Le texte qui suit circule aujourd'hui clandestinement en Pologne; son authenticité auteurs se définissent eux-mêmes comme des communistes, déjà hautement significatif dans les pays de l'Est, où la bureaucratie essaye depuis des dizaines d'années d'usurper ce titre.
Depuis la célèbre lettre ouverte de Kuron et Modzelewski de 1965, ceci est un des premiers documents oppositionnels, la Pologne, qui se situe explicitement dans une perspective marxiste et qui développe une critique de la bureaucratie du point de vue de la classe ouvrière.
Pour une dém socialiste
Document
«La lutte pour l'abolition du système bureaucratique, c'est la lutte pour la démocratie socialiste». Un groupe d'opposants au régime analyse la Pologne de Gierek.
Au contraire de ce dernier, ils sont communistes.
est établie.
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ocratie
Déclaration d'un groupe de communistes
Bien entendu, sur certaines questions nous pouvons avoir des divergences avec les analyses esquissées
Ice texte : par exemple, la définition de la bureaucratie comme classe dominante et la caractérisation des moyens de production dans les pays de l'Est comme un « capital d'Etat ». Mais cela n'enlève rien à l'importance de ce document comme expression d'un courant marxiste authentique, qui se distingue clairement de la dissidence réactionnaire aspire à une démocratie socialiste aux antipodes de la caricature bureaucratique qui règne en Pologne et en Europe de
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La révolution socialiste, c'est ce qu'on nous répète, a déja eu lieu.
Les antagonismes de classe ont disparu; la lutte de classe a été remplacée par une collaboration solidaire de la Nation tout entière et les rapports sociaux existants permettent, pour la première fois dans Thistoire, un développement sans entraves des forces productives.
Or, dans cette perspective, les révoltes ouvrières à caractère de qui ont eu lieu à plusieurs reprises dans notre pays ces dernières années, sont absolument incompréhensibles. Contre qui peuvent bien se révolter les masses laborieuses si le parti ouvrier (Parti ouvrier unifié de Pologne - POUP - est le nom du PC polonais) et l'Etat populaire représentent leurs intérêts ? S'il y a donc des manifestations ouvrières, évidemment pour le pouvoir elles ne peuvent être, par définition, que des manifestations anti-ouvrières et leurs protagonistes, des aventuriers qui doivent être durement réprimés...
En réalité, ces grèves démontrent que si les ouvriers veulent une amélioration de leurs conditions d'existence ou plutôt s'ils se défendent contre une aggravation de leurs conditions de vie, ils sont obligés de s'opposer au pouvoir. Et en plus, ce sont justement leurs manifestations, comme ce fut démontré au début des années 70, qui ont créé la possibilite d'un développement accéléré des forces productives et d'une industrialisation plus rapide - malgré le fait que les ouvriers ne l'ont pas revendiqué directement. Par leur lutte, les ouvriers ont prouvé que l'appareil bureaucratique du parti et de l'Etat est un obstacle fondamental sur le chemin d'un progrès social ultérieur et que les rapports sociaux actuels doivent être radicalement transformés.
Jusqu'à maintenant, la bureaucratie a réussi à convaincre les ouvriers que le développement de l'économie exige une discipline et une soumission totale à une direction «professionnelle ». Le mot d'ordre de «construisons une deuxième Pologne » (avancé (avancé après décembre 1970) a permis à la bureaucratie de désarmer les ouvriers. On a exclu d'avance toute possibilité pour les comités de grève de se transformer en commissions ouvrières permanentes, chargées de surveiller la réalisation des engagements pris par la bureaucratie, capables eux-mêmes d'aider à cette réalisation.
