Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MEXIQUE

Victoire du mouvement étudiant ; Interview d'Edgardo Sanchez

· Inprecor n° 239, 30 mars 1987 · p. 13-16 · 4 516 mots

Mexique Syndicalisme Stalinisme

, N octobre 1968, peu de temps avant l'ouverture des Jeux

- Olympiques, l'armée tirait sur la manites dionexico. On d qui occupait la Place des trois cultures à Mexico. On devait dénombrer plus d'une centaine de morts. L'agitation étudiante qui secouait le Mexique, à l'instar de tant d'autres pays dans le monde, s'achevait ici en tragédie. Le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) au pouvoir, venait de s'assurer une longue période de tranquillité dans les universités.

- Inprecor : Dans quel contexte s'est déroulée la mobilisation étudiante que vient de connaître le Mexique ?

- Edgardo SANCHEZ : Selon les propres mots du président Miguel de la

Madrid, 1987 est une année "politique" et c'est dans ce cadre qu'il faut examiner la victoire que vient de remporter le mouve - ment étudiant de décembre et janvier der - niers. Au-delà des consonnances jour - nalistiques de cette définition donnée par le Président de la république, il ne fait guère de doute que l'année qui s'ouvre va être extrêmement importante du point de vue politique car, les élections présiden - tielles se déroulant en 1988, 1987 est une année de campagne électorale, de prépa - ration des présidentielles. Nous allons sa - voir cette année quels seront les candidats à cette élection et, notamment, quel sera le candidat du parti au gouvernement, le

La bataille au sein de l'appareil d'Etat et du PRI a déjà commencé pour savoir quelle fraction de la bureaucratie l'empor - tera dans la désignation du candidat.

Tous les évènements qui se déroulent actuellement au Mexique sont fortement marqués par ce contexte de lutte inter- bourgeoise même si l'on est déjà à peu près certain que ce sera le président en exercice, Miguel de la Madrid, qui fera pencher la balance pour la désignation du

Ces cinq années de gouvernement de

Miguel de la Madrid ont été très difficiles pour les secteurs ouvriers et populaires bien que la conjoncture actuelle soit favo - rable aux revendications. En effet, pour améliorer sa situation dans les prochaines élections, le gouvernement peut assouplir sa politique en direction du mouvement ouvrier, notamment en maière de salaires.

La fraude électorale qui, ces dernières années, a pris d'incroyables proportions, notamment aux dépens du Parti d'action nationale (PAN-droite), a fini par mettre en cause la légitimité même du pouvoir pour un large secteur de la population, ce diants sont victorieux. IVe Internationale. qui est un fait nouveau. Le gouvernement risque d'apparaître d'emblée comme un gouvernement illégitime. Cela ne s'est jamais produit jusqu'à présent. Par exem -ple, en 1982, quand le PRT a présenté comme candidate à la présidence Rosario Ibarra, nous avons dit qu'il y avait fraude contre la gauche, mais une chose est de dire qu'il y a fraude, autre chose est de dire que la victoire du PRI était illégitime car, en dépit de cette fraude au profit du PRI, il était indubitable alors que ce parti avait bel et bien remporté les élections.

Or, à l'heure actuelle, le danger pour le parti au pouvoir, c'est justement que des importants de la population considèrent que le prochain gouvernement sera illégitime à cause de l'accumulation de la fraude, ces deux dernières années, lors d'élections locales. C'est pour cette raison qu'au sein de l'appareil d'Etat, nombreux sont ceux prêts à faire des concessions économiques. De même, la situation est moins favorable au PRI pour affronter directement le mouvement de masse par la répression comme cela s'est produit dans d'autres cas. Une répression massive, ouverte, semble très difficile et le déroulement du mouvement étudiant, la victoire qu'il a remportée, confirment

Un autre facteur, loin d'être négligeable, doit être pris en compte dans les divisions du PRI : les conflits avec la bureaucratie syndicale.

