au cours d'un petit déjeuner avec la presse, Robert Strauss mit Tokyo en garde contre «l'imminence» d'une législation américaine contre les importations japonaises, si le Japon ne réduisait pas son excédent commercial avec les Etats-Unis. Entre-temps, l'administration Carter préparait des mesures de restriction des importations d'acier japonais, sur la base des lois américaines en vigueur contre le dumping.
La supériorité militaire écrasante de l'impérialisme américain constitua le deuxième argument des émissaires de Carter. «Il y a quarante ans, nous avons été poussés dans nos derniers retranchements», disait à Mike Tharp un haut fonctionnaire du gouvernement japonais. «Il n'est pas bon que nous soyons de nouveau soumis à pression aussi et inopportune.» (Wall Street Journal du 5 décembre 1977).
Il faisait ainsi indubitablement ré-.. férence à l'embargo américain de 1940-41 sur les exportations de pétrole, de ferraille et de machines-outil, matériaux indispensables à l'économie nippone, afin de décourager tout empiètement japonais sur le domaine de l'impérialisme américain. Mais aujourd'hui, les dirigeants japonais n'ont plus les mêmes armes que celles qu'ils possédaient - et utilisèrent - en 1941; c'est le moins qu'on puisse dire. Les monopoles japonais
laquais à la «direction» du mouve de compenser la chute du dollar. Les se retrouveraient dans une position bien pire encore, si le parapluie américain et d'autres garanties de leur «sécurité» leur étaient brutalement retirés. LA TECHNOLOGIE JAPONAISE
Pourquoi donc l'administration Carter poursuit-elle son offensive commerciale contre le Japon de manière tellement agressive ? Carter, les trusts de l'acier et les bureaucrates de l'AFL-CIO (American Federation of Labour-Congress of Industrial Organisation : la centrale syndicale américaine) expliquent que c'est parce que les Japonais se sont lancés dans une «compétition déloyale», en vendant leurs produits sur le marché américain au-dessous de leur prix de revient, grâce à des subsides et subventions du gouvernement japonais.
Mais cette explication s'inscrit en faux contre les récentes déclarations de l'expert économique du gouvernement américain, Peter Aligeier. Dans un article publié le 12 janvier par le Washington Post, Allgeier écrit que «les japonais s'inscrivent raisonnablement dans les limites des pratiques commerciales habituelles..." Il poursuit en disant que les exportateurs japonais ne bénéficient pas de plus de gouvernementaux d'exemptions fiscales que leurs homologues américains. En outre, il gne que le gouvernement américain finance: 50% de tous les projets de recherche et de développement (le secteur «R & D») alors que le gouvernement japonais ne le fait qu'à 25%.
La véritable raison des pressions exercées par Washington sur Tokyo doit être cherchée dans les modifications intervenues 70 au niveau de l'économie internationale. Après qu'eut pris fin le boom consécutif à la Seconde Guerre mondiale, la rentabilité des investissements a chuté dans de nombreux secteurs de l'industrie, (surtout si l'on tient compte du taux d'inflation), les investissements consacrés à la construction de nouvelles usines se sont considérablement ralentis et une crise de surproduction a touché le secteur de l'acier et d'autres branches.
La contraction des marchés a aiguisé la compétition entre les monopoles impérialistes géants. Ce manque de débouchés, combiné à une productivité du travail plus faible aux
Etats-Unis, a abouti à une situation de déséquilibre énorme de la balance commerciale entre les Etats-Unis et le Japon.
L'exemple de l'acier donne une idée de la chute de la productivité américaine : entre 1971 et 1976, la production annuelle moyenne d'un ouvrier japonais était de 480 tonnes d'acier brut, alors qu'elle était seulement de 240 tonnes pour un ouvrier américain. L'écart n'est pas dû aux habitudes de travail différentes, mais bien plutôt à la différence de technologie. En 1975, les Japonais ont produit 83% de leur acier brut avec des fourneaux à oxygène à très haute efficacité et 1% seulement avec des hauts-fourneaux classiques. Pour les Américains, les chiffres étaient respectivement de 62% et de 19%. Au cours de la même année, 31% de la production japonaise était faite en coulée continue, éliminant ainsi l'étape de production des lingots; aux Etats-Unis, le chiffre était de 9%. De plus, c tte technologie moderne permettait aux Japonais d'utiliser 30% de coke en moins par tonne d'acier produit, que les Américains.
