EPT ans après l'entrée des troupes soviétiques en Afghanistan, le 24 décembre 1979, le régime de Kaboul vient de lancer une offensive politique de grande envergure en proposant à la guérilla un cessez-le-feu de six mois à compter du 15 janvier 1987.
Ces grandes manœuvres diplomatiques font changements notables intervenus à la tête du gouvernement af.
ghan, le 20 novembre 1986, avec le départ, officiellement pour
« raisons de santé », de Babrak Karmal, homme fort de Moscou depuis 1979, et son remplacement par Najibullah. Ce dernier, qui avait déjà évincé Babrak Karmal à la tête du Parti populaire démocratique afghan (PPDA), le 4 mai 1986, devient donc le nouveau chef de l'Etat.
Najibullah, ancien responsable des Services d'information d'Etat (KHAD), la police politique du régime, a présenté lors du plénum extraordinaire du comité central du PPDA, qui s'est tenu dans les tout premiers jours de janvier, cette proposition de cessez-le-feu, assortie d'une offre d'amnistie et de la formation d'un gouvernement de coalition avec ceux des partis de la guérilla qui accepteraient de négocier et de déposer les armes.
Diffusé le 3 janvier par l'agence de presse soviétique Tass
- non par la presse afghane —. le discours de Najibullah parle de « contacts ouverts et hardis » à engager avec les « forces rebelles neutres » afin d'aller vers « la réconciliation nationale » se concrétisant par une « représentation équitable du peuple tout entier ».
Le voyage officiel à Kaboul de Edouard Chervanadze, ministre soviétique des Affaires étrangères , première visite du genre depuis l'entrée des troupes en 1979, montre bien la place accordée à la question afghane par Mikhail Gorbatchev dans le
Michel LEQUENNE
A Strasbourg, le 10 décembre, à la
Journee pour l'Afghanistan organisée par le Bureau International Afghanistan (BIA)
dans le cadre du Parlement européen,
Madame Simone Veil, l'ex-présidente de cette instance, a posé la question « A
Parlement européen?»
N'ayant pas répondu à sa propre question, on peut dire : il sert de bonne conscience au gouvernements capitalistes européens qui, depuis sept ans, se cantonnent dans la réprobation morale et les gestes platoniques. Ils viennent encore de le prouver en votant une énième résolution demandant aux gouvernements de l'Europe de l'Ouest de reconnaître la résistance afghane, exigeant le retrait des troupes soviétiques, la libération des prisonniers politiques, l'arrêt de la torture dénoncée par Amnistie Internationale, etc.
Pour Noël, les gouvernements anglais, français et ouest-allemand ont promis une aide humanitaire accrue. Mais, aucun signe ne manifeste qu'un de ces gouvernements se prépare à reconnaître la résistance afghane. C'est pourtant le point principal puisque, sans une telle reconnaissanles exigences
TURSS sont vaines, de retrait des troupes soviétiques ? suite aux ganisation des Nations unies (ONU). catégoriquement, afghan doit se régler « entre Afghans ». négociée du conflit ne pourra aboutir.
Cette attitude peut sembler étrange à un observateur qui se contente de voir le monde comme partagé en deux blocs et qui pense naivement que l'hostilité bourgeoise au système de l'URSS aurait là une bonne occasion de se manifester, avec en plus la bonne conscience de défendre le droit d'un peuple à disposer de lui-même. La logique politique n'est pas si simple.