La majeure partie du mouvement ouvrier mexicain est contrôlé directement par le gouvernement au moyen d'une puis -sante bureaucratie syndicale qui se nourrit de corruption et de répression de toute expression indépendante du mouvement ouvrier. Mais ces cinq années de gouver -nement de Miguel de la Madrid a mis aussi dans une situation délicate la bureaucratie syndicale et cette dernière s'est contrainte de prendre certaines distances vis-à-vis du gouvernement du PRI. Ainsi, voilà deux mois, à la fin de l'année 1986, le Congrès du travail qui est l'organisme le plus élevé regroupant tous les syndicats

En novembre dernier, éclatait la mobilisation étudiante la plus importante qu'ait connue le Mexique depuis 1968, mais cette fois, le gouvernement a été contraint de céder et les étuInprecor a rencontré Edgardo Sanchez, dirigeant du Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT), section mexicaine de la contrôlés par le PRI a renouvelé sa

Get, traditionnellement, dans une année où il doit y avoir changement de l'équipe gouvernementale, vieux dirigeant syndical Fidel Velasquez qu'il revient d'occuper cette position, comme de présenter le candidat du PRI. Or, pour la première fois depuis des années, ce n'est pas Fidel Velasquez qui préside le Congrès du travail, mais un dirigeant syndical, partie prenante de cette bureaucratie syndicale, le secrétaire géné -ral du syndicat des ouvriers du téléphone qui, d'une part n'est pas membre du PRI ce qui constitue en soi un précédent et qui, tout en faisant partie de cette bureaucratie, représente un secteur syndical issu d'une lutte importante voilà une quinzaine d'an -nées, c'est à dire doté d'un passé de luttes et de mobilisations. Cette nouvelle direc -tion du Congrès du travail reflète d'un cer -tain point de vue, la pression, le chantage qu'entend faire la bureaucratie syndicale au gouverement pour orienter dans un sens ou dans l'autre, la désignation du prochain président de la République.

éléments ont implications très importantes pour le futur développement du mouvement de masse et c'est dans ce contexte qu'a surgi le mou -vement étudiant.

- Sur quelles revendications le mouvement s'est-il déclenché ?

- Cette mobilisation présente beau -coup de similitudes avec les différents mouvements de la jeunesse qui se sont développés ces trois derniers mois dans d'autres parties du monde. Mais le mouvement étudiant mexicain, à la dif -férence par exemple du mouvement français ou espagnol, n'est pas un mouvement qui a entrainé l'ensemble du pays, ce n'est pas un mouvement natio -nal. Seule l'Université nationale autonome de Mexico (UNAM) a été touchée mais c'est l'université la plus importante du pays. Elle regroupe 400 000 personnes,

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dont 320 000 étudiants, 35 000 ensei -gnants et 30 000 agents administratifs, organisés syndicalement. L'UNAM com -prend 40 centres d'enseignement et plus de mille édifices répartis dans toute la ville de Mexico. Le mouvement étudiant s'est organisé dans les différentes zones de la ville de telle sorte qu'il n'y a aucune partie de la ville qui n'ait été touchée par l'agitation étudiante. Bien que ce mouvement n'ait pas été national, ses répercussions le furent dans l'opinion publique.

A l'image de ce qui s'est produit dans d'autres pays, le mouvement étudiant s'est dressé en défense de la réalité actuelle d'une université de masse. Deux questions liées aux réformes que le recteur de I'UNAM a présenté pour transformer le fonctionnement de l'université ont déclenché le mouvement : premièrement, le contenu même de cette réforme et, deu -xièmement, la façon dont elle fut adoptée.

La réforme était fondamentalement une attaque contre le droit à l'éducation gra -tuite qui, dans le cas du Mexique est presque une réalité au niveau universitaire. Un étudiant paie actuellement 200 pesos (0,20 dollar) de droits d'inscription par an et tous les autres services de l'université sont du même ordre, très bon marché. La réforme universitaire impliquait l'augmen -tation de ces droits d'entrée, des droits d'inscriptions aux examens, des diplômes mais aussi la fin du droit de passage automatique de la dernière année de lycée à la première année d'université. Le but de cette réforme était clair : réduire l'accès à l'université pour les couches les plus populaires.

