ANS l'éventail de la gauche révolutionnaire philippine, le mouvement Bisig occupe une place particulière. Ni un parti ni une coalition, il regroupe des militants venus de différentes traditions politico-culturelles et qui se réclament ouvertement du socialisme. Dans l'interview que nous publions ci-dessous, Francisco « Dodong » Nemenzo et Randolfo « Randy » David, respectivement président et vice-pré sident de Bisig, expliquent ses origines et son caractère ainsi que son rôle dans le mou-
Bisig: une force
"Randy" David et "Dodong" Nemenzo
« INPRECOR » : - Bisig a été créé en mai dernier. Que signifie le nom de cette organisation ?
« RANDY » : - Bisig est le sigle de sa Ikauunlad ng Sosyalistang Isip at Gawa. Mais Bisig signifie aussi le bras d'une personne. En tagalog, c'est le mot qui symbolise « Travail ». Bukluran signifie « alliance » ou « union ». Cela veut donc dire Union pour le développement de la théorie et de la pratique socialiste. Voilà ce que signifie Bisig.
- Union ? Ce n'est ni un parti ni une coalition?
explicitement socialiste Interview de
« RANDY » : - Dans notre langue, on pourrait traduire Bukluran par unité. Un forum pour l'unité. Ce n'est pas encore tout à fait un parti, mais c'est plus qu'un mouvement, car ce n'est pas une organisation informelle. Bisig est un regroupement de socialistes provenant de positions idéologiques différentes. Il y a des socialistes marxistes, mais il y a aussi des socialistes qui ont découvert le socialisme à partir de leur foi chrétienne. D'autres y sont arrivés à partir d'une activité organisée à petite échelle. Ces gens se sont rendus compte qu'il ne pouvait pas y avoir de travail communautaire organisé sans que l'on s'oriente, en derniè-
re analyse, vers des structures fondamentalement socialistes.
C'est ce qui unit ces socialistes entre eux. Je pense qu'il s'agit d'un mouvement de rejet du bureaucratisme et du socialisme autoritaire, d'un socialisme centré sur un Etat. Parce que si l'on examine le passé des gens qui participent à Bisig, certains d'entre eux viennent du vieux Parti communiste des Philippines (PKP), d'autres du nouveau Parti communiste philippin (PCP), certains de la tradition populiste communautaire et qui ont probablement commencé à militer en s'inspirant des idées de Saul Alinsky (1). D'autres viennent de la tradition de la socialdémocratie chrétienne. Mais tous sont profondément convaincus que le socialisme adapté aux réalités philippines doit être dès le départ radicalement différent de celui qui est centré sur un Etat. Pour résumer, un socialisme qui soit vraiment populaire, qui donne le rôle principal aux organisations populaires et non pas à un parti unique tout puissant.
C'est aussi une raison pour laquelle un certain nombre de ceux qui ont rejoint Bisig ont été relativement réticents à construire directement un parti, parce qu'ils pensaient qu'il devait y avoir voies alternatives à celle du parti. Ce sont des questions toujours en discussion au sein de notre organisation.
- Peut-on dire que Bisig est le produit de la révolution de février ?
« DODONG » : - Absolument pas. Il est vrai que Bisig a vu le jour fin mai 1986, après la révolution de février. Mais notre programme était fondamentalement défini en décembre 1985. Nous avons tenu notre pré-congrès en janvier. Avant même le renversement de Marcos, nous avions prévu de lancer Bisig. Ce n'est donc pas quelque chose qui est le produit des événements de février. Il aurait été formé même si Marcos était toujours là. De fait, notre programme, qui est connu sous le nom de « Livre bleu » et qui présente notre vision du socialisme, était conçu dans le contexte de la dictature de Marcos. Si bien que nous allons devoir l'actualiser. Mais à cette époque, nous ne voulions pas
Il y a déjà eu deux tentatives de construire un parti socialiste aux Philippines. Dans les deux cas, le parti socialiste fut créé sans programme socialiste. La première tentative date des années 1930 et partait de l'idée de capitaliser simplement les traditions millénaires de Luzon central. C'est flagrant dans les écrits de Luis Taruc, qui faisaient uniquement appel aux sentiments populistes. Si bien que ce parti socialiste-là fut aisément absorbé par les staliniens, qui apparurent dans le pays à peu près à la même époque.
