DICIO « Ed » de la Torre, prêtre de la Société du verbe divin, est aujourd'hui en « congé d'ordre ». Commençant comme aumônier de la Fédération des paysans libres (FFF) et militant du groupe chrétien social-démocrate Khi Rho, il se radicalise et devient, en 1972, président des Chrétiens pour la libération nationale
(CNL). Dirigeant du Front national démocratique (NDF) dès sa constitution en 1973, il sera arrêté en 1974 et passera plus de cinq ans en prison. Il est libéré sous condition en avril 1980 et envoyé pour « études » à Rome et à Louvain. Arrêté de nouveau après son retour aux Philippines en avril 1982, il retrouve la liberté après la victoire de Corazon Aquino. Aujourd'hui, Ed de la Torre dirige les Volontaires pour la démocratie
Qui sont les populaire (VPD), avec Horacio « Boy » Morales, ancien président du NDF.
Paul PETITJEAN : - Peu après ta libération, tu as lancé, avec Boy Morales, ancien détenu lui aussi, les Volontaires pour la démocratie populaire (VPD). Quelle est la place, dans la gauche philippine, de cette nouvelle organisation ?
Ed de la TORRE : - Trop de gens ont eu tendance à surestimer notre projet. Ce que nous cherchons à faire avec les VPD est simple. C'est en camp de détention, quelques jours avant d'être libérés, que nous avons commencé à en discuter. Après la victoire de Cory, il semblait probable que nous allions bientôt nous retrouver en liberté. Que faire, alors ?
Nous avons tenté d'analyser la situation politique et certaines tâches se sont imposées à nos yeux. La dictature n'était pas complètement démantelée, le combat sur ce terrain devait se poursuivre. Face aux forces souhaitant la consolidation
« démocratie élitiste », il fallait lutter pour l'épanouissement d'une démocratie populaire. Attention, il ne faut pas voir dans cette formule un concept : seulement un terme descriptif qui inclut notamment l'idée d'une démocratie directe qui ne soit pas tributaire des partis traditionnels, l'idée aussi du pluralisme politique et d'un système multi-partiste. Il fallait évidemment lutter pour la mise en œuvre d'une politique répondant aux besoins du peuple et au regroupement des forces de la gauche ainsi que des courants centristes, d'où la nécessité d'une coalition politique.
Par ailleurs, ce que nous n'avions pas prévu au départ, après notre libération,
Get des nouveaux fonctionnaires progressistes nous ont demandé de les aider à définir des orientations de traune espèce de groupe de travail.
D'un côté, les VPD ont donc constitué ce groupe de travail qui aide l'aile libé
Volontaires pour la démocratie populaire ? Interview d'Ed de la Torre rale et progressiste du gouvernement et, de l'autre, ils interviennent au sein du mouvement de masse, en dehors du gouvernement, en vue d'aider à la constitution d'une coalition politique.
- Dans cette perspective, comment vous situez-vous vis-à-vis des « alliances » vis-à-vis des mouvements politiques ?
- Nous aurions pu devenir membres de Lakas ng Sambayanan. Mais une partie des forces « jaunes » (couleur des partisans d'Aquino, ndlr.) ainsi que des secteurs nationaux-démocrates ont manifesté un certain manque d'enthousiasme devant cette perspective. Par ailleurs, nous ne voulions pas entrer dans Bayan. Nous avons donc choisi de faire autre chose. Mais il ne s'agit pas de constituer une troisième alliance entre Lakas et Bayan. Nous voulons au contraire contribuer à pont entre ces regroupements, être un lien. Nous ne voulons ni être un nouveau parti, ni être identifié à un parti notre histoire militante options politiques, nous sommes évidemment identifié au mouvement national-démocratique. On ne cherche pas à fuir cette identité politique ! Mais nous poursuivons un effort conscient pour faire agir des libéraux-démocrates, sociaux-démocrates démocrates. Et Lakas développe comme nous le thème du « pouvoir laire ». Il faut aussi noter que les sociaux-démocrates de Bandila jouent un rôle beaucoup plus réduit au sein de Lakas que ce n'était le cas avant. Ils sont très probablement trop engagés dans l'action gouvernementale et l'administration, d'un côté, et, de l'autre, trop occupés à relancer leur propre parti politique pour jouer
leur rôle dans l'animation de Lakas. Ils manquent de cadres. Il faut aider Lakas à mettre en œuvre ses conceptions de pouvoir populaire.
