La chute de la base militaire de Ouadi-Doum le 22 mars dernier, puis le retrait des forces libyennes des positions qu'elles occupaient à Faya-Largeau, une semaine plus tard, ont consacré la prise de contrôle de la région du BET (Borkou - Ennedi - Tibesti) dans le nord du Tchad par les Forces armées nationales Tchadiennes (FANT) d'Hissène Habré au pouvoir à N'Djamena. Le contrôle militaire que les FANT, appuyées par l'armée française, exercent maintenant sur une bonne partie du territoire constitue un tournant dans le conflit qui les opposent aux forces du
Cette évolution est le résultat de la décomposition politique et militaire du GUNT et du renforcement concomitant de l'appui français aux troupes gouvernementales du groupe Habré.
Contrairement à ce qui fut affirmé ces dernières semaines, c'est bien l'aide militaire française qui explique la rapidité et l'efficacité des réactions des FANT dans leur offensive politique
L'éclatement du GUNT, dont une bonne partie des composantes a rejoint maintenant le régime de N'Djamena, illustre a postériori, la nature véritable de ce regroupement hétéroclite.
C'est au nom de la lutte contre l'occupation française et le régime illégitime de Hissène Habré que les combattants du GUNT, appuyés par la Libye, guerroyaient hier contre les FANT.
Aujourd'hui c'est au nom de l'union nationale que la majorité d'entre eux combattent au côté de d'une position sociale et d'un pouvoir de sivement misé sur diverses fractions en
TCHAD gouvernement d'unité nationale (GUNT) soutenues par la Libye (1). puis militaire contre le GUNT et son allié libyen. leurs ennemis d'hier "contre l'envahisseur libyen".
Vincent KERMEL
Ces récents revirements rappellent qu'au-delà des déclarations d'intention des uns et des autres, le conflit tchadien n'a pas opposé ces dernières années un camp anti-impérialiste soutenu par la Libye à un camp réactionnaire appuyé par Paris et Washington. Il s'agit à la racine d'une confrontation entre diverses cliques militaires sans orientations sociales dé -finies et qui se sont entredéchirées pour le pouvoir dans un espace territorial forgé par la colonisation . A certains moments compté moins de treize factions tantôt unies tantôt opposées.
Aussi exsangue fut-il, le pouvoir d'Etat reste un enjeu central pour les convoitises de toutes ces cliques. L'Etat reste le principal lieu de transit des aides et subventions attribuées par la France et sur lesquelles repose une bonne part du budget tchadien. Pour chacunes des fac -tions rivales la guerre est devenue en quelque sorte un moyen de subsistance plus largement moyen de disposer
1 Le gouvernement d'Union Nationale du Tchad (GUNT) fut mis en place en 1979 par les accords de Lagos au Nigeria. Toutes les fractions y étaient représentées. Mais très vite un conflit Nordistes, celui de Goukouni Ouddeï, et celui de Hissène Habré. Le "gouvernement" éclata, Habré prenant tout le pouvoir à N'Djamena et le reste du "GUNT" devenant l'espression politique de la coalition opposée regroupée dans le Nord et dans une partie du Sud. De cet épisode naquit un
"légitimité" entre Goukouni dont le négociation sans commune mesure avec sa réelle représentativité.
L'Etat est aussi pour tous ces regrou -pements, de caractère régionaliste tribal, l'instrument par lequel pourrait un jour s'imposer à leur profit "construction" d'une conscience nationale tchadienne après laquelle courent depuis 25 ans toutes les élites.
LES ORIGINES DU CONFLIT Sur le fond le conflit tchadien est la conséquence d'un long processus cumulatif de désarticulation de la société : division de l'élite locale suivant des clivages linguistiques libération nationale du Tchad (FROLINAT) créé dans les années 1960, éparpillement elle-même, le tout assorti d'une présence militaire et politique française permanente ainsi que des tripa -touillages des Etats africains de la région et de la Libye.
