Suite au nœud de scandales connu sous les noms d'Irangate et de
Contragate, un renversement s'est opéré au sein de la présidence de
Ronald Reagan. De la Maison Blanche jusqu'aux recoins des activités
"spéciales" des services secrets de Washington, les aventuriers parvenus et les idéologues reaganiens ont été balayés. Dans une petite révolution de palais, les conservateurs pragmatiques qui étaient déjà dominants au Congrès ont pris le pouvoir, dans un processus symbolisé par l'arrivée de Howard Baker comme chef de l'état-major de la
Maison Blanche et la relégation de Reagan à un rôle figuratif.
James PETRAS
Les principaux éléments de l'affaire sur les ventes d'armes à l'Iran n'ont rien d'exceptionnels, quelle que soit la version des événements que l'on considère ; qu'il s'agisse d'une négociation pour échanger des armes contre des otages ou dans le but de développer des liens avec des groupes pro-occidentaux. Si ces transactions plutôt banales se sont transformées en une affaire d'Etat, cela tient surtout à la stratégie politique d'ensemble qui a été élaborée par l'administration Reagan et qui a eu l'approbation des deux partis (les Démocrates et les Républicains, ndlr).
De 1979 à aujourd'hui, la politique de
Washington a consisté à développer massivement ses projets militaires de façon à imposer unilatéralement ses vues au niveau mondial aussi bien que régional. Le crime qu'a commis l'administration Reagan en négociant avec l'Iran a été de reconnaître tacitement l'échec de cette politique ; que la force ne convenait pas, que des négociations étaient nécessaires, que des compromis avec les adversaires sur des points critiques étaient devenus essentiels.
LES LIMITES DE LA PUISSANCE
AMERICAINE
Les négociations de Reagan avec l'Iran ont constitué une reconnaissance des limites de la puissance des Etats-Unis. Cette leçon avait d'ailleurs déjà été tirée il y a quelque temps au moment de la rapide mais désastreuse intervention américaine au Liban en 1982. On avait assisté à un phénomène semblable au sommet de Reykjavik en novembre 1986 : l'accord sur le désarmement presque réalisé a été pour quelques membres de l'administration Reagan la constatation que les Soviétiques ne pouvaient pas être acculés à la faillite (et qu'en fait c'est le contraire qui risquait d'arriver compte tenu des dettes et du déficit américains).
Tout comme l'affaire iranienne, les concessions et les compromis faits en Islande ont été dénoncés par les deux partis comme impliquant un changement complet sur la direction historique prise par la poUnis et à l'étranger.
Les critiques faites par les hommes politiques et la presse à propos de l'échange d'armes avec l'Iran et du sommet de Rekjavik vont pratiquement toutes dans le sens d'un renforcement de la doctrine réactionnaire, de la confrontation militaire, de la terreur d'Etat et de l'escalade nucléaire. Cela est devenu le dogme intouchable et le fondement de la politique étrangère des deux partis, des médias et de l'intelligentsia des années 1980.
L'administration Reagan est prise au piège de son propre succès dans la propagation de l'idéologie de la confrontation militaire : le carcan idéologique dans laquelle elle s'est mise (et peut-être la prison dans laquelle pourraient finir certains de ses conseillers) est le résultat d'une adhésion servile à la doctrine de "la paix par la force" qui ôte toute possibilité de souplesse dans la recherche de solutions diplomatiques. Le monde manichéen de l'Empire du bien et du mal qui a été forgé par les néo-conservateurs comme base de leur politique les a réduit à choisir entre la fanfaronnade pour masquer leur impuissance ou les tractations de coulisses menées par des aventuriers.
Le succès facile qu'a connu la doctrine mi-litaire de Reagan et son imprégnation dans les discours politiques tiennent au fait qu'elle était liée à l'idée qu'elle pouvait modifier la profonde faiblesse structurelle
Derrière les scandales et leurs répercussions politiques, il faut chercher les causes profondes des dilemmes de l'impérialisme américain qui poussent ses représentants vers de pareilles débâcles. Dans l'article que nous publions ci-dessous, James Petras analyse les derniers événements dans le cadre du déclin de l'hégémonie américaine qui avait pris son essor en 1945, déclin d'abord économique et ensuite politique et militaire. Cet article, paru dans le numéro de mars-avril de la revue marxiste "Against the Current "
", publié à Détroit, s'insère dans un large débat dans la gauche américaine.
que connaît l'économie nord-américaine.
La résurgence du militarisme à la fin des années 1970 s'est produite au moment où les hommes politiques occidentaux devenaient préoccupés par les revers subis par l'impérialisme dans les pays du Tiersmonde.
Les révolutions en Indochine, en Angola, en Ethiopie, au Nicaragua et en particulier en Iran apparurent comme un défi majeur lancé au réseau complexe d'Etats dépendants mis en place pour contenir tout développement régional de la révolution.
L'effilochage de ce réseau d'Etats régionaux dépendants allait de pair avec le déclin aussi bien de la place des Etats-Unis dans l'économie mondiale que de sa machine étatique, nécessaire aux interventions militaires.
La concordance complexe des changements qui se produisirent au niveau politique, économie et militaire peut se résumer en un mot : la faiblesse. Et, dans le langage des idéologues néo-conservateurs en vogue, ce qu'il fallait c'était "une volonté de puissance". Dans les manifestes néo-conservateurs le volontarisme et l'idéologie se rejoignaient en une politique militariste explosive et offensive. L'accent était clairement mis sur la capacité subjective à concentrer ses efforts sur la puissance et cette puissance était presque exclusivement conçue en termes militaires.
