IL un succés politique indéniable pour la présidente des Phi
E référendum constitutionnel du 2 février 1987 représente
• lippines. Avec un taux de participation d'environ 80%,
76 % de « oui », Corazon Aquino a largement dépassé le seuil de crédibilité des 65 %. Le gouvernement va s'appuyer sur cette nouvelle légitimité électorale pour poursuivre son entreprise de stabilisation et accentuer la pression contre le mouvement révolutionnaire dans l'archipel.
Ce succès, pour éclatant qu'il soit, n'en est pas moins rela-
Paul PETITJEAN
Le scrutin du 2 février s'est déroulé dans un calme inhabituel lors des grandes consultations électorales tenues dans l'archipel. Pourtant, la veille encore, les rumeurs les plus alarmistes couraient
Manille. Des événements particulièrement graves se sont en effet produits durant les quinze jours qui ont précédé le vote.
Le 22 janvier 1987, le Mouvement paysan des Philippines (KMP) a organisé une grande manifestation paysanne pour réclamer la mise en œuvre d'une réforme agraire véritable (1). Sur le pont Mendiola, qui mène au palais présidentiel, l'armée a tiré, tuant une vingtaine de personnes et en blessant des dizaines d'autres. Des marines avaient été placés derrière les cordons de police. Les moyens habituels de contrôle des manifestations (lacrymogènes, etc.) ont été délaissé au profit des moyens de guerre. La provocation était évidente, rappellant l'enlèvement et le du dirigeant syndical Rolando meurtre
Olalia, en novembre dernier.
Le massacre de Mendiola a soulevé émotion intense. Le cardinal Sin, une archevêque de Manille, a affirmé que le fait que le gouvernement n'ait pas réussi à mettre en œuvre un programme de réforme agraire était « dans une large mesure » responsable de la tuerie. Dans une lettre pastorale, Sin a déclaré : « Nous demandons à notre gouvernement, à la suite de cette tragédie, de diriger son attention sur la question de la réforme agraire ainsi que les préoccupations liées à une telle réforme ». (2). Le 26 janvier, 30 000 manifestants ont défilé, à l'appel du KMP et d'autres organisations de gauche, devant le palais présidentiel en signe de protestation.
Mais le 27 janvier, la capitale a été le théâtre d'une nouvelle tentative de coup d'Etat, plus sérieuse que les précédentes.
Les rebelles se sont attaqué à des camps militaires et à la base aérienne de Villamor (proche du centre-ville). A Hawaii, les
Marcos ont tenté d'affréter un avion pour les Philippines. Eventé, le complot a avor-
Uses et ses contradictions internes. té. Mais les mutins ont quand même occupé trois jours durant la station de télévision de droite GMA-7, recevant le soutien actif de civils mobilisés pour la circonstance.
Plus tard, 200 soldats, regroupés dans une propriété du gendre de l'ancien dictateur, à Montalban au nord de Manille, se sont retirés dans les hauteurs de la Sierra Madre, mollement poursuivis par des troupes gouvernementales.
Enfin, le 31 janvier, nouvelle provocation sanglante, l'armée a tiré sur des manifestants, à Bataan où se trouve la principale « zone franche » du pays, tuant trois grévistes du Mouvement du premier mai (KMU) (3) et faisant une trentaine de blessés.
L'OMBRE DES MILITAIRES
Jusqu'à la veille du scrutin diverses fractions des forces armées ont maintenu un climat de grande tension. C'est dans ce contexte que l'on doit analyser les résultats du référendum. Le journaliste Patrick Sabatier notait, peu avant le vote, que « la succession des drames de ces dernières semaines (...) ont probablement joue en faveur du « oui ». De nombreux indécis voteront pour Cory par crainte du désordre ». (4). La victoire des « oui », vote de confiance à la présidente, reste avant tout un vote contre la droite militaire, l'affirmation d'une volonté démocratique.
Forte de ce plébiscite, Corazon Aquino a promis de mettre au pas les éléments
LA BRECHE
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tif, temporaire et fragile. L'enthousiasme populaire qui a succédé à la chute de la dictature de Marcos, il y a un an, est retombé. Le régime vient de tirer l'une des dernières cartouches qui restait à sa disposition pour répondre au mouvement de désenchantement qui s'est amorcé voilà quelques mois. Les prochaines échéances, comme celle des élections législatives du printemps, risquent de mettre à nouveau en lumière ses faiblesrebelles de l'armée. Le général Ramos a annoncé que 400 soldats et officiers accusés d'avoir participé au coup d'Etat du 27 janvier seraient traduits en cour martiale.
Il est cependant fort improbable l'armée accepte de rentrer dans ses baraquements.
Le « non » l'a emporté dans le Nord
Ilocano, la région de Ferdinand Marcos et
Juan Ponce Enrile, et... dans de nombreuses casernes. L'armée a voté contre une constitution qui prétend lui interdire toute ingérence dans la vie politique et qui place les forces de police sous autorité civile (la principale force de police du pays, la Philippine Constabulary, était, comme la gendarmerie en
France, un corps militaire).