Il s'est avéré que le mot d'ordre «construisons une nouvelle Pologne» a été avancé justement pour empêcher de construire une autre Pologne, dans laquelle les masses de travailleurs pourraient gérer la production et décider de l'ensemble de la vie so-
A partir de décembre 1970 s'est intensifiée la conscience que la contradiction sociale, dont les grèves sont une expression évidente, n'est pas un conflit isolé, un « écart temporaire entre le parti masses» - elle constitue, au contraire, l'essence du système de production qui s'est formé en Pologne et dans d'autres pays dits « socialistes ». «Le système actuel exclut tout ce qui constitue l'essence même du socialisme»
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Le but de la production chez nous nemets a rement de est censé être « une amélioration tions d'épanouissement de l'individu et le renforcement des liens sociaux de type socialiste » (E.Gierek, VI Congrès du POUP, 1971). Il n'est pas difficile cependant de constater que, comme l'explique Gierek lui-même, cette définition n'est nullement une conclusion découlant d'une analyse du fonctionnement de notre système de production, mais un instrument de couverture idéologique et de contrôle du système. «Notre parti, continue Gierek, voit la raison principale du renforcement de son lien avec la société dans une telle définition des buts et des forces motrices du futur développement du socialisme».
Le caractère d'un système de production n'est pas déterminé par les déclarations d'intention de ses dirigeants, mais par la manière de diriger la production dans les faits.
Chez nous, l'ensemble du processus social de production est dirigé par un appareil de parti et d'Etat, hautement centralisé et séparé du reste de la société. Il est extérieur à la production et se trouve au-dessus de la société, dans le sens que l'ensemble de la gestion et du pouvoir est concentré entre les mains d'une caste de dirigeants « professionnels » de la vie sociale (la bureaucratie elle-même considère le fait d'avoir un pouvoir comme fondement d'une position sociale à part: voir à ce propos le décret de décembre 1972 sur un système spécial de retraites destiné aux personnes qui ont des fonctions dirigeantes dans l'appareil du parti et de l'Etat, et pour les membres de leurs familles).
Pour cette couche dirigeante, l'appareil n'est pas seulement un instrument de pouvoir, il n'est pas seulement un moyen mais le centre même de son unité interne. Il est son corps et son âme. C'est pourquoi il n'admet comme but de la production que ce qui ne contredit pas mais au contraire conserve l'appareil du pouvoir séparé de la société.
Le système de production actuel exclut donc d'avance - et ceci peut être considéré comme un des piliers du fonctionnement du régime - une véritable socialisation du pouvoir, c'est-à-dire l'abolition d'un appareil d'Etat séparé de la société; le système actuel exclut donc tout ce qui constitue l'essence même du socialisme.
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L'existence d'un appareil d'Etat séparé a toujours été un signe visible de la lutte des classes dans une société. La contradiction entre l'oligarchie bureaucratique et la classe ouvrière est la dernière expression historique de la lutte de classes.
Aux sources de cette contradiction se trouve le type d'Etat qui s'est développé à la suite de la Révolution d'Octobre. Déjà Lénine s'était aperçu du danger de dégénérescence des institutions soviétiques et il avait indiqué que «la bureaucratie qui renait dans les institutions soviétique ne peut pas ne pas avoir une influence néfaste sur les instances du parti car les sommets du parti sont aussi les sommets de l'appareil
d'Etat soviétique.» (OEuures, vol. 31, p. 429, ed. polonaise). Si au début, cette dégénérescence est apparue uniquement comme une tendance parmi d'autres (Lénine disait : «Notre Etat est ouvrier, avec des déviations bureaucratiques» - Ouures, vol. 32, p. 7), bientôt cette tendance est devenue dominante et l'histoire de ce qu'on appelle le «système socialiste mondial» est en vérité l'histoire de la transformation de la bureaucratie en classe dominante.
C'est la première classe dans l'histoire qui est structurée intérieurement : l'élément qui sert à l'intégrer et qui crée son unité morale et politique est le parti. Ceci ne veut évidemment pas dire que l'appareil du parti ne peut pas devenir un terrain de luttes et de rivalités de divers groupes et fractions. Mais ces rivalités ont presque toujours comme cause fondamentale le souci de sauvegarde, non pas des individus isolés, mais de la couche dirigeante en tant que telle. Même si l'on élimine et condamne des dirigeants qu'on a vénérés hier, c'est seulement dans le but de sauver l'appareil du pouvoir bureaucratique, que leur politique a menacé. «Nous sommes ce parti qui demeure même si les hommes partent; car les hommes s'en vont mais le parti reste, les hommes se trompent, se désespèrent, mais le parti vaincra toujours.» (VIlle Plenum du POUP, 1956).