Autre similitude avec les différents mouvements de la jeunesse, la présence massive - par dizaines de milliers - des jeunes du secondaire. Cette jonction a été d'autant plus aisée que statutairement, le secondaire fait partie de l'université si bien que la tentative de mettre en place un examen d'entrée à l'université apparaissait comme totalement illogique pour les étudiants puisque c'est l'université qui Fait sans précédent, la participation massive des lycéens (DR)

entérine à l'heure actuelle la validité des études secondaires et tout à coup, cette même université instituerait un examen pour les admettre en faculté. C'est ce qui a rendu si explosif le mouvement.

Pour résumer, cette réforme visait à rendre plus sélective l'entrée à l'université afin de réduire les dépenses publiques en matière d'éducation, mesures totalement cohérentes avec la politique économique d'austérité mise en place par le gouver -nement Miguel de la Madrid et qui se traduit dans le domaine de la santé, du

Si le mouvement n'a pas été national, c'est que l'UNAM servait de ban d'essai aux projets du gouvernement. Ce dernier entendait faire passer ses projets dans l'université la plus importante du pays afin de les étendre ensuite au reste des facultés. La victoire du mouvement étu -diant à l'UNAM a eu pour conséquence que ces projets n'ont pu être menés à bien.

Autre facteur qui a joué dans le déclen -chement de la mobilisation, même dont furent décidées ces réformes. Aux côtés du recteur de l'université, Hector Carpizo, existe une institution légale, le gouvernement proprement dit de l'université de Mexico qui, comme dans beaucoup de pays latino-américains, est considérée comme une université autono -me de l'Etat, qui se gouverne elle-même sans intervention directe de l'Etat. Bien sûr l'Etat bénéficie de multiples canaux pour contrôler l'université, mais cette question de l'autonomie est importante pour bien comprendre le développement même de ce mouvement comme elle le fut lors du grand mouvement étudiant de 1968, comme elle l'est dans de nombreux pays latino-américains. Elle sert de base pour exiger que l'Etat ne s'ingère pas dans les affaires de l'université.

Donc, comme gouvernement de l'uni -versité. il existe un Conseil de l'université qui comprend les directeurs des différentes facultés et écoles et où la représentation étudiante est minoritaire. La majorité des étudiants, loin de là, n'a pas été consultée lors de l'élaboration de cette réforme par le recteur. Seulement deux ou trois représentants étudiants au Conseil universitaire s'opposèrent à la réforme adoptée en catimini lors d'une séance de nuit, ce qui rendait encore plus intolérables ces mesures aux yeux des étudiants.

L'un des représentants étudiants au Conseil universitaire était membre du PRT, c'est pour cette raison que le PRT a joué dès le début du mouvement un rôle important.

S'attendait-on à un mou -vement d'une telle ampleur ?

- Ce mouvement en a surpris beaucoup parce que, contrairement à ce qui s'était passé lors des mobilisations de 1968, il n'a été précédé d'aucun signe avant coureur. En fait, il n'y a eu quasi aucun mouvement parmi les étudiants depuis la défaite de 1968 et donc, il n'y avait pas d'organisations de masse étudiantes, autonomes, syndicales, pas plus qu'il n'y avait d'organisations de jeunesse liées aux partis politiques. Voilà quelques années, le PRT, avait essayé de créer une organi -sation de jeunesse à l'université mais cette tentative avait échoué dans le reflux qui avait suivi les mouvements de 1968. En conséquence, le nombre d'étudiants appar -tenant à des organisations politiques de gauche était très réduit.

Donc cette explosion étudiante a été une véritable surprise qui a été augmentant au fur et à mesure que le mouvement prenait une ampleur considérable.

