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PHILIPPINES

La création du Partido ng Bayan : interview de José Maria Sison

· Inprecor n° 230, 17 novembre 1986 · p. 17-19 · 2 441 mots

Paul Petitjean était le pseudonyme de Pierre Rousset, membre de la direction internationale depuis les années 1970 et codirecteur de l'IIRE d'Amsterdam.

Philippines et Asie du Sud-Est

naire philippine. Exclu du PKP (Parti communiste des Philippines, pro-Moscou)

« nouveau » Parti communiste des Philippines (PCP), dont il sera le président jusqu'à ployant une intense activité, écrivant dans la presse, apparaissant à la télévision, don-

La création du Partido ng Bayan

Interview de José Maria Sison

PnB et le rôle que ce parti peut jouer dans les mois à venir.

« INPRECOR » : - Le Partido ng Bayan (Parti du peuple, PnB), doit être bientôt formé. Quel peut être son rôle ?

José Maria SISON : — C'est la première fois que la forme parti est utilisée par le mouvement national-démocratique.

Jusqu'ici, ce dernier avait employé plusieurs autres formes d'organisation. Mais la nécessité de créer un tel parti, qui a maintenant pris pour nom Partido ng Bayan, s'est faite ressentir parce que les orgamasse national-démocratiques se sont avérées trop limitées sur le plan politique. Elles n'avaient souvent pas d'autre choix que celui d'appuyer des politiciens appartenant aux classes dominantes, mais qui étaient des exceptions, dans

OSE Maria « Joma » Sison est l'un des personnages clef de la gauche révolutionen 1967 pour ses critiques à la direction de ce parti, il crée, en décembre 1968, le national-démocratiques.

Dans cette situation, la tendance était de suivre les partis traditionnels. Par exemple, à Mindanao, des liens étroits existaient entre Bayan et le Parti démocratique philippin-Combat (PDP-Laban). A cause de cela, Bayan est devenu un terrain de recrutement pour le PDP-Laban. Et nous savons très bien que le PDP-Laban est contrôlé par des gens comme Peping

Cojuangco et d'autres représentants des classes dominantes. Il existe donc un vide qui est en train d'être rempli au travers du lancement d'un parti national-démo-

Le PnB a un programme national-démocratique assez semblable nombreuses organisations et alliances national-démocratiques. Et je voudrais signa-

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ler une des dispositions de ses statuts, à savoir que pas moins de 60%, mais pas plus de 70% de tous les organismes dirigeants, à partir du niveau municipal, doivent être composés de représentants du mouvement ouvrier et paysan, c'est-à-dire des masse laborieuses. Cette disposition vise à garantir le caractère populaire du parti et la formation de dirigeants

Aussi, dans le Partido ng Bayan, les gens reçoivent une formation politique et sont organisés et mobilisés sur les questions qui les touchent. Ce PnB ne se réveillera pas uniquement pendant la campagne électorale pour faire des promesses, comme c'est le cas habituellement des partis traditionnels. Le PnB est un parti qui s'engagera dans une lutte permanente contre ceux qui oppriment et exploitent

- Quelles sont donc les questions sur lesquelles le Partido ng Bayan mobilisera dans la période qui vient ?

- Cela pourrait se faire autour de mots d'ordre contre le chômage, la pauvreté et la question des paysans sans terre. Donc, sur les questions de l'emploi et de la réforme agraire. Ce sont des thèmes qui faciliteraient l'unité du mouvement de masse partout dans le pays.

Bien sûr, en même temps que nous avancerons des revendications positives, comme celles des emplois et de la réforme agraire, il doit aussi y avoir une critique des forces hostiles qui ont créé cette situation caractérisée par le chômage, la pauvreté et la question de la terre, problèmes dont souffrent tous les véritables producteurs dans cette société, et principalement les ouvriers et les paysans.

- Le PnB sera un parti légal. Quel est son rôle par rapport au Parti communiste des Philippines et à la Nouvelle armée du

- Je ne peux pas parler pour le PCP mais je peux analyser, de manière intellectuelle, la relation du PnB avec le PCP. Je dirai donc que le PnB n'est ni un rival ni un concurrent, ni un prolongement ni un remplacement du PCP.

Je crois que le PCP restera le parti marxiste-léniniste d'avant-garde du prolétariat. Il demeure le parti prolétarien qui dirige la révolution philippine et les larges masses populaires. Je pense que les militants révolutionnaires continueront de prendre cet élément comme départ et que même les responsables et les militants du PnB ne trouveraient aucune raison de se plaindre de cette formulation.

Le PnB ne prétend aucunement être le parti marxiste-léniniste d'avant-garde du prolétariat. Il ne prétend même pas être simplement le parti prolétarien.

Permets-moi de situer le PnB dans son contexte. Disons qu'on adopte un point de vue révolutionnaire. Comment alors comparer la forme légale de la lutte avec la forme armée. On mettrait bien sûr la lutte armée au premier rang. Elle prime sur la lutte légale, n'est-ce pas?

- La création du PnB ne signifie donc pas que le PCP abandonne sa ligne de lutte armée ?

