Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Les Cahiers du féminisme ont dix ans ; interview de deux membres du comité de rédaction

· Inprecor n° 238, 16 mars 1987 · p. 6-8 · 2 845 mots

Femmes France Syndicalisme

ES Cahiers du féminisme ont dix ans. Cette publication féministe de la Ligue communiste révolutionnaire (section française de la IVe Internationale) a vu le

Inprecor a rencontré deux membres du comité de rédaction des Cahiers pour re-

FRANCE ont dix ans jour en 1977. tracer l'histoire de la revue et voir quel est son rôle.

- Inprecor : Quelle était la du mouvement féministe quand les Cahiers furent

- Josette DESBOIS : Les Cahiers du féminisme ont été lancés en novembre 1977 et la parution de cette publi -cation avait été décidée lors de la Conférence nationale femmes de la LCR qui s'était tenue en juin 1977. Pour rappeler brièvement dans quel contexte politique s'est effectuée la sortie de la revue je citerais trois éléments.

Tout d'abord, l'impact du mouvement féministe à cette époque. Il avait été capable de mener des luttes de masse très importantes, notamment sur le droit à l'avortement et à la contraception, et sur d'autres questions comme le viol. Le mouvement des femmes était relativement puissant. Il s'était structuré dans des lieux multiples, comme le Mouvement pour la liberté de l'avortement et la contraception (MLAC), dans les groupes

On estime que 5 à 7 000 femmes étaient organisées dans 4 à 500 groupes de femmes. Et ce mouvement avait suscité des débats importants à l'intérieur des organisations ouvrières traditionnelles. Par exemple, le ler mai 1977 un cortège féministe regroupant 5 000 femmes s'était or ganisé derrière celui des syndicats. Quelques jours plus tard, la sixième Conférence des femmes travailleuses de la Confédération générale du travail (CGT), liée au Parti communiste qui avait eu lieu en mai 1977 résonnait des préoccupations des femmes dans les entreprises et avait abordé les questions discutées par le mouvement féministe les années précédentes : la division sexuelle du travail, la double journée de travail, les problèmes de sexualité, contraception, avortement. Tous les thèmes qui avaient été abordés par le mouvement féministe depuis plusieurs années trouvaient un écho important dans le mouManagua, juin 1986| vement syndical, au sein de la CGT

Les Cahiers du féminisme

comme de la Confédération française démocratique du travail (CFDT), liée au Parti socialiste.

Deuxième élément important, ce mouvement féministe était justement divisé sur un aspect, le lien avec le mouvement ouvrier. Un courant, influencé par le féminisme radical, craignait plus que tout de se faire "récupérer" organisations syndicales, par le mouvement ouvrier traditionnel, et pour lui il était hors de question d'avoir des activités communes ou même de s'adresser à ce mouvement ouvrier dominé par les hommes. Mais un autre courant du mouvement féministe, dont nous étions partie prenante, affirmait que le problème principal n'était pas cette prétendue "récupération" mais bien l'élargissement de la base sociale du mouvement féministe. Il s'agissait pour nous de favoriser au maximum la jonction du mouvement féministe tel qu'il s'était développé -parmi des intellectuelles, des femmes des services publics et du tertiaire en général - avec les travailleuses dans les en -treprises, qu'elles soient syndiquées ou non, d'essayer de faire cette jonction sur des bases féministes et lutte de classe. Pour mettre en œuvre cette orientation, cela nécessitait de la part des militantes féministes de la LCR, une bataille politique de tous les instants, aussi bien dans le mouvement des femmes que dans l'organisation.

Enfin dernier élément, la situation politique proprement dite. Je rappellerais que nous étions à la veille des élections législatives de mars 1978 qui, pour l'ensemble de la gauche était une échéance importante bien que d'ores et déjà il était probable que cette gauche allait à l'échec puisque la rupture du Programme commun, signé en juin 1972 entre le PCF, le PS et une aile du parti radical, s'était produite en septembre 1977. Pourquoi était-ce si im portant ? Tous les courants du mouvement féministe et plus largement, toutes les organisations, essayaient d'utiliser les femmes comme base

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électorale, les partis traditionnels du mouvement ouvrier mais aussi les partis bourgeois, et paradoxalement cela créait un contexte très favorable au débat sur toutes les questions qui avaient été portées par le mouvement féministe. Il y avait une floraison de revues s'adressant aux femmes. C'est à cette époque, en janvier 1978, que fut lancé F Magazine, revue particulièrement représentative d'un courant bourgeois "éclairé" dirions-nous, qui reprenait un discours "dans l'air du temps", une série de questions comme la liberté de l'avortement et de la contraception. C'est aussi à cette époque que tous les courants du mouvement féministe lancèrent leur journal, nous n'en ci -terons qu'un seul, Histoire d'Elles, qui avait un but original puisque des femmes prétendaient avoir sur l'ensemble de l'actualité un regard féministe. Il faudrait également mentionner les revues des féministes radicales, comme Questions féministes, etc.