LA BONNE CONSCIENCE DE L'OCCIDENT Lors de cette journée du 10 décembre, Alain Pellet, professeur de droit international à l'Université de Paris-Nord et à l'Institut d'études politiques de Paris, un des auteurs de l'avis de Turin en faveur de la reconnaissance internationale de la résistance afghane et qui offre la garantie morale d'être aussi l'avocat du Nicaragua, a bien montré qu'il n'y avait pas d'obstacle juridique solide à cette reconnaissance.
droit des peuples à disposer d'eux-mêmes a été établi par l'Organisation des nations unies (ONU) à propos du problème de la décolonisation, mais ce saurait être considéré exclusif. L'invasion étrangère a été reconsolution nue et condamnée en tant que telle, le cadre de son offensive diplomatique. L'envoyé de Moscou n'a-t-il pas été jusqu'à évoquer la perspective d'un calendrier
Ces grandes manœuvres visent essentiellement la réunion qui doit se tenir à Genève le 11 février prochain, contacts « indirects » entre le Pakistan et l'Afghanistan sous l'égide de l'or-
La résistance afghane, quant à elle, a refusé les propositions de Najibullah et exige l'ouverture de discussions directes avec l'Union soviétique que cette dernière a toujours refusées arguant hypocritement que le problème
Le 12 janvier, une importante réunion du haut Conseil de l'Alliance des moudjahidins, qui regroupent les principaux partis de la résistance afghane, s'est tenue à Peshawar, dans l'ouest du Pakistan, où se concentre la majeure partie des réfugiés civils de la guerre mais aussi les différents états-majors de la guérilla à l'extérieur, pour s'accorder sur les réponses à donner aux propositions du régime de Kaboul.
Fruit de cette réunion, le 17 janvier, l'Alliance émettait un communiqué en six points où elle exige le « retrait total, inconditionnel et immédiat des troupes russes » et prévoit
« l'établissement d'un ordre islamique » après les « renversements du régime de marionnettes (de Kaboul, ndlr.) et l'expulsion des troupes russes ». Le communiqué conclut : « Dès l'établissement d'un Parlement islamique, la Constitution de l'Etat islamique sera élaborée et appliquée. Cette constitution devrait garantir l'application de l'Islam dans toutes les démarches individuelles et la vie de notre peuple et de notre droit de ce peuple à disposer de lui-même
Le problème le plus souvent évoqué est celui de l'absence d'un mouvement de libération nationale organisé. Cela tient à la nature profondément pluraliste de ce pays, divisé sur le plan ethnique comme sur le plan religieux (voir encart), d'où la division politique de ses représentations, cultivée à l'envi par le gouvernement du pays d'accueil, le Pakistan, qui joue de cette division pour rester l'interlocuteur diplomatique de l'URSS. Cependant, il est paradoxal que des pays qui prônent le pluralisme politique n'en reconnaissent pas le droit à un peuple occupé. Aucun principe juridique n'impose la reconnaissance d'une seule organisation. L'ONU en avait reconnu trois en Angola, et, depuis
1985 désormais, l'Alliance islamique qui regroupe tous les partis sunnites, soit près de 90% de la population, se maintient.
Dernier argument avancé : il y a maintenant un Etat face au peuple. Mais, en Afrique du Sud, le Congrès national africain (ANC) est reconnu par l'ONU et siège à l'Organisation de l'unité africaine
(OUA) ; l'Organisation de libération de la
Palestine (OLP), mouvement d'un peuple dont le territoire est morcelé, est reconnue par des Etats. On a même vu dans le
deux Etats en guerre, Sécession aux Etats-Unis à la France de la Deuxième Guerre mondiale en passant par l'Espagne de la Guerre civile. Il y a donc des raisons autres que juridiques à l'obstination de non-reconnaissance de la résistance afghane. Ces raisons sont évidemment politiques. LE JEU DES GRANDES PUISSANCES
Avec son cynisme habituel, Reagan a répondu au représentant de l'Alliance, venu lui demander cette reconnaissance, que « l'heure n'était pas encore venue ». Quelle heure? Celle que seul peut faire sonner le général Zia, l'allié pakistanais sérieux des Etats-Unis dans la région. son feu vert, la résistance ne sera pas reconnue par Washington.
Etre un moyen de pression, voilà le rôle de l'Afghanistan dans la stratégie du gendarme impérialiste du monde. Avoir une plaie purulente au flane de l'URSS vaut mieux pour les Etats-Unis qu'une obligation de retraite totale.