Le prétexte aux divers coups de force perpétrés par les « néo-fascistes », comme les appellent les Philippins, est l'anticommunisme. C'est par « nationalisme et anticommunisme que nous agissons », déclarait lors de l'occupation de la station de télévision GMA-7 le colonel de l'armée de l'air Oscar Canlas. « Depuis onze mois, nous avons vu ce gouvernement pourrir sous l'influence des communistes. Nous devons agir maintenant. Après il sera trop tard ». Il existe des divergences réelles sur la politique à suivre vis-àvis de l'insurrection populaire. Mais, derrière ces propos
1. Le Kilusang Magbubukid ng Pilipinas
(Mouvement paysan des Philippines) revendique aujourd'hui 750 000 membres. Le KMP participe à la coalition d'organisations de masse militantes connue sous l'acronyme de Bayan. Le « programme pour une véritable réforme agraire » du
KMP a été, notamment, publié dans National
Midweek (Quezon City) du 26 novembre et du
3 décembre 1986.
2.
Cité par Keith Richburg, International
Herald Tribune, 26 janvier 1987.
3. Le Kilusang Mayo Uno (Mouvement du premier mai), la centrale syndicale militante forte de 600 000 membres avait organisé depuis le 26 janvier, à la suite du massacre des paysans sur le pont Mendiola, une « welgang bayan »
(grève populaire), dans la province de Mariveles,
Bataan, où se trouve la « zone industrielle franche ».
4.
Le quotidien français Libération du
2 février 1987.
martiaux, il y a un enjeu beaucoup plus général quant à la fonction des forces armées : « nous estimons qu'elles doivent jouer un rôle politique » déclarait sans ambage, le colonel Canlas (5).
Les quelques 700 militaires ayant été, dit-on, directement impliqués dans la représentent que la pointe de l'iceberg.
sont les officiers qui pas leurs sympathies pour les mutins. Ces derniers, note l'un d'entre eux, « se sont lancés dans cette opération pour attirer l'attention de l'opinion publique sur la menace communiste, devons tenir compte de la sincérité de leur action... ». (6).
Nombreux, aussi, philippins qui ont fait de l'armée thailandaise un modèle, une armée entrée en politique voilà plus de 50 ans. En Thai: lande, des fractions militaires contrôlent certains partis. Ils sont représentés de ce fait à l'Assemblée nationale. Pourtant, les idéologues de l'Etat-major n'hésitent pas à mettre en cause l'autorité de institution, usant d'un langage démagogique : l'assemblée des partis ne représente pas le pays mais des intérêts privés, ceux des milieux d'affaires (ce qui n'est pas faux), l'armée peut, elle, parler au nom de la nation toute entière (ce qui n'est certainement pas vrai !).
Run discours qui plaît parvenus militaires philippins. Ils trouveront des alliés dans l'Assemblée nationale qui doit être élue en mai prochain, notamment chez les politiciens ilocanos de droite (le népotisme faisant force de loi à l'époque de Marcos, de nombreux offi. ciers supérieurs appartiennent aux mêmes « clans » ilocanos que Marcos ou Enrile). Mais ils ne seront pas directement repré sentés au parlement et au Sénat. On voit se dessiner un véritable conflit politico-institutionnel durable entre l'armée et les grandes familles régionales, entre pouvoir civil et pouvoir militaire : une fracture complexe qui traverse le régime Aquino lui-même ainsi que l'élite sociale du pays.
L'armée a déjà fait savoir qu'elle n'est pas satisfaite du recentrage à droite du gouvernement, opéré fin 1986 à la suite des « recommandations » présentées par le général Ramos, chef d'Etat-major, lors de la crise de novembre dernier (7). « Le gouvernement n'en a pas fini d'avoir des problèmes avec l'armée » a souligné Juan Ponce Enrile (9), ancien ministre de la Défense et chef de file de la droite.
La menace est constante. L'armée, bien que fractionnée, tend à réagir solidairement face au régime civil. Lors du coup de force des 27-29 janvier, le général Ramos a reçu une délégation d'officiers demandant la clémence pour les mutins. Il a fait comprendre qu'il était lui-même opposé à des sanctions trop sévères. Alors qu'Aquino promettait déjà la cour martiale pour les mutins, le colonel Canlas, l'un de leurs chefs, a pu participer à une conférence de presse aux côtés de Ramos et du ministre de la Défense, le général Ileto, expliquant à qui voulait
Tentendre qu'il ne fallait pas voir une des organisations clandestines, reddition dans l'abandon par les mutins de l'occupation de la station de télévision
LA GAUCHE DIVISÉE Les forces de gauche se sont divisées quant à la politique à suivre à l'occasion du référendum. Le Parti communiste des Philippines (PCP) a appellé, dès octobre,
« rejeter la Constitution pro-impérialiste et anti-masses » et à « porter en avant la lutte pour la démocratie nationale ».
poursuit : « Les réactionnaires colportent des « processus pacifiques » afin de dévier les masses du chemin du vrai changement social. Mais l'histoire dé-
- et l'a démontré au cours de la lutte antérieure contre la dictature - que c'est seulement à travers des luttes directes, armées ou non-armées que le peuple peut remporter des victoires complètes ».
