essentiellement sur deux plans: d'une 15 millions de salariés, mais ceux-ci ne re-
CHINE
'HISTOIRE de la République populaire de Chine (RPC) est ponctuée de mouvements en faveur de la démocra. tie et pour l'égalité, en conflit plus ou moins direct avec le système de domination bureaucratique en place. Ces mouvements ont eu la spécificité d'avoir souvent sous l'impulsion de la direction du Parti communiste ou d'une de ses fractions ou bien en soutien à un courant de ce parti contre un autre. Mais ils se sont tous terminés par une répression bureaucratique. Ainsi, en 1956, le mouvement des « Double cent » a été lancé par la direction du parti avec le mot d'ordre « que cent fleurs s'épanouissent, que cent écoles de pensée rivalisent ». Mais assez rapidement, effaré par l'explosion de mécontentement et la montée démocratiques, le PCC a mis fin à cette épisode par la campagne anti-droitière de 1957 qui a jeté des millions de personnes en prison.
Mieux connue est l'expérience de la révolution culturelle lancée en 1966 par la fraction Mao au sein du PCC contre ses rivaux majoritaires dans la direction et dont la conclusion fut le remise en ordre par l'armée à partir de 1967. Encore une fois, le 5 avril 1976, les émeutes de la place Tien An Men ont montré l'étendue de l'opposition populaire à la fraction de la « bande des quatre » autour de Mao mourant et le soutien dont disposait Deng Xiaoping. Au-delà de la mise à l'écart de ce dernier, les manifestations de la place Tien An Men ont été sévèrement réprimées par le pouvoir. En 1978-1979, le même Deng Xiaoping a bien voulu tolérer le mouvement démocratique de la jeunesse chinoise, dont une partie soutenaient sa propre politique, mais à partir du moment où le mouvement commençait à dépasser les bornes, Deng a réagi par la répression. Certains des animateurs de ce mouvement croupissent toujours dans les prisons chinoises (pour un bilan de ce mouvement voir l'article de Greg Benton, « La montée interrompue du mouvement démocratique », Inprecor numéro 118 du 8 février 1982).
Depuis le 9 décembre 1986, les rues des grande villes chinoises résonnent de nouveau des slogans démocratiques. Une Ernest MANDEL
Depuis sept ans, la République populaire de Chine est engagée dans un mouvement de réformes structurelles de vaste ampleur. Il ne s'agit ni d'une poursuite simplement corrigée du cours maoïste, ni d'un retour au capitalisme, quoi qu'en pensent des critiques « gauchistes » et des commentateurs bourgeois par trop optimistes pour leur classe. Il s'agit d'une expérience de « nouvelle politique économique » (NEP) analogue mais plus profonde et de plus longue durée que celle que l'URSS a connue entre 1921 et 1928.
UN BILAN INTÉRIMAIRE Le bilan intérimaire de cette expérience permet de souligner aussi bien les réussites que les contradictions qui s'accumulent de plus en plus rapidement. En ce qui concerne les réussites, elles se situent
La NEP chinoise
et ses contradictions
commencé l'article d'Ernest Mandel ci-dessous). de revendications paru dans des réformes actuelles. part, celui de l'accroissement de la production et de l'accélération de la croissance, d'autre part, celui de l'élévation du niveau de vie et de culture de la population tant rurale qu'urbaine. Sur ces deux plans, les réalisations sont à proprement spectaculaires. Proportionnellement, tenant compte du niveau de départ beaucoup plus bas, elles dépassent largement celles de l'URSS sous la NEP, voire pendant toute la période qui englobe la NEP et le premier plan quinquennal, c'est-à-dire de 1921 à 1932.