- Si je répondais à ta question, cela signifierait que j'accepte qu'il y ait un rap port quelconque entre le PnB et le Parti communiste. Disons plutôt les choses de la manière suivante : personnellement, je pense que le PnB joue un rôle secondaire par rapport aux organisations révolutionnaires, lesquelles pourraient être plus efficaces dans l'effort pour transformer de manière radicale la société philippine.

Mais le PnB aura sa propre intégrité organisationnelle et politique. Il aura peut-être, sur une série de questions, des positions similaires à celles d'autres organisations, comme le PCP. Il n'est pas étonnant que deux forces différentes aient des positions semblables sur certaines questions. Le PnB évitera toujours d'avoir des liens organisationnels quelconques qui le mettraient dans une situa tion où il risquerait d'être l'objet de mesures de répression.

— La formation du Partido ng Bayan n'est donc pas une manière détournée d'obtenir la légalisation du PCP ?

- Non le Parti communiste lui-même peut très bien se légitimer. Et je crois que la meilleure manière pour le Parti communiste de devenir légal serait de prendre le pouvoir, ou de faire partie d'un nouveau gouvernement de coalition, au sein duquel il continuerait à suivre son

- En tant que parti légal, le PnB va-t-il s'engager dans la joute électorale ?

d'expliquer pourquoi il est maintenant possible de procéder ainsi. Aujourd'hui, il existe tout un éventail d'organisations et de luttes légales. Mais nous n'avons pas commencé par des luttes électorales. Il était nécessaire de construire un large soutien de masse pour le PnB, pour pouvoir affronter la puissance de l'argent qui est derrière les partis traditionnels. Dans de nombreux endroits où le mouvement de masse est déjà assez fort, l'argent des classes exploiteuses ne comptera plus comme avant.

- Quelle est la force du Partido ng - Le nombre de membres effectifs se chiffre aujourd'hui par milliers. Tu vois, il y a deux millions d'adhérents dans les organisations qui composent Bayan. C'est cela, la base du recrutement aux sections du PnB. On pourrait dire que c'est là notre force potentielle. Mais l'objectif actuel pour le recrutement de membres dans nos sections est au minimum de

Je pense que l'implantation du PnB sera très large, au Nord aussi bien qu'au Sud. Manille sera l'un de nos bastions. Là où Bayan est forte, le PnB sera fort, c'est garanti. Là où le peuple est déjà combatif sur la ligne national-démocratique, le PnB sera également fort.

•-- Est-ce que cela veut dire que la base de masse du Partido ng Bayan peut atteindre les dix millions de personnes ?

- Six à dix millions, tu peux dire que c'est cela le potentiel. Mais il faut que le PnB fasse son propre travail. Il ne doit pas dépendre du travail fait par d'autres organisations. En effet, il accepte des membres sur une base individuelle. Tu vois, le PnB commence avec des cadres issus d'organisations de masse et d'alliances national-démocratiques. C'est de cette manière-là que les semis de Bayan vont pousser. Les militants sont déjà formés sur la ligne national-démocratique. Ensuite, le PnB développera son propre élan, confor mément à sa propre intégrité politique et organisationnelle. Il n'a pas l'intention de dépendre de Bayan ni d'autres organisations.

Adhérer au PnB relève d'un choix individuel. Certaines personnalités de Bayan, qui sont devenues Officers in Charge (OIC, administrateurs responsables, cadres nommés par la présidence pour administrer des zones du pays, ndlr.) ont de la même manière accepté d'être des adhérents du PDP-Laban.

- Quelle sera ta propre fonction dans le PnB une fois qu'il sera formellement constitué ?

- Je ne me présenterai pas à un poste de responsabilité quelconque du Partido ng Bayan. En fait, au moment de la fondation du PnB, les 30 et 31 août, je refuserai qu'on me propose pour de telles responsabilités. Etre président de commission préparatoire, cela me suffit largement.

- Quelle sera, penses-tu, la force du PnB sur le plan électoral ?

-- Le PnB peut être sûr d'être le principal parti dans 15 à 20% du pays. Et dans certaines autres régions, le PnB peut faire élire ses candidats au travers des alliances avec d'autres partis.

- Le Parti communiste des Philippines a tiré un bilan autocritique de sa campagne de boycott des élections présidentielles de février dernier. Quel est ton avis à ce sujet ?

- La politique du boycott a été qualifiée d'erreur tactique majeure par le Parti communiste des Philippines. Cela signifie que la gauche révolutionnaire n'a pas obtenu autant de gains qu'elle aurait pu le faire, mais non pas que le PCP a perdu une partie de ce qu'il avait déjà. s'agit pas du fait que le PCP avait 100 points avant le boycott et que ces 100 points sont passés à 80 à cause du boycott. Il s'agit du fait que le mouvement 120 points au lieu de 150.

La politique du boycott n'a pas vrai-

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ment été considérée comme une erreur stratégique majeure. Il n'y a pas eu d'erreur du type de considérer que la lutte armée est déjà inutile, qu'elle est en train de devenir secondaire par rapport à d'autres formes de lutte. Il n'y a pour l'instant aucune direction qui commette cette erreur-là.