L'aide à l'Afghanistan votée par le Congrès américain, en particulier en fusées anti-aériennes, si elle est maintenant perceptible sur le terrain, s'est faite attendre et ne se manifeste qu'en petites quantités.
Que sont devenues les Stinger ? Un participant au colloque de Strasbourg a posé la question à Olivier Roy, journaliste au Monde. Les Stinger sont ces fameuses fusées sol-air qui délivreraient la résistan-
LES POPULATIONS AFGHANES
Pour une population d'environ
17 millions d'habitants (estimation de 1984), on compte actuellement plus de 4 millions de réfugiés, pour la plupart au Pakistan, mais aussi en
Iran.
Principales ethnies : Pachtounes : musulmans sunnites, dans l'est et le sud du pays, surtout le long de la frontière pakistanaise. 5 à 6 millions, dont 2 millions sont nomades. Langue pushtun.
Tadjiks : la dénomination de tadjik désigne les Perses d'Asie centrale, dans l'ouest et le nord du pays ; 2 à 3 sunnites et non chiites millions ; langue : persan.
Hazaras : d'origine mongole, chiites ; dans le centre du pays et à
Kaboul; 2 à 3 millions ; langue :
persan.
Ouzbeks : 2 millions dans le nord du pays.
Turkmènes dans le nord ;
Nouristanis dans le nord-est ; Baloutches dans l'extrême sud ; tous sunnites.
La langue officielle est le persan, bien que l'on compte environ trente autres langues et dialectes. La religion officielle est l'islam, avec environ 85 % de sunnites et 15 % de chiites ; entre 85 et 90% d'analphabètes.
ce afghane du cauchemar des hélicoptères lourds. Olivier Roy répond : « Il y a deux hypothèses : soit ils sont arrivés et les Pakistanais les bloquent, sous la pression des Soviétiques ; soit ce sont les Américains qui, au dernier moment, ont refusé de les livrer, par crainte de les voir tomber dans des mains incontrôlées » (1). tions populaires qu'il sait d'expérience être incontrôlables. On s'y souvient des illusions sur Cuba du début de l'insurrection castriste, répétées pour la fin Somoza. On y sait que l'Alliance contrôle peu l'intérieur, où les commandants sont des figures énigmatiques. En Europe de l'Ouest, que les gouvernements soient de droite ou de gauche, il n'est dans l'intende personne de compromettre les d'accords diplomatiques Moscou, dont Gorbachev remue la carotte sous tous les nez. En fait, à l'Est comme à l'Ouest, on compte sur le temps.
Depuis 1984, P'URSS a abandonné sa stratégie d'occupation progressive au travers de grandes offensives suivies d'implantation. Désormais, elle s'efforce d'étouffer la résistance par le massacre des populations civiles, la désertification, s'efforçant de bloquer la résistance dans ses réduits, de lui couper les routes de passage des frontières, et, parallèlement, de corrompre les notables et d'acculturer et soviétiser les citadins des grandes villes. Face à cela, l'aide mesurée à la résistance l'ethnologie et l'histoire de ce pays guerque sur le fait que, condamné d'abord à s'effondrer rapidement, son peuple « tient » depuis sept ans.