La production industrielle a plus que doublé, avant tout grâce à l'essor des petites et moyennes entreprises en milieu rural. L'industrie étatique a augmenté sa production d'environ 90 % et le secteur privé a aussi connu une expansion certaine. La production agricole a doublé depuis 1978. Trois cent mille paysans sont actuellement propriétaires de tracteurs. Onze millions de patrons privés emploient série de manifestations ont touché environ 150 universités dans une vingtaine de villes à travers le pays. Parfois, notamment à Shanghai, ces manifestations ont connu une participation significative des travailleurs. Partant des revendications spécifiques des étudiants, les manifestants ont rapidement mis en avant des revendications démocratiques plus générales (voir
C'est justement la mise en avant de ces mots d'ordre démocratiques qui a commencé à provoquer un durcissement de la part du PCC, au-delà des divergences éventuelles en son sein. Des premières réactions officielles relativement modérées, le ton a nettement changé ces derniers jours. Le Quotidien du peuple (organe du PCC) dénonce dans un éditorial du 6 janvier le « libéralisme bourgeois » des étudiants et parle d'une « poignée d'agitateurs » et de « saboteurs » qui seraient à l'origine du mouvement. Ces dénonciations ont été reprises par d'autres
De telles déclarations et les menaces qui commencent à peser sur les animateurs du mouvement montrent les limites de la libéralisation de ces dernières années en Chine, les obstacles qui subsistent sur la voie de la démocratie socialiste et la nécessité de soutenir le mouvement actuel. C'est le sens de la déclaration des deux organisations marxistes révolutionnaires de Hong Kong que nous publions à la fin de ce dossier.
Nous allons revenir sur toute la signification du mouvement étudiant dans un prochain numéro d'Inprecor. Les deux principaux articles du dossier actuel traitent des problèmes économiques et sociaux de fond de la transition en Chine qui constituent l'arrière-fond de la lutte pour la démocratie socialiste en la rendant toujours plus nécessaire. Le premier article, d'Ernest Mandel, souligne l'ampleur des réformes économiques engagées depuis sept ans et en tire un bilan provisoire pour traiter ensuite des contradictions sociales et politiques et terminer par un examen de la politique étrangère de la Chine. Le deuxième article, de Zhang Kai, constitue une analyse dé taillée et critique du 7e plan quinquennal et plus généralement présentent que 4,5 % de la main d'oeuvre totale en dehors de l'agriculture. Le secteur coopératif, surtout rural, emploie 100 millions de personnes. Mais au total, les 85 000 entreprises étatiques produisent plus de 80 % de la production industrielle et plus de la moitié du revenu national, proportions plus élevées que celles de l'URSS sous la NEP. L'augmentation du niveau de vie n'a pas été moins impressionnante. Elle est évaluée à plus de 50% en ce qui concerne le revenu des paysans. Les statistiques sur l'espérance de vie moyenne en République populaire de Chine (RPC) aujourd'hui résument bien la situation : 65 ans pour les hommes et 68 ans pour les femmes, chiffres comparables à ceux de l'URSS et supérieurs à ceux de la RoumaIl suffit de voir dans les films et à la télévision les images des grandes - avant tout, mais pas seulement, Pékin,
(Mukden), Harbin, Canton, Chongqing -avec des dizaines de millions de bicyclettes remplaçant les millions de rickshaw (pousse-pousse) jadis tirés à bras d'hommes, les images des villages avec les enfants bien nourris remplaçant des millions d' et de mendiants; les dizaines de millions de femmes sans pieds déformés, sans asservissement au patriarche à la belle-mère, pour comprendre le progrès que cela représente. Ce progrès est le produit tardif mais réel de la révolution socialiste victorieuse de 1949. Face aux myopes et aux sceptiques y compris dans les rangs du Parti communiste chinois (PCC) et de ses thuriféraires en Occident et ailleurs, on ne le répètera jamais assez.
Les «quatre modernisations » (1) pourront-elles se poursuivre au rythme moyen des sept dernières années ? L'équipe de Deng Xiaoping l'espère. Elle promet que d'ici l'an 2000, le revenu par tête d'habitant aura atteint 1000 dollars, soit le niveau actuel de la Turquie et le double de celui de l'Egypte. Dans les années 2010-2015, il atteindrait 2 000 dollars, soit le niveau actuel du Mexique et du Portugal. La Chine sera devenue dès lors un pays semi-industrialisé.