La seconde tentative date de 1966. Mais cette fois-là, le programme du parti était un programme nationaliste. Il ne différait pas du programme du Mouvement pour l'avancée du nationalisme (MAN). C'est pourquoi nous pensons que le socialisme n'a jamais été expliqué à notre
Il a été caricaturé, et même les gens qui se pensent socialistes ou communistes n'ont jamais vraiment essayé de défendre le socialisme. Nous sommes en train de renverser ce processus. Nous allons mener une campagne d'éducation pour expliquer ce qu'est le socialisme, pour le défendre contre les déformations, pour propager le socialisme scientifique. Notre idée, c'est de préparer la construction d'un véritable parti socialiste des Philippines. Même le Parti communiste des Philippines n'a jamais ouvertement défendu le communisme ou le socialisme. Il s'est toujours camouflé derrière les apparences du natio-
La jamais eu de tentative d'adapter le socialisme à la situation de ce
Les gens qui participent à Bisig proviennent au moins de quatre courants idéologiques : le vieux communisme « lavaiste » (2), la version maoïste du communisme, la social-démocratie chrétienne, et ceux qui n'ont jamais apparteces courants. Dans Bisig, nous ne voulons pas simplement regrouper ceux de ces traditions, nous voulons faire une synthèse.
- Construisez-vous une organisation « DODONG » : - Je n'aime pas trop le mot pluraliste dans ce contexte, car il présuppose que des tendances différentes agissent de maniere pius ou moins autonome à l'intérieur d'une structure commune. Dans Bisig, nous essayons de forger une idéologie cohérente, mais en apprenant de ces quatre traditions.
« RANDY » : - Nous tentons conserver leurs aspects positifs à partir de notre propre expérience. Donc, ce n'est pas du tout comme si dans nos débats il y avait un maoïste argumentant toujours comme un maoiste, ou un social-démocrate comme un social-démocrate, et ainsi de suite. Voilà pourquoi il nous a fallu du temps avant d'être prêts à lancer Bisig comme organisation formellement constituée. Une année de discussions hebdo-
Je dois souligner que ces discussions ont été éducatives pour nous tous. Parfois, nous qui venons d'un courant plus lié au marxisme, nous agissons comme si tout le monde partait de prémisses mar-
Run exemple : l'un nous, venant de l'université, adoptera souvent un point de vue scientifique pour défendre la nécessité du socialisme. Il dira que seul le socialisme peut garantir le progrès continu et le développement des fornos amis venant de la tradition social-démocrate chrétienne, pensent qu'il s'agit-là d'une vision quelque peu étroite du socialisme. Ils pensent qu'une attention equivalente doit être portée à la supériorité éthique du socialisme. Cela n'est pas entièrement étranger à la tradition marxiste, bien sûr, surtout si l'on regarde les écrits du jeune Marx quand il parle d'aliénation, etc. Nous avons eu des débats intenses sur cette question.
presque certain qu'à ment ou à un autre, quand les marxistes européens auront considéré cette magnifique expérience, qu'ils vont dire qu'il ne s'agit là que d'éclectisme. Quoiqu'il en soit, comme nous le disons très clairement, il s'agit d'une tentative de confectionner un socialisme philippin approprié à nos conditions. Et nous sommes très attentifs à laisser de côté toute tendance dogmatique. Il y a tant d'esprit d'ouverture parmi nous que j'ai parfois l'impression que ceux qui viennent de l'université commencent à ressembler à des chrétiens, et que ceux qui ont commencé par la foi se mettent à ressembler à des mar-
«DODONG » : - Quand nous parlons de socialisme philippin, je ne veux pas donner l'impression que nous avons un point de vue très partiel. Je pense au contraire qu'il n'est pas exagéré de dire qu'aujourd'hui aux Philippines, c'est nous qui avons la perspective la plus internationaliste. Si l'on prend par exemple le PCP, depuis que la Chine a laissé tomber Mao Zedong, ce parti a été très réticent à prendre position sur une question internationale quelconque. La même chose pour les sociaux-démocrates.
Le PKP n'est internationaliste que dans la mesure où il conserve les yeux fixés sur la ligne de Moscou. Quand nous socialisme philippin, nous voulons dire que nous rejetons ce type de politique et que nous ne sommes pas dans le monde! Nous sommes très intéressés par l'économie mondiale, par les processus en cours dans les pays socialistes, par les luttes des peuples du tiers-monde, et nous essayons de nous informer par nous-mêmes sur les luttes de la classe ouvrière dans les pays capitalistes.
que nous faisons de l'expression « socialisme philippin » doit être interprété dans ce sens.