LE MASSACRE D'UN PEUPLE Le mot de « génocide » est-il exagéré ? Les faits et les données chiffrées répondent. D'abord le dépeuplement du pays se poursuit. Selon le Dr Antoine Crouan, coordinateur de Médecins sans frontières pour le programme Afghanistan, un Afghan sur deux ne vit plus aujourd'hui là où il vivait en 1979. Aux quatre à cinq millions de réfugiés, l'essentiel étant au Pakistan, il faut ajouter deux à trois millions de « personnes déplacées » à l'intérieur même du pays, essentiellement dans et autour des grandes villes où ils vivent dans la misère. On compte déjà environ 500 000 morts. Toutes les actions de résistance sont suivies de représailles massives dont la population civile fait les
Les millions de réfugiés sont rejoints jour après jour par d'autres, qui s'en vont dès qu'il n'y a plus de nourriture. S'il n'y a pas de famine en Afghanistan, explique Olivier Roy, c'est justement que la population part quand elle n'a plus de quoi manger, soit que la saison ait été dans les régions isolées par la guerre et qui vivent en autarcie miséreuse, soit, dans les zones de guerre, que le cheptel et les stocks alimentaires aient été détruits et les puits empoisonnés. Jadis, les aux difficiles soudures de la fin de l'hiver. Les aides sont maintenant systématiquement coupées par les Soviétiques aux populations qui ne se soumettent pas. semences. D'autres encore partent quand le champ de bataille s'approche d'elles.
Jean-Pierre Filiu, de Solidarité internationale, raconte qu'il a vu dans le Kunar passer « des réfugiés par centaines, venant du Laghman à la suite d'un massacre commis dans cette région par la milice pour obliger les gens à se rallier ». Edouard Lagourgue, de Guilde du Raid, dit : « En revenant au Pakistan, dans le Paktia, près de Jawar, on en a dénombré plus de mille (réfugiés) en une seule nuit. Les deux jours suivants, en continuant vers le Pakistan, nous marchions sans arrêt au milieu des réfugiés. Ils venaient de Mazar I Sharif et Kunduz. » C'est-à-dire du nord du pays, très loin de là. Ceux qui restent vivent mal: « Certaines familles ne mangent de la viande qu'une fois par an. Les gens se nourrissent essentiellement de
Dans les zones stratégiques, soit tout l'Est afghan, c'est l'infrastructure de la vie paysanne qui est systématiquement détruite. Les villages sont rasés, les cultures sont ravagées par les produits chimiques, le système séculaire d'irrigation est détruit. C'est principalement la population civile qui paie le prix de la guerre en objets piégés, en particulier les jouets, largués par hélicoptères, ne tuent pas mais blessent et estropient. Du point de vue de la politique de terreur, les blessés, qui meurent plus tard, sont plus efficaces que les morts immédiates. Les zones désertideux à trois jours de marche dit Olivier Roy qui les a traversées. Il s'agit donc bien d'une politique de terreur et d'extermination qui vise à la fois à « vider le bocal pour tuer le poisson » et à plier la résistance civile. La lassitude est sensible dans cette population qui ne voit aucune issue à cette situation tant dans le pays qu'au Pakistan dans les camps de réfugiés.
profond encore, l'avenir de par ce type de guerre. Le taux de mortalité juvénile des enfants de quatre à cinq ans est effroyable, de l'ordre de 45 %. La malnutrition, les maladies non soignées s'y ajoutent pour compromettre les lendemains de ce peuple. On connaît mal l'autre côté de la politique « civile » soviétique, à savoir l'importance et l'effet des déportations en URSS de populations
Sur ce fond humain, la résistance continue. Mais elle se transforme.
LES LOGIQUES DE LA GUERRE
L'unité politique, fragile certes, mais maintenue par conscience de l'intérêt commun, constituée par l'Alliance islamique, n'a pas son équivalent militaire à l'intérieur. Si la résistance contrôle tou-
1. Défis Afghans, numéro 10, novembre 1986. Cette référence vaut pour toutes les citations en italique qui suivent.
jours 82% de la surface du territoire, c'est dans la division.
