Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER ETAT ESPAGNOL

« Terre et liberté » ; la lutte séculaire des journaliers andalous

· Inprecor n° 236, 16 février 1987 · p. 8-9 · 2 030 mots

État espagnol Syndicalisme

Le combat séculaire des journaliers Andalous

Avec le taux de croissance moyen de la population espagnole qui fut de 37% entre ces deux dates, la population d'Andalousie aurait du atteindre 8.400.000 personnes

ES mobilisations actuelles des journaliers agricoles en

IL Andalousie ont leurs racines historiques dans les premiers soulèvements qui eurent lieu à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, à Jerez, Cordoba, El Arrabal. La Garde civile fut d'ailleurs créée pour assurer le maintien du pouvoir et la sécurité des latifundistes sur des terres principalement destinées à l'élevage du bétail. Quelques familles de « Grands d'Espagne », les Alba, les Medina-Sidonia, les Medinacelli, se partagent historiquement ces terres.

Seule, en 1931, la République suscita quelque espoir chez

Ignacio RIOS

Le développement économique des années soixante entraîne le début de l'émigration, qui devient une véritable soupape de sûreté (voir tableau 1). L'Europe entière, mais aussi les banlieues de

Madrid, de Barcelone et de Bilbao se remplissent d'andalous chassés de leur terre par la faim. Le nombre de journaliers décroît. Pourtant, la tension sociale augmente en Andalousie. Près de 92 % des travailleurs potentiels attendent sur les places des bourgades, un éventuel contrat de travail que proposent les contremaîtres des grandes propriétés. C'est à cette période que le gouvernement crée « l'emploi communautaire », un système destiné à donner du travail aux chômeurs par des œuvres d'infrastructures, mise en chantier de routes, remise en état des rues, travaux d'adduction d'eau etc., en échange d'un salaire qui permet tout juste aux journaliers de ne pas mourir de faim en attendant un hypothétique emploi agricole au moment des récoltes.

La économique crise des années soixante-dix ferme la possibilité d'émigrer.

La mobilisation contre la dictature et la période de montée du mouvement ouvrier qui coïncide avec la mort de Franco en

1975, favorisent l'organisation d'un puissant mouvement des journaliers. Cela se traduit notamment par l'extension des

Commissions ouvrières (CO) à presque toutes les régions d'Andalousie et la fondation du Syndicat des ouvriers agricoles

(SOC).

A la vieille revendication d'une réforme agraire, toujours présente, s'ajoutent celles du droit au travail, de la suppression de la mécanisation qui réduit les possibilités d'emplois et la protestation contre la mise en place de cultures nécessitant peu de main-d'œuvre, telles le tournesol, les céréales, aux dépens de cultures comme l'olivier.

La structure du système de l'emploi communautaire qui implique la réunion continuelle et quotidienne des ouvriers qui se répartissent les grands travaux, faci-

" Terre et liberté "

de faim. lite la pénétration des syndicats paysans et ouvre la voie à une mobilisation collective, l'occupation des grandes propriétés redevenant la forme de lutte centrale des journaliers. L'Union du centre démocratique (UCD) d'Adolfo Suarez, qui conduit la transition post-franquiste, ne trouve que la répression du mouvement comme solution à ce problème.

LA PROPRIÉTÉ DE LA TERRE EN ANDALOUSIE

ET LA LOI DE RÉFORME AG TAIRE

38% de la superficie totale de l'Andalousie est occupée par des propriétés qui dépassent les 500 hectares. 11 400 exploitations ont une superficie supérieure à 100 hectares. Comme beaucoup de propriétaires ont plusieurs exploitations, dans les faits, quelques milliers de personnes possèdent plus de la moitié des terres andalouses, soit 5 234 668 hectares.

25 % des 434 000 hectares de terre irriguée sont aux mains des grands propriétaires terriens. 62% des terres non cultivées - pâturages, bois, montagne etc. -, soit 2 600 000 hectares sont ré-

TABLEAU 1 EMIGRATION ANDALOUSE DE 1960 à 1973 EMIGRATION INTERIEURE nombre destination 788.000 Catalogne 250.000 Madrid 170.000 Valence

50.000 Euskadi

50.000 Baléares Nombre d'habitants en Andalousie :

les sans-terre. La Loi de réforme agraire du Front populaire, en

1936, fut arrachée par les grands mouvements d'occupations des terres, à grand-peine tolérés par le gouvernement républicain qui dut tenir compte de la force des organisations paysannes.

