400 morts, plus d'un millier de blessés, 1500 arrestations : tel est le bilan de la grève générale du 25
Tunisie. En retraçant ces événements, en les situant dans le contexte plus général de l'aggravation de la crise des régimes néocoloniaux dans cette région, l'article qui suit permet de saisir toute la portée de l'épreuve de forces qui vient de dresser la classe ouvrière tunisienne contre le parti au pouvoir.
TUNISIE janvier en
Le coup de force de la clique réactionnaire au pouvoir est le résultat de quatre tendances qui dominent la réalité régionale arabe, ainsi que la réalité sociale, économique et politique en Tunisie:
- La nécessité pour l'impérialisme de juguler toute radicalisation populaire dans la région afin d'imposer définitivement sa solution pacifique au Proche-Orient, d'écraser la lutte armée en cours au Sahara occidental et de mater durablement la radicalisation ouvrière dans les trois principaux pays du Maghreb dans le but de stabiliser des directions bourgeoises à sa solde.
- l'aggravation de la crise économique en Tunisie pour laquelle plus aucune issue n'était possible dans le cadre du régime capitaliste en dehors d'une répression de la combativité
Get la pression de l'impérialisme en vue d'imposer une telle ré-
- L'approfondissement de la crise du régime avec l'isolement du Parti socialiste destourien (PSD) et l'échec du pacte social.
- La dynamique de la radicalisation ouvrière et la montée de l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), en tant qu'organisation de masse, encadrée par une bureaucratie syndicale à caractère de collaboration de classe (1).
Le coup de force, seule solution pour la survie du régime
L'UGTT apparait aujourd'hui comme la seule organisation de masse capable d'organiser des centaines de milliers de travailleurs, cadres, enseignants.
LA REALITE REGIONALE
Les difficultés que rencontre l'impérialisme US dans l'application de la
Pax Americana au Proche-Orient (intransigeance d'Israël qui ne perd rien de sa nature colonialiste et expansionniste, contradiction entre les diverses bourgeoisies arabes sur les rythmes et les modalités de cette application, ainsi que le cadre de la mise en place du mini-Etat palestinien)
lui imposent une certaine redistribution des tâches avec l'impérialisme français dans le cadre du plan de
«pacification» de la région arabe.
Le foyer de lutte armée au Sahara occidental, de par sa dynamique révolutionnaire, est un danger permanent pour la stabilité politique des régimes impliqués directement dans le conflit (Maroc, Algérie, Mauritanie). Afin d'écraser la lutte des masses sahraouies et d'étouffer toute possibilité de concrétisation des liens objectifs qui existent entre leur combat et les luttes des masses maghrébines contre leur régime respectif, l'impérialisme français soutient militairement les régimes mauritanien et marocain. (Cf. la tentative d'écrasement des masses sahraouies en 1977 avec l'aide militaire massive de l'impérialisme français).
Nabil SAID
Par ailleurs, l'aggravation de la crides Etats néo-coloniaux du Maghreb, sous la conjonction des effets durables de la récession économique mondiale et de la dynamique de la radicalisation ouvrière, impose à la direction de l'impérialisme français la nécessité de stabiliser des directions bourgeoises à sa solde en essayant de mater durablement la montée du mouvement de masse. Cette nouvelle offensive se trouve être doublée d'une pression sur les régimes algé rien et libyen afin de maintenir les contradictions inter-arabes dans les • limites compatibles avec la stabilité du système de domination impérialiste dans la région.
En effet, la bureaucratie de l'Etat algérien apporte un soutien total à la direction petite-bourgeoise du Front Polisario. Ce soutien est dicté par les intérêts économiques et l'enjeu politique que constitue le Sahara occidental pour le regime algérien (de bouché sur l'Atlantique pour l'écoulement de la production de pétrole et de gaz naturel; participation a l'exploitation des richesses minières; tutelle politique sur la direction du Polisario, pièce maîtresse dans la diplomatie algérienne). Sur le plan interne, la question du Sahara se trouve être un exutoire permettant de dévoyer les luttes de classe et de masquer la crise économique et l'échec de la politique agricole. Mais cette at-
titude ne fait qu'aiguiser les contradictions avec le pouvoir alaouite et Nouakchott et n'entre pas en résonnance avec la tactique immédiate de l'impérialisme lui-même.