Sur un autre plan, le débat dans la LCR a joué un rôle très important dans le lancement des Cahiers. Comment une organisation révolutionnaire peut-elle se faire le porte-parole des luttes féministes, comment peut-elle inscrire dans sa pratique d'organisation les changements qui permettent aux femmes d'avoir une participation à tous les niveaux de la vie politique et de l'organisation, voilà ce que nous discutions, et les réponses n'allaient pas d'évidence. Je vais vous donner une anecdote assez révélatrice. La Confé -rence nationale femmes avait été décidée lors du Ile Congrès de la LCR qui s'était tenu en janvier 1977 et que trouve-t-on dans la brochure contenant les Thèses de ce congrès ? Un erratum : "le paragraphe 10, intitulé La lutte des femmes, a été fâ -cheusement omis lors de la re -constitution du texte définitif des Thè ses pour leur édition". Cette "omission" est assez révélatrice de l'inconscient collectif de la Ligue à cette époque. La lutte féministe était considérée comme une lutte très importante, non seulement comme lutte anti-capitaliste mais aussi en termes de perspectives pour une société socialiste, mais dans la pratique c'était un combat permanent pour obtenir ce que nous appelions la féminisation de la pratique quotidienne de l'organisation, c'est à dire la prise en compte de cette dimension à tous les niveaux de notre intervention. On pensait que les Cahiers du féminisme avaient un double intérêt, d'une part essayer au maximum de favoriser cette jonction entre la lutte des femmes en général, et la lutte des travail -leuses en particulier, sur des bases féministes lutte de classe et, deuxiè -mement, favoriser le débat au sein de la LCR, être un moteur, un stimulant pour notre pratique féministe en tant qu'or -

- Et quel est votre bilan, dix ans après ?

- Josette DESBOIS : Là encore, il faut commencer par faire rapidement le la situation politique. Contrairement à ce que nous pensions et espérions, l'arrivée de la gauche au pouvoir, non pas en 1978 mais en 1981, n'a pas été l'occasion d'un déclenchement de luttes de en général très importantes mais a entrainé un désarroi notable de l'ensemble du mouvement ouvrier, lié à toute une série de facteurs, et d'abord à la politique menée par les organisations réformistes au gouvernement. De ce point de vue, l'objectif que nous nous étions fixé, se faire le lieu privilégié entre un mouvement de masse féministe et des débats qui auraient pu surgir à l'intérieur même d'un mouvement ouvrier dynamique, ce contexte là fut complètement modifié. Le mouvement féministe a connu une série de luttes très importantes en 1979, pour le maintien du droit à l'avortement acquis en 1975, plus de 50 000 personnes dont une majorité de femmes avaient manifesté en novembre 1979 ; luttes assez impor -tantes également, pour exiger le rem -boursement de l'avortement au moment de l'arrivée de la gauche au pouvoir puisque c'était une de ses promesses, mais malgré tout on ne peut dire que ces cinq dernières années aient été l'occasion d'un développement des luttes féministes. Ce fut plutôt un combat pied à pied pour essayer de maintenir un certain nombre d'acquis du mouvement, le réseau associatif qui peut exister sur Paris par exemple, la Maison des femmes, le Planning familial.

Nous avons participé, par nos camarades qui militent dans les syndicats à des débats qui ont traversé le mouvement ouvrier dans lesquels les femmes étaient particulièrement impliquées, par exemple, au printemps 1982 quand la quasi totalité de l'équipe du mensuel de la CGT destiné aux femmes Antoinette a été licenciée parce qu'elle n'était plus en odeur de sainteté à la Confédération. Tout d'abord, les femmes qui composaient le comité de rédaction d'Antoinette n'étaient pas suffisamment virulentes contre la CFDT, d'autre part lors du coup d'Etat en Pologne, un certain nombre d'entre elles s'étaient sensiblement démarquées de l'attitude prise par la direction de la CGT. A cette occasion, les militantes de la LCR syn -diquées à la CGT ont, avec d'autres, essayé d'élargir la solidarité avec l'équipe d'Antoinette, à la fois au sein du mouvement syndical et du mouvement féministe. Par la suite, une partie de l'équipe d'Antoinette a été à l'intitiative de la création d'un nouveau cercle de débat féministe, le cercle "Flora Tristan"