- Tu as expliqué que l'une des tâches des VPD était d'appuyer par des propositions concrètes l'aile progressiste du gouvernement. Est-ce que vous ne courez pas ainsi le risque d'être associé à un gouvernement bourgeois, compro-
- Je ne crois pas que ce soit le danger. Nous n'avons pas d'illusions sur ce que peut donner ce gouvernement. C'est coalition de forces. On peut dire que Cory est en elle-même une coalition ! On peut penser que les éléments progressistes sont en minorité dans le gouvernement. Et il ne suffit pas de surveiller Enrile, le ministre de la Défense. Le général Ramos, chef d'état major, a la réputation d'être un officer « professionnel ». Mais il peut entrer en politique, comme les généraux thailandais. Il bénéficie d'une bonne image de marque, de liens importants aux Etats-Unis. Il vient d'une famille très engagée dans le jeu politique.
dirigeait la police, un corps particulièrement répressif.
Il n'est donc pas question d'avoir des illusions. Et il est vrai qu'il n'y a pas eu de transformations structurelles clefs dans le domaine socio-économique. Les données stratégiques de la situation n'ont pas qualitativement changées. C'est ce qu'invoque la gauche qui tend trop souvent à minimiser l'importance de ce qui s'est passé en février. Pourtant, quelque chose a bel et bien changé, quelque chose d'important. Et il faut aujourd'hui tout faire pour utiliser au maximum les possibilités de la situation. Il faut maximiser les gains. C'est cela notre préoccupation présente.
Tu connais notre brochure de référence (1). Ce n'est pas un programme d'ensemble, éternellement valable ! Pour maximiser la situation toutes les potentialités, il faut agir sur deux plans. Il faut, d'une part, faire front tous les éléments démocratiques contre les néofascistes. Et il faut, d'autre part, renforcer la démocratie populaire face aux tenants de la démocratie élitiste.
Le problème n'est pas nouveau. Il 1983, après l'assassinat de Ninoy Aquino et l'entrée en lutte de nouveaux secteurs d'opposition. Nous avions analysé en prison la présence de deux courants d'opposition légale : un courant élitiste, traditionnel et un courant proprement populaire. Même si la situation a changé, après le renversement de Marcos, la forte pression exercée par les forces néofascistes exige le maintien d'un vaste front démocratique. On ne peut rester indifférent face aux conflits qui se déroulent au sein de l'administration gouvernementale. Nous sommes prêts à appuyer l'aile libérale pour qu'elle soit plus forte. Mais les libéraux doivent aussi comprendre qu'ils seront impuissants sans et contre la gauche. Et, contre le danger d'un retour à une démocratie élitiste, nous luttons pour une démocratie populaire.
- Peux-tu préciser davantage ce que tu entends par démocratie populaire ?
- Nous n'avons fait, jusqu'à maintenant, qu'aborder cette question. Nous n'avons pas assez d'études théoriques sur ce sujet à notre disposition. Et il nous faut étudier les diverses expériences concrètes réalisées ailleurs en ce domaine. Nous n'avons pas encore expérimenté de véritables formes de démocratie popu-
C'est dans un discours de Cory que j'ai d'abord vu l'expression « démocratie populaire » ! J'ai cherché à retrouver l'origine de la formule. J'ai découvert
Run social-démocrate l'avait fait connaître à Cory. Il l'avait lui-même reprise à des éléments de la gauche marxiste indépendante des Philippines.
donc pas le seul à utiliser l'expression!
peut donner la démocratie populaire. L'important est, il me semble, le thème des conseils, des conseils populaires. C'est sont ces conseils que nous voudrions aider à faire surgir. C'est une question actuelle : elle est même l'objet de discussions constitutionnelles alimentées par des études du Centre de Droit de l'Université des Philippines. Je pense en particulier à des mécanismes comme le droit de révoquer des élus à tout moment, le droit d'initiative directe en matière d'élections et de vote des lois et la possibilité de recours au référendum. Voilà certains éléments constitutifs d'une démocratie populaire.
Il y a encore peu d'écrits philippins sur ce thème. C'est là-dessus que je travaille actuellement. Citons aussi les travaux d'Alex Magno, Ed Garcia et Conrado Guerrero (2). Ce que nous voudrions faire, c'est aider à la mise en œuvre d'une expérience concrète de conseils populaires, en s'appuyant par exemple sur une municipalité où le maire est progres-
- Depuis la révolution de février, une série de discussions se sont engagées dans la gauche philippine, y compris au sein du PCP. Est-ce une preuve de richesse ou de faiblesse ?