Sur le plan arabe, seule la Libye apporte un appui total aux positions algériennes. Dans ce cadre, il s'agit pour les deux régimes de rompre leur isolement. L'occasion leur en fut offerte par le voyage de Sadate à Jérusalem. Sous leur impulsion, le «Front de la fermeté a été mis sur pied avec l'OLP comme cheval de bataille. Le voyage de Boumédienne à travers le Proche-Orient participe des mêmes objectifs. De son côté, le régime libyen, après l'échec de sa politique bourgeoisie égyptienne opère un tournant vers le Maghreb arabe et trouve des appuis au sein du régime tunisien (Achour, Masmoudi) (2).
Cependant, la peur de la dynamique du mouvement de masse qui se profile derrière l'UGTT, l'incite à observer une attitude plus qu'attentiste. Ni Khaddati, ni Boumédienne ne leveront le petit doigt devant les massacres perpétrés le contenteront, par bureaucraties syndicales interposées (UGTA pour l'Algérie et Union des travailleurs libyens), de demander la libération des syndicalistes emprisonnés (question principe - respect mutuel entre bureaucrates !).
Le coup de force réalisé en Tunisie sous la pression de l'impérialisme, les pousse a reconsiderer leur tactique. L'AGGRAVATION DE LA CRISE ECONOMIQUE ET LA PRESSION IMPERIALISTE
La récession économique mondiale des années 74-75, l'effondrement des cours des matières premières se combinant avec la baisse relative des investissements impérialistes dans ce secteur et le rôle acquis dans la structure productive des pays impérialistes par l'industrie d'équipement, incite les investissements impérialistes à se déplacer vers les secteurs manufacturiers des pays dominés.
A l'instar de Singapour et de Hong-Kong..., la Tunisie devient l'un des lieux privilégiés de localisation des entreprises impérialistes entiè rement tournées vers l'importation et spécialisées dans les produits incorporent beaucoup de travail et exigent peu de qualification professionnelle, car le chômage endémique y sévit et des salaires très bas y sont pratiqués. L'industrie manufacturière devient ainsi le centre des préoccupations des «planificateurs».
Dans le débat sur le «nouvel ordre économique» entre pays imperialstes et certaines bourgeoisies des pays
(notamment lOPEP, comprenant un bon nombre de bourgeoisies arabes), la Tunisie se trouve être marginalisée. Pays non exportateur de pétrole, avec sa production de quatre millions de tonnes par an, elle est obligée d'en importer un million de tonnes: avec les taibles ressources de son sous-sol (épuisement du minerai de fer) et mis à part phosphate, qui subit l'effondrement du cours des matières premièelle ne peut prétendre quelconque autonomie dans le cadre limité imposé par la conjoncture internationale, ni même revendications que certaines arabes et celles de l'OPEP mettent en avant. A ces traits saillants de la faiblesse structurelle de l'économie viennent s'ajouter des conjoncturels aggravant fermeture marché européen à l'huile d'olive, l'un des principaux produits d'exportation, ainsi qu'aux produits textiles, fait subir à la politique économique du gouvernement du Premier ministre Nouira un échec flagrant. On peut mesurer aisément l'ampleur d'une telle crise si l'on tient compte du fait que toute la politique des années 70 est tournée essentiellement CEE et basée sur l'exportation des agricoles et miniers et sur l'industrie de sous-traitance et le
Les mesures draconiennes prises par la CEE envers les produits textiles maghrébins visaient en premier lieu à limiter les dégâts pour l'un des parents pauvres de la Communauté : l'Italie. Le capitalisme italien, en butte à une crise sociale et politique grave ressentant le plus les conséquences de la récession économique de 1974-1975, ne peut se payer le luxe de perdre l'hégémonie de la commercialisation sur le marché international de l'huile d'olive (il est le premier producteur mondial) ni d'être inquiété dans un de ses secteurs d'activité (le textile) par des produits concurrentiels venant du Maghreb.