L'impérialisme français a succespouvoir avait été consacré par la conférence internationale de Lagos et Habré qui disposait pour sa part du pouvoir réel dans la capitale du Tchad. Dès 1984 le GUNT commence a perdre une partie de ses soutiens notamment dans le Sud parmis les "codos", noms donnés groupes d'opposants des régions à populations noires. Voir nos articles précédents sur le Tchad : Inprecor numéros 75 du 17 avril 1980, 114 du 7 décembre 1981, 115 du Juillet 1983, 156 du 12 septembre 1983 et 157 du 26 septembre 1983.
lice avant de s'appuyer exclusivement sur Hissène Habré. De son côté, la Libye occupe au Nord du pays une bande de territoire, la bande d'Aozou, depuis 1972 et mène sa propre politique de manipu -lation et de corruption au sein de cet im -broglio.
L'objectif de l'action impérialiste française au Tchad a toujours été de réaliser, de force, la constitution d'un véritable Etat national dans les frontières héritées du colonialisme. Plus que par un intérêt économique immédiat, cette poli -tique est avant tout guidée par une volonté de grande puissance : maintenir coûte que coûte la mainmise française dans cette région et protéger le patchwork des Etats sous son contrôle en Afrique de l'Ouest et en Afrique centrale.
La guerre du Tchad est déjà le conflit le plus durable de l'Afrique néocoloniale.
les années l'indépendance du pays en 1960 comme une lutte d'émancipation nationale, cette guerre est devenue étrangère pirations démocratiques les plus élémentaires des populations qui en subissent le poids. L'incapacité de la guérilla nationaliste du FROLINAT à clivages régionalistes et ethniques et à unifier sous sa bannière les par delà leurs différences culturelles, linguistiques et religieuses a rapidement progressiste de ce mouvement de révolte. Par la suite le pays fut livré à plusieurs années de confrontations provoquèrent une véritable implosion de la société.
Le soutien de plus en plus ferme apporté ces dernières années par la France au gouvernement d'Hissène Habré, et les difficultés économiques de la Libye dont les ressources pétrolières ont chuté, ne pouvait qu'avoir, à terme, d'érosion sur le GUNT. contribué de manière décisive à donner au Tchad l'apparence d'un Etat national, non seulement en fournissant gouvernement du matériel militaire, mais également en renflouant le budget local et en payant les fonctionnaires. Voilà ce qui devait exercer une force d'attraction sur les forces du GUNT, ce qui ne pouvait contrebalancer le régime libyen empêtré dans ses difficultés économiques et po -litiques.
Le GUNT en tant que dernier avatar de l'opposition "unifiée" fit donc les fraîs de cette situation. Après plusieurs défections notamment celles des "sudistes" ce sera au tour des fidèles du président du GUNT, Goukouni Oueddeï, implantés dans les populations Toubou du Nord, de rallier le régime. Lassitude de la omnipotence de leur allié expliquent sans doute cette évolution.
Il ne faut toutefois pas écarter le rôle de l'intervention des services secrets français dans ce processus rapprochement. Il n'y a pas prendre pour argent comptant l'affirmation du gouvernement français suivant laquelle de tels agents ne sont intervenus qu'après le ralliement des Toubous afin de leur
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CAMEROUN Baibokoum acheminer des armes et des renforts à partir de N'Djamena.
la zone nord entre les ex-membres du
GUNT et leurs anciens alliés libyens.
Isolés politiquement les derniers libyens du GUNT désignèrent un nouveau président, Acheikh Ibn Omar, qui est à la tête de ce qu'on appelle
"néo-GUNT" et dont la représentativité guerre et s'est réduite comme une peau de chagrin.
libyen
LES LIBYENS ISOLES de
Ancien responsable lieu de part : président du GUNT, il en est évincé par Acheikh Ibn Omar ; chef traditionnel des Toubous, il voit les siens rejoindre le régime avant que lui-même ait pu engager
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La confrontation s'engagera alors dans promaintenant le rivales au profit de
GUNT, du
Goukouni Oueddei se verra lâché de toute
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Harazé O kilomètres 300
1 - LAC TCHAD 2 - CHARI-BAGUIRMI
3 - MAYO-KEBBI 4 - TANDJILE
5 - LOGONE OCCID. 6 - MOYEN CHARI
7 - LOGONE ORIENTAL un rapprochement. Il perd ainsi une part de sa crédibilité, en exil en Libye, où il fut d'ailleurs un moment incarcéré par
Khadafi. Cependant depuis la mi-mars de nombreuses tractations sont en cours pour négocier son ralliement au gouvernement d'Hissène Habré et pour lui offrir une place dans le régime.