Le soulèvement franquiste, le 18 juillet 1936 et l'occupation rapide d'une grande partie de l'Andalousie par les fascistes, eu pour conséquence le massacre des journaliers les plus radicaux.

La répression qui frappa alors la population et les organisations paysannes, ouvrit une période noire, faite de misère, de peur et parties dans les propriétés supérieures à

500 hectares.

Ces dernières années, changements importants se sont produits dans la campagne andalouse. On est passé de formes arriérées d'agriculture, à une agriculture plus développée impliquant des techniques plus modernes.

Conséquence de cette évolution, on assiste à une majeure concentration des terres, c'est-à-dire plus de pouvoir et de profits pour les grands propriétaires. Les paysans ayant moins de 20 hectares de terres qui forment 87 % du nombre total des exploitations occupent 17 % de la superficie totale. Les paysans moyens, dont la propriété est comprise entre 20 et 200 hectares, occupent 12% de la superficie totale. Le reste des terres est occupé par 259 fermes ayant chacune plus de 2 500 hectares.

Le 25 octobre 1983, le gouvernement autonome d'Andalousie, dirigé par le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) rendait public son avant-projet de Réforme agraire. Trois ans après son approbation au parlement, on peut juger de la validité de ce projet où tout ce qui ressemblerait à une réforme agraire modifiant la distribution injuste de la terre, est pure coïnci-

EMIGRATION VERS L'EUROPE nombre destination

600.000

France

300.000

Suisse

200.000

Allemagne

100.000

Autres pays

1940

5.200.000

1975

6.132.000

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dence.

Les antécédents de cette loi se trouvent dans deux projets, l'un franquiste qui avait pour nom Loi de réforme et de développement agraire, l'autre appartenant à l'UCD, la Loi des propriétés manifestement améliorables. Son objectif fondamental est de parvenir à une reconversion des campagnes par la rentabilisation capitaliste de l'agriculture.

Les projets d'expérimentations qui ont été mis en marche par l'application de cette loi, affectent uniquement les terres mal cultivées, en « obligeant » leurs propriétaires à céder temporairement leurs terres, moyennant indemnisation, lesquelles sont adjugées à des coopératives de travailleurs. Une fois la rentabilité de la terre améliorée, le latifundiste a la possibilité de les récupérer. L'objectif du PSOE vise structures de production, en favorisant des cultures ayant un haut degré de mécanisation. Il laisse totalement de côté le caractère social du problème qui devrait de la réforme agraire et qui implique l'expropriation sans indemnités des grandes propriétés et leur remise aux paysans sans terre, conjointement à la mise en œuvre d'une industrie de transformation et de circuits de commercialisation de la production agricole, qui font totalement défaut en Andalousie à l'heure

Les Commissions ouvrières, qui disposent de la majeure implantation dans toutes les provinces, et le SOC, extrèmement combatif et surtout implanté dans les provinces de Séville et de Cadix, ont répondu à ce projet du gouvernement en avançant leur propre conception de la réforme agraire. Lors de son congrès en 1984, le SOC déclarait : « La terre, comme l'air ou l'eau, est un don de la nature et donc, nul ne peut le confisquer à son profit ou pour s'enrichir. C'est un bien public, une propriété du peuple qui doit être destinée à l'usage et la jouissance de la communauté qui l'habite et la travaille. La terre ne peut qu'être propriété publique, "Propriété du peuple'. »

LA DISPARITION

DE L'EMPLOI COMMUNAUTAIRE

Voilà quelques années, la bourgeoisie espagnole a commencé son effort d'adaptation des structures économiques aux exigences de l'entrée dans la Communauté économique européenne (CEE). Sur le plan agricole, cette transformation s'est traduite par l'arrachage généralisé des oliviers et la baisse de la production de coton au profit de cultures intensives plus mécanisées et en accord avec les exigences de leurs partenaires européens (voir tableau 2). Ces reconversions de l'agriculture se sont accélérées ces trois dernières années avec l'introduction de cultures non traditionnelles comme la carotte, la fraise ou les fruits et légumes tropicaux, dans des zones ayant une faible tradition de luttes paysannes comme les provinces de Alme-

Huelva, en systématisant l'emploi d'une main-d'œuvre bon marché, le plus souvent féminine ou bien provenant de la

TABLEAU 2

SURFACE CULTIVEE PAR

CULTURE (Andalousie occidentale)

Année Nore total d'hectares Blé, orge, avoine, tournesol 1962 621.573

1972 801.923 Coton 1962 202.681

1972 61.131 crise que connaît la pêche artisanale.