Cette fonction politique du parti n'est nullement en contradiction avec le fait que la majorité (60%) des membres du parti sont des ouvriers. Ils servent comme paravent, car sans eux le parti se démasquerait immédiatement comme l'organisation de la bureaucratie.
C'est seulement d'une manière très superficielle que l'on peut comparer le rôle rempli par la bureaucratie dans le processus de production à celui des capitalistes; l'organisation de la production dans les pays «socialistes» est une étape supérieure du déloppement historique de la société : la production n'est plus organisée au entreprises individuelles, mais à l'échelle de tout le pays, ou plutôt de tous les pays qui sont intégres dans un seul système économico-politique: on peut, en utilisant une métaphore, dire qu'ils constituent tous une seule grande «usine». C'est une «usine» qui est autarcique, dans le sens que les moyens matériels de production ainsi que les hommes lui appartiennent «naturellement»; ils sont des constituants d'un «capital d'Etat» et en tant que tels, intégrés pour toujours dans ses mouve-
Ceci peut expliquer aussi l'inexistence du chômage. Le marché a été aboli, c'est-à-dire qu'il continue à exister uniquement comme un certain type convenu de gestion de l'économie. Ceci change fondamentalement la situation du prolétariat : indépendamment de son niveau d'éducation, de son métier ou de ses revenus, le prolétariat constitue une nouvelle classe d'esclaves modernes de l'industrie. Les ouvriers ne vendent plus, comme dans le système capitaliste, leur force de travail car la vente présume qu'ont est propriétaipropre force de travail et qu'on la vend pour un temps déterminé, établi d'avance. Dans nos conditions par contre, personne ne peut, sans une permission spéciale, quitter cette «usine». Non seulement pendant son temps de travail, mais dans tous les moments de sa vie il est soumis à la discipline despotique d'une usine. «Ce qui est devenu maintenant une véritable nécessité, c'est l'organisation de la production par les producteurs eux-mêmes, c'est l'autonomie politique du prolétariat»
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La contradiction de classe entre la bureaucratie et la classe ouvrière manifeste pas uniquement pendant les grandes explosions, mais avant tout dans le fonctionnement quotidien de l'économie. L'intérêt de classe de la bureaucratie - la sauvegarde d'un appareil d'Etat séparé -est le véritable but du plan économique national.
Pour cette raison le plan est totalement étranger aux véritables intérêts des producteurs directs, qui lui sont asservis contre leur gré. Comme conséquence de cet état de choses, les unités de production - en partant de la brigade jusqu'aux unités composées de plusieurs usines - s'efforcent de réaliser le plan seulement dans la mesure où cela leur permet de défendre leurs intérêts particuliers (avoir une prime, renforcer ses positions, etc.) Chaque unité de production doit donc traiter les autres unités uniquement comme des moyens pour l'obtention de ses buts particuliers : une rivalité spontanée entre les unités englobe ainsi l'ensemble du système économique. Les conséquences de cette particularisation généralisée de tout le système économique sont les phénomènes «inexplicables» comme la mauvaise qualité de la production, la résistance a la modernisation, les difficultés d'une coopération entre les usines, etc.; tout cela témoigne seulement qu'il existe un gigantesque gaspillage d'efforts humains et de moyens matériels de production.
Toute l'expérience des dernières décennies est une violente négation de la thèse officielle selon laquelle les rapports sociaux actuels ne s'opposent plus au développement des forces productives, que le développement technologique est le moteur du développement social. Malgré le fait que la bureaucratie est consciente des conséquences politiques néfastes (y compris pour elle-même) du gaspillage économique, elle est absolument incapable de percevoir que la dite «mauvaise organisation du travail» est la manifestation la plus élémentaire d'une contradiction de classe, d'une «mauvaise organisation» de la société en tant que telle.