Des promesses précises de ce genre sont dangereuses, comme le montre le précédent du XXIe congrès du PCUS. (2) Les contraintes étrangères et les contradictions sociales internes risquent de freiner la croissance avant que cet objectif ne soit atteint. Cependant, sur la base des données actuelles, il n'est pas aussi dénué de réalisme que le furent les rodomontades de Khrouchtchev il y a 25 ans. Même si l'objectif ne sera pas atteint, l'écart entre la réalité et les promesses ne sera pas matière d'élévation du niveau d'instruction, de qualification et de culture, les progrès ne sont pas moins spectaculaires. La Chine s'est ouverte à la culture universelle - que les maoïstes avaient bêtement qualifiée de « bourgeoise » - sur une échelle sans commune mesure avec ce qui s'était produit avant 1949 ou ce qui s'est produit en Inde depuis l'indépendance. En ce qui concerne les couches les plus spécialisées et les plus privilégiées, doute pris de l'avance. Mais à l'échelle des masses populaires, ou du moins de leur majorité (car il reste des régions rurales et même des provinces très pauvres et très arriérées) (3), l'avance de la Chine en matière d'alphabétisation, du tirage des livres et des revues, du nombre de titres nouveaux publiés par an, des lits d'hôpitaux, de l'accès à l'enseignement technique et du nombre d'écoliers termisecondaire, est sans commune mesure avec les pays capitalistes dits « du tiers monde » (4) avec un niveau de départ comparable à celui de la Chine de 1937 ou de 1949.
Mais le tableau n'est pas sans ombres, loin de là. Le cours de Deng Xiaoping provoque de plus en plus de contradictions économiques, sociales et politiques. Le fait que ces contradictions recouvrent, en gros, celles de la NEP entre 1921 et 1928 confirme la lucidité de l'Opposition
Sur la place Tien An Men à Pékin. (DR) de gauche de l'époque et la validité historique de ses analyses, de ses critiques et de ses propositions constructives concrè-
LES CONTRADICTIONS ECONOMIQUES DE LA NEP Dans le domaine économique, ce qui frappe le plus, c'est la différence entre le progrès quasi-continu dans le monde rural - du moins en matière de production et de revenu par tête d'habitant - et les progrès beaucoup plus spasmodiques dans l'industrie et en milieu urbain, avec des poussées d'inflation et l'incidence du chômage qui obscurcissent périodiquement le bilan de la NEP aux yeux de vastes couches ouvrières.
Les raisons de cette discordance sont multiples. Mais nous ne croyons pas nous tromper en affirmant qu'une des causes principales réside dans le fait que l'initiative et l'intérêt pour la production de la part des paysans ont été largement libérés - et la paysannerie chinoise est une des d'agriculture intensive, malgré la modestie de l'outillage dont elle dispose. Par contre, l'initiative et l'intérêt pour la production des ouvriers n'ont pas été essentiellement dégagés, dans la mesure où l'industrie continue d'être gérée par la bureaucratie et qu'il n'y a pas d'autogestion ouvrière, quelle que soit la signification qu'on donne au concept.
Dans le domaine de la production agricole et de la société rurale, il y a cependant deux contradictions frappantes. L'expansion impétueuse de la production marchande provoque un déplacement des récoltes des céréales vers des produits dont la commercialisation rapporte davantage- tendance dangereuse pour un pays aussi peuplé que la Chine, aussi longtemps que le rendement des cultures céréalières n'augmente pas plus fortement sous l'effet d'investissements qui pour le moment défaut. En outre, croissance démographique, meme freinée par une limitation brutale des naissances (des « allocations familiales négatives » frappent les naissances à partir du troisiè-
1. Il s'agit des modernisations préconisées dans les domaines économique, scientifique, technique et militaire. La formule fut celle de Liu Shaoqi au VIlle congrès du PCC en 1956 et ensuite de l'ancien Premier ministre Enlai, mort en 1976. Elle a été reprise et appliquée par Deng Xiaoping.