gauche philippine, compris pour le PCP, dans le contexte actuel, je ne crois pas que ces débats soient un facteur négatif. Au contraire, je crois que c'est un facteur positif pour toute la gauche. Les militants de gauche étaient souvent perçus comme politiquement trop passifs en ce domaine. Pour autant que je puisse juger des réactions du milieu progressiste, j'ai par exemple l'impression que la réaction à l'annonce de l'autocritique du PCP et de l'existence d'un débat interne a été favorable. Le PCP était donc capable d'avoir un débat inter-
Je ne pense pas que le débat pour le débat soit toujours bon. Je ne pense pas non plus que la simple existence d'un tel débat soit en elle-même le test ultime de la démocratie. Je pense que l'esprit démocratique dans la gauche doit être encore développé plus avant. Mais il est important de noter que le débat — nécessaire à ce moment - a pu s'engager et que des divergences peuvent s'exprimer.
- Dans une interview que tu avais accordée en 1980 (3), tu. avais insisté sur le poids d'une éducation héritée de la famille, de l'Eglise, de l'école, qui ne prépare pas les Philippins à exercer leurs droits démocratiques. Même dans le mouvement national-démocratique, notais-tu alors, « l'exercice de la démocratie reste faible ». Est-ce toujours cette préoccupation-là ?
- Oui, bien sûr. Mais nous nous heurtons en ce domaine à difficultés. Il y a par exemple, dans la gauche philippine, une « culture orale » discussion. Aujourd'hui, après l'expérience du boycott des dernièprésidentielles, nombreux sont ceux qui expriment leurs opinions. Mais la discussion au sein de la gauche reste mal structurée. Pour aller plus au fond des choses, il faut être capable de poursuivre un débat - y compris théorique - par écrit. Sinon, il ne peut embrasser l'ensemble du mouvement, à l'échelle nationale. Et il faut savoir reconnaître qu'il reste bien des questions non résolues. Nous n'avons pas toutes les réponses,
Malheureusement, il y a peu d'écrits qui paraissent et souvent ils ne rendent pas justice à la richesse du débat oral. C'est une nouvelle tradition de débat qu'il faut intégrer.
- Quelle est l'histoire des Chrétiens pour la libération nationale (CNL) ? Quel a été le rôle de cette composante du NDF et quel peut-il être ? La « fraction religieuse » du PCP ? Un courant politique
- Les CNL n'ont jamais été la « fraction religieuse » du PCP — la question ne s'est pas posée en ces termes -, mais plutôt la section religieuse du NDF. Repre nons rapidement l'histoire des CNL.
A l'origine, les CNL sont apparus comme une formation indépendante. Ce n'était pas le produit d'un projet élaboré par les milieux nationaux-démocratiques d'alors (le NDF n'existait pas encore). Ce n'était pas le fruit d'une décision du PCP, c'était un développement spontané. Mais quand la loi martiale a été imposée au possible dream », VPD, 1986.
2. Alex Magno et Ed Garcia enseignent à l'Université des Philippines. Ed Garcia est un ancien prêtre jésuite qui a commencé sa carrière de militant en fondant en 1970 Lakasdiwa (Force de l'esprit). Il s'est radicalisé et a ensuite passé sept ans en Amérique latine. Il revient aux Philippines en 1981 et devient secrétaire général de Lakas.
« We must transform structures », interview donnée à Breakthrough (version révisée, 1980), reproduite dans Edicio de la Torre, «Touching ground, taking root ».
186, Social-pastoral Institute, Philippines, 1986.
son arrestation en novembre 1977. Un des derniers prisonniers à être libéré après la victoire de Corazon Aquino, Joma a joué un rôle tout à fait particulier depuis. Dénant des conférences et des interviews, il s'est largement exprimé sur le présent et l'avenir de la révolution aux Philippines. Mais Joma n'a pas repris la présidence du PCP et n'a d'ailleurs plus de fonction dirigeante en son sein. C'est à son initiative qu'a été lancé le Partido ng Bayan (Parti du peuple, PnB) comme expression politique du courant national-démocratique. Dans l'interview ci-dessous, il explique la nature du cacement dans ces conditions. Tout grou- le sens où ils adoptaient des orientations pays, en 1972, le PCP était la seule orga nisation qui offrait un appareil capable de protéger les militants face a la répression. Les CNL ont donc bénéficié de cette capacité clandestine de l'appareil dirigé par le PCP. Quant au PCP, il a pu gagner grâce à cette association de nouveaux cadres qui l'ont rejoint.