Par ailleurs, la probabilité, à court terme, de l'entrée de la Grèce et du Portugal dans le Marché commun, court aux prétentions du régime tunisien de se voir offrir un strapontin sur le marché européen afin d'écouler ses produits d'exportation. L'aveu de Nouira devant l'Assemblée nationale en décembre 1977 tient lieu de constat de paralysie pour une bonne partie de l'économie du pays : «La crise est grave, disait-il, elle risque de se prolonger encore plusieurs années»!
Dans ce cadre, le régime tunisien ne peut qu'en accuser les contre-
La crise permanente de la balance des paiements depuis 1956 s'est accentuée. De l'aveu des promoteurs du Ve Plan (77-81), elle accusera un déficit croissant au cours du quinquennat, impliquant un appel de plus en plus pressant aux capitaux extérieurs. Le déficit courant passerait de 130 à 275 millions de dinars en 1981 et le déficit commercial à 400 millions de dinars (3). Le taux d'endettement quant à lui, serait supérieur à celui de la période du IVe Plan (30% du PIB en 1976, contre 45% en 1981).
Pour pallier une situation aussi catastrophique et afin de continuer à exister comme marché pour les pavs impérialistes, l'appel à une aide financière publique internationale devient une nécessité absolue. C'est ainsi qu'au cours de la crise de septembre 1977, la. bourgeoisie tunisienne lança un emprunt sur le marché international équivalant à 100 millions de dollars. A court de devises, elle décide du retrait de la moitié du quota dont elle dispose au FMI (Fonds monétaire international).
Les investisseurs étrangers commencent à être pris de panique devant l'aggravation de la crise socia•le à laquelle le pouvoir ne pourrait résister. Les industries manufacturieres exportatrices que le gouvernement pousse à développer pour rembourser une part de ses dettes, sont touchées de plein fouet par la crise. Les mauvaises gestions auxquelles s'ajoute l'impossibilité de l'écoulement sur le marché européen se sont traduites par des faillites totales de certaines entreprises.
De leur côté, les luttes presqu'ininterrompues des travailleurs pendant toute l'année 1977 - contre la vie chère et la dégradation de leur niveau de vie - ont durement secoué les industries de sous-traitance. Bon nombre d'investisseurs européens décident la fermeture de leurs entreprises, réduisant des milliers d'ouvriers au chômage. Le paradis fiscal risque de devenir une chimère. C'est que la pression imperialiste s'est faite le plus sentir. Les protocoles d'accord signés avec l'impérialisme français depuis le 21 juillet 1977 ne seront ratifiés par l'Assemblée nationale qu'une fois le coup de force réussi. Ces protocoles portent sur des facilités de crédit dont le montant est de 80 millions de francs français : financement d'équipements industriels destinés aux petites et moyennes entreprises; petits équipements;
marchandises et matières premières d'origine française; prestations de services... Les délais de remboursement seraient de quatre à dix mois seulement.
Pour sa part, l'impérialisme n'hésita pas à octroyer 35 millions de dolJars, 24 heures apres les massacres au 26 janvier. Ce pret est alloué à la
Banque de développement économique aux destinées de laquelle préside Bourguiba junior.
Cependant, cette pression impérialiste, si elle a nettement encouragé le coup de force, ne s'est pas encore traduite par des apports massits de capitaux. Pour le moment, ces prêts ne peuvent être considérés que comme un encouragement au maintien de l'équipe actuelle au pouvoir. Ils ne peuvent en rien lui garantir une quelconque stabilité. LA CRISE DU REGIME L'ISOLEMENT DU PSD ET L'ECHEC DU PACTE SOCIAL
En effet, cette crise économique se combine avec une crise politique et sociale sans précédent.
Crise des institutions d'abord où la première à être mise en cause par des luttes de masse est l'école néocoloniale.