2. En 1961, au XXIle congrès du PCUS, Nikita Khrouchtchev, alors premier secrétaire du parti, a promis que l'Union soviétique aurait atteint et dépassé la production et le revenu par tête d'habitant des Etats-Unis en 1980.
3. Selon des sources chinoises officielles, le nombre de ruraux vivant au-dessous du seuil de subsistance était estimé à 100 millions en 1978 et à 60 millions en 1985 (Y. Chevrier, * La société chinoise après Mao », Paris, Fayard, 1986, p. 310).
4. Le taux d'analphabétisme en Inde est de plus de 50 % supérieur à celui de la Chine. La consommation quotidienne de calories par d'habitant et l'espérance de vie y sont inférieurs de 25 à 30 %.
me enfant), et l'augmentation de la pro- tout prix, c'est-à-dire la spéculation, la ductivité accroissent la surpopulation au village, à laquelle l'expansion de l'industrie rurale ne donne pas un débouché suffisant. Ce dernier problème risque de devenir explosif à long, voire à moyen terme.
En ce qui concerne l'industrie et l'économie nationale prise dans son ensemdes déséquilibres croissants se dégagent, à la fois entre l'ampleur des investissements et celui de la production finale, entre les importations (surtout de technologies modernes) et les exportations, entre le revenu monétaire de la population et la production des biens de consommation, entre la croissance de la production et celle de la productivité. Un écart important subsiste entre le revenu moyen des paysans et celui des ouvriers.
Ces déséquilibres se traduisent par des poussées périodiques d'inflation, déficits de la balance des paiements (et de chute des réserves de change), de chômage dans les villes. Les réformes de Deng n'y ont jusqu'ici pas pu rendre remède. Cela conduit à des « rectifications » successives : freinage brutal des investissements et des importations, ralentissement net de la croissance des revenus urbains succèdent ainsi tous les 2-3 ans à de véritables phases de « surchauffe » de la croissance. Actuellement on assiste à une chute rapide du taux de croissance dans
LES CONTRADICTIONS SOCIALES
ET POLITIQUES Les contradictions économiques de la NEP chinoise débouchent inévitablement sur des contradictions sociales et politiques. L'inégalité sociale s'accentue fortement, à la campagne autant qu'en milieu urbain. A la campagne, le cours a été et reste placé sous le signe de l'« enrichissez-vous » (5). Ce n'est pas fortuit que la fraction Deng a réhabilité Boukharine de manière totale enthousiaste, alors que la réhabilitation de Trotsky reste purement pénale et non politique (ou du moins très partiellement politique) (6). Ce cours produit la naissance d'une couche de paysans beaucoup plus riches et beaucoup plus entreprenants que le furent les koulaks en URSS sous la NEP, avec la tendance très nette à la naissance d'entreprises capitalistes (c'est-à-dire exfût-ce encore sur une échelle très réduite pour l'ensemble de la Chine. A côté de cela survit la pauvreté surtout localisée, il est vrai, dans des régions sous-développées, mais qui existe aussi dans les provinces agricoles riches et dans les villes (7), d'où l'apparition de ce que les idéologues de la fraction Deng appellent pudiquement « l'envie et la jalousie » des pauvres par rapport aux riches. Des marxistes appel-
Ice phénomène plus crûment l'antagonisme de classe entre riches pauvres. Que cet antagonisme débouchera sur des formes plus vastes de luttes de classes est difficile à éviter. l'inégalité sociale, les rapports mercantiles, des tendances à l'enrichissement privé à corruption et le marché noir surtout dans le voisinage de Hong Kong et dans les zones économiques spéciales (ZES) ouvertes l'investissement étranger (d'entreprises mixtes). Certes, l'impact de ces investissements reste minime, inférieur même dirigeants chinois avaient eux-mêmes prévu et souhaité. Mais la modification des moeurs et des motivations de la bureaucratie et parmi les commerçants et spéculateurs (l'équivalent chinois des Nepmen soviétiques des années 1920) est très nette.
La riposte du régime est pour le moment essentiellement répressive : condamnations à mort et exécutions publiques pour effrayer « l'ennemi infiltré ». Inutile de souligner qu'il s'agit de ripostes peu efficaces, vu tout le climat moral (ne vaupas mieux dire : immoral ?) créé par « l'enrichissez-vous ».