Ce n'est qu'en 1981, lors du 2e congrès des CNL, qu'un projet véritablement propre à ce courant a été défini : transformer l'Eglise. Cela n'entrait pas dans les préoccupations traditionnelles des milieux marxistes du PCP. Mais ces derniers étaient confrontés à un dilemme insoluble vis-à-vis de l'Eglise : il était difficile de s'accomoder qu'elle était, mais il était aussi impossible de la détruire. Pour certains marxistes, le par les CNL était « droitier », pour d'autres il était « gauchiste ». Mais, compte tenu du dilemme dans lequel ils se trouvaient, ils ne se sont pas opposés à cette tentative de transformation. es CNL ont donc en quelque sorte
« bouclé la boucle ». Ils ont redéveloppé un caractère autonome et distinct dans le cadre d'une lutte commune. Cela s'est manifesté sur le plan organisationnel, po-
Get idéologico-théologique. dant longtemps, les CNL ne se sont pas beaucoup préoccupés de théologie. Ils faisaient de la politique. Mais la théologie revenait toujours à la surface ! On ne pouvait l'ignorer et il fallait la prendre direc-
Men compte. On ne pouvait pas abolir la théologie et son vocabulaire. Il fallait lutter sur tous les terrains, y com-
Le processus d'évolution que je décris n'est pas encore achevé. La situation reste ambiguë. Notre tradition théologique est par exemple beaucoup plus faible qu'en Amérique latine. Et, du côté du marxisme philippin, il y a aussi un vide théorique sur la question de l'Eglise. Le « vieux parti » (le PKP, parti pro-Moscou dont l'actuel PCP est sorti en 1969, ndlr.) est demeuré quasi silencieux sur ce problème. Nous en sommes, aujourd'hui encore, à Marx, Engels et Lénine. De ce point de vue aussi, l'Amérique latine est plus avancée, comme en témoigne le livre Fidel et la religion. Fidel Castro a accepté de se confronter directement au problème. Il va beaucoup plus loin, de ce point de vue, que n'importe quel dirigeant du PCP. Il faut dire que nous avons été marqués par la tradition communiste est-asiatique forgée dans des pays où le christianisme ne fait pas partie de la tradition culturelle dominante, comme c'est le cas aux Philippines et en Amérique latine.
- Quel type de front représente le - Le développement du NDF a été profondément marqué par l'état de loi martiale dans lequel le pays a vécu de fait de 1972 à 1986. Le PCP était la seule organisation, avec le Front de libération nationale Moro (MNLF) dans les communautés musulmales, à pouvoir opérer effipe clandestin devait accepter un front uni dirigé par le PCP. Il n'y avait pas d'autres possibilités. Il n'existait pas d'autre parti révolutionnaire marxiste à l'époque, au début de la loi martiale. Le NDF a donc été un mouvement dirigé par le PCP avec la participation d'éléments non membres
Les CNL, composante originelle du NDF, ont de ce point de vue, je le rappelle, une histoire particulière. Ils ont une origine indépendante et beaucoup de leurs membres n'étaient pas « assimilables » dans le parti. Bien que membres du NDF, ils n'étaient pas des sympathisants en voie d'intégration dans le parti. Le NDF est donc en cela un front qui constitue un cadre de collaboration entre des éléments
« nationaux-démocrates » (engagés dans une lutte à long terme sur les objectifs nationaux-démocratiques), mais qui n'intègreront néanmoins jamais le PCP. Ce type d'individus est devenu plus nombreux au sein du NDF au fur et à mesure de son développement.
Il y eu, vers 1982, une tentative d'intégration au NDF d'autres forces polid'origine non maoïste : les marxistes indépendants et des sociaux-démocrates. C'est à ce moment qu'un nouveau programme du NDF a été préparé. Mais cette intégration n'a pas pu avoir lieu. Néanmoins, l'effort d'ouverture réciproque réalisé à l'époque a porté des fruits : il a aidé à dépasser les rapports d'hostilité antérieurs, à établir des relations informelles de coopération pratique.
A l'avenir, il est possible que le NDF, deviendra une composante d'un front uni plus large avec d'autres forces, y compris dans la lutte révolutionnaire clandestine, et pas seulement dans le cadre des activités de masse légales ou semi-légales. D'autres forces militaires apparaissent, comme la CPLA (Armée populaire de libération de la Cordillera, ndlr.) On verra comment la situation se présentera au moment d'un nouveau tournant répressif.
Je dirais que pour le mouvement progressiste aux Philippines, le problème est de savoir développer une véritable coalition sans pour autant perdre de vue les données stratégiques de la lutte. Et de savoir comment, dans cette perspective, intégrer mieux que par le passé des facteurs internationaux, comme le rôle du bloc sovétique, et nationaux, comme le rôle des sociaux-démocrates. Il reste beaucoup
Propos recueillis par Paul PETITJEAN,
Manille, le 8 août 1986.