Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PHILIPPINES

L'évolution de la gauche et les divisions du gouvernement Aquino

· Inprecor n° 230, 17 novembre 1986 · p. 14-15 · 1 633 mots

Paul Petitjean était le pseudonyme de Pierre Rousset, membre de la direction internationale depuis les années 1970 et codirecteur de l'IIRE d'Amsterdam.

Philippines et Asie du Sud-Est

PHILIPPINES nille en août 1986 afin de présenter trois nouveaux mou

OUS publions ci-dessous des interviews realisees a Ma vements politique apparus cette année aux Philippines.

Dans le premier interview, Edicio «Ed » de la Torre présente les Volontaires pour la démocratie populaire (VPD), la façon dont s'est formée l'idée de lancer un tel mouvement, son combat et sa place dans le champ politique actuel. Dans la seconde interview, José Maria « Joma » Sison, ancien président du Parti communiste des Philippines (PCP), présente le

Partido ng Bayan (PnB, Parti du peuple) qui a été officiellement fondé à la fin août mais à la constitution duquel Joma œuvrait depuis plusieurs mois déjà. Pourtant, il n'occupe aujourd'hui aucune fonction officielle dans la direction de ce parti. Le président du PnB est Rolando

Paul PETITJEAN

Sonia RUPON

Ces trois interviews illustrent le pluralisme actuel de la gauche philippine et le mûrissement de débats souvent déjà anciens. Après le développement d'une dictature résistance multiforme à la

Marcos, l'expérience des luttes de masse des années 1983-1985 et celle de la « révolution de février » en 1986, toutes les populaire composantes du mouvement tentent de faire le point. Elles cherchent aussi, pour la première fois de façon systématique, à intégrer les leçons d'expérévolutionnaires hors de l'Asie, riences tout particulièrement celles des révolutions centro-américaines.

LE DÉBAT AU SEIN DU PCP

Dans le Parti communiste des Philippines lui-même, un débat de fond s'est fait jour. Il est difficile de connaître son ampleur ainsi que l'ensemble des positions en présence. Mais, au fil des échanges militants, à la lecture des interviews de dirigeants et grâce à la diffusion de textes de discussion interne, on peut se faire une idée de l'importance des questions soulevées.

L'autocritique publiée en mai dernier par le PCP qualifie la politique de boycott des présidentielles de « grave erreur tactique ». Des éléments du PCP se sont opposés au principe même de cette autocritique. Mais il est clair qu'il existe aussi des désaccords sur la portée de cette sur les sur ce qui l'explique, erreur, réorientations souhaitables, sur le sens à accorder au qualificatif de « tactique » dans l'autocritique.

José Maria Sison, depuis son arrestation, n'a plus de fonction dirigeante active au sein du PCP. Il parle en son nom propre. Mais on peut supposer que des secteurs du parti se reconnaissent dans les positions qu'il exprime. Joma insiste sur les limites de l'erreur commise. L'analyse

L'évolution de la gauche

ancien détenu politique. rapports entre forces progressistes, tualité de la perspective socialiste. Olalia, par ailleurs traditionnelle de la société philippine (qualifiée de semi-coloniale et semi-féodale), la stratégie et les conceptions tactiques fondamentales ne sont, pour lui, pas en cause.

Pourtant, lors des interviews, Ocampo, un des dirigeants clefs du PCP, reconnaît l'existence d'un débat au sein du parti précisément sur ces questions : « La position antérieure du boycott a depuis été critiquée par le PCP et le NDF, notre participation aux élections aurait sans doute permis d'exacerber les conflits de classe (...) Il y a en ce moment un intense débat interne (dans le PCP et le NDF, ndlr.) sur des considérations d'ordre tactique. Notre perception du front uni était sans doute erronée. Nous avions certainement des défaillances et peutêtre avons-nous fait preuve de sectarisme (...) mais le front large d'opposition anti-Marcos n'a pas été établi. D'un autre côté, nous étudions et analysons avec attention la transformation de notre système du stade 'semi-féodal, semi-colonial' vers un système qui est essentiellement capitaliste. Sous peu, le programme en douze points du NDF sera réactualisé » (1).

Enfin, les articles de discussion signés Marty Villalobos (2) abordent de front un certain nombre de grandes questions politiques à la lumière de l'expérience centroaméricaine en particulier. Ils analysent le tournant de la situation aux Philippines en 1983 et ses implications pour les révolutionnaires, l'élargissement social de la lutte anti-dictatoriale et la question du front uni, le rapprochement des échéances en ce qui concerne la chute du régime Marcos et le passage d'une stratégie de guerre populaire de longue durée à une stratégie plus insurrectionnelle et, enfin, la souplesse tactique et la capacité d'initiative centrale dont le parti doit faire preuve quand le moment est favorable.

Les discussions en cours sont d'autant plus difficiles à poursuivre qu'il n'y a pas, au sein de la gauche philippine, de solide tradition de débat politico-idéologique. Bien que nécessaires, il n'est président de la centrale syndicale Mouvement du premier mai

(KMU). Le secrétaire général du PnB est Alan Jazmines, un

Dans la troisième interview, Francisco « Dodong » Nemenzo et Randolfo « Randy » David présentent Bisig, constitué à la fin mai 1986. Bisig rassemble des éléments venus de presque tous les horizons de la gauche philippine. Dodong et

Randy expliquent ce qui unifie ces divers éléments, les leçons tirées de l'expérience passée, la façon dont est forgée la nouvelle organisation. Ce faisant, ils sont amenés à aborder des problèmes fondamentaux, comme celui du front uni et des ou du contenu et de l'acpas sûr qu'elles pourront être menées à leur terme dans la période à venir. Mais ces discussions n'en sont pas moins très riches, fondamentales. Elles intéressent tout militant révolutionnaire.