Le contrepoids le plus efficace à cette poussée de l'accumulation privée primitive du capital (8) serait évidemment la mobilisation et l'engagement conscient de la classe ouvrière- une classe ouvrière déjà forte de 120 millions de salariés et appointés (9). Mais cet engagement ne peut être obtenu sans que les travailleurs n'acquièrent, outre des revenus réels des droits et des pouvoirs croissants. Or, malgré quelques timides direction de l'élection des direcdes entreprises par les « congres ouvriers », le cours fondamental de la fraction Deng a plutôt une logique opposée. Il crée l'impression que la
5. « C'est ce paysan rationnel, aimant le risque, que le mouvement actuel de décollectivisation (c'est-à-dire l'abolition des communes populaires, ndlr.) a reporté au devant de la scène ; par milliers des 'foyers spécialisés, particulièrement dynamiques, pas craint de s'enrichir avant les autres' (...) Et même si leur émergence continue à faire reparaître les risques de polarisation, on ne peut
'agriculteurs-entrepreneurs' leur rôle prééminent dans le décollage économique qui s'amorce maintenant dans les campagnes ».
6. Voir notre article dans Inprecor numéro 7. Un groupe appelé « gauche marxiste » est apparu parmi les étudiants qui mirent en question l'invasion de biens de consommation d'origine japonaise et protestèrent contre l'inégauche le plus remarquable jusqu'ici paru en Chine est celui de Erjin « De la révoluprolétarienne-démocratique ». manifeste en faveur d'une révolution politique antibureaucratique rédigé la veille de la mort
Mao et publié en anglais par New Books/Verso Books (Londres, titre « China : Crossroads Socialism ».
8. On pourrait considérer cette remarque contradictoire base de notre analyse, à savoir qu'il n'y a pas de restauration du capitalisme en En réalité, il y a une énorme distance - qui couvre deux mille ans d'histoire, tant en part et le triomphe du mode de production capitaliste en tant que mude de production hégépart. Lénine a souligné d'innombrables fois que la petite production marchande (la production et la propriété privée paysanne et artisanale) produit inévitablement une tendance l'accumulation primitive de garantie de l'emploi (le fameux « bol de riz de fer ») est remise en question.
Même s'il s'agit pour le moment que d'expériences extrêmement limitées, telle la mise en faillite d'une entreprise, l'Explosion-Proof Equipment Shenyang, en 1986, (n'oublions pas que 40 % des entreprises d'Etat travaillent à perte), ne peut que provoquer l'inquiétude parmi les ouvriers et accentuer l'impression que le cours actuel modifie les rapports de force sociaux à leurs dépens. Le chômage massif dans les villes, surtout parmi les jeunes, agit dans le même sens. L'effort du régime pour le résorber par le développement d'un vaste secteur des services coopérateur, semi-privé et privé a sensiblement amélioré les conditions de vie de la population urbaine. Mais il accentue à son tour l'inégalité sociale et la tendance à la division et au désarroi au sein de la classe ouvrière.
Ces contradictions sociales ne manquent pas d'avoir des retombées idéologiques et politiques. Un scepticisme généralisé s'est répandu dans la jeunesse (10), parmi les travailleurs et les cadres inférieurs et moyens du Parti communiste. Ceux-ci ne savent littéralement plus quel saint se vouer. La démaoïsation suit son cours. Bien qu'on ait évité les excès des « purges idéologiques » staliniennes, Mao n'a plus rien du statut de demi-dieu qui fut le sien jusque vers la fin des années 1970. Staline est définitivement déboulonné. Lénine a perdu une bonne partie de son prestige. Même celui de Marx a été sérieusement entamé (11). La fraction
Deng est à la recherche laborieuse d'une nouvelle identité idéologique et théorique, faite d'un amalgame pénible et peu convaincant d'idées de Lénine, de Boukharine, des théoriciens yougoslaves, des théoriciens de la République démocratique allemande (RDA), de résidus du maoïsme, voire d'éléments empruntés au trotskysme et à l'anarcho-syndicalisme ou syndicalisme modéré. Même des influences sociaux-démocrates de gauche se font sentir, notamment du côté du travaillisme britannique et de l'austro-marxisme. Tout cela n'est pas fait pour enthousiasmer la jeunesse. Sa seule qualité rédemptrice, d'encourager la pensée critique et permettre des pas vers une discussion publique et surtout semi-publique plus libre. Mais en même temps, la répression à des tendances oppositionnelles plus résolues reste prononcée. Malgré les proclamations en faveur du pluralisme po-
- proclamations qui surtout les tendances droitières - beaucoup d'oppositionnels restent en prison.