Le 6 novembre avait lieu le premier grand meeting dans la cité universitaire avec 30 000 participants. Le 25 novem -bre, se déroulait la première manifestation de rue avec 60 000 étudiants. Le 11 décembre, avant le début des vacances scolaires, c'est 100 000 étudiants qui manifestaient. Au retour de ces vacances, le 21 janvier, avant le déclenchement de la grève, eut lieu la première manifes -tation devant le Palais national, qui rassemblait 280 000 étudiants. Et, deux ou trois jours avant la fin de la grève, le 9 février, fut organisée la dernière grande manifestation avec 350 000 personnes. Nous avons assisté à une croissance continue et impressionnante de cette mobilisation étudiante.

Pour tous, la presse, les organisations politiques, le gouvernement, la référence constante et obligée était le mouvement de 1968 à cause de la combativité et de l'ampleur de cette mobilisation. Tous parlaient de manifestations "comme on en avait pas vues depuis 1968". D'une certaine façon, cette référence était même un traumatisme si l'on tient compte de la fin tragique du mouvement de 1968.

Parallèlement à cette montée de la mobilisation, le mouvement sest orga -nisé par le biais du Conseil étudiant universitaire (CEU), organisme surgi de la lutte, qui comptait les représentants des 40 centres d'enseignement de l'UNAM, tous révocables, répartis dans diverses commissions. Cet organisme démocratique

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de la réforme, fit la proposition d'effectuer rendirent compte qu'il y avait un problème a permis de donner au mouvement un caractère de masse profondément démo -cratique, qui reprenait pour beaucoup l'expérience du Conseil étudiant créé en 1968.

Quelles sont les carac -téristiques les plus importantes de ce mouvement étudiant ?

- Premièrement, à la différence de 1968, il n'était pas porteur de revendications proprement politiques. En 1968, c'était exactement l'inverse, il n'y avait pas une seule revendication de caractère universitaire. C'étaient des revendications qui exigeaient la libération des prisonniers politiques, l'abrogation de lois antidémocratiques etc. Ce fut une confrontation directe avec le gouvernement. Ici, au contraire, le mouvement est parti de revendications strictement universitaires, ce qui ne signifie pas, loin de là, que le mouvement ait eu un caractère moins radical qu'en 1968.

Sur beaucoup de points même, génération étudiante qui a participé à ce mouvement est beaucoup plus radicale, a beaucoup plus de connaissances politiques que la génération de 1968. Certes, il n'y avait pas cette référence à certaines valeurs politiques comme c'était le cas en 1968, la référence à Che Guevara, à la révolution vietnamienne, mais le rejet de société est d'une certaine façon beaucoup plus large et beaucoup plus profond qu'au début du mouvement étudiant de 1968.

Deuxième élément, la participation massive des lycéens, de toute cette géné -ration que nous appelons la "génération de la crise". Ces lycéens, qui ont été les plus mobilisés, sont d'origine beaucoup plus prolétarienne que ceux de 1968. Même ces couches qui sont les plus direc -tement touchées par la crise, non seule -ment les enfants d'ouvriers ou d'employés, mais aussi les enfants de chômeurs étaient présents dans cette mobilisation. Et bien sûr, cela s'est reflété dans les mots d'ordre des manifestations. Par exemple, l'un des slogans les plus repris dans les cortèges disait "L'éducation doit d'abord servir l'enfant d'ouvrier puis celui du bourgeois" Ce slogan était scandé très consciemment par des milliers d'étudiants.

La conscience internationaliste de la mobilisation étudiante, si elle ne prenait pas les aspects très clairs qu'elles avait dans les mouvements de l'avant-garde en 1968 était très fortement présente. C'est sans doute là une des différences avec les mobilisations de la jeunesse qui ont secoué l'Europe. La proximité de la révolution nicaraguayenne en est bien sûr la cause.