Malgré la décapitation du mouvement ouvrier par une répression atroce, l'opposition de larges franges de la jeunesse scolarisée se maintenait et remettait en cause le contenu de l'enseignement néo-colonial et la fonction de l'école. Dans sa politique de rentabilisation de l'école pour les besoins de l'économie, le pouvoir, dans le cadre de son Ve Plan, met en place un système de planification du chômage et du sous-emploi. La sélection à outrance, des dizaines de jeunes chômeurs qui arrivent chaque année sur le marché de l'emploi, poussent une bonne partie de la jeunesse à marquer une défiance vis-à-vis du régime. L'aiguisement des contradictions sociales avec la remontée du mouvement de lutte des travailleurs pose objectivement les termes du rapprochement avec le mouvement lycéen et étudiant sur des bases nouvelles, anticapitalistes. La lutte contre le chômage et la rentabilisation de l'école pose le problème des liens entre ces deux mouvements. Malgré les derniers sursauts du Parti, pour renouveler et démultiplier les structures des Jeunesses destouriennes, des Jeunesses scolaires, etc., la coupure avec cette frange est définitive.
- Crise de la magistrature aussi, révélée par les luttes des jeunes magiscrats (mai 1976, automne 1977). Malgré son ambiguite. , cette lutte contre la sclérose et l'arbitraire du corps judiciaire enclenche une dynamique de remise en cause de la justice de classe.
Les fissures au sein de l'appareil d'Etat s'elargissent pour toucher l'instrument de domination de la bourgeoisie : le PSD. Lézardé par des luttes de classe intenses, mis en cause par une opposition bourgeoise qui revendique le pluripartisme et la detense des libertés démocratiques, le Parti s'isole en se sclérosant. Il ne peut plus répondre, ni en termes politiques ni organisationnels, aux nouvelles exigences qui se développent.
Son isolement est d'autant plus marqué que l'apparition d'une force organisée, échappant de plus en plus à son contrôle, était devenue évidente. L'UGTT apparait aujourd'hui comme la seule organisation de masse capable d'organiser des centaines de milliers de travailleurs, cadres, enseignants. Le pouvoir misait alors sur la force d'encadrement d'une bureaucratie syndicale pratiquant la collaboration de classe. En lui faisant signer le pacte social, il espérait contrôler le mouvement de masse. Mais la paix sociale ne s'est pas établie. Mieux encore, la première année du quinquennat a vu se développer des Juttes d'une ampleur inégalée, faisant subir à la politique économique et sociale du régime de sérieux revers. LA RADICALISATION OUVRIERE ET LA MONTEE DE L'UGTT
L'échec de la politique sociale du gouvernement était d'autant plus facile à prévoir que les luttes de masse qui ont marqué les mois précédant la ignature, en janvier 1977, du pacte social ont été des plus radicales. Mai 1976 devait marquer un toumant dans la radicalisation ouvrière et ouvrit une période de luttes quasi ininterrompues, touchant tous les secteurs d'activité malgré la puissance d'encadrement de la bureaucratie syndicale qui réussit dans la majorité des cas à limiter l'impact du mouvement. Et ce sont ces luttes qui imprimèrent à la crise de l'automne un caractère profond (4).
Jusqu'au mois de septembre 1977, la direction syndicale a su canaliser le mécontentement en brisant un bon nombre de grèves malgré des débordements plus massifs qui se pro- PSD à la défensive.
duisaient ça et là. Coincée entre les exigences de défendre ses positions au sein de l'appareil d'Etat et un mouvement de masse de plus en plus menaçant, elle est obligée d'encadrer, de chevaucher souvent et dans nombre de cas, de prendre l'initiative de
'action atin de ne pas perdre le con trôle du mouvement. le fut le ca lors des grèves de l'Office des terres domaniales, et de celles des cheminots et des mineurs, pour ne citer que les plus importantes et les plus et les plus récentes.
Ainsi, à chaque poussée du mouvement de la classe, elle montre clairement sa vraie nature : celle d'un instrument du pouvoir au sein de la classe ouvrière; un moyen entre les mains de la bourgeoisie pour empêcher la classe ouvrière de s'organiser sur des bases de classe.
En condamnant les luttes des travailleurs comme étant illégales (seules les grèves approuvées par l'UGTT sont légales), elle prenait position du côté du pouvoir. En dénonçant les «meneurs», elle veut briser net la combativité ouvrière et isoler les travailleurs avancés du reste de la classe. En criant au chaos chaque fois qu'elle est débordée par des actions de masse, elle détend l'ordre bourgeois existant. En signant le pacte social, elle veut lier définitivement les mains des travailleurs. En participant aux structures paritaires consultatives aux côtés des syndicats patronaux et du Parti afin d'«arbitrer» en cas de grève ou de lock-out, elle participe à la répression contre les travailleurs radicalisés.