L'atomisation extrême de l'ensemble du système de production n'est pas d'ailleurs uniquement le résultat, mais aussi le but social du règne de la bureaucratie, car elle favorise la continuation de son pouvoir. L'appareil de pouvoir séparé de la société continue à être indispensable seulement et uniquement quand les travailleurs eux-mêmes ne sont pas capables de coopérer entre eux, dans la mesure où ils sont encore incapables de contrôler les conditions de leur activité.
Quand le gaspillage arrive au point de paralyser toute l'économie, ce sont les travailleurs qui en payent le prix. Cela constitue évidemment une forme d'exploitation de la classe ouvrière. Quand Gomulka en 1970 et Jaroszewicz en 1976 ont présenté leurs projets de «régularisation des prix et des salaires», ils ont évoqué une «nécessité économique» (i.e, la nécessité pour les travailleurs de payer le prix du gaspillage...)
Par contre, ce qui est devenu maintenant une véritable nécessité économique, c'est l'organisation de la production par les producteurs eux-mêmes; autrement dit, ce qui est devenu indispensable, c'est l'autonomie politique du prolétariat.
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Les prémices de l'autonomie politique du prolétariat se forment pendant les manifestations ouvrières. Dans la mesure où les ouvriers deviennent capables de s'organiser pour une défense solidaire de leurs intérêts, ils limitent de plus en plus la rivalité quotidienne entre eux, et par ce moyen ils créent une brèche dans le système de production atomisé. La bureaucratie peut maîtriser la situation uniquement si elle est capable de désamorcer ces noyaux d'organisation des ouvriers. Il est vrai que jusqu'à maintenant, les ouvriers finissent toujours par perdre l'initiative et n'ont pas été capables de passer de la défense de leurs intérêts à l'attaque contre la bureaucratie. Mais l' «ordre» rétabli n'a jamais été une régression pure et simple à l'état précédent. Le développement des forces productives, de l'urbanisation, de l'industrialisation qui a été le résultat des luttes ouvrières, a justement créé les conditions matérielles nécessaires pour une future consolidation des liens qui se sont noués au sein de la classe ouvrière.
En même temps, les ouvriers, par leurs manifestations de force ont perfectionné l'appareil bureaucratique, en forçant la bureaucratie à employer des moyens de plus en plus importants et explicites pour exercer son pouvoir - et par ce fait l'antagonisme de classe s'est révélé et démasqué de plus en plus. «Il s'agit de découvrir dans l'histoire de ce système, les embryons de libération possible»
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Dans sa lutte le prolétariat ne peut s'appuyer sur aucune des institutions existantes de l'Etat dit «socialiste». Tous les projets de «régularisation des prix et des salaires» ont toujours trouvé l'appui des représentants «authentiques» des travailleurs dans le parti, le Sejm (Parlement polonais) et les syndicats.
Dans ces conditions, seule la grève crée une possibilité réelle de briser le monopole du pouvoir de la bureaucratie. Pendant la grève, le pouvoir - ce que les ouvriers n'ont pas encore perçu très clairement - passe entre leurs mains.
Les revendications des ouvriers grévistes se sont concentrées principalement sur des questions économiques : les comités de grève se sont dissous quand on a promis de satisfaire les revendications des ouvriers. Même quand plusieurs entreprises, dans les régions différentes du pays, ont arrêté le travail en même temps, les travailleurs n'ont pas coordonné leurs luttes et, souvent, n'ont même pas connu l'existence de grèves simultanées ailleurs.
Jacek Kuron
Marx avait déjà démontré (et cela reste toujours actuel) que «pendant un conflit, et immédiatement après une lutte, les ouvriers doivent avant tout, et dans la mesure du possible, agir contre les efforts entrepris par la bourgeoisie pour rétablir l'ordre... Ils doivent concentrer leur énergie dans cette direction, pour empêcher l'étouffement de l'effervescence révolutionnaire immédiatement après la victoire. Au contraire, cette effervescence doit être maintenue aussi lon-i guement que possible. Il n'est pas question que les ouvriers prennent position contre ce qu'on appelle les excès - les actes de vengeance populaire sur les personnes haies ou sur des institutions qui évoquent seulement des souvenirs honnis; les ouvriers doivent non seulement tolérer ces «excès», mais en prendre la direction». (Marx, Oeuvres Choisies, vol.I, p. 104-105, édition polonaise.)