Ces discussions sont aussi rendues plus difficiles par la grande instabilité politique du pays. Les conflits au sein du gouvernement s'accentuent à l'approche du référendum sur la constitution, prévu pour février 1987, et des premieres élections parlementaires de l'après-Marcos, prévues pour mai 1987. Les luttes de pouvoir clientèlistes entre partis grandes familles se mêlent inextricablement aux divergences d'orientation plus générales.

LES DIVISIONS DU GOUVERNEMENT

AQUINO

En vue des prochaines échéances politiques, le ministre de la Défense,

Juan

Ponce Enrile, et le vice-président, Salvaне на.

dor Laurel, mettent ouvertement en question la légitimité d'Aquino, appellant à de nouvelles élections présidentielles.

c'est sur la question des négociations avec le Front national démocratique que les contradictions internes au régime se cristallisent. Deux options s'opposent : celle de la présidence, affaiblir au maximum le

PCP par des moyens politiques (l'offre de cessez-le-feu, la promesse d'amnistie pour les « retour de jungle ») combinée à la menace d'une reprise générale des combats ; celle d'Enrile et de l'Etat-major, continuer à recourir avant tout à des moyens militaires pour casser l'armature du mouvement révolutionnaire.

La crédibilité de l'option d'Enrile est

1. Interview de Satur Ocampo, le 21 août

Philippines Informations

1986, publié dans numéro 46, octobre 1986, p. 4.

2. Les textes signés Marty Villalobos expriment le point de vue, au sein du PCP, d'un groupe de cadres, influents, notamment dans la capitale. Ce nom est composé en référence au dirigeant révolutionnaire salvadorien

Joaquin

Villalobos et au Front Farabundo Marti.

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largement mise en cause par le fait que c'est précisément cette politique qui a échoué sous Marcos, alors que ce même Enrile était déjà ministre de la Défense et maître-d'œuvre de la loi martiale. Mais la crédibilité de l'option défendue par la présidence est minée en permanence du fait qu'elle ne contrôle pas l'armée et qu'elle s'est montrée incapable de promouvoir d'indispensables réformes socio-

Le ministère de la Défense et l'Etatparvenus dans une mesure à neutraliser l'action gouvernementale, amenant plus d'une fois la présur leur terrain, comme après l'arrestation, le 29 septembre, de Rodolfo Salas, un des principaux dirigeants du PCP, au lendemain du voyage d'Aquino à Washington. Celle-ci a publiquement salué cette arrestation, véritable provocation au moment où le NDF faisait de nouvelles propositions de cessez-le-feu.

En maintenant ainsi une pression constante sur le déroulement des pourparlers avec le NDF, les forces conservatrices au sein et en dehors du gouvernement n'ont pas pour seul objectif de faire échec à la politique officielle en matière de cessez-le-feu. Elles visent aussi paralyser de façon générale l'action des éléments libéraux et bourgeois mistes, à déporter toujours plus à droite le gouvernement. Elles ont marqué des points notables en ce domaine après les trois premiers mois du nouveau régime, marqués par une série d'importantes réformes politiques et démocratile gouvernement Aquino a perdu tout dynamisme et le glissement à droite s'est engagé. Mais, ce faisant, c'est tout le présidentiel - la réforme geoise contre la révolution - qui est mis

Corazon Aquino a pu et peut certainement encore s'appuyer sur son extraordinaire crédit moral. Pour accentuer sa pression, elle a entrepris de premiers pourparlers avec les forces musulmanes du Front national de libération Moro (MNLF) dans le Sud de l'archipel et avec celles de l'Armée populaire de libération de la Cordillera (CPLA) dans le Nord. La population aspire à la cessation des combats, à la fin de l'état de guerre qui pèse sur de nombreuses provinces.

Le PCP a payé, semble-t-il, un prix politique assez élevé pour les quelques opérations de guérilla qui ont été poursuivies durant les semaines qui ont suivies la chute de Marcos. Mais depuis, le NDF a repris plusieurs fois l'initiative sur le terrain des pourparlers de cessez-le-feu. Il vient de jeter brusquement la balle dans le chose nouvelle, un cessez-le-feu de cent jours sans aucune condition préalable. comme sur celui du référendum constitu-

Get des élections parlementaires, les tensions au sein de la coalition gouvernementale peuvent atteindre le point de rupture dans la période qui s'ouvre. Dans cette situation instable et complexe, le peuple philippin lutte face aux forces dictatoriales pour préserver et consolider

« l'espace démocratique » qu'il a conquis par son propre combat en févier 1986. Après treize ans de dictature, ces libertés sont en effet particulièrement précieuses. Mais il lutte aussi face à un gouvernement bourgeois au service des élites pour faire valoir les droits des exploités et des opprimés. C'est de l'issue de ce double combat que dépend la possibilité pour le pays de sortir de la crise engendrée par le régime

Marcos et la dépendance vis-à-vis du marché capitaliste mondial.

Paul PETITJEAN,

Sonia RUPON,

6 novembre 1986.

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