On ne peut dire qu'il ne s'est rien passé pendant toutes ces années, mais disons qu'il s'agit de résister pied à pied à une offensive tous azimuts qui, tout en ne concernant pas uniquement les femmes, les vise directement, la question de l'emploi par exemple, mais aussi sur le plan idéologique.

- Anne-Marie GRANGER : Sur la base de cette analyse du changement de situation politique, nous avons rediscuté en 1983 du contenu des Cahiers, de la formule. En plus, à cette époque, une nouvelle série de camarades ont intégré l'équipe des Cahiers. Il nous semblait que nous avions besoin, tant pour les débats avec les autres courants féministes que pour l'élaboration et la réflexion féministe à l'intérieur de l'organisation, d'une revue qui essaie d'approfondir un peu les thèmes de réflexion sans "coller" autant à l'actualité qui n'était plus aussi riche. Nous avons décidé de centrer chaque numéro des Cahiers, sur des dossiers, choisis bien sûr en fonction, de l'actualité mais pas seulement. Par exemple, voilà deux ans, nous avons abordé la question des nouvelles techniques de reproduction, qui pourtant ne suscistaient pas le débat qu'elles provoquent aujourd'hui. Nous nous sommes dit que nous devions commencer à réfléchir et élaborer sur ce thème et ne pas laisser le monopole de ce type de problème à la grande presse. Nous avons été l'une des premières revues féministes à aborder la question. étaient-ils perçus à l'intérieur du mouvement féministe ? Le fait organisation révolutionnaire sorte sa propre revue sur les femmes n'a-t-il jamais posé problème n'avons jamais été accusés de nous substituer à une revue plus large du courant lutte de classe du mouvement ?

- Josette DESBOIS : Le débat n'a jamais porté sur la revue elle-même. Par contre dans les années où le mouvement féministe était très fort, il y a toujours eu des courants pour nous reprocher de prétendre être à la fois féministes à part entière et militantes d'une organisation politique, l'idée sous-tendue par ce reproche étant qu'il y a un combat féministe qui se suffirait à lui-même, et que pour être féministe, il faut rejeter l'ensemble de ses engagements. Nous avons mené franchement le débat sur cette question. Par exemple, dans l'un des premiers numéros des Cahiers, nous avions fait un article, intitulé "Femmes et politique", en mars 1978, au moment des élections, dans lequel nous expli-

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'ahiers JLISINE quions pourquoi nous pensions qu'il était possible et utile, d'être militante féministe et militante d'une organisation poli -tique. Nous ne masquions pas pour autant les contradictions et les difficultés. La parution des Cahiers avait l'avantage de rendre public nos positions. Dans tout mouvement de masse, il y a confrontation d'idées et donc divergences, le débat doit avoir lieu et nous n'avions aucun intérêt quant à nous, à masquer ces divergences. Certains courants préten -daient à cette unanimité, au consensus mais beaucoup de militantes féministes sont rapidement revenues de cette conception superficielle d'une pratique de masse et ont admis l'idée que les femmes elles-mêmes pouvaient avoir des divergences. D'autant que c'est le courant féministe lutte de classe, comme courant ayant une pratique de masse, qui a perduré au fil des années et des crises, aussi limitée cette pratique militante soit-elle aujourd'hui. Nous n'avons jamais prétendu que les Cahiers du féminisme pouvait suffire à l'expression de l'ensemble du mouvement féministe. Les militantes de la LCR ont d'ailleurs fait partie des féministes les plus favo -rables dans le mouvement des femmes à un journal indépendant du mouvement.

- La situation a changé, et les Cahiers aussi. Quel est leur rôle aujourd'hui ?