Cependant, la crise ouverte de l'automne dernier, en la mettant aux prises avec le PSD , L'obligea à changer de tactique. Une contre-alliance se forma autour de l'axe BelkhodjaAchour-Masmoudi afin d'éliminer Nouira-Sayah. Cette offensive était menée sur deux axes fondamentaux :
- «démocratisation» progressive des institutions politiques;
- rapprochement avec la Libye. Là encore, c'est en s'appuyant sur le mouvement de masse comme force d'appoint qu'elle réussit à marquer des points en consolidant ses tions au sein de l'appareil d'Etat.
La deuxième opération menée par la bureaucratie syndicale sur le thème du soutien à Achour prit le caractère d'une démonstration de force. L'UGTT apparaissait comme la seule organisation de masse du pays capable de mobiliser des centaines de milliers de travailleurs, acculant le
Pour la première fois, le Néo-Destour était directement remis en cause à travers des pétitions et déclarations émanant de sections et fédérations syndicales dont certaines demandaient une rupture totale des lens et exigeaient l'indépendance de leur organisation. Elément caractéristique de cette penode : depuis septembre, toutes les luttes sont devenues légales pour la direction syndicale malgré les dangers que recelait la dynamique de la combativité ouvrière qui menaçait sa stabilité même en tant que bureaucratie.
Se servant de cette couverture lérale que constitue pour eux PUGTT, les travailleurs se lancaient dans la lutte défiant l'ordre bourgeois dans la rue, violant la legalité bourgeoise dans les entreprises. A la veille des grèves tournantes, l'assemblée générale qui s'est tenue au siège de l'UGTT à Tunis a regroupé plus d'un miller de travailleurs qui exigeaient une grève générale de 24 heures. Mais la direction syndicale réussit à parcelliser le mouvement en lançant un appel a des grèves sectorielles de deux heures ! Au cours de ces greves, certains secteurs les plus avancés ont réussi à défier la bureaucratie syndicale en mettant en avant leurs propres revendications sans aucune mention de soutien à Achour.
Telle fut la grève générale de 24 heures lancée par les mineurs. Celle de la fédération Petrochimie (considérée comme une des plus combatives de l'UGTT), revêtait le même caractère. Dans le même cadre, les manifestations de Sousse, Sfax, Béja, Mateur, dépassaient largement le cadre imposé par la direction syndicale. Cette dernière lança un appel à des mouvements pacifiques. Des milliers de travailleurs, jeunes chômeurs, lýcéens, descendaient dans la rue pour prendre d'assaut les sièges des délégations let des commisegriats et c'af. frontaient aux forces de répression.
Devant le caractère offensif prononcé que revêtaient les mobilisations, comme ce fut le cas lors de la première crise de septembre, la bureaucratie syndicale a reculé et signé le 2ème compromis avec le PSD au nom de l'unité nationale, compromis assorti de vagues promesses de lutte contre l'inflation et les licenciements. Cependant, ce nouveau compromis n'était que de courte durée.
Le limogeage de Belkhodia (ex-ministre de "Intérieur) lui enlevait un appui précieux au sein de l'appareil d'Etat. Le gouvernement brisait ainsi l'axe Belkhodja-Achour-Masmoudi en isolant la bureaucratie syndicale sur le champ politique.
Forte de l'appui d'un formidable mouvement de masse et du soutien de la CISL, la bureaucratie syndicale engageait l'épreuve de force avec le pouvoir. Devant l'intransigeance du gouvernement et les attaques répé- pe et contre ta ga.
tées perpétrées par les hommes de lors de réunions de syndicalistes, les travailleurs, en guise de réponse poussaient la direction de l'OGTT B lancer un appel à la grève générale.
