s'interrogent sur les causes de leurs défaites. Beaucoup d'entre eux sont,
Livio MAITAN - L'article qui suit est une tentative, très partielle de tirer un bilan de quinze années de luttes en Amérique latine et de saisir les tendances économiques, sociales et politiques qui opèrent dans la période actuelle. Il a comme but de poser des problèmes beaucoup plus que de donner des réponses. Même là où des réponses s'esquissent il ne s'agit que d'hypothèses susceptibles, nous l'espérons, de stimuler un débat qui a déjà marqué un retard par rapport aux nécessités des organisations qui luttent. QUINZE ANNEES DE MONTEE DES LUTTES DE MASSE
Dans la période qui a suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale, la révolution cubaine a représenté un clivage capital. Elle n'a pas été en elle-même la cause de cette crise au niveau continental qui fut le produit de la fin des conditions économiques créées par la guerre et ensuite par le boom coréen, aussi bien que de l'explosion des contradictions des mouvements nationaux-populistes après deux décennies d'hégémonie sur les larges masses dans de nombreux pays. Mais elle a eu des conséquences considérables. Elle a introduit, par l'instauration d'un Etat ouvrier, un élément de déséquilibre structurel qualitativement nouveau et elle a stimulé des processus de maturation politique multiples. C'est pourquoi il est légitime de la mettre au centre d'une analyse d'ensemble de la période.
Amérique latine
Après les défaites,
une tentative de bilan
Depuis des années dans les prisons, dans la clandestinité ou dans l'exil, les militants latino-américains en principe d'accord : il n'y a pas eu de direction révolutionnaire, il n'y a pas eu de parti révolutionnaire
Résumons schématiquement par ordre chronologique les événesignificatifs: 1959-60 : victoire de la révolution et instauration d'un Etat ouvrier à Cuba; 1961-63 : relance du mouvement paysan et vague de luttes ouvrières au Pérou; 1963-64 : radicalisation des luttes ouvrières, paysannes et de couches petites-bourgeoises, avec des répercussions dans les forces armées, au Brésil; 1964 : nouvelle montée en Bolivie avec renversement du régime de Paz Esinsurrection à Saint-Domingue; 1967: nouvelle radicalisation et déclenchement de la guérilla en Bolivie; premiers signes d'une nouvelle radicalisation en Argentine (crise dans la région de Tucuman); 1968 : luttes et mobilisations étudiantes et ouvrières au Brésil; vague du mouvement des étudiants au Mexique; montée des masses en Uruguay; 1969 : tournant en Argentine avec le cordobazo; 1970 : victoire de l'Unité populaire (UP) au Chili, accompagnée et suivie par de grands mouvements des étudiants, des paysans et de la classe ouvrière; 1972-73 : grèves, mobilisations de masse, actions de guérilla urbaine en Argentine, chute de la dictature militaire, situation proche d'une crise pré-révolutionnaire dans les premiers mois de 1973; 1973 : grève générale avec occupation d'usines en Uruguay.
Le bilan est malheureusement simple : la montée s'est achevée avec une série impressionnante de défaites; 1964 : instauration de la dictature militaire au Brésil; 1965 :
étouffement, par l'intervention impérialiste, de l'insurrection de Saint-Domingue; 1971 (août) : victoire de
Bolivie; 1973 (juillet) : défaite de la grève générale en Uruguay; 1973 (septembre) : renversement de l'UP au Chili; 1976 : coup d'Etat militaire en Argentine. Ce sont des défaites qui marquent une : époque et qui, par l'ampleur et le caractère systématique de la répression, vont au-delà de tous les précédents historiques sur le continent.