- Josette DESBOIS : Oui, c'est vrai, notre rôle s'est modifié mais nous demeurons un lieu d'élaboration et de réflexion sur tous les problèmes qui

- Anne-Marie GRANGER : Par exemple, sur la question de Temploi, nous avons joué un rôle relativement im -portant. Pour beaucoup de femmes, dans le mouvement féministe tel qu'il existait, l'emploi n'était pas la principale préoc -cupation, c'était le "truc" des feministes estampillées lutte de classe, appartenant à une organisation politique. Au début des années quatre-vingt, quand le gouver - caliers lu feminisme

AVORTEMENT caliers nisme DOSSIER: "Barde des enfan LE • DROIT DE CHOISIR nement a commencé à développer les formes de travail à temps partiel, certaines féministes ont compris ces nouvelles mesures comme une conquête, comme un nouvel espace de liberté pour les femmes. Et nous avons eu un rôle important pour montrer ce qu'était réellement ce prétendu "temps choisi", nous avons aussitôt tiré la sonnette d'alarme. Et nous n'avons sans doute pas été pour rien dans le fait que le mouvement féministe fut à l'initiative en avril 1982, des "Etats généraux sur le travail des femmes et les femmes au travail", au cours des -quels se sont rassemblées deux mille femmes venues d'horizons très divers, ces deux journées ayant été organisées unitairement par une partie des militantes féministes de la Maison des femmes de Paris, le Planning familial, la CFDT.

- Josette DESBOIS : C'est un exemple, il y en a d'autres. nous avons été parmi les premières à nous préoc -cuper des jeunes femmes de la seconde génération d'immigrés d'origine maghrebine dans le mouvement anti-raciste qui se mettait sur pied. Et aujourd'hui, quand on fait le bilan du mouvement lycéen et étudiant que nous venons de vivre, on s'aperçoit que ces jeunes-là étaient au premier rang de la lutte, et les filles en particulier. Notre rôle, c'est d'attirer l'attention, faire réfléchir, susciter des débats, y compris dans l'organisation. Par exemple, les Cahiers ont attiré l'attention des militants sur cette question de la flexibilisation de la force de travail, avant qu'elle ne concerne l'ensemble des travailleurs, les femmes ayant servi de cobayes. Je crois que nous avons aidé à une prise de conscience de l'organisation sur cette question. comité de rédaction des Cahiers ?

-Anne-Marie GRANGER : Comme n'importe quel comité de rédac -tion à cette nuance près que nous sommes toutes salariées et militantes de l'organisation. Nous avons toutes une intervention féministe à différents niveaux, que ce soit à la Maison des femmes de Paris, dans le Planning familial ou dans les syndicats. C'est dire que les Cahiers ne sont pas indépendants d'une pratique de construction d'un mouvement autonome des femmes. Ces interventions et les Cahiers forment un tout indissociable. D'autre part, il faut tout de même le signaler, l'équipe des Cahiers est entièrement composée de femmes, non pas par une exclusive à l'égard des hommes, mais c'est un fait, nous avons des collaborateurs de temps à autre mais seules les femmes se sont intégrées de manière durable dans notre équipe. Nous avons par contre toujours défendu le principe que le comité de rédaction soit sous la direction des femmes.

A l'heure actuelle, nous touchons un public qui n'est pas le public militant traditionnel des autres revues ou journaux de l'organisation. Nous le voyons dans les lettres d'abonnement que nous recevons, nous le constatons dans les ventes que nous faisons.

Comment expliquez-vous que les Cahiers existent toujours alors que les autres publications féministes ont disparu ?

- Josette DESBOIS : D'abord en raison de notre conviction que la lutte féministe n'est pas une question de mode mais est une dimension fondamentale du combat pour l'émancipation humaine. De plus, nous sommes une revue d'orga -nisation. C'est peut-être paradoxal mais c'est un élément très important. Cela nous donne un réseau de diffusion, un minimum d'appareil fiancier sans lequels toute publication est impossible. Au-delà de ces raisons purement matérielles, dans un contexte où le mouvement féministe est en recul, être partie prenante d'une bataille plus globale, évite l'isolement qu'ont ressenti beaucoup de militantes féministes. Cette appartenance politique peut par ailleurs poser des problèmes qu'on a déjà soulevés et pas forcément résolus, mais c'est un soutien que d'appartenir à une organisation politique porteuse d'une perspective globale. Enfin, nous avons toujours le projet de participer à la construction d'un mouvement autonome des femmes enraciné dans une pratique de masse. Nous continuons à le défendre sur nos lieux de travail, dans un cadre associatif,nous n'avons rien d'intellec -tuelles dans un bureau.

Ce sont là les éléments qui peuvent expliquer à mon sens notre maintien.

Propos recueillis par Penny DUGGAN Paris, 13 février 1987

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