Le Conseil national qui s'est tenu du 8 au 10 janvier marquait cette poussée du mouvement de masse acculant la direction syndicale à relever le défit d'un affrontement avec le
A l'encontre du congrès de mars où la majorité était composée de bureaucrates acquis à la direction, le Conseil national reflétait à la fois les contradictions au sein de l'appareil syndical et la forte poussée antibureaucratique telle qu'elle s'est dégagée lors des luttes des six derniers mois. Le renouvellement des structures syndicales de base avec l'émergence de jeunes cadres syndicaux plus proches des préoccupa tions des travailleurs et moins sensibles aux pressions bureaucratiques, n'est que le reflet direct de cette radicalisation à large composante de
La présence d'Achour au Bureau politique du PSD était le symbole de T'unité nationale. Sa démission de ses responsabilités au sein du Parti, même si elle ne signifiait pas une rupture du cordon ombilical, était comprise comme telle par les travailleurs qui commençaient à dans les faits l'indépendance de leur organisation vis-à-vis du pouvoir. Les motions generale et syndicale qui émanaient de ce Conseil étaient la cible de farouches attaques de la part du pouvoir qui était saisi d'effroi devant la dynamique qui s'en dégageait.
Cependant, ces deux motions élaborées en commissions puis édulcorées par la direction afin d'en dimitraduisaient l'amd'une réponse ouvrière globale et cohérente. Ces motions, malgré le langage nouveau dont elles sont porteuses, ne visaient nullement la base du régime et ne contenaient pas non res pour les travailleurs, pouvant les
La motion générale soulignait le refus du Conseil national d'une action gouvernementale qui soutient la classe capitaliste (dont les intérêts sont liés au capital étranger) aux dépens de l'intérêt national. Mais elle ajoutait qu'il n'était pas opposé au capital national privé et préconisait la lutte contre la spéculation et la mauvaise gestion des entreprises. On sent cependant, là encore, le poids d'une ligne de collaboration de classe.
La motion syndicale quant a elle, est un peu trop générale malgré la série de revendications avancées sur les salaires ou touchant au reclassement des diverses catégories de travailleurs. Ces revendications ne sont pas monnayées par des propositions d'actions concrètes unifiant les diffé. rents secteurs afin de les faire aboutir et de faire avancer le niveau de conscience des travailleurs. LE COUP DE FORCE DU 25 JANVIER
La fraction pro-gouvernementale, Nouira-Sayah-Farhat manœuvra habilement pendant plus de 3 mois pour faire aboutir le coup de force. Les tentatives répétées afin de s'approprier la direction de la centrale syndicale ayant échoué (expulsion de la fraction Dachraoui, du nom de l'homme de main du PSD qui a été démis de ses fonctions syndicales en 74, puis des hommes de Sayah du Bureau exécutif, échec des cellules d'entreprise du Parti), une seule solution s'imposait au PSD : la manière forte.
L'isolement du Parti et l'échec du pacte social d'une part, la dynamique de la combativité ouvrière de l'autre, poussèrent Sayah et Farhat à opter pour une telle solution.
Le premier volet de cette préparation minutieuse consistait à obtenir l'appui direct de l'impérialisme : en pleine crise de septembre, Beuckler, Secrétaire d'Etat à la Défense du gouvernement français, rend visite à Farhat. Après le remaniement ministériel de décembre, l'envoyé spécial de l'Elysée, J.P. Lecat invite Nouira à Paris pour une visite «privée» chez Giscard. Quelques jours plus tard, c'est le général Méry qui descend à Tunis. Cette «cooperation» militaire s'est déja développée depuis deux années. En plus de l'aide matérielle un accord fut signé pendant l'été 77 portant sur l'envoi de 600 techniciens et cadres militaires dont l'arrivée est attendue pour le printemps 78. Er-Ray, hebdomadaire des démocrates socialistes de Mesteri dont la parution vient d'être autorisée, dans son édition du 9 janvier 1977, devait
révéler le contenu d'autres accords à venir portant sur l'achat par le gouvernement tunisien d'hélicoptères et de blindes, de chars AMX et de mis-
De son côté, A. Farhat, des son ar rivée à la tete du ministère de la Dé. fense, commençait une opération de nettoyage de l'armée visant certains cadres soupconnes de nationalisme. Certains d'entre eux seront mis la réserve anticipée, d'autres envoyés comme conseillers militaires dans diverses ambassades.