Certains, y compris au sein du mouvement marxiste-révolutionnaire, ont refusé et refusent une telle caractérisation en ce qui concerne l'Argentine. Selon nous, il faut, d'un côté, écarter de faux problèmes (la défaite aurait-elle ou non une portée historique ?) et comprendre, de l'autre, que le fait qu'une classe ouvrière, dotée d'une force structurelle considérable et d'une grande tradition de lutte, puisse engager des combats immédiatement après un grave échec, ne signifie pas automatiquement qu'elle n'a pas été battue. A plus forte raison, on ne saurait accepter l'argument que le prolétariat argentin n'a pas subi une défaite car il ne s'est même pas engagé dans un conflit concernant deux secteurs bourgeois. Justement le fait qu'une classe ouvrière, qui avait été le protagoniste d'une montée puissante entre 1969 et 1973 et, en 1975, s'était engouffrée dans le mouvement des coordinadoras, reste spectatrice dans une situation qui pèsera lourdement sur son destin, donne la mesure de la défaite. La réalité in-
«Assassinat du peuple à l'u Bolivie»
EN VAI
BOLVIA
contestable est que, depuis de longues décennies, le mouvement ouvrier argentin n'avait pas connu une répression si dure, n'avait pas perdu tant de cadres, n'avait pas été obligé de reculer si gravement sur tous les terrains (niveau de vie, droits démocratiques élémentaires, liberté d'organisation, etc.).
En outre, le coup d'Etat de 1976 a marqué la conclusion de toute une époque de l'histoire politique du prolétariat argentin. Le péronisme avait eu des vicissitudes multiples, y compris en ce qui concerne ses rapports avec les larges masses, pendant une trentaine d'années. Mais maintenant il a subi - lui, sans aucun doute - une défaite historique, sa défaite historique. II n'est pas exclu qu'il puisse encore nourrir quelques courants, réapparaître sous quelque forme, récupérer une influence marginale : mais il ne sera plus reconnu par la grande majorité de la classe ouvrière comme sa direction.
Une telle évolution n'est pas le résultat du remplacement du péronisme par une direction ouvrière, soit révolutionnaire, soit réformiste, mais elle a implique jusqu'ici un vi de de direction; notre appréciation des événements en Argentine nous en paraît d'autant plus justifiée. A fortiori, elle nous paraît justifiée à une échelle plus générale. La défaite bolivienne n'a-t-elle pas rendu possible l'instauration du régime le moins instable que le pays ait connu depuis des décennies ?La défaite uruguayenne n'a-t-elle pas précipité niversité de
SESINATO
des changements profonds, aussi bien structurels que politiques ? L'histoire du Chili avait-elle jamais connu un bouleversement d'une telle ampleur ?
Pour la caractérisation de la période, toutes ces considérations nous semblent beaucoup plus décisives que le degré de résistance de la classe ouvrière ou même la durée de l'écrasement du mouvement des masses. AUX ORIGINES DE LA DEFAITE
Depuis des années dans les prisons, dans la clandestinité ou dans l'exil, les militants latino-américains s'interrogent sur les causes de leurs défaites. Beaucoup d'entre eux sont, en principe, d'accord. il n'y a pas eu de direction révolutionnaire, il n'y a pas eu de parti révolutionnaire.
C'est une réponse juste, mais qui risque d'être abstraite. Dans la période de montée, une série de pays ont effectivement connu des situations révolutionnaires ou prérévolutionnaires qui ne turent pas exploitées par la classe ouvrere. Mais de telles situations se sont produites dans des contextes socio-économiques et politiques sensiblement différents.