Jean-Pierre Filiu a constaté, pour le Kunar, l'éclatement des groupes de résis-
«Il y a, dit-il, neuf organisations pour un secteur de 20 km entre Asmar et Barikot où sont stationnées les forces soviéto-afghanes. De temps à autre, un groupe de moudjahidins lance une offensive, sans danger pour l'adversaire. C'est aussi un moyen de justifier une demande d'armes aux partis de Peshawar. Pour eux, il n'est d'ailleurs d'aucune utilité d'occuper Asmar par exemple, qu'il leur serait très difficile de tenir. Ils préfèrent l'avoir comme point de fixation. Il y a une sorte de match nul dans ce face à face. Mais il faut signaler le phénomène important de grignotage des cols par les Soviétiques où ils installent des postes permanents ce qui complique et allonge pour les résistants le passage entre le Pakistan et l'Afghanistan.» Edouard Lagourgue confirme : « Tous les partis sont également présents dans le Wardak. » Enfin, Olivier Roy : « Il y a davantage d'armes avec toujours des problèmes de distribution rationnelle et une corruption croissante. Certaines armes, aupaexceptionnelles, sont devenues standard comme la roquette sol-sol. (Mais) avec ces armes lourdes, ils font une guerre tribale traditionnelle. C'est une guerre de démonstration avec l'idée qu'à partir du moment où on contraint les soldats d'un poste à ne pas sortir, c'est gagné. Or, toute la tactique soviétique consiste à multiplier ces postes qui fixent les effectifs de la résistance et non à l'écraser. Second problème, le syndrome du markaz (quartier général d'un groupe de moudjahidins, ndlr.), le vice principal de la résistance. On va construire un markaz, le défendre et seulement après attaquer l'ennemi. C'est la conception qui domine en zone tribale pachtoune, tout à fait contraire aux principes d'une guérilla. Inexistence de la stratégie. Inadaptation des tactiques en général, sauf dans deux cas : Massoud dans le Panshir et Ismael Khan à Hérat. Ce sont les deux seuls « généraux » de la
L'action de Massoud est pour Olivier Roy ce qu'il y a de nouveau dans la guerre en 1986. Il dit : « On ne peut plus parler de Massoud comme commandant du Panshir, il est aujourd'hui le commandant du nord-est, du Panshir à Kunduz, à l'exception du Badakhstan. Il a mis en place ce dont a le plus besoin la résistance afghane : une unité de combattants professionnels qui n'est plus liée à un territoire donné. (...) Il n'y aura de stratégie possible pour la résistance que si elle possède ce type de groupes mobiles. A l'image de ce dont Giap disposait au Viet Nam: une troupe capable de descendre d'Hanoï à Saigon. Certes, on n'en est pas encore là. Massoud dispose d'une force de mille hommes dans le nord-est, pluri-régionale avec surtout une formation professionnelle grâce à l'Académie militaire qu'il a créée. »
Jérôme Bony, d'Antenne 2, a vu dans le Paktia, « un émissaire de Massoud venu voir comment évoluait la situation, mais qui donnait également quelques conseils sur l'art de la guérilla telle qu'elle se pratique dans le nord-est. Près de la frontière, toujours dans le Paktia, se trouve également un camp d'entraînement intensif dirigé par un homme de Massoud. »
Alain Guillo, journaliste indépendant qui en est à sa sixième enquête dans les maquis afghans, constate que « pour la première fois cette année, la résistance afghane prend conscience qu'elle ne pose plus de problèmes militaires véritable-
Soviétiques ». Il y a donc désormais une course de entre la stratégie soviétique de grignotage et de fixation de la guérilla, visant à l'usure par le temps, et la stratégie de la guerre révolutionnaire qu'a initiée Massoud. La la nécessité de celle-ci l'emportera-t-elle ? Quel rôle peuvent jouer dans ce sens les lourdes difficultés économiques qui pèsent sur la résistance ?