- Dans quelle mesure est-ce que la politique du boycott prônée par le PCP a influé sur le résultat des luttes de février ? Dans quelle mesure est-ce qu'elle a affaibli la position des organisations national-démocratiques comme Bayan ?

— Il aurait pu y avoir plus de progressistes au gouvernement. Mais, tu vois, il y a déjà des libéraux-démocrates là-dedans. Et dans beaucoup de secteurs, par manque de personnel, des adhérents de Bayan ont été recrutés pour occuper des postes dans de nombreux bureaux gouvernementaux, par les différents partis qui soutiennent le gouvernement Aquino, surtout là où les capacités individuelles ont pesé.

Dans les endroits où Bayan et le PDP-Laban travaillent ensemble, il y a eu des concessions mutuelles entre les deux. Et après les élections, après les événements de février, un nombre considérable d'adhérents de Bayan sont devenus gouverneurs, maires, etc. Prenons le cas de l'île de Mindanao où ils ont obtenu plus de 200 postes de responsables locaux.

C'est à Manille que Bayan est censé avoir adopté la position la plus rigide sur la question du boycott, et c'est là, à un certain moment, qu'est apparu le divorce entre les masses et Bayan. Cela a représenté une perte. Mais les problèmes fondamentaux persistent toujours dans le pays : l'impérialisme US, le féodalisme et le capitalisme bureaucratique. Donc, je pense que Bayan continue à détenir l'initiative pour développer le mouvement de masse, dans la région de la capitale et ailleurs.

- Durant la conférence qui vient de se dérouler (1), tu as dit qu'un jour ou l'autre le Partido ng Bayan devra constituer ses propres organisations de masse. Que veux-tu dire par là ? Il existe déjà pas mal d'organisations de masse.

- Le PnB pourra éventuellement former ses propres organisations de masse, mais celles-ci auront des rapports de coopération avec les autres organisations de masse national-démocratiques. Il n'y aura pas de problèmes : nous avons 54 millions de gens dans le pays. Bayan, la plus grande organisation national-démocratique, n'a pu organiser que deux millions d'entre eux. Plus d'efforts et plus d'initiatives démocratiques ne feront pas de mal au mouvement révolutionnaire.

D'un point de vue très révolutionnaire, on peut dire que tant qu'il y a un seul parti révolutionnaire prolétarien et une seule armée du peuple, alors la prolifération démocratique d'organisations de masse est quelque chose de très bien.

- Concernant le bilan du boycott, tu as expliqué que rien n'a été perdu ...

- Rien n'a été perdu de la force et de la puissance originelles.

proces de restion a

illustre les évolutions en cours dans un autre secteur de la gauche philippine. Quels sont, à ton avis, les principaux traits de l'évolution des forces révolutionnaires et de la gauche aux Philippines aujourd'hui, après l'expérience des derniers événements?

- Je parlais de la non solution des problèmes fondamentaux des Philippines, tels l'impérialisme US, le féodalisme et le capitalisme bureaucratique. Après l'euphorie des événements de février, il est maintenant complètement clair que la polarisation de la vie politique philippine continue de manière aussi vive. Il y a aujourd'hui une situation plus complexe pour le système dominant et le gouvernement. Même au sein de ce gouvernement, il y a maintenant trois fractions qui se livrent à des manœuvres et des contrecivile et des forces armées des Philippines. Je pense que le système dominant s'affai-

- Que penses-tu de la question du front uni ? En ce domaine, est-ce qu'il y a une différence dans la conception même du front uni ou de sa pratique, en ce qui concerne les périodes d'avant et après février? Concernant son ampleur ou la façon de le construire ?

- Je pense que le front uni, en tant que ligne de classe, reste une constante et que la manière de structurer le front uni demeure constante. Tout d'abord, l'alliance fondamentale entre la classe ouvrière et la paysannerie, c'est-à-dire les masses laborieuses, doit être assurée, parce qu'elle constitue le socle de tout front uni révolutionnaire. Ensuite, on arrive au niveau suivant, celui d'étendre le front uni : on pourrait caractériser les forces révolutionnaires fondamentales comme étant constituées par les masses laborieuses avec, en plus, la petite-bourgeoisie urbaine. Ensuite, si on ajoute la bourgeoisie moyenne à ces forces fondamentales de la révolution, on obtient un front uni national large. Puis après, on arrive à un autre niveau encore différent : celui de savoir comment profiter des divisions et des conflits au sein des classes exploiteuses.

- Quel est l'objectif de tous ces niveaux de la politique du front uni ?

-- Il consiste à isoler et à détruire les pires des réactionnaires et à libérer le pays de la domination étrangère et féodale.

Propos recueillis par Paul PETITJEAN,

Manille, le 6 août 1986. 1. Conférence de la Union of Christian Churches of the Philippines (UCCP, Union des églises chrétiennes des Philippines, protestant) tenue le 6 août 1986 à Manille.

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