- La création de Bisig est le produit « RANDY » : - Si on remonte quelques années en arrière, on constate qu'il existait différents groupes : le PKP, le PCP, le Front national démocratique (NDF), les sociaux-démocrates, etc., mais qu'il y avait toujours des gens qui pensaient qu'ils ne pouvaient pas être en accord avec certaines perspectives et méthodes de travail de ces partis. De même, des gens qui appartenaient à ces organisations se sont aperçus qu'ils avaient des divergences de fond et en sont sortis. Beaucoup de ces personnes, de façons différentravaillaient depuis des années avec ces groupes, espérant parvenir à y intégrer leurs propres perspectives et leur propre
1. Saul Alinsky, penseur chrétien, est l'auteur d'analyses sur le travail social et l'organisation communautaire dont se sont inspirés les éléments chrétiens des communautés chrétiennes ae base.
2. Les trois frères Lava - Vicente, José et Jésus - ont joué un rôle de premier plan dans le PKP à partir des années 1940.
influence en tant que gauche indépendante.
Après l'assassinat d'Aquino en 1985, nous avons assisté à plusieurs tentatives de mettre sur pied des groupes de caractère indépendant. Je pense que l'élan pour la formation de Bisig est réellement né en 1985, après que deux tentatives de construire un front uni eussent échoué, d'abord le mouvement « Justice pour Aquino, justice pour tous » (JAJA) et, la Coalition des organisations pour réaliser la démocratie (CORD).
Quand le projet de création de Bayan a été lancé par CORD, il était conçu sur la base des divisions traditionnelles : nationaux-démocrates (NDs), sociaux-démo-
Get libéraux-démocrates (LDs). Les groupes indépendants décidèrent alors qu'il s'agissait-là d'une subdivision qui ne rendait pas compte de la variété des groupes existants, si bien que ceux qui n'étaient ni NDs, ni SDs, ni LDs ont d'entreprendre de se regrouper, avec, comme premier objectif, de former un bloc dans le cadre de Bayan.
Ce bloc s'est fait connaître sous le nom de Démocrates indépendants (ID) selon la terminologie propre de Bayan. Plus tard, il fut dénommé Caucus indépendant (IC). Ce Caucus indépendant a participé activement à Bayan, mais il a fini par le quitter, non pas avec les sociauxles libéraux-démocrates, qui sont partis au moment du congrès (de fondation, de mai 1985, ndlr.), mais plus tard, après que les tentatives de construire un front uni, même limité, avec les nationaux-démocrates, soient apparues trop difficiles. Alors, les membres de l'IC ont décidé d'aller de l'avant. Durant plus d'un an, il y a eu des réunions hebdomadaires pour tenter de définir qui nous étions, ce qui nous réunissait, quelles perspectives particulières nous ciaient des autres groupes. Cela a créé des relations de travail tout au long d'un processus pratique, plutôt que de conduire à la constitution immédiate d'une structu-
Finalement, un pré-congrès de l'IC a Bisig n'ayant pas encore été choisi comme nouveau nom. A partir du pré-congrès, la décision a été prise de la formation d'une union. Nous étions tous socialistes, nous sentions que le socialisme devait être mis à l'ordre du jour. Les autres groupes parlaient de social-démocratie, de démocratie nationale ou de démocratie libérale, dont nous pensions qu'il s'agissait de questions transitoires. Pour certains autres groupes bien sûr, comme le PCP, le fait d'être un parti communiste devrait conduire au socialisme. Mais, malheureusement, ils n'ont pas posé ouvertement la question du socialisme. Et nous pensons, quant à nous, que le moment était venu de proposer une perspective plus claire, pour que les travailleurs puissent s'identifier à une lutte à plus long terme qui aurait un contenu socialiste.
Des groupes qui ne faisaient pas partie à l'origine du Caucus indépendant, avaient aussi une ligne socialiste. Nous avons appris à nous connaître et ces grou pes ont pris part, au mois de mai, à la création formelle de Bisig.
- Bisig a donc été fondé par un ensemble de petites organisations ?