Une reconversion de ce genre supposait la liquidation du secteur social qui a été à la tête de la lutte pour la réforme agraire et plus particulièrement du SOC, symbole et direction du combat des journaliers. C'est dans cette optique que le PSOE a abordé la disparition de l'emploi communautaire, tout d'abord en laissant 40 000 travailleurs exclus du droit à bénéficier de ces emplois, puis, en lui substituant le Plan d'emploi rural (PER). La fonction première de ce plan est justement d'éliminer ce caractère de regroupement collectif de travail. Il remplace l'emploi par une allocation annuelle de chômage pour les journaliers qui ont travaillé un minimum de 60 journées dans des travaux agricoles, provoquant ainsi la compétition, la vente individuelle et la corruption pour obtenir ce minimum qui donne droit au paiement de cette allo. cation. Les cas ne sont pas rares où les journaliers ont travaillé gratuitement sur les grandes propriétés afin d'obtenir que le patron leur délivre un certificat de

Parallèlement, le gouvernement s'est lancé dans la répression systématique des ouvriers agricoles les plus combatifs qui usent des méthodes de luttes les plus directement anti-capitalistes, les occupations de terres. Plus de 600 procès ont été intentés contre les militants du SOC et des Commissions ouvrières, avec des demandes de peines qui atteignent parfois plusieurs années de prison, pour des « délits » comme les occupations symboliques de propriétés, la formation de piquets exiger le partage du travail entre toutes les mains, les blocages de routes. Des exemples comme celui des journaliers d'EI Coronil contre lesquels furent demandés 3 ans de prison, parce qu'ils s'étaient enfermés dans la mairie du village d'où ils furent délogés par la Garde civile qui fit sauter la porte à la dynamite, sont suffidémonstratifs de la politique répressive de la social-démocratie.

L'IMPORTANCE

DE LA MOBILISATION CONTRE LA REPRESSION Se joue à l'heure actuelle, la survie du mouvement des journaliers, moteur de la faible lutte nationale andalouse et colonne vertébrale de la gauche anti-capitaliste. La disparition de ce collectif important et combatif signifierait un recul du mouvement révolutionnaire en Andalousie et dans tout l'Etat espagnol. Ce serait une lourde défaite pour le mouvement ouvrier qui aborderait la lutte syndicale agraire dans des conditions infiniment plus difficiles qu'elles ne le sont actuellement, avec la consolidation d'un capitalisme agricole moderne, basé sur la surexploitation des hommes. Plus de 3 000 personnes sont venues à El Coronil, répondant par une manifestation et une occupation symbolique de terres, à l'emprisonnement de Diego Canameras, le secrétaire général du SOC (1). Quinze jours plus tard, plus de cent journaliers participaient à une grande mobilisation à Madrid, avec l'appui des organisations de gauche, et plus particulièrement des organisations révolutionnaires madrilènes.

Pour l'instant, la répression paraît s'être calmée. Les actions unitaires impulsées par l'ensemble des organisations syndicales, Commissions ouvrières, SOC, Confédération nationale du travail (CNT) et des partis de gauche, Parti communiste d'Andalousie (PCA), Parti communiste (PC), Mouvement communiste d'Andalousie (MCA), Ligue communiste révolutionnaire (LCR) ont été une démonstration de la sensibilité unitaire des travailleurs de l'Etat espagnol. Mais il manque toujours une certaine continuité qui puisse créer une véritable conscience anti-répressive. Le PCA et la Gauche unie (IU) (2), prétendent canaliser la lutte dans les limites étroites de leur action parlementaire, en voulant l'utiliser uniquement et exclusivement au profit de leur parti. C'est aussi pourquoi les réponses à la répression ne se font qu'au coup par coup et largement grâce à la vigilance des organisations révolutionnaires. De leur unité et de leur à maintenir l'initiative dans le combat dépendra que deviennent réalité, les vieux mots de l'hymne andalou, Terre

Ignacio RIOS 1. Sur le procès de Diego Canameras, voir Inprecor numéro 227 du 6 octobre 1986.

2. La Gauche unie (IU) est une coalition qui a été formée lors des élections générales de juin 1986. Elle comprenait les partis sui• vants : le Parti communiste espagnol (PCE) de peuples d'Espagne (PCPE) de Ignacio Gallego, Tamanes, le Parti d'action socialiste (PASOC) de Alonso Puerta ainsi que le Parti carliste et le Parti humaniste qui devaient quitter IU peu de temps après les élections. Le parti de l'ancien Unité communiste (UC) avait refusé de s'inté-

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