Cette modification des rapports politiques entre les fractions tchadiennes a fait basculer en quelques semaines les rapports de forces militaires
N'Djamena.
Les forces libyennes combattues par les Toubous au
Nord se sont trouvées de plus en plus isolées dans leurs bases de Ouadi-Doum et de Faya-Largeau et directement exposées aux coups des FANT qui bénéficiaient d'un par Paris.
matériel sophistiqué fourni
L'évolution de la situation permet aux
forces miltaires françaises d'accentuer leur engagement aux côtés d'Hissène Habré et de l'aider à conquérir le Nord du pays sans que cela ne prenne la forme d'une inter -vention massive dans les combats soutien logistique, fournitures militaires, Etat-major commun avec des officiers de Habré, détection et espionnage intoxication des forces d'opposition à N'Djamena (2).
Bien que la preuve n'ait pas été faite d'une participation directe de militaires français dans les récents Washington Post a affirmé "que quelques 150 militaires, spécialistes de l'action clandestine, ont joué un rôle "crucial" dans les récents succés remportés par les troupes tchadiennes avril 1987). Ce journal nord-américain indique que ces hommes, répartis en deux sont rattachés à la direction général de la sécurité extérieure (DGSE) : le premier qui regroupe soixante "paras" opère depuis décembre dernier dans le parachutées dans cette région ; le second a destruction de cibles libyennes. Le tout en lesquelles dépassaient pas le 16ème parallèle qui divise à peu près le pays en deux.
Le gouvernement français avait tout intérêt à taire cette intervention laisser la presse française fantasmer sur la vaillance des combattants toubous et le génie militaire de Hissène Habré. Comme de coutume lorsqu'il s'agit de l'Afrique la presse française manque de finesse et ne voit que ce qu'elle veut bien voir. La crise politique du GUNT a été soigneusement organisée par les services français dans les différentes capitales où se trouvaient des représentants de Goukouni Oueddeï. Ensuite vint l'aide militaire proprement dite menée au delà du 16ème parrallèle par des groupes spécialisés dans l'infiltration renseignement. Enfin le soutien technique et l'encadrement de l'Etat-major bombardements de l'aviation française sur "pari" d'une non-intervention dans le nord ajoute qu'il y avait pourtant à ce moment là 150 soldats français à cheval sur le 16ème parallèle et qu'un autre petit contigent se trouve à Fada c'est à franchement au delà de la "ligne rouge".
Comme toujours en pareil militaires n'ont tout de même pas trop envie que l'on cache, ne serait-ce pour des raisons de succès. C'est quelques confidences aux journalistes, histoire, tout de même , de ne pas faire passer le "grand stratége" Hissène Habré pour ce qu'il n'est pas ! C'est ainsi que dans Le Monde du 7 avril on apprend que le "11° Choc" français capable de mener des opérations pour services secrets français aurait effectué 1000 heures de vol depuis janvier pour le compte de l'armée tchadienne. Ce même "11° Choc" aurait joué un rôle dans les succès militaires des FANT face aux troupes libyennes. Enfin selon les propos d'un officier français rapportés par le même journal : "Jusqu'à présent, la guerre, ici, s'apparentait davantage à un combat naval qu'à une bataille sur le théatre conditions, l'information sur les mouvements de l'ennemi est essentiel. Il est certain qu'on aide les Tchadiens dans ce domaine".
Quoiqu'il en soit, le régime libyen vient ainsi de subir une défaite politique avec l'éclatement du GUNT et la rupture avec son allié tchadien Goukouni Ouddei. Il a également enregistré un sévère échec militaire qui s'est soldé par la perte d'une importante quantité de matériel militaire moderne tombée aux mains des FANT, et de nombreuses pertes humaines. contrecoup dans l'armée et la société libyenne en sera d'autant plus important que ce revers n'apparaît pas sous la forme d'un conflit militaire avec une puissance impérialiste. Ce fut d'ailleurs là toute la de l'état-major français que parvenir à ce résultat militaire tout en évitant une confrontation directe avec la
A l'évidence ces récents évènements tchadiens vont contribuer à alimenter en Libye un ressentiment par rapport à la politique menée au Tchad par le colonel Khadafi. Les combats ont pu montrer également la faible détermination à la lutte des troupes encadrées par la Libye.