Un fait très significatif révèle l'am -pleur de cette conscience internatio -naliste. Au mois de décembre, Antonio Santos, l'un des dirigeants du mouvement étudiant et membre du PRT, lors d'un grand meeting dans la cité universitaire, au moment de la confrontation la plus forte avec les autorités et quand tous les discours étaient centrés sur les problèmes de silence à la mémoire de Malik Oussékine qui venait d'être tué à Paris. Or il faut savoir que les étudiants ne manquaient jamais d'exprimer par des huées ou des sifflets leur désaccord avec

Ice cas, les milliers d'étudiants présents se rallièrent la proposition d'Antonio et, quelques jours plus tard un nouveau mot d'ordre s'ajouta à ceux qui étaient scandés jusque là : "Si la loi a été abrogée en France, pourquoi pas au Mexique?" Autrement dit, si l'on avait gagné en France, pourquoi ne serait-ce pas

Troisième élément extrêmement important puisqu'il a, d'une part, fortement contribué à la victoire du mouvement et qui, d'autre part, sera certainement repris dans d'autres luttes, avoir imposé la pratique du dialogue public. En 1968, ce mouvement étudiant qui avait des reven -dications directement politiques s'est déroulé pendant cinq mois mais sans avoir jamais d'interlocuteurs en face de lui. Rappelons aussi, qu'à cette époque, la gauche n'avait pas de représentants ni de parlementaires capables de reprendre les revendications de la jeunesse. Ce mouve -ment était seul, isolé aucun interlocuteur officiel ne s'est jamais présenté. Le mouvement avait publiquement exigé des discussions avec le gouvernement et le PRI y répondit à sa manière en envoyant des émissaires secrets discuter avec cer -tains dirigeants étudiants mais jamais de façon publique, ce que voulait les étu -diants. Cette revendication a été reprise par la mobilisation de cette année. Et ce qui est stupéfiant, c'est que ce dialogue public, il l'obtinrent. Dans l'auditorium central de l'UNAM, qui depuis 1968, porte le nom de Che Guevara, il y avait deux tables face à face. A l'une d'elles étaient assis les représentants du CEU, à l'autre les représentants des autorités universi -taires, les deux parties discutant de la validité des réformes en cours. Et non seu -lement les autorités acceptèrent de discuter devant les étudiants assemblés qui ne se privaient pas de conspuer tel ou tel argu -ment mais encore, ils durent accepter que la radio de l'université retransmette en direct les discussions et que la télévision retransmette en différé les mêmes discus -sions. Et donc, ce furent des milliers et des milliers de personnes qui ont participé à ces discussions et pas seulement des étudiants. Cette situation rappelait par beaucoup d'aspects les négociations du pouvoir polonais en août 1980 avec Soli -darité : un auditorium plein à craquer et des haut-parleurs à l'extérieur qui retrans -mettent les discussions.

Quelques jours après le début des discussions publiques, le rectorat voulut organiser un groupe d'étudiants de droite pour reprendre le contrôle de l'auditorium et faire ainsi pression sur les repré -sentants des étudiants. Quand ces derniers arrivèrent à l'auditorium, il était quasiment beaucoup de ceux qui écoutaient la retrans -mission en direct des dans l'auditorium, parce que l'on entendait des éclats de voix disant que les conditions étaient inacceptables, qu'il était hors de question d'avoir des dis -cussions dans ce cadre etc. En moins d'une heure, il y avait un gigantesque meeting en dehors de l'auditorium avec des milliers d'étudiants qui avaient afflué de toute la ville, en autobus pris d'assaut et détournés vers l'université et de gens qui avaient entendu la radio et s'étaient rendus im -médiatement à l'université afin de prêter main forte aux représentants étudiants qui paraissaient en mauvaise posture. Et le groupe des étudiants de droite, composé d'environ deux cents personnes, fut contraint de sortir sous les lazzis de la foule qui s'était rassemblée.

Il est facile d'imaginer l'impact énorme qu'a eu ce dialogue public. Il n'a pas peu contribué à donner confiance aux étudiants, à les organiser démocratique -ment, à homogénéiser les argumentations des brigades de popularisation du mou -vement, à lui donner une légitimité gi -gantesque en peu de jours, face aux auto -rités qui sortirent de l'affaire passablement humiliées. Et ces discussions publiques se répétèrent à la radio, à la télévision, don -nant au mouvement une ampleur et un écho inimaginables auparavant, bien supérieurs d'une certaine façon a ce qui avait été obtenu en 1968, puisque jamais alors, les étudiants n'avaient pu avoir une telle tribune !