Voilà pourquoi l'acier japonais, les automobiles et autres produits inondent le marché américain : non parce que la compétition est «déloyale», mais bien parce que ces produits nécessitent beaucoup moins de travail que ceux qui sont faits aux Etats-Unis. La production japoconcurrence la production américaine parce qu'elle est moins chère et de meilleure qualité. (Il existe de nombreuses raisons pour expliquer la basse compétitivité américaine vis-à-vis du Japon; les dépenses militaires plus élevées des Etats-Unis, depuis la Seconde Guerre mondiale, à la fois en termes absolus et rapportés au produit national brut, en constituent un facteur essentiel).
En 1977, le Japon enregistrait un record pour l'excédent de sa balance commerciale avec les Etats-Unis; le chiffre s'élevait à 7,3 milliards de dollars. Les exportations vers les Etats-Unis et les autres pays dépassèrent celles de P'année précédente de 20%, tandis que les importations n'augmentaient que de 9%, reflétant la lente croissance japonaise. Les capitalistes américains, de plus en plus nombreux et relayés par leurs ment ouvrier, appelèrent à l'érection de barrières protectionnistes contre le flux des importations. L'AUGMENTATION DES PRIX
L'intensification de la concurrence et le déséquilibre croissant de la balance commerciale des puissances capitalistes entre elles, font renaître le spectre d'une- guerre commerciale semblable à celle des années 20 ou 30, qui précéda de quelques années la vraie guerre de 1939-45. C'est l'éclatement d'une telle guerre commerciale que l'accord américano-japonais a, paraît-il, empêché.
Si cette nouvelle guerre commerciale a ete temporairement remise, les mesures concrêtes promises par le gouvernement Fukuda n'auront toutefois que peu d'effet sur le déséquilibre de la balance commerciale entre les Etats-Unis et le Japon. «La réduction des taxes japonaises et L'abaissement des barrières non-tarifaires, négociées la semaine dernière ne stimuleront les exportations amé ricaines que de façon marginale», déclarait l'hebdomadaire financier américain Business Week, le 30 janvier.
Les barrières commerciales japonaises étaient déjà très modestes pour la plupart des produits (le taux de taxation moyen était d'environ 10%) et des réductions supplémentai. res ne résolvent pas le problème de fond qui est à la racine du déséquilibre : la plus faible productivité amé-
Les restrictions volontaires des exportations japonaises de télévision en couleurs ainsi que les nouvelles barrières dressées face à l'importation d'acier japonais aux Etats-Unis, ont stimulé les profits de certains trusts américains. Mais les mesures protectionnistes n'ont préservé que très peu d'emplois aux Etats-Unis. Aucune usine fermée n'a été réouverte. Au contraire, les trusts de l'acier ont fait augmenter les prix d'environ 5,5%. Et la compagnie Zenith Radio Corporation continue à transférer ses chaînes de montage de télévisions en couleurs à l'étranger. Pour les travailleurs américains, la chute du dollar a pour conséquences de faire monter les prix des automobiles et d'autres produits. Ainsi, les firmes japonaises ont augmenté le prix de vente de leurs voitures aux Etats-Unis afin
marques américaines, soudain devenues peu préoccupées de «compétition», se sont empressées de les suivre sur cette voie.
Les ouvriers, les paysans et les petits patrons japonais seront aussi touchés par l'offensive commerciale des Etats-Unis. L'année dernière, plus d'un million de chômeurs étaient officiellement recensés - ce qui représente le chiffre le plus haut depuis 18 ans -, les entreprises faisaient faillite à un rythme record et les fermiers voyaient leurs produits encombrer le marché et achetés à des prix de plus en plus bas. La chute du dollar et l'abaissement des barrières douanières vont provoquer un afflux de produits américains qui ne pourra que faire empirer cette situa-
Le système japonais de «garantie de l'emploi à vien, qui est déjà remis en question sous la pression de la stagnation économique et de la chute du dollar, s'en trouvera encore affaibli. La destruction complète de ce système, qui représente une séquelle du passé féodal du Japon, serait d'ailleurs tout à fait du goût des employeurs américains. Ils prétendent en effet que ce système encourage les patrons japonais à exporter à tout prix afin d'utiliser la main-d'œuvre, qu'ils sont contraints de continuer à payer même en période de récession, et qu'il aboutit à une exportation du chômage aux Etats-Unis et dans d'autres pays où n'existent pas de semblables dispositions.