Il y a une première catégorie de pays où la classe ouvrière est peu nombreuse et n'a qu'un faible poids social spécifique. Nous ne voulons
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SALADADIDOLD ASL HOOD RANZER SUREL Liter de tes boss ou billent
Men le saluant pas insinuer que dans de tels pays s'impose une stratégie de révolution par étapes, qu'il faudrait mettre de l'eau dans le vin de la théorie de la révolution permanente. Toutefois, le fait même que la classe ouvrière ne représente qu'une partie très réduite de la population active est un obstacle à une dynamique révolutionnaire victorieuse même dans un contexte de crise profonde. Dans le cas de Saint-Domingue par exemple, la faiblesse politique du mouvement insurrectionnel n'a pas été sans rapport avec la faiblesse structurelle de la classe ouvrière; ce qui, d'ailleurs, a facilité l'hégémonie d'un secteur bourgeois sur l'insur-
Une deuxième catégorie est celle où la classe ouvrière, tout en ayant un poids spécifique imporvoire prédominant, n'a pas réussi, avant l'explosion ou au cours de la crise, à conquérir son indépendance politique et organisationnelle. Nous touchons ici un problème crucial pour la compréhension de l'histoire de l'Amérique latine pendant un demi-siècle, dont nous-mêmes avons parfois tendance à perdre de vue les implications concrètes. Il faut éviter, à ce sujet aussi, toute tentation mécaniste. A l'origine, des facteurs structurels ont incontestablement joué. Mais des facteurs politiques sont intervenus avec un poids, en dernière analyse, décisif. Nous faisons allusion aux conséquences du fait que les premières tentatives d'organisation du mouvement ouvrier ont été faites, notamment dans certains pays, en
s'inspirant de modèles extérieurs. Mais nous nous référons surtout aux conséquences de la stalinisation des parti communistes qui compromit des possibilités réelles et gaspilla un patrimoine déjà accumulé avec peine. Ce sont justement les conceptions et les orientations du stalinisme au cours des années 30 et pendant la guerre qui facilitèrent la naissance et l'essor des mouvements nationaux-populistes à influence majoritaire parmi les masses. Les effets devaient en étre ressentis jusqu'à la période de montée dont nous tirons ici le bilan.
Au Brésil, en 1963-64, le Parti communiste n'était pas une quantité négligeable et des secteurs syndicaux, par exemple à Sao-Paolo, étaient inspirés par des conceptions de lutte de classe. Mais la classe ouvrière dans son ensemble et a fortiori les autres masses exploitées dans leur écrasante majorité n'avaient pas atteint le niveau de l'indépendance politique et organisationnelle et leur action restait, en fait, subordonnée à la logique des conflits au sein des classes dominantes. En Argentine, la classe ouvrière avait eu, pendant plus de trente ans, un très grand poids et à partir de la fin des années 60, des secteurs importants, notamment à Cordoba, s'étaient émancipés de la tutelle du péronisme. Mais dans leur majorité, les masses n'ont même pas rompu en 1973-74 le cordon ombilical les reà un mouvement politique dont la nature conservatrice était, pourtant, devenue de plus en plus
En Bolivie, malgré leurs expériences extrêmement riches, des couches travailleuses très larges ont continué sous le régime Torrès à nourrir des illusions dans des courants bourgeois ou petits-bourgeois et dans leurs organisations (par exemple, celle de Juan Lechin).
Il y a finalement le cas d'un pays comme le Chili, où une situation pré-révolutionnaire s'est produite en présence d'une classe ouvrière d'un noids spécifique social et politique considérable, organisée depuis longtemps dans des syndicats et des partis indépendants et atteignant au cours de la crise un niveau de maturité comparable à celui du prolétariat le plus politisé et militant d'Europe occidentale.
Il est incontestable que, s'il y a un cas où l'absence d'un parti révolutionnaire, capable par une stratégie globale et correcte, d'éviter les dangers de désynchronisation et d'usure des mouvements de masse et d'orienter la dynamique de ces mouvements vers l'objectif de la prise du pouvoir, a été le facteur décisif de la défaite, c'est bien celui du Chili. Les réformistes ou néoréformistes du Parti socialiste et du Parti communiste en portent la très lourde responsabilité historique. LES RESPONSABILITES DU CASTRISME ET DU CENTRISME
L'analyse des défaites doit aussi prendre en considération un autre facteur : les responsabilités du castrisme et du centrisme.