Les antagonismes internes et le manque de solidarité du prolétariat sont toujours favorables à la bureaucratie. En particulier celle-ci a profité des différends qui existent entre les ouvriers de l'industrie et l'intelligentsia. La création du Comité de défense des ouvriers (KOR), comme conséquence des évènements de juin 76, a été la première manifestation depuis 1956 de la solidarité du prolétariat tout entier. Devant cette solidarité, la bureaucratie s'est trouvée désarmée : on a été obligé d'accepter l'existence d'une opposition qui apparaît publiquement et de libérer des prisons tous ceux qui ont été arrêtés pour «hooliganisme» en juin 1976.
Malgré le fait que le KOR lui-même s'est avéré incapable de consolider cette solidarité et de se transformer en un comité de lutte des travailleurs (le KOR d'ailleurs ne s'est jamais fixé un tel but), il a contribué au processus d'organisation de l'opposition antibureaucratique à une échelle plus vaste.
La possibilité pour l'opposition actuelle de se transformer en une négation du système bureaucratique est liée avant tout à la capacité des ouvriers de l'industrie de se défaire de leurs illusions réformistes du type «défensif» et aussi à la capacité de l'intelligentsia, jusqu'aujourd'hui plutôt «littéraire», d'aider les ouvriers dans cette tâche.
L'opposition antibureaucratique actuelle, dans ses écrits théoriques, ne s'est pas opposée au système bureaucratique en tant que tel, mais plutôt aux «abus de pouvoir» de la bureaucratie. On a condamné le caractère despotique et totalitaire de ce pouvoir et on a exigé l'application des règles légales du pouvoir, et la mise en pratique des libertés garanties par la constitution. On ne s'opposait donc pas aux buts ultimes du pouvoir, mais uniquement aux moyens utilisés pour arriver à ces buts. On a accepté le type de rapports de production existant (la «base socia-
liste») et on a exigé uniquement des améliorations de la «superstructure», comme par exemple, l'introduction d'un système pluripartidaire. On n'a même pas été capable d'indiquer par qui et comment pourra être réalisée une telle démocratisation.
L'opposition intellectuelle représeulement une antithèse de l'idéologie régnante, et se trouve, pour cela, liée à son adversaire. Sa compréhension du système est en accord avec celle de la bureaucratie, dans ce sens qu'elle est fondée sur une opposition superficielle entre ce système et le capitalisme, selon une règle géopolitique «Est-Ouest» - au lieu de l'expliquer sur un plan historique qui permet de percevoir à la fois la supériorité historique et les graves limites du système de production des pays dits «socialistes».
Pour nous, il ne s'agit pas d'inventer de manière purement théorique des systèmes sociaux entièrement nouveaux qui seraient meilleurs : il s'agit de découvrir, dans l'histoire de ce système, les embryons de la libération possible, qui sont en train de se former.
Dans ce système, les moyens de production sont déja socialisés dans le sens que la production de tous les éléments de la vie quotidienne par leur intermédiaire prend la forme d'organisation et de gestion des individus à l'échelle de toute la société Mais ils n'ont pas encore été socialisés pour eux-mêmes, c'est-à-dire l'organisation et la gestion n'ont pas encore un caractère social - ce n'est pas une organisation de la production par les producteurs eux-mêmes. Ce système se révèle donc comme un despotisme qui englobe tous les domaines de la vie; dans la mesure où les individus atomisés défendent leur privatisation (complètement illusoire d'ailleurs), ils sont capables uniquement de découvrir leur propre impuissance.