Les conflits sociaux ont pris ces derniers temps une forme publique à plusieurs occasions et dans plusieurs domaines. Il y a eu une trentaine de grèves, dont celle des conducteurs d'autobus de Pékin, des mouvements de soldats démobilisés, des mouvements d'ex-condamnés réclamant leur réhabilitation. mouvements les plus spectaculaires furent ceux des étudiants. Ils sont partis au début de décembre 1986 de l'université de Hefei dans la province d'Anhui, pour être bientôt relayés à Wuhan, et à Shenzhen. La plus forte explosion s'est produite dix jours plus tard à Shanghai, où il a abouti à une série de manifestations de masse dont la plus forte, celle du 21 décembre a connu de 50 000 à 70 000 participants, y compris de nombreux travailleurs. Puis se sont produites des manifestations à Pékin, mais à une échelle plus limitée.
Le sens tactique et le niveau politique élevé des étudiants doivent être soulignés. Selon le journal français Libération du 19 décembre 1986, les étudiants de Shenzhen ont déclaré avoir été inspirés par le mouvement étudiant en France dont ils avaient pu voir les images à la télévision. En fait, les premières revendications estudiantines concernaient leurs propres conditions de travail : réduction d'inscription, élection démocratique des représentants étudiants et des autorités universitaires. Et sur ces revendications, se sont rapidement plaquées des revendications démocratiques plus larges : élection démocratique des conseils municipaux et provinciaux, liberté de presse, d'association et de manifestation, abolition de la censure, libération des prisonniers politiques. A Pékin, les étudiants ont obtenu la libération de leurs camaraà Shenzhen la réduction des droits d'inscription. Selon le New York Times du 27 décembre 1986, la direction du PCC de Pékin aurait promis qu'aux prochaines élections municipales plusieurs candidatures seraient admises pour chaque poste à pourvoir, sans préciser cependant qui choisirait les candidats.
L'esprit des manifestations était nettement socialiste, égalitaire, et anti-capita-
Dans plusieurs manifestations les étudiants chantaient l'Internationale et scandaient le mot d'ordre « Pas de socialisme sans démocratie ! ».
Des groupes oppositionnels politiques sont apparues et ont été réprimés, mais ils restent de faible dimension et fort
Egalement importants ont été les conflits, dont la presse s'est faite en parau sein des structures pouvoir officielles. Les conflits les plus importants ont opposé les directeurs d'entreprises aux comités du parti. Ils ont été tranchés en définitive en faveur des directeurs d'entreprise qui ont obtenu une autonomie de décision accrue (voir à ce propos la Far Eastern Economic Review du 9 octobre 1986). Des conflits ont opposé aussi les syndicats (ou faudrait-il dire : les directions syndicales ?) aux directeurs d'entreprise, les syndicats avançant la revendication d'une autonomie (revendica-
Dans un certain nombre de cas, fort limité encore il est vrai (voir le reportage intéressant paru dans le quotidien néerlandais NRC Handelsblad du 24 septembre 1986), les syndicats ont également réclamé un droit de veto sur les décisions en matière d'embauche et de licenciements. D'une manière générale, les droits d'entreprise par rapport aux travailleurs sont plus étendus dans le secteur coopératif rural et dans l'indusdans l'industrie étatique L'équipe de Deng essaye d'arbitrer conflits pour éviter les explosions sociales. Elle compte surtout sur l'attrait de la « société de consommation », c'est-à-dire sur « l'intéressement matériel » des travailleurs. Un système de travail contractuel, liant le salaire et le rendement, doit assurer le succès de cette politique. Mais c'est justement dans la mesure où ces contrats se généralisent que cette solution, valable de façon exceptionnelle, devient irréaliste, car l'augmentation générale des salaires est évidemment limitée par l'accroissement moyen de la production et l'ampleur des investissements.