La destruction de la base humaine paysanne de la guérilla oblige les résistants à y pallier financièrement. Il faut cent roupies pour couvrir les frais de rentrée du Pakistan en Afghanistan de chaque modjahed (combattant), autant pour rapatrier un blessé. Le transport de 7 kg de marchandises du Pakistan au Panshir relativement proche revient à environ 4 500 afghanis, soit 225 francs, somme énorme. Or, il faut 20 kg de nourriture par homme et par mois, soit plus de 12 000 afghanis, ou 600 francs, le double du salaire d'un fonctionnaire moyen à Kaboul. Cela a pour conséquence de diminuer le nombre de moudjahidin à l'intérieur du pays. Alain Guillo, qui fournit les chiffres qui précèdent, rapporte : « J'ai constaté que les markaz des moudjahidin situés autour de Kaboul se sont vidés d'une grande partie de leurs membres ou ont complètement disparu. Les résistants ont également leur séjour au Pakistan. Ainsi, sur une zone de 40 kilomètres au sud de Kaboul dans laquelle il était possible de rencontrer une cinquantaine de commandants, quarante d'entre eux se trouvaient à Peshawar en août et septembre derniers ».
Parallèlement, la corruption gagne les sommets de l'émigration au Pakistan. On a pu lire dans Le Monde du 26 septembre, sous la plume de Patrice Claude, le portrait du grand commandant de la région de Kaboul, Abdoul Haq, pourvu d'une limousine japonaise, d'une villa cossue, arborant une montre suisse en or massif au poignet... Ce n'est sans doute pas le pire. Lui revenait de Kaboul, à pied avec ses hommes. Pour Alain Guillo, le « problème le plus sérieux pour le Pakistan est certainement celui de la drogue. La proportion d'héroïnomanes y augmente de façon inquiétante. Il s'agit très certainement d'un moyen utilisé par l'Union fragiliser le Pakistan. Plusieurs sources m'ont confirmé l'existence d'un laboratoire d'héroïne à Khost, dans le Paktia, une zone contrôlée par les Soviétiques. La vallée du Sukhab, région déserte par de mulsemble épargnée par les Soviétiques depuis que du haschish y est cultivé. De petits groupes de la résistance, dépouvus de gros moyens finanrecourent au trafic de la drogue avec à terme le risque d'un pourrissement par l'attrait de l'argent facile et l'affaiblissement de la capacité combattante ».
Pour l'instant, les Soviétiques tirent parti de cette dégradation. Peuvent-ils pousser leur avantage jusqu'au bout ? Olivier Roy ne le pense pas. « Les Russes, dit-il, ne peuvent pas aller au-delà d'un certain seuil. C'est une guerre d'équilibre ». A Strasbourg, il a montré que leurs grandes offensives de l'été dernier n'avaient infligé aucune défaite notable à la résistance qui, chassée un moment, a repris ses positions antérieures ; que sement du « périmètre de sécurité » des Soviétiques autour de Kaboul n'empêche toujours pas les commandos de frapper en plein cœur de la ville ; que les voies de communications avec le Pakistan ne sont pas coupées. Elles ne pourront sans doute pas l'être en dépit de pertes plus importantes de la résistance à cause de la nature même de cette frontière et de la multiplicité des petits groupes de moudjahidin. Ici, ce qui est ailleurs une faiblesse devient un avantage relatif.
Get surtout, la politique de ralliement des notables se limite à des n'a été « retourné ». Cette tactique des Soviétiques est dangereuse parce que liée à un changement de politique religieuse : la neutralité, qui a remplacé les campagnes anti-religieuses, permet la corruption des mollah, mais elle ne règle cependant pas le problème du ralliement des populations.
Comme sous Andropov, la politique gorbatchévienne que mène Najibullah accorde la primauté à la guerre des services spéciaux, aussi bien à l'intérieur du pays qu'en direction du Pakistan. Mais le changement de dirigeant, loin de régler les problèmes du parti et du gouverne•ment, d'en finir avec le fractionnalisme, s'il n'a pas exacerbé les tensions existantes, a du moins été ressenti, et ce à juste titre, comme la perte de la dernière miette d'indépendance nationale. L'accueil « populaire » fait à Babrak Karmal lors de la cérémonie de départ des troupes soviétiques est à cet égard significative (2).
Mais beaucoup plus important est