Dans une seconde phase du mouve -ment, l'idée prit corps que non seulement les mesures devaient être abrogées mais que, de plus, un congrès de l'université devait être convoqué, où tous les secteurs de l'université soient représentés à la proportionnelle, donnant ainsi la majorité aux étudiants, congrès où tous ceux qui sont concernés par l'université - et non plus les seules autorités - discutent des réformes dont l'université a besoin. le rectorat avait voulu mettre les étudiants en position défensive en arguant qu'ils n'avaient pas de propositions construc -tives à faire, qu'ils n'étaient que de simples "contestataires" opposés à tout, sans proposition oposition alternative. alternative. Et, très intelligemment, le mouvement a répondu qu'il avait des propositions à faire mais qu'il n'entendait pas les discuter tant que les mesures prises par les autorités ne seraient pas abrogées et que ces réformes nouvelles de l'université devaient être discutées par les intéressés eux-mêmes.

Quatrième élément, que j'ai déjà mentionné, l'organisation démocratique dont se sont dotés les étudiants, qui a eu des répercussions très importantes. Le gouvernement toujours à la recherche des "manipulateurs" chers à sa vision poli -cière de l'histoire, se trouvait là pris au dépourvu et sans argumentation.

Ce mouvement a démontré une intel -ligence politique extraordinaire parce que le fantôme de 1968 était toujours présent à l'esprit et l'idée force de la direction du mouvement était comment parvenir à une victoire et non simplement répéter un immense mouvement qui s'était achevé par

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Face à face, dans le dialogue public, étudiants et autorités universitaires (DR)

A chaque moment de la lutte, la direction du mouvement a su choisir ses ennemis, ses adversaires, et avancer les mots-d'ordre y correspondant. Ainsi, elle a d'abord avancé l'abrogation des mesures, puis la question de la réforme universtaire liée à celle du congrès de l'université, elle a su éviter de tomber dans l'erreur que faire commettre groupes gauchistes, diriger immédiatement la lutte directement contre le gouver -nement. Elle a su au contraire profiter de cette autonomie de l'université pour exiger que le conflit en cours l'intérieur même de l'université et sans intervention de l'Etat, afin d'avoir ainsi un meilleur rapport de force

A la différence de ce qui s'est passé dans d'autres pays, au Mexique, la réforme de l'université n'a pas été approuvée par un parlement, une chambre des députés et ne concernait pas toutes les universités du pays. Elle a été adoptée par les autorités d'une université qui voulaient l'appliquer dans cette université. Cela rendait les choses plus aisées dans une certaine

- La mobilisation étudiante a-t-elle modifié politique Profondeur i situation

- Oui, et je pense que c'est l'aspect le plus important de ce mouvement : il est parvenu à rompre avec la logique parle -mentaire et électoraliste à laquelle la gauche s'était soumise ces cinq demières années. Car, à l'exception des victimes du tremblement de terre de septembre 1985, les masses, dans les villes - la situation dans les campagnes est diffé -rente à cet égard puisque les luttes n'y ont jamais cessé - les syndicats, se sont repliés sur leurs luttes sectorielles. Toutes les mobilisations contre les mesures d'austérité du gouvernement, contre la reconversion industrielle, ont été des luttes partielles qui, généralement, ont été défaites. Conséquences de ces échecs, une peur de la lutte directe, des grèves, s'est introduite peu à peu parmi les masses, et le mécontentement que suscitaient les mesures du gouvernement fut canalisé sur le terrain électoral, parlementaire. Et pourtant dès l'an dernier ce dévoiement des luttes sur le terrain électoral montrait ses limites avec la fraude permanente qui entoure les élections. Ne pouvant expri -mer leur mécontentement ni sur le terrain de la lutte, ni sur le terrain des urnes, les masses étaient dans une impasse. mexicaine, notamment dans les secteurs réformistes, voyait peu à peu le jour une vision extrêmement pessimiste de la situation de la gauche. Ces organisations extrêmement mauvaise puisque la gauche progresser aux élections alors que droite, le PAN, avançait notablement en capitalisant l'opposition au gouverne -ment. Elles expliquaient que cette absence de progression électorale de la gauche véritable remède à cette situation était une unification des organisations de gauche au sein d'un seul parti, etc. victimes du tremblement de terre, mais avec plus de force encore, le mouvement étudiant a remis la méthode la lutte à l'ordre du jour.