Quant au premier, il ne faut jamais oublier la distinction entre l'influence, pour ainsi dire structurelle de la révolution cubaine et l'influence du castrisme comme courant politique. La révolution cubaine a eu un poids très grand pendant toute la période analysée et ne cessera de l'avoir dans l'avenir, à moins que l'impérialisme ne réussisse à renverser l'Etat ouvrier cubain. Le courant castriste a exercé une force d'attraction puissante, non seulement parmi des couches d'avant-garde de la classe ouvrière et de la petite-bourgeoisie radicalisée, mais aussi parmi les masses, cela, aussi bien grâce au prestige acquis par la victoire de la révolution qu'au relancement par Castro et Guevara, parfois en opposition ouverte avec les partis communistes bureaucratisés, de conceptions révolutionnaires sur les problèmes cruciaux de la nature de la révolution et de la conquête du pouvoir.
Cependant, le castrisme s'est développé dans un contexte où avait éclaté ou était en train d'éclater la crise des mouvements nationaux-populistes. Il a agi comme un pôle face à des secteurs en crise de ces mouvements et, sur ce terrain, il a obtenu des résultats plus importants que dans le mouvement ouvrier traditionnel. Cela a des implications idéologiques et politiques concrètes dans la mesure où la jonction avec de tels courants a représenté un obstacle supplémentaire à son évolution théorique par rapport au stalinisme et lui a fait subir, en dernière analyse, une contamination par l'absorption de résidus idéologiques dont ces courants n'avaient pas réussi à se libérer. Ce qui est plus important, à cause de la composition sociale du national-populisme, c'est que le castrisme s'est intégré beaucoup plus dans la petite-bourgeoisie radicalisée que dans la classe ouvrière. Malheureusement, le fait que la classe ouvrière se soit trouvée relativement marginalisée par rapport au processus de recomposition du mouvement révolutionnaire n'a pas été ressenti comme une mutilation, mais au contraire, a engendré des conceptions substituL'extrême le rôle de cette classe dans minimisant à la lutte pour le pouvoir. Révolution dans la révolution, Maspéro, Paris, de Régis Debray, livre de chevet de milliers de révolutionnaires latino-américains, a été l'expression la plus systématique d'une telle orientation. Guevara avait beaucoup d'objections au texte de Debray qui, d'ailleurs, ne coïncidait pas avec le texte soumis par la délégation cubaine à la Conférence de l'OLAS (1967). Toutefois, Révolution dans la révolution avait été lancé avec éclat à La Havane, donc avalisé par le groupe dirigeant fidéliste et cet ouvrage a joué un rôle capital dans la formation du courant castriste dans tout le continent.
Dans certains pays (Uruguay, Chili, Brésil, etc.), le castrisme a également réussi à exercer une influence dans des secteurs organisés par des partis ouvriers traditionnels. Mais c'est justement sur ce terrain que ses limites et ses contradictions sont apparues le plus nettement. En effet, il s'est avéré incapable de concrétiser politiquement et organisationnellement son influence. Ce qui est pire, c'est qu'à cause de son empirisme sur la question du stalinisme, non seulement il n'a pas stimulé l'évolution des secteurs qu'il influençait, mais par contre, il a contribué à son tour, à entériner l'ambiguité sur des questions cruciales, en alimentant des illusions néfastes. Dans le cas, par exemple, du Chili, les critiques de Fidel contre « la voie pacifique» étaient neutralisées par son appui sans réserves à la direction de PUP; en Bolivie, le Che lui-même avait misé sur un secteur du PC pro-Moscou et sur son dirigeant Monje, surtout pour l'organisation de l'infrastructure de son opération de guérilla.