« RANDY » : - Au départ, le Caucus indépendant était composé tions et de quelques individus. Mais, en ce qui concerne Bisig, nous avons décidé d'être moins ambitieux dans nos objectifs. Nous avons refusé de présumer que, parce que la direction de certaines organisations étaient déjà dans l'IC, tous les militants devaient se joindre à la création de Bisig. A partir du moment où nous avons parlé d'une vision socialiste particulière, nous avons décidé de construire une organisation d'abord provisoire, ouverte uniquement à des membres individuels. Cela laissait plus de temps pour toucher chaque membre de chaque concernée et de leur parler de cette perspective socialiste. Nous ne voulions pas que le fait de rejoindre Bisig résulte d'une simple décision prise par les directions, mais qu'elle implique au contraire tous les militants de chacune de ces organisations.
Déjà près de la moitié de ces organisations ont suivi la totalité du processus, en travaillant sur les textes de base et vont rejoindre collectivement Bisig. Maintenant, nous attendons avec espoir le moment où, après un an d'existence, pourrons transformer Bisig en une structure unie, mais basée sur une unité qui soit d'un niveau supérieur à celui repré senté par les quelque deux cent personnes qui ont formé cette structure en mai
« DODONG » : - L'un des avantages de commencer à une petite échelle, avec des adhésions individuelles, fut de pouvoir s'assurer que nous nous considérions bien comme une seule organisation et non pas comme une coalition regroupant différentes tendances. Et même si beaucoup de ces personnes se trouvaient à direction de différentes organisations, nous avons pu, en commençant ainsi, casser les étiquettes que les gens avaient l'habitude de coller sur chacun.
Quand, plus tard, Bisig intégrera plusieurs organisations, même si chacune d'elle conservera son autonomie, nous ne deviendrons pas une coalition de diffémais une coalition de plusieurs organisations sectorielles qui adhèreront fondamentalement à un même projet. C'est pour cette raison que Bisig représente réellement une union et non une simple alliance ou un mouvement. C'est la fusion de plusieurs tendances plus
- Quels sont les principaux secteurs dans lesquels Bisig est implanté ?
«DODONG »: - Notre priorité est de militer dans le mouvement ouvrier aussi bien que dans les quartiers. Le travail dans les quartiers représente aussi une manière d'organiser les travailleurs. Dans le contexte philippin, il est parfois impossible d'organiser les travailleurs dans les entreprises au travers des syndicats. Il vaut mieux le faire sur le lieu d'habitation. C'est pour cela que le travail dans les quartiers populaires des grandes villes est l'un des aspects de l'organisation de la classe ouvrière philippine.
Certaines personnes pensent que Bisig est essentiellement une organisation implantée parmi les intellectuels de l'Université des Philippines (UP). En réalité, la représentation la plus importante de Bisig est constituée par les pauvres des villes et les cadres organisateurs de leurs quartiers. Suivent les syndicalistes, puis les étudiants et, enfin, en dernier, les universitaires, la cinquième couche en nombre. Nous n'avons pas honte du fait que nous avons plus d'influence dans les milieux universitaires que les autres tendanà l'UP. Mais ne représentent réellement qu'une petite minorité au sein de notre organisation.
trop faibles à la campagne. L'un des groupes qui forment Bisig provient de Luzon central, mais la majorité de ceux qui nous ont déjà rejoint ne sont pas vraiment issus des zones rurales. Ils viennent des zones urbaines de Luzon central. Pour le moment, nous n'avons pas beaucoup de cadres paysans. Nous considérons vraiment
« RANDY » : - En ce qui concerne les organisateurs, la majorité d'entre eux travaille dans les zones rurales. En ce qui de longue haleine, il y a des membres de Bisig qui sont déjà en train de travailler avec des ganisations de paysans et de pêcheurs. Mais nous sommes très attentifs à ne pas prétendre que les groupes avec lesquels nous militons ou même que nous dirigeons sont automatiquement membres de Bisig. Car, tant qu'ils n'ont pas souscrit aux principes de Bisig, ils ne sont pas considérés comme membres. A cause du caractère pour le moment individuel de l'adhésion, les paysans et les pêcheurs ne sont pas encore aussi nombreux que nous pour les militants syndicaux et ceux qui quartiers pauvres des grandes villes.
« DODONG » : - Une autre raison explique pourquoi il y a eu aussi peu de paysans au congrès de Bisig. En effet, il y a des paysans de Luzon central qui ont participé aux réunions de pré-congrès et qui n'avaient pas assez d'argent pour se rendre à Manille. Mais nous essayons de créer des sections de Bisig dans leurs régions. Donnez-nous un an environ et les paysans seront plus largement représentés parmi nos adhérents. Géographiquement, nous sommes aussi liés à des groupes dans le Luzon du Sud, à Quezon, à Mindanao et dans les Visayas.