Toutefois l'occupation de la bande d'Aozou reste un point qui ne semble pas discutable pour Tripoli, N'Djamena continue d'en réclamer la restitution.
De son côté la France semble prête à accepter définitivement cet état de fait. Paris sera en effet plutôt porté à renforcer sur le terrain acquis les positions acquises par les FANT, de temporiser sur le plan politique et diplomatique et de chercher un nouvel accord parrainé par africains pour situation qui lui est favorable. Tout cela n'écarte pourtant pas la possibilité d'une poursuite des combats même si le camp du "néo-GUNT" et de la Libye semble très
LES LIMITES D'UN TOURNANT
La nouvelle représentativité nationale du régime de N'Djamena ne cesse d'être vantée par la presse française. C'était pourtant déjà au nom de cette "légitimité" que Français et Américains s'étaient portés au secours de Habré. Il faut croire qu'il existe divers niveaux de légitimité. changeront rien sur le fond. D'ores et déjà de savants calculs sont en négociations pour faire une place aux ralliés du Sud, aux hommes de Goukouni lui-même. La course à la soupe a recommencé. La légitimité de Habré reste plus que jamais celle que lui confère l'aide militaire et financière militaire et financière française et la maîtrise de l'appareil d'Etat pour
Force est de reconnaître néanmoins que le régime de N'Djamena renforce sa capacité à polariser et à se soumettre les fractions tchadiennes dissidentes. C'est bel et bien un tournant. Mais cela ne signifie nullement que les contradictions à l'œuvre depuis vingt-cinq ans dans ce pays ont été dépassées. Il est bien trop tôt pour tirer la conclusion de Jacques Chirac : "L'unité nationale tchadienne s'est reforgé autour du Président Hissène Habré
De nouveaux retournements sont absolument possibles.
L'essentiel est que cette victoire militaire d'Hissène Habré, si elle renforce le pouvoir de N'Djamena, ne modifiera guère le type de rapport que toutes ces fractions militaires entretiennent avec les masses populaires, et qui d'autoritarisme et de parasitisme. Le devenir du pouvoir de N'Djamena reste plus que jamais suspendu à l'accroissement de l'engagement militaire et financier impérialiste. Et c'est d'abord avec création d'un corps militaire unifié que Paris essayera sans doute de renforcer le régime d'Hissène Habré.
L'aventure de Khadafi se termine pour le moment par une vraie débandade. intervention au Tchad ne s'est jamais faite au nom des intérêts des populations de ce pays. Toute la rhétorique anti-impérialiste n'a fait que couvrir une politique aussi que celle de l'impérialisme. sert d'alliances conjoncturelles avec telle ou telle clique tchadienne, dans un cadre strictement militaire, caractérisé par des rapports de domination entre l'Etat libyen
Une de ses manifestations les plus bizarres fut celle de l'accord de fusion Tchad-Libye en 1981, projet totalement
L'une des conséquences de la politique libyenne aura été l'absence totale de toute parmi les travailleurs et les France envers le régime de Tripoli. Il serait en effet très difficile de trouver le moindre petit soutien en France envers la politique "anti-impérialiste" Tchad du colonel Khadafi. Ce faisant la politique politique libyenne a largement permis aux divers gouvernements français de justifier leurs interventions au Tchad ou du moins de jouer sur l'indifférence du plus grand nombre (3).
Vincent KERMEL 9 avril 1987
2 Il est très probable que la dislocation du GUNT à partir de 1986 a été largement orchestrée par les services secrets français.
3 En 1983, lors de la première intervention militaire massive de la France sous le septennat de F. Mitterrand une manifestation de pro -testation eut lieu à Paris notamment l'initiative de la Ligue communiste révolu -tionnaire regroupant quelques milliers personnes. Lors des bombardements de Tripoli et Benghazi par l'aviation américaine en 1986 quelques rassemblements de protestations eurent également lieu.