LE « COURS NOUVEAU » EN POLITIQUE ÉTRANGERE Les outrances de la politique des « trois mondes » (13) et le jugement porté sur la « superpuissance soviétique plus dangereuse (parce que plus aggressive)
américaine » avaient entraîné les malheureux inconditionnels de Pékin en Europe et ailleurs à une orientation pro-impérialiste qui les conduisit au soutien au réarmement des puissances impérialistes autres Etats-Unis. En Asie, le rapprochement avec l'ASEAN (14) et le Pakistan avait porté des coups graves à la gauche dans ces pays et surtout aux partis communistes locaux. La fraction Deng s'était ensuite prudemment repliée vers une dite « d'équidistance » entre les « deux grands ». Mais la relance de la révolution coloniale merigue centre lismes (Grenade, Nicaragua, Libye), la crise en Afrique du Sud, l'émergence d'un puissant mouvement anti-guerre en Europe peu amené Pékin à ajuster son tir dans un sens plus anti-impérialiste. Ce n'est pour le moment que l'esquisse d'une nouvelle rectification, mais elle mérite d'être cadre d'un réexamen plus approfondi des rapports réciproques avec Washington et Moscou. Elle est largement fonction d'un fait nouveau dans les relations internatio-
Asie : le renforcement spectaculaire de l'impérialisme japonais.
La puissance industrielle, financière, technologique accrue de Tokyo a fatalement des retombées militaires. En fait, Washington encourage pour le moment un réarmement accéléré du Japon pour des raisons essentiellement financieres, en vue de réduire ses propres charges pour la « défense » de cette région de l'Asie. Les manœuvres militaires conjointes des Etats-Unis, du Japon et de la Corée du Sud en fin octobre 1986 sont un signe annonciateur d'un nouveau pacte militaire virtuel (15). Et le potentiel technologique énorme du Japon implique que le retard de ce pays en matière d'aviation et d'industrie de l'espace (c'est-à-dire de fabrication des fusées) peut être surmonté rapidement. Dans le domaine nucléaire, l'obstacle est, à vrai dire, plus politique et psychologique que technologique.
remilitarisation accélérée Japon s'accompagne d'un renforcement des tendances d'extrême-droite nationalistes au sein du Parti libéral-démocratique du Premier ministre Nakasone. La réhabilitation des criminels de guerre, voire de tout le cours politique qui a conduit à l'éclatement de la guerre contre la Chine dans les années 1930 accompagne cette résurgence de la militarisation. Dans des manuels scolaires, les crimes des militaristes japonais contre le peuple chinois, notamment la sinistre mise à sac de Nankin en 1937, sont minimisés ou niés.
Toute cette évolution ne peut qu'inquiéter les dirigeants de la RPC. Pragmatiques et réalistes, ils n'ignorent point que, si Washington pourrait à la rigueur les protéger contre une agression militaire du Kremlin (menace réelle dans le
13. D'après cette théorie, formulée Deng Xiaoping en 1974, le « premier monde » fut composé des Etats-Unis et de l'Union soviétique, le troisième, des pays en voie de développement, et entre les deux les pays développés autres que l'Union soviétique et les Etats-Unis.
14. Les pays de l'ASEAN (Association des nations de l'Asie du Sud-Est) sont l'Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Singapour, la Thailande et Brunei.
15. Le Japon prend prétexte d'un prétendu réarmement soviétique en Extrême-Orient pour justifier l'accroissement de ses dépenses militaires qui dépassent maintenant le 1 % du PNB autorisé par sa constitution (The Economist, 16 août 1986).