- Quelles sont les principales tâches que s'est assigné Bisig lors de son congrès de fondation pour la période à venir ?
« RANDY » : - Beaucoup de choses ont été dites sur le gouvernement installé apres la révolution de février. Mais je pen-
se que tout le monde comprend que l'aspect le plus important de ce gouvernement, c'est qu'il a ouvert une conjoncture démocratique. C'est le moment idéal pour s'organiser politiquement.
savons pas combien de temps va durer cette conjoncture. J'espère que cela nous laissera suffisamment de
Mais que cette période soit de courte ou de relativement longue durée, nous pensons que c'est le moment pour nous d'entreprendre au moins deux choses. La première, c'est la tâche d'éducation socialiste et d'organisation des socialistes. Comme nous l'avons dit auparaalors que les partis communistes - l'ancien et le nouveau - sont implantés depuis fort longtemps dans ce pays, ils ont peu mis l'accent sur la compréhension d'une vision socialiste de la société. En grande partie, leur militantisme politique s'est fait sous le drapeau du nationalisme ou de la démocratie, mais jamais sous celui du socialisme. Et nous pensons que même s'il n'est peut-être pas possible aux socialistes d'arriver au pouvoir dans la situation actuelle, cela ne doit pas les dispenser d'élaborer un programme socialiste et d'en expliquer la signification. C'est notre première tâche, celle de l'éducation socialiste.
La seconde tâche qui nous a paru nécessaire, suite à notre expérience, a toujours été considérée comme importante mais a rarement été menée à bien. C'est la nécessité de travailler à la création d'un front uni des forces progressistes. Vous savez que la situation des Philippines a été dominée par la présence particulière du PCP. Nous pensons que ce parti beaucoup de difficultés à parvenir pouvoir par ses propres moyens et à établir une société socialiste. Je pense qu'il est du même avis : le front uni est néces-
Mais un front uni sous-entend l'existence d'autres forces progressistes organisées de manière similaire. Aussi pensionsnous qu'il fallait créer d'autres groupes. Puisque nous sommes issus de traditions socialistes distinctes, Bisig est en très bonne situation pour servir de lien entre les diverses forces progressistes du pays. C'est donc là le second objectif de Bisig.
- L'expérience de diverses coalitions et de fronts unis, notamment en 1983-1984, a joué un grand rôle dans la formation de Bisig. Pouvez-vous revenir sur les leçons que vous en avez tiré ?
« DODONG » : - Depuis les années 1950 aux Philippines, il y a eu toute une série d'efforts pour construire un
Mais les participants partaient de l'idée d'un front uni derrière une avant-garde unique. Cela n'a jamais fonctionné. Il y avait les organisations de masse du parti qui formaient un semblant de front uni avec quelques libéraux naifs ou quelques politiciens opportunistes désirant obtenir le soutien du parti. Mais ce n'était pas à proprement parler un front uni.