Par allleurs, en limogeant Belkhodja et en plaçant un colonel de la Sé curité militaire (Ben Ali) comme directeur de la Sûreté, la fraction Nouira réunit entre ses mains tout l'arsenal répressif dont elle peut disposer pour un coup de force victo-
Le Zème volet de cette préparation était d'user de tactique vis-à-vis de l'opposition bourgeoise qui galvanisait le mécontentement de certaines couches sociales sous la bannière de la défense des libertés démocratiques. En faisant s'entrouvrir la porte de la pseudo-démocratie des droits de l'homme en Tunisie, publication de Er-Ray attaques réd'opter pour d'une période «démocratique» pleine poussée du mouvement de LA BUREAUCRATIE SYNDICALE DANS LE GUET-APENS
Parce qu'elle a cru en ses capacités d'encadrer un mouvement de masse en plein essor et d'utiliser son appui pour contrer l'intransigeance du gouParer de la des syndicats ara
4. des syndicats ara bes et du gouvernement libyen lui étaient inconditionnels et suffisants pour faire plier le gouvernement, la bureaucratie syndicale prit les devants pour relever le défi d'une épreuve de force que le gouvernement engageait afin d'enrayer la dynamique de la combativité ouvrière. La bureaucratie syndicale faisait là un mauvais calcul en minimisant l'ampleur de la réaction du pouvoir et l'efficacité de la pression impérialiste.
La grève lancée par la Fédération de l'Agriculture devait servir d'avantpremière à laffrontement décisit Pendant deux iours. les travailleurs de l'Agriculture, armés de pieux et de gros bâtons durent faire face aux bombes lacrymogènes des Brigades d'ordre public (BOP) qui quadrillaient le secteur du siège PUGTT et les rues avoisinantes. Dès le premier jour de la grève (23 janvier), la bureaucratie syndicale, poussée par le mouvement des luttes, acpar le pouvoir qui jouait le pourrissement, lançait deja son appel à une grève générale de 24 heures.
Le matin du jeudi 25, le mouvement de grève était quasi majoritaire dans le pays. Le local de FUGIT a Tunis était déja encerclé depuis la veille. La Place Mohammed Ali où il est situé devenait un symbole pour les travailleurs. Il s'agissait pour eux de libérer le siège de leur organisation. C'est là que les premiers heurts se sont produits. Dans d'autres coins de la capitale et ailleurs, dans d'autres centres urbains (Sousse, Sfax,..) des groupes de manifestants se formaient. A 9 h 30, les premieres provocations commencaient. Les milices du Parti, infiltrées dans les rangs des manifestants, initièrent les premières attaques contre les magasins et certaines banques. Les premiers affrontements s'ensuivirent. Vers 10h, l'armée occupait déjà les points stratégiques de la capitale (Radio-télévision, quartier des ministères, central des PTT, aérodrome...). Blindés, tanks, hélicoptères étaient déjà là depuis 4 h du matin arrivant de la base de Bi-
Les quartiers populaires étaient quadrillés par les paras. Les premiers morts par balles tombaient déjà à 10 h dans le quartier de Mellassine.
Les quartiers de Bab-El-Khardra, Bab Souika, Bab-Jedid, la Place Mohammed Ali, devenaient les lieux des affrontements les plus violents. Les manifestants renversaient voitures et camions et commençaient à dresser barricades. Des commissariats ont été attaqués pour prendre des armes. Aux premières heures de l'après-
30 cadavres de soldats furent triés à l'hôpital militaire. Du côté des manifestants, plus d'une centaine
Contrairement à ce qui s'était passé à Tunis où c'est surtout le lumpen prolétariat des bidonvilles et des quartiers populaires qui faisait Tobjet des massacres, dans la banlieue industrielle du sud de lunis, ce sont plutôt des travailleurs mieux organisés, avec un certain sens de la discipline et un minimum d'expériences acquises dans les luttes passées qui arrivèrent à chasser les BOP et a tenir tête à 2 reprises à l'armée venue à la rescousse. A Ben Arous et Bir-El-
Kassaa, banlieues ouvrières du sud de Tent dassaut les mairies et les com- surtout, les manifestants primissariats, arrachèrent des armes aux flics et tentèrent de repousser les attaques. Le même type d'affrontements s'est produit à Sousse, Sbeitla, Sfax, Gafsa, Gabès. Les militaires tiraient à bout portant, souvent sur de jeunes manifestants complètement désarmés. A L'unis, plusieurs dizaines de jeunes de 13 a 20 ans ont été froidement massacrés.