Le problème fondamental qui se pose au. mouvement ouvrier renaissant, et qui est né en même temps que ce mouvement, peut être résumé par la question : «Par quoi faut-il remplacer l'appareil bureaucratique du parti et de l'Etat?». C'est une question d'organisation : on doit prendre en considération, et partir dans la pratique, de tous les liens créés au sein de la classe ouvrière au cours des luttes. Pour le moment, ils ont la forme d'un réseau de contacts non structurés - mais c'est seulement grâce à eux que l'échange des informations et la coordination des actions deviennent possibles. Grâce à eux donc les grèves actuelles seront capables de se transformer à l'avenir en une lutte politique consciente. En même temps, à partir de ce réseau de contacts, commencera à se créer une organisation autonome des ouvriers, qui pourra donner des possibilités de coordination à une échelle grandissante. Une telle organisation n'est pas une opposition face à ce régime - c'est à la fois son antithèse et son dépassement. Sa fonction ne sera pas la représentation extérieure des ouvriers (toujours liée à une division entre les représentants et les représentés, qui peut servir comme base d'une bureaucratisation) : elle est l'embryon d'une organisation future de la société.
En s'appuyant sur une telle organisation, les comités de grève pourraient se transformer, une fois la grève terminée en conseils ouvriers. Les conseils, en prenant dans leurs mains la direction d'une usine, d'un centre industriel, etc., deviendraient la base de l'autogestion ouvrière, de la reprise en main de la production par les ouvriers, en liquidant ainsi l'appareil séparé de gestion - l'appareil bureaucratique - et en éliminant par conséquent l'antagonisme de classe.
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La lutte pour l'abolition du systeme bureaucratique, c'est la lutte pour la démocratie socialiste : c'est autour de ces principes que le mouvement ouvrier révolutionnaire s'est toujours organisé; ils ont été avancés en 1871 par la Commune de Paris et ont été le fondement de l'activité des conseils ouvriers en Russie en 1917.
Aujourd'hui il est indispensable de rappeler ces principes, évidemment pas pour exiger de la bureaucratie de les respecter, mais pour que, dans la lutte pour ces principes, puisse s'organiser un mouvement ouvrier authentique :
1.Le droit de grève : tous ceux qui cessent le travail d'une manière organisée ne peuvent pas être persécutés et ont le droit de défendre leur grève.
2. L'éligibilité, par des élections démocratiques, et la révocabilité de tous les fonctionnaires : l'abolition de la pratique de la désignation et de la cooptation, des élections avec des listes préétablies.
Ceux qui sont élus pour travailler dans des instances dirigeantes doivent, une fois leur cycle terminé, réintégrer leur lieu de travail. Ceci veut dire aussi que la direction d'une usine est élue par les travailleurs de cette usine (ou autre lieu de travail) et peut être révoquée par eux, ce qui veut dire l'abolition des directeurs «professionnels».
3. Egalisation des salaires de tous les fonctionnaires de l'appareil d'Etat et du parti au niveau d'un salaire ouvrier moyen : l'abolition de tous les privilèges qui sont liés aujourd'hui à l'exercice du pouvoir. L'égalité et la justice sociale ne veulent pas dire que tous les salaires sont identiques, mais seulement que l'accomplissment d'une fonction de direction à un niveau quelconque ne donne pas lieu à la possibilité d'accumuler des privilèges.
4. Liberté d'activité pour toutes les organisations qui acceptent les règles de la démocratie socialiste
Aucune organisation politique ne peut usurper le droit d'une représentation exclusive des intérêts ouvriers.
L'antagonisme de classe entre la bureaucratie et le prolétariat qui se manifeste si clairement dans notre pays est le fondement de tout le «système socialiste mondial». C'est pourquoi la perspective de la lutte du prolétariat en Pologne dépend de la lutte du prolétariat dans les autres pays du «bloc socialiste». Le progrès de cette lutte peut être évalué en estimant dans quelle mesure nous arriverons à surmonter l'atomisation interne qui caractérise le « bloc socialiste» et à fonder la solidarité internationale du prolétariat sur les liens économiques et culturels qui sont en train de se créer entre ces pays. Seule la solidarité internationale peut garantir qu'une tentative de conquérir la liberté politique, une tentative de révolution politique, une tentative d'établissement de la démocratie ne sera pas interrompue brutalement par une intervention extérieure.
Pologne, janvier 1978.