Nous avons espéré que Bayan serait un front uni dans le genre de celui qui existe au Salvador, ou même au Nicaragua, c'est-à-dire où différentes tendances travaillent ensemble, sans que l'une d'entre elles contrôle complètement l'ensemble du processus de construction du front uni. Notre conviction sur ce que devrait être un front uni a été entièrement justifiée par ce qui s'est passé ensuite. Maintenant, nous faisons cependant à nouveau des efforts pour construire des fronts unis sur des thèmes très précis. Je pense que nous allons jouer un rôle important dans
Ice processus, parce que nous avons beaucoup réfléchi aux expériences précédentes de construction de
« RANDY » : - Bien sûr, on ne peut pas simplement rejeter la responsabilité de ces échecs sur le parti qui était le plus fort. Il était et il demeure la force la plus importante. Mais la plus grande difficulté, qui surgit toujours quand on essaye de construire différentes coalitions et de former des fronts unis, c'est le fait qu'il y avait une grande force militante avec une perspective idéologique bien définie, et qui fonctionnait à côté des organisations de masse dont beaucoup n'avaient pas de conceptions idéologiques très claires. Si que les distinctions idéologiques - dont nous pensons qu'elles sont nécessaires dans un front uni pour qu'il ait une réelle existence et ne soit pas le simple front d'un parti — n'étaient pas exprimées. C'était là la principale pierre d'achoppe-
Une autre est constituée par les suspicions mutuelles et par toutes sortes d'expériences du passé qui font que les groupes étaient constamment sur leurs gardes. Tout cela remonte même à la période d'avant l'instauration de la loi martiale (en 1972, ndlr.) entre les SDs et les NDs. Rassembler tout ce monde, surtout après l'assassinat d'Aquino, ce fut un problème ardu, justement à cause du passé. En ce qui nous concerne, nous pensons que nous pouvons jouer un rôle important dans la construction d'un front uni. Ceux d'entre nous qui faisaient auparavant partie des SDs et des NDs ont souvent conservé de bonnes relations avec leurs anciennes organisations. Ceux ont toujours été indépendants de deux groupes sont souvent ouverts aux diverses tendances qui existent dans le pays et ils ne sont pas entravé par l'acrimonie et les vieilles rancœurs qui existaient dans le passé. Nous pensons qu'à l'avenir, il sera plus facile de travailler ensemble. Nous
L'un des problèmes spécifiques liés à mutuelle, c'est que vous avez des organisations de lant dans un cadre légal, mais qui sont plus ou moins liées au NDF clandestin ou au PCP. Cela met automatiquement dans la tête des autres groupes la peur qu'il puisse y avoir des projets cachés. La tendance a été de tenter de passer sous silence les divergences plutôt que de confronter les problèmes et de voir exactement quelle pourrait être la base concrète de l'unité
Invariablement, au cours en commun, toutes ces divergences sont remontées à la surface, ce qui a conduit à la rupture d'un grand nombre de ces coalitions, par exemple JAJA.
- Quelles sont les principales échéances politiques dans les six mois à venir ?
« RANDY » : - Je pense que certaines questions vont être au centre de l'actualité. D'abord dans les six prochains mois, nous allons voir quelle va être l'issue des négociations entre le gouvernement philippin et le NDF. Ensuite, va se poser la question du rôle que doivent jouer les militaires au sein du gouvernement. Nous comprenons bien qu'il y a de la part de la hiérarchie militaire, au moins du secteur qui est dirigé par Enrile, d'obtenir pour elle un espace plus large que celui qui lui a été accordé par le gouvernement de Corazon Aquino. La troisième question sera celle des élections locales. Tout le monde se demande si Cory Aquino va former son propre parti électoral, soit sous forme de coalition, soit sous celle d'un nouveau parti. Les gens se demandent aussi dans quelle mesure la gauche va participer, et de quelle manière, à ces élections (3).
Le quatrième problème est lié à la commission constitutionnelle. Parce que dans les six mois qui viennent, un projet de nouvelle Constitution va être soumis à la ratification populaire. Aujourd'hui nous ne savons pas exactement quelle va être la nature de cette Constitution ni quelle position vont prendre les différentes forces politiques, si elles vont mener campagne pour l'accepter ou si elles vont appeller au boycott. Parce que dans le processus de rédaction de la Constitution, plusieurs questions ont été débattues, dont celle de la souveraineté économique, celle du rôle - s'il doit y en avoir un — que les investissements étrangers peuvent jouer aux Philippines, celle des bases américaines, celle de la politique qu'il faut adopter par rapport aux armes nucléaires, celle de la réforme agraire.
Je suis certain que ces questions, qui ont déjà suscité beaucoup de débats ces dernières semaines, vont refaire surface dans les six prochains mois, quand va arriver le moment de ratifier ou non la nouvelle Constitution. Je pense qu'il s'agit là des questions politiques les plus importantes des six mois à venir. Il y a bien sûr toujours la question du défi posé par les partisans abandonnés du régime Marcos. Ces derniers, j'en suis convaincu, sont totalement incapables de prendre le pouvoir. Mais, en combinaison avec l'aile Enrile de l'appareil militaire, ils peuvent poser de sérieux problèmes au gouvernement Aquino.
Propos recueillis par Paul PETITJEAN,
Manille-Quezon City, le 16 août 1986.
3. La présidente Aquino a annoncé, le 5 novembre, que des élections législatives auront lieu le 11 mai 1987, suivies plus tard par des élections provinciales et locales. La tenue effective de tous ces scrutins dépend évidemment de la ratification du projet de Constitution par un référendum qui doit se tenir, lui, le 2 février 1987.