Che Guevara avait dit un jour : «révolution socialiste ou caricature de révolution» et, mises à part quelques expressions confuses, la deuxième déclaration de La Havanne reprenait la conception de la révolution permanente. C'était un acquis important; cependant la démarche restait fondamentalement empirique. Ainsi, aussi longtemps que la cubaine a estimé qu'il existait la possibilité d'une victoire de la révolution à court terme dans d'autres pays d'Amérique latine, elle a misé sur cette perspective, en se reliant aux meilleures traditions internationalistes et en polémiquant ouvertement avec les bureaucrates du PCUS et des partis communistes du continent. Mais depuis qu'à la suite d'une série d'échecs, dont elle n'a pas jusqu'ici analysé les causes, comme inévitable un isolement prolongé de l'Etat ouvrier cubain, non seulement elle a entrepris une série d'opérations diplomatiques d'autres pays d'Amérique latine, mais elle est allée jusqu'à «oublier» ses généralisations antérieures et à idéaliser certaines bourgeoises nationales et leurs forces armées. Cela a eu, dans le cas du Pérou, pour ef fet de liquider le courant castriste en tant que courant révolutionnai-
Pour en venir au centrisme, dans les années 60 et 70, on a assisté à un phénomène double, à savoir aussi bien à l'émergence d'un centrisme de type nouveau qu'à une réémergence du centrisme plus traditionnel (et même à une combinaison des deux). En ce qui concerne la Bolivie, l'ELN, issu de la guérilla du Che, appartient à la première catégorie. Mais le vieux centrisme de Lechin et de ses alliés plus ou moins conscients (dont Lora), a joué un rôle beaucoup plus décisif dans la défaite de 1971. Au Chili, le Parti socialiste a été le théâtre d'une convergence entre centristes traditionnels, souvent de formation «trotskyste», et centristes nouveaux (baptisés «elenos»), plus obsédés par l'idée d'accumuler des armes et des notions techniques pour leur utilisation à l'heure «H» que de combattre d'une façon conséquente et sans opportunisme la stratégie d'Allende.
Nous ne pouvons pas analyser ici dans toutes ses composantes le centrisme nouveau, sous-produit de la révolution cubaine et conditionné en même temps,indépendamment du fait que les protagonistes en soient conscients ou non, d'un côté par la crise du mouvement communiste international et de l'autre par les traditions et les expériences de mouvements nationaux-populistes (le PRT argentin, dans sa première phase, aussi par une interprétation particulière du trotskysme). Nous nous limitons à récapituler les critiques que les trotskystes ont adressées au MIR chilien, la principale des formations centristes nouvelles, aux sources idéologiques multiples (dont le marxisme révolutionnaire lui-même), qui a acquis à l'époque de l'UP une influence de masse réelle et gagné une couche importante de l'avant-garde :
a - avant la victoire d'Allende, lorsque la montée du mouvement des masses s'était déjà nettement esquissée, le MIR s'est inspiré des conceptions putschistes et substitu-
1, en Lure, avec un eli
d'influence trotskyste a été éloquente en la matière);
b - après septembre 1970, face à la réalité du succès de l'UP et de la mobilisation des masses, il a opéré un tournant brusque à 180 degrés en adoptant une attitude suiviste par rapport à l'UP et en négligeant la nécessité d'une différenciation stratégique dès les premières phases du processus;
c - même lorsqu'il a commencé à se délimiter plus nettement de rUP, il a hésité à se battre d'une façon conséquente pour une stratégie révolutionnaire alternative (exemple : l'empirisme avec lequel il a affronté le problème crucial de la dualité de pouvoirs et les erreurs commises au moment de la naissance des «cordons industriels»);
d - pour une longue période, il a fait le choix de construire son organisation d'abord parmi les étudiants, ensuite parmi les paysans et les pobladores (les habitants pauvres des bidonvilles) et seulement de manière subordonnée dans la classe ouvrière. Même lorsqu'il a changé d'axe, misant beaucoup plus qu'auparavant sur la classe ouvrière, il a concentré ses efforts dans des secteurs relativement marginaux, censés offrir une moindre résistance. Tout cela a eu objectivement des conséquences très négatives sur la composition de l'organisation et ses capacités de peser effectivement aux moments cruciaux;