Mais cette consigne de vote n'a pas été automatiquement reprise par les autres organisations de gauche, y compris celles appartenant au courant national-démocratique. Le KMP et le KMU, dont le président avait été abattu en novembre, ont eux aussi appellé au niveau national au vote « non ». Le KMU dans l'ile de Negros a appellé au vote « oui critique ». Quand, en décembre dernier, la coalition de masse Bayan a organisé une consultation de ses organisations membres, le « oui critique » l'a emporté par 96 voix contre 75 en faveur du « non » et 7 abstentions (10). Durant le mois de janvier, le camp des « non » s'est renforcé, mais Bayan, en tant que coalition, a appellé au « vote de conscience », laissant ainsi ses membres libres de leur choix. Le Partido ng Bayan, quant à lui, initialement favorable au « oui critique » a dû rediscuter de sa position le 25 janvier. Il a demandé que la consultation électorale soit reportée. Une cinquantaine d'organisations de gauche ont appellé au vote « oui criti-
Ces divergences politiques doivent se comprendre dans le contexte général du pays. Des luttes révolutionnaires ont été engagées depuis des années dans l'archipel, des forces armées populaires existent. Mais la situation politique est, actuellement, loin d'être révolutionnaire. Elle reste par bien des aspects contradictoire. La chute du régime Marcos a créé un « espace démocratique » favorable à l'expansion des organisations de masse légales. Mais le « centre », dans la vie politique, laminé sous la dictature, s'est reconstitué, derrière Aquino, avec pour moyennes. Le mouvement populaire, sous la forme d'organisations comme Bayan, le KMU et le KMP, par exemple, s'est remardepuis le début des années 1980. Mais il lui faut encore du temps pour se consolider avant de pouvoir passer à l'offensive à l'échelon mouvement révolutionnaire philippin est donc soumis à des exigences partiellement contradictoires : la préservation des forces armées populaires et pour imposer le droit d'existence légale de la gauche politique, l'expansion et la consolidation des organisations de masse, le combat pour les intérêts sociaux des paysans, ouvriers et pauvres urbains et la bataille pour regagner les « forces centristes » qui oscillent, la défense des acquis dé. mocratiques issus du soulèvement antidictatorial de février 1986 contre la droite militaire, la mise en échec du projet contre-révolutionnaire de la présidente Aquino, la mise en lumière du rôle joué par l'impérialisme américain...
Il n'est pas facile de dégager, à chaque étape de la lutte, une politique unifiée qui réponde au mieux à l'ensemble de ces exigences. En fonction de leurs options stratégiques, mais de leur situation concrète aussi, les divers courants de la gauche philippine ont fait des choix tactiques différents. Le débat, complexe, traverse organisation. Nous reviendrons plus en détail sur ces questions très importantes dans un prochain article.
VERS UNE OFFENSIVE DU RÉGIME
Après le massacre de Mendiola, le Front national démocratique (NDF) a fermé le bureau qu'il avait ouvert à Manille et a rompu les négociations, dénonçant l'incapacité du gouvernement à protéger les masses populaires et à châtier les coupables, Il a renoncé à prolonger le cessez-le-feu au-delà de la période initiale de 60 jours qui est arrivé à terme le 7 février. Il exige, pour reprendre les négociations de paix, que le gouvernement montre sa dé. termination à mettre en œuvre de véritables changements fondamentaux, à assurer son contrôle sur les forces armées, à chercher une solution aux racines de l'insurrection, à reconnaître dans le NDF
Après avoir gardé l'initiative politique en novembre-décembre, on peut dire que le NDF l'a temporairement perdu en janvier. Le gouvernement et l'Etat-major préparent une importante offensive politique contre la guérilla, annonçant notamment une vaste amnistie pour le premier anniversaire de la chute de Marcos.
offensive politique pourrait être rapidement suivie d'une offensive militaire. La solidarité doit se poursuivre sur le plan international, sans faiblir.
Paul PETITJEAN, 10 février 1987 5. Cité par Kim Gordon-Bates, Le Monde, 29 janvier 1987.
6. Cité par Philippe Pons dans Le Monde, 7. Voir notre article publié dans Inprecor, •numéro 235 du 2 février 1987.
8. Cité par Patrick Sabatier, Libération, 5 9. Article éditorial de Ang Bayan, (organe central du PCP), vol. XVIII numéro 8, octobre
Selon Michael Peterson, Direct Action, (Australie), 21 janvier 1987, p.11.
11. Pour l'argumentation d'une organisation Inprecor numéro 235 du 2 février 1987.