La victoire du mouvement étudiant, qui surmontait par là même le traumatisme de la tragédie de 1968, montrait que la gauche était capable de vaincre et non d'apporter seulement des défaites héroï -ques. Certains secteurs de cette gauche était tellement englués dans leur pessi -misme que quand vint la victoire, ils le la virent même pas ! Les autorités se réunirent, acceptèrent de suspendre les réformes décidées auparavant et accep -tèrent la convocation d'un congrès universitaire, discuté, organisé par une commission qu'ils proposaient et où se trouvaient inclus les représentants du CEU, congrès qui devrait se tenir dans les prochains mois. C'était donc un triomphe sur toute la ligne ! Eh bien nous avons eu pendant deux ou trois jours, une situation très bizarre, où une partie des lycées et l'université fêtaient largement la victoire et où quelques lycées continuaient obsti -nément la grève parce que certains militants de gauche particulièrement pessimistes, n'y croyaient pas !

L'impact du mouvement étudiant s'est immédiatement fait sentir parce que c'est le premier mouvement de ces cinq der -nières années qui soit parvenu à mettre en échec une partie du plan d'austérité du gouvernement. Aucun autre mouvement, aucun syndicat, n'était parvenu à ce résultat. Le mouvement des victimes du tremblement de terre avait imposé certai -nes de ces revendications mais mouvement était très particulier, il avait une autorité morale très forte puisqu'il s'agissait des victimes de la castrophe. Mais mis à part cette exception, aucune force et surtout aucun syndicat n'avait obtenu un recul du gouvernement dans son offensive économique.

coïncidé avec les remous qui secouent le auxquels je faisais référence plus haut. Le Conseil du travail, dans le politique de gouvernement a exigé une augmentation de salaire pour toutes les organisées dans le Conseil du travail. Tous les six mois, le salaire minimum est révisé et augmenté, mais cette fois, le Conseil du travail a demandé que cette augmentation soit répercutée sur tous les salariés, qu'ils touchent ou pas le salaire minimum, et qu'il n'y ait pas cette fois, de discussions entreprise par entreprise, comme c'est le cas généralement. Il a été jusqu'à menacer le gouvernement d'orga -niser une grève pour obtenir cette augmentation pour tous, une grève générale ce que de leur vie, ils n'ont jamais fait !

audace, le Conseil du travail, au fur et à mesure que se rapprochait l'échéance de cette grève qu'il avait lui-même fixée, repoussait, syndicat par syndicat, le mot d'ordre de grève. Mais un syndicat le prit au mot, celui des électriciens qui maintenait le mot d'ordre de grève. Ce syndicat contrôle la distribution de l'énergie pour toute la ville de Mexico. Pour donner une idée de l'importance de l'évènement, il convient de signaler que ce syndicat n'a fait grève que deux fois depuis le début du siècle ! Une heure avant le déclenchement de la cen -trales électriques pour empêcher les avec les électriciens en grève. C'est notre camarade Antonio Santos qui est allé assurer le syndicat de la présence des étudiants à la manifestation convoquée le mardi 3 mars par les travailleurs. Cette manifestation a été un succès important et c'est première fois dans l'histoire récente que nous assistons à une mobilisation conjointe d'un mouvement étudiant indé -pendant et dirigé par la gauche, avec une direction syndicale importante.

En conclusion, je pense que dans ce mouvement étudiant est apparue une nou -velle génération politique et c'est extrêmement prometteur pour l'avenir.

Propos recueillis par Dominique Legrand 5 mars 1987

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