Be - l'organisation a été construite sur la base d'une conception verticale, assurant le contrôle absolu de la direction et de son appareil sur les cadres et les militants (il suffit de rappeler qu'aucun congrès ne fut tenu après 1967);
f - pendant toute la période de TUP, le MIR a évité de prendre des positions claires sur les problèmes internationaux majeurs, en se limitant à prendre la révolution cubaine comme point de référence et en ne soumettant à aucune analyse la politique de Moscou ni celle de Pékin. Une telle attitude était, au fond, inspirée par l'illusion sous-jacente, partagée, par exemple, par le PRT de Santucho, que cela aurait permis d'entretenir des bonnes relations avec tout le monde et de recevoir éventuellement des aides matérielles. BILAN DES DICTATURES
Pour esquisser un bilan des dictatures, le Brésil peut être à juste titre pris comme point de départ. Le régime brésilien, imposé et maintenu par la violence la plus brutale, a effectivement réussi à stimuler pendant des années une croissance économique considérable, en s'assurant une base sociale réelle non seulement parmi des couches exploiteuses restreintes, mais aussi parmi la moyenne et la petite-bourgeoisie urbaines. Cette croissance a été possible, on le sait, par une exploitation accrue de la classe ouvrière (qui a souffert, d'une façon générale, d'une pauperisation absolue), par limposition d'un niveau de vie misérable aux couches inférieures de la petite-bourgeoisie et aux frais de très larges couches paysannes soit surexploitées, soit arrachées sans perspectives à leur milieu social. Mais, évidemment, ces «conditions» n'apparaissent pas comme un passif aux yeux des classes dominantes indigènes et de l'impérialisme, du moins aussi lontemps qu'elles peuvent être imposées aux victimes sans conflits majeurs. L'exemple brési-
(1) - «80 millions de Brésiliens n'ont pas les moyens de devenir des consommateurs». («Le Monde», dossier économique, lien pouvait donc être présenté comme une preuve concrète qu'il était possible de relancer le processus d'accumulation en instaurant un régime politique nouveau où appareil militaire et appareil politique étaient strictement imbriqués et où les forces armées devenaient, en fait, le parti politique hégémonique des classes dominantes.
Du point de vue de la bourgeoisie et de l'impérialisme, le régime militaire bolivien représente aussi une réussite, même si c'est dans des proportions plus limitées. Depuis août 1971, la Bolivie a connu des changements assez profonds. On ne saurait, tout d'abord, minimiser le fait qu'un pays dont l'économie souffre depuis des décennies de goulots d'étranglements sérieux, a réalisé entre 1971 et 1976 une augmentation moyenne du revenu national de 6% par an et que pour 1977, il en arrive même à 7%; que l'augmentation des prix dans la période récente a été de l'ordre de 12% (probablement 15% en 1977), après avoir atteint 64% en 1974; que les réserves monétaires sont passées en 6 ans de 34 à 180 millions de dollars et que l'épargne et les investissements ont été fortement stimulés (l'endettement extéreste, toutefois, très fort) Mais il est plus important de souli-• gner que la structure économique a subi ou est en train de subir une transformation considérable. centre économique s'est déplacé des régions des mines vers la zone de Santa Cruz, coeur de l'industrie du pétrole : l'exportation de l'étain en 1970 représentait 44,6% des exportations, est descendue en 1976 à 30%, alors que le pétrole est passé dans la même période de 6 à 25% (le gaz naturel a atteint 10%). On prévoit qu'en 1980 l'exportation du secteur minier dans son ensemble atteindra 52% (35% pour les hydrocarbures) et celle des produits agricoles se situera autour de 12%. La même année, la Bolivie sera en d'assurer la fusion sur place des 5/6 de sa production d'étain. L'industrie pétrochimique train de se développer à Santa Cruz et celle du fer au Mutun. L'impérialisme s'est efforcé de faciliter la
1977, La Langueur, p. 81.)