Il s'agissait pour le pouvoir de mener une opération rapide afin d'imposer dès le premier jour l'état d'urgence dans le pays. Ce qui fut réalisé le soir même a la suite d'un décret signé par Bourguiba.
A 20 h, à l'annonce du couvre-feu, dans la capitale, le bilan est effroya ble : 430 morts pour cette première journée, dont 300 à Tunis (50 pour le seul quartier de Mellassine), 29 à Gabes, presqu'autant à Sbeitla, Sousse, Sfax. Plus d'un millier de blessés; 1 500 arrestations (150 à Sousse, dont bon nombre de femmes).
Dans les jours qui suivirent, une répression insidieuse et sélective s'eflectua. Il y eut de nombreuses arres tations arbitraires opérées quelques Jours avant le coup de torce, des dizaines d'autres seront effectuées à domicile pendant le couvre-feu, touchant les travailleurs d'avant-garde, des délégués syndicaux ainsi que des militants d'extrême-gauche et du PC. Des aveux seront arrachés (sous la menace de la torture) à des cadres syndicaux qui devaient signer des dé clarations fustigeant la direction syn-
«déviationniste», seurs» et les «trublions» et soutenant
Mais malgré ce massacre et la répression sélective, le pouvoir n'osa engager une attaque frontale contre les travailleurs. La classe ouvrière n'est pas écrasée, son potentiel de lutte est encore intact. Témoin ce de résistance passive que bon nombre de travailleurs ont observé depuis. Des dizaines de délégués syndicaux (délégués d'ateliers, responsables de syndicat de base, etc.) refusent de donner leur démission comme de signer les pétitions. Certains d'entre eux seront arrachés à leur travail pour être jetés en prison.
Cependant, un autre type de résistance, plus active, commence à prendre forme. Des contacts clandestins commencent à se nouer entre diverses sections syndicales afin de définir le mode d'action adéquat pour contrer l'offensive du pouvoir.
Ce dernier, après avoir fait arrêter la majorité du Bureau exécutif de rUGTT, a réuni les syndicalistes destouriens pour mettre sur pied un plan de construction d'un syndicat vertical sous l'emprise totale du PSD. Ta moitié des hauts cadres des fédérations a fait une volte-face de dernière minute et a rejoint le premier lot en prison. Un congrés extraordinaire pour le lancement d'une UGTT fantoche est prévu pour le 25 février. Mais devant la méfiance de larges secteurs de la classe, un dilemme se pose aujourd'hui au PSD : comment mettre sur pied des struc-
- Non à l'état d'urgence syndicaux, - Pour une amnistie générale, cat fantoche.
base de masse. Pour le moment, la tactique choisie est la formation par en haut d'une direction complètement dévouée avec l'appui des cellules d'entreprises du Parti et de certaines franges arriérées du prolétariat. ouvrière enhardie par les combats qu'elle a menés pendent de longs mois, se laisse entraîner dans ce genre de manœuvres. Une chose est de paralyser momentanément le mouvement de la classe, une autre est de la mater durablement. Malgré la pression de l'impérialisme, le pouvoir n'a pas les moyens de mener frontalement cette bataille. - Non à la répression - Libération immédiate des prisonniers politiques et - Boycottage du Congrès du syndi-
NOTES 1) L'UGTT est devenue syndicat unique depuis la dissolution de l'USTT, à dire con communiste, au lendemain de lindé
Deed contre 100 000 seulement en 1970-
2) Achour, secrétaire général de PUGTT; Masmoudi, ancien ministre des Affaires étrangères limogé après la tentative d'union entre la Tunisie et la Libye. Aujourd'hui «homme d'affaires» balançant entre Libye et l'Arabie saoudite. 3) Un dinar : 12 FF. 4) Sur le «pacte social» tunisien, voir «Révolution socialiste arabe» - (Librairie La Brèche, 10 Impasse Guéménée, 75004, Paris. 5) «Le Peuple», organe de l'UGTT.