Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

YOUGOSLAVIE

Vague de grèves en Yougoslavie

· Inprecor n° 230, 17 novembre 1986 · p. 9-11 · 1 152 mots

Syndicalisme Europe de l'Est

peut empêcher les travailleurs d'utiliser leur arme de défense traditionnelle : la grève. En revanche, les assertions légales sur le « pouvoir du travail associé » leur permettent de légitimer leurs actions revendicatives!

L'ÉTÉ CHAUD le total des grèves enregistrées officiellement s'élevait à 174 ; il était de 331 en 1983, 384 en 1984 et de 696 en 1985 (2). Leur essor en 1986 est spectaculaire. Durant les six premiers mois de l'année 1986, elles dépassent le

1. Cité par Dusan Pilic dans La Repubblica, 20 août 1986

2. Neue Zürcher Zeitung, 26 mars 1986 : La Repubblica, 20 août 1986 et L'Unita, 23 août 1986.

Dans une usine yougoslave. (DR)

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niveau de l'année précédente. Les mois de juillet et août voient une véritable explosion de mobilisations. Le quotidien du Parti communiste italien, L'Unita, pense qu'il « s'agit de l'été chaud de la société yougoslave » (3).

En 1985, les arrêts de travail éclataient pour l'essentiel dans des entreprises déploient dans les entreprises clés du pays, considéreés comme privilégiées non seulement par des milliers de chômeurs mais aussi par ceux qui disposent d'un emploi. Le mouvement touche les principales républiques de la Yougoslavie, donc les zones les plus développées. Les chantiers navals, du « 3 mai », de Rijeka ou ceux de Split (Dalmatie), l'usine

Yougoplastika de la même ville, le centre hospitalier de Maribor, les mines d'Usce furent le théâtre d'importants débrayages

La durée de ces luttes est assez brève. Mais, en comparaison avec 1985, où la moyenne oscillait entre 5 et 8 heures, elle s'étend. Quelques jours de grève n'étonnent plus. Surtout, les conflits tendent à se répéter dans la mesure où les revendications ne sont pas satisfaites. Ces grèves ne convergent pas en un mouvement d'ensemble ; elles restent pour l'instant confinées dans l'entreprise, avec une résonnance dans la ville ou la région. Leur yougoslave, s'explique avant tout « par la structure économiaue divisée et atomisée du pays » (4), c'est-à-dire par la forte séparation entre les diverses Républiques et provinces autonomes et par la mise en sur le marché der

Les revendications salariales sont au pondant de L'Unita constate que les salariés « veulent inverser d'un côté la logique de l'érosion des revenus opérée par l'inflation et de l'autre la politique gouvernementale visant à limiter l'augmentation des salaires ».

Mais d'autres thèmes s'intégrent aux cahiers de doléances des ouvriers : l'emploi - les autorités reconnaissent que le chômage frappe environ 1 million de perparmi lesquelles une très large de moins de 25 ans -, les désaccords dans la gestion des entreprises et les inégalités sociales.

Le quotidien Borba observe que « les différences sociales deviennent de plus en plus profondes ». Il souligne ainsi l'antagonisme entre une couche privilé giée - de fonctionnaires de l'Etat, des syndicats, du parti (la Ligue des com munistes de Yougoslavie, LCY) - et la grande masse des travailleurs manuels et intellectuels. Le processus de différenciations sociales s'est accentué depuis les années 1970. D'une part, il s'exprime dans les écarts de revenus entre ville et campagne, entre régions et entre divers secteurs de l'économie. D'autre part, c'est le résultat de l'accumulation de richesse opérée dans le secteur privé (construction, transport, tourisme, etc.) qui s'est étendu depuis plus de vingt ans et des détournements de fonds par les responsables consomment leurs larcins sous forme de voitures ou de villas et réinvestissent le produit de leurs vols dans le domaine importante de la population termes absolus » (6), Un commentateur de la Neue Zürcher Zeitung doit reconnaître que les grèves « n'attaquent pas les principes fondamentaux de l'autogestion socialiste » (7), mais le monopole bureaucratique de la

COMMENT AUTOGÉRER ? La pression ouvrière est aujourd'hui si forte que les dirigeants syndicaux doivent en tenir compte. En Slovénie, dans une entreprise non loin de Bled. les ouvriers en grève sont simplement sortis du syndicat. En revanche, les 7 000 travailleurs des chantiers navals de Split ont signé une lettre sous forme d'ulti-

3. L'Unita. 21 août 1986. 4. Neue Zürcher Zeitung, 26 mars 1986. 5. Voir à ce propos l'étude prophétique, datant 1973, de Boris Vuskovic dans la New Left Review, numéro 95, janvier-février 1976, « Social Inequality in Yugoslavia ».

« On 'national economies' under yugoslav conditions », dans Survey (Periodical for social studies), Sarajevo, 1985, numéros 1-4.

7. Neue Zürcher Zeitung, 26 mars 1986.

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matum aux autorités avec l'appui des syndicats et y compris de la section d'entreprise de la LCY. « Nous voulons mettre en garde les gouvernants afin qu'ils ne renvoient pas sine die la solution à la crise », declare Ivi Maskovic, président de la section syndicale (8). Et de dénoncer les augmentations énormes des prix des biens alimentaires de base, de l'électricité, comme les entourloupettes de l'administration communale. Quand bien même cette direction syndicale s'efforcerait d'endiguer la poussée de la base, elle marque par cet acte une rupture avec les condamnations sèches des grèves et la répression sélective qui étaient et sont

Début septembre, les luttes se tassent. Les travailleurs attendent l'annonce du contenu de la troisième étape du « plan de stabilisation » défini en juin lors du 13e congrès de la LCY. Elle devrait s'appliquer en octobre. Le FMI a déjà exprimé ses souhaits : ralentir les salaires, haustaux d'intérêts au-dessus taux d'inflation qui avoisine les 100 %, abaisser le taux de change du dinar face aux devises étrangères, augmenter les investissements conjoints (joint ventures) avec des firmes impérialistes et donner à ces dernières plus de droits (9). Il n'y a pas de doute que le gouvernement

Mikulic, endetté pour 20 milliards de dollars, suivra ces consignes.

Cette orientation économique axée sur une réduction de la consommation interne, sur des bas salaires pour stimuler les exportations et sur une réorganisation de l'investissement en faveur des branches exportatrices. seulement vouée à l'échec mais va accroître les inégalités sociales et aggraver la situation de l'emploi. La diminution du pouvoir d'achat et la relativement faible compétitivité des produits yougoslaves sur le marché mondial font que « la demande interne décroissant, toujours plus est produit pour le stockage. (...) L'appauvrissement d'une majorité de la population laborieuse sur le marché yougoslave constitue une barrière à toute expan-

Après un été chaud, la Yougoslavie pourrait bien connaître un automne plus que tiède (voir encart). Les affrontements porteront tendanciellement sur les grandes options de société. Autrement dit : comment organiser le fonctionnement autogéré de la société pour échapper aux pièges du centralisme bureaucratique ou des lois du marché, afin que les grandes décisions socio-économiques (répartition entre investissement et consommation et entre consommation collective et individuelle, emplacement des entreprises et des transports, type de production prioritaire, etc.) répondent aux besoins de la très large majorité de la population ?

La Brèche, le 20 septembre 1986. 8. La Repubblica, 24-25 août 1986. 9. Financial Times, 10 septembre 1986 et Neue Zürcher Zeitung, 18 juillet 1986.

10. Z. Pajnic, dans Survey, ibid.

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