réussite de ces opérations par l'octroi de prêts très importants. En même temps, il a fourni une «aide» militaire telle qu'elle place la Bolivie à la troisième place du continent en chiffres absolus et à la première en chiffres relatifs par tête d'habitant. La restructuration mentionnée est allée de pair avec une reprivatisation partielle du secteur minier traditionnel lui-même et une recomposition de la grande propriété terrienne (exploitée dans des fortypiquement capitalistes). Nous avons à peine besoin de rappeler que le «renouveau» a été lourdement payé par les masses ouvrières et paysannes dont le niveau de vie a chuté. Mais le succès de Banzer a résidé justement dans le fait d'avoir réussi à imposer une telle surexploitation et à priver les masses de leurs instruments de défense, pendant une période qui, à la mesure de l'instabilité chronique de la Bolivie, apparaît relativement longue.
Faut-il en tirer la conclusion qu'une généralisation du «modèle» brésilien était effectivement possible ?
On peut discuter sur le caractère plus ou moins scientifique du concept de sous-impérialisme. Il est, cependant, incontestable que, surtout à partir d'un certain stade, le fait que le Brésil ait pu trouver des débouchés extérieurs dans les autres pays d'Amérique latine et d'Afrique, pour l'exportation aussi bien de marchandises que de capitaux, a été l'une des conditions de son «miracle» économique. La bourgeoisie argentine a voulu parcourir le même chemin - avec le slogan propagandiste : Argentina potencia (Argentine, puissance) - surtout à l'époque du régime néopéroniste. Mais la pratique a démontré que, du moins dans un contexte de stagnation économique, il y a difficilement la place pour deux sous-impérialismes en Amérique latine (cf. le conflit entre Brésil et Argentine à propos de l'exploitation de certaines zones de la Bolivie et la concurrence très dure entre les deux pays sur le terrain de l'industrie automobile).
Considérons un deuxième aspect. Le type d'accumulation réalisé sous le régime militaire, sur la base d'une réduction étatique des salaires ouvriers a été possible sans effets de boomerang, dans la mesure où au Brésil une grande partie de la population restait hors du cadre du marché capitaliste (1). C'est une réalité qu'ont voulu ignorer ceux qui ont voulu imposer le même modèle au Chili, où il a fait faillite, bien que les conditions politiques fussent à peu près les mêmes (écrasement du mouvement des masses, destruction des partis ouvriers, etc); l'économie chilienne, en effet, tout en étant plus arriérée que celle du Brésil du point de vue du développement de la grande industrie, était plus équilibrée et, dans son ensemble, moins éloignée des économies capitalistes développées. La consommation des masses, non seulement petites-bourgeoises, mais aussi ouvrières, jouait un rôle beaucoup plus important dans le marché national capitaliste. Par conséquent, la chute verticale du pouvoir d'achat des larges masses à la suite des réductions de salaires et du chômage massif qui, jusqu'ici, n'a pas été compensée par l'exploitation d'autres débouchés, a eu des conséquences néfastes pour des secteurs importants de l'industrie et du secteur
Finalement, le modèle brésilien a pu être appliqué avec un relatif succès car son décollage a eu lieu au moment où le boom économique prolongé de l'économie capitaliste mondiale n'était pas encore épuisé. La situation a commencé à s'alourdir surtout à partir du début des années 70 et s'est aggravée à la suite de la récession mondiale de 1974-75. La récession a frappé durement le Brésil lui-même et créé des obstacles supplémentaires pour des pays comme l'Argentine et le Chili. En même temps, elle a brisé l'équilibre précaire des pays qui avaient traversé sans conflits majeurs les quinze années de montée du mouvement des masses (cela vaut notamment pour le Mexique, où la récession a implique une chute sérieuse du niveau de vie de larges couches de travailleurs).
5 janvier 1978