«Cette pratique ne peut se poursuivre sans conduire à des représailles et à des mesures protectionnistes de la part des autres pays», avertissait Business Week, le 30 janvier.
En plus de l'augmentation du chõmage, les travailleurs japonais sont aussi confrontés à une inflation importante. Le nouvel accord commercial américano-japonais demande au gouvernement Fukuda de prendre de fermes mesures de relance. Par une croissance accélérée de l'économie japonaise, il s'agit de stimuler les importations américaines et, ainsi, de réduire le déficit de la balance commerciale des Etats-Unis avec le Japon.
Cela revient essentiellement à augmenter les a penses déficitaires du gouvernement japonais; l'année dernière, celles-ci représentaient 30% du budget total. Dans une récente interview, Fukuda indiquait que le déficit serait de 37% en 1978. Le budget japonais représentant environ un tiers du budget américain en proportion du produit national brut, le chiffre annoncé par Fukuda est comparable à celui du déficit américain prévu par Carter pour l'année fiscale 1979, soit l'un des plus élevés qui ait jamais été atteint.
Ce déficit sera financé par l'émission de nouvelle monnaie et il aura done pour effet de stimuler les prix bien plus que la production. Les dernières initiatives du gouvernement américain auront ainsi contribué à aiguiser la lutte des classes au Japon. LES MESURES PROTECTIONNISTES
Les puissances capitalistes qui forment le Marché commun européen emboitent maintenant le pas aux Etats-Unis. Elles ont aussi demandé au gouvernement japonais qu'il réduise ses exportations et augmente ses importations d'avions, d'automobiles, de produits chimiques, pharmaceutiques, agricoles, de machines et de chaussures, par exemple.
Les Etats-Unis et les pays du Marché commun ont pris des mesures pour limiter les importations d'acier, de textiles, de chaussures et des autres produits en provenance des pays semi-coloniaux les plus industrialisés.
Tout ceci augure mal des négociations commerciales, dont le «Tokyo Round» se déroule en ce moment à Genève. Rassemblant les représentants des 98 Etats participant à l'Accord général sur les tarifs et le commerce (GATT: General Agreement on Tariffs and Commerce), ces conversations se traînent en longueur depuis qu'en 1973, elles ont été ouvertes en grande pompe.
Placés dans un contexte de profonde crise internationale de surproduction, les négociateurs des principales puissances se retrouvent face à un problème extrêmement difficile : ils veulent que les autres gouvernements abaissent les barrières devant les exportations de leur pays. Mais en même temps, de fortes tendances sont à l'œuvre dans chacun de ces pays pour la protection des produits de l'industrie nationale, dont les profits sont menacés. C'est ainsi que les mesures protectionnistes se sont mul. tipliées partout au cours des dernières années.
Aussi longtemps que ces économies nationales seront en expansion même ralentie, ces mesures pourront être contenues. Elles seront même utilisées par les impérialistes les plus puissants comme une menace pour forcer les autres gouverements à abaisser leurs barrières douanières; c'est bien ainsi que Washington a procédé à l'égard de Tokyo.
Mais lorsque surviendra la prochaine récession généralisée de l'économie mondiale, la tendance au libre-échange, qui a prévalu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, pourrait bien s'en trouver renversée. Les travailleurs de tous les pays seront les premiers à en subir les conséquences.
ARTICLES PARUS
PRECEDEMMENT DANS SUR LA SITUATION
ECONOMIQUE ET POLITIQUE
AU JAPON * « Après les élections» interview de Sakai, No T'du 5 septembre 1974. *«La fiu du miracles, Fujiwara, numéro spécial du 16 janvier 1975.
Pour les le gouinement li» Ligne
No5idu 13 mai 1976. * «Les retombées du scandale Lockbeed». Pierre Rousset, No 59 du 7 octobre 1976. * «Japon : crise et reconversion», Fujiwara, numéro spécial économique du 11 novembre 1976, *Le Japon entre deux époques». Interview de Jiro Kurosawa, No6edu 27 janvier 1977. «Après les élections sénatoriales», Kazuo Kihara, No 14 du 13 octobre 1977.