Une avalanche d'articles poussant à des alliances avec les dictatures, à de nouveaux programmes de missiles et à l'accroissement des budgets militaires furent publiés dans les journaux néo-conservateurs et exlibéraux. La paix au moyen de la force - l'action par les moyens militaires a été le symbole de tout le régine reaganien - alors que la politique intérieure était subordonnée à la réaffirmation de la domination mondiale. Rien de moins que le "système mondial", tel était la cible et l'ambition de
ce qui se voulait la stratégie politico-militaire des néo-conservateurs. Cette politique d'affirmation de la puissance militaire à l'échelle mondiale a eu des résultats très divers. Les dirigeants d'Etats "autoritaires", chers à Jeanne Kirkpatrick (spécialiste reaganienne des affaires étrangères, ndlr) étaient en disgrâce au moment même où les reaganiens en faisaient l'éloge ; mais ces derniers ont pu retrouver de leur influence grâce aux régimes de cohabitation civile-militaire. L'intervention au Liban a conduit à une défaite désastreuse alors que celle de Grenade a mis en place un nouveau régime dépendant des Etats-Unis. Washington a augmenté ses interventions terroristes sur une grande échelle en Amérique Centrale, en Afrique et en Asie du sud, mais avec des résultats guère probants sur le plan militaire et impopulaires poli-
Au niveau global, Washington a accru les dépenses d'armement et est revenu sur des accords de limitation d'armements (SALT I et II). Elle menace maintenant d'une guerre spatiale et rejette toute limitation aux essais nucléaires. Mais les Soviétiques ont montré peu de propension à se laisser intimider ou épuiser. Au contraire, ils ont marqué des points sur le plan diplomatique avec un certains nombre de propositions de désarmement plus raisonnables que celles des reaganiens.
D'une manière plus fondamentale, l'extrê-misme volontariste conservateurs n'a pas été capable d'enrayer la chute tendancielle de l'économie américaine ni le déclin de ses positions au niveau mondial. Au contraire, le grossissedes déficits budgétaires et le rétrécissement des parts de marché fait ressortir les conséquences énormes d'une politique de développement de la puissance militaire qui ne se soucie pas des coûts économiques.
LES DIFFERENTS NIVEAUX DE FAIBLESSE
DE LA POLITIQUE DES ETATS-UNIS
C'est dans ce contexte, où la doctrine stratégique a fait la preuve de son incapacité à enrayer l'affaiblissement relatif persistant des Etats-Unis, que l'administration Reagan a essayé d'y apporter des modifications tactiques : l'emploi sélectif des négociations à la place de la force, démontrant ainsi l'incapacité de Washington à imposer une solution. Et c'est cette reconnaissance tacite qui a conduit Reagan a être pris à son propre piège.
La question centrale posée par les débats à propos de l'Iran, l'obsession qui se cache derrière les discours des "experts" et politiciens, c'est la notion de faiblesse. Ce débat a été obscurci par la confusion de différents niveaux d'analyse faits par les médias et les commentateurs de la gauche libérale.
Il faut analyser l'idée de faiblesse à trois niveaux différents : celui du régime, du marché et au niveau historique mondial. La faiblesse d'un régime se mesure à la popularité décroissante d'un parti au gouvenement et à sa capacité de gagner une élection à venir. La faiblesse au niveau du marché se rapporte au déclin de la compétitivité d'une économie, à ses pertes de parts de marché et par conséquent à son incapacité croissante à utiliser le marché et les relations commerciales comme instrument de pouvoir.
La faiblesse historique mondiale se rapporte au déclin historique sur le long terme de la structure de production sur laquelle reposent les positions de force générales, au déclin du pouvoir d'Etat et de son administration et à l'ascension d'une nouvelle classe d'hors-la-loi idéologiques, qui gravitent entre la politique, l'université, l'armée et la pègre, à des postes de décision cruciaux de la bureaucratie internationale.
La montée au pouvoir de cette quasipègre est une cause et une conséquence du déclin de l'empire. Tout comme l'industriel est remplacé par le spéculateur (des Rockfeller par des Boesky), (Ivan Boesky a été condamné pour un scandale financier récent, ndlr) l'homme d'Etat est remplacé par l'aventurier militaire, intermédiaire arriviste entre le Département d'Etat et le milieu du gangstérisme politique.
La plupart des reportages faits par les médias se sont concentrés sur l'opportunisme de l'administration Reagan, sur sa tentative de faire libérer des otages pour rehausser son crédit électoral en baisse. L'accent a été mis sur la faiblesse du régime : les transactions illégales ont été analysées comme des tentatives pour regagner des électeurs. Les médias de la gauche libérale ont mis l'accent sur les mensonges de Reagan et sur les lois qui ont été violées, dissertant sur le sens profond et l'influence grandissante de l'illégalité dans la vie politique démocra-
Une telle analyse permet en effet de clarifier à quel point la stratégie militaire impérialiste érode la vie politique démocratique. Mais elle ne permet pas de comprendre les impératifs structurels profonds auxquels cette stratégie répond. Paradoxalement, les critiques faites à la politique de Reagan en Iran réaffirment la justification de la politique de terreur militaire : Reagan est puni pour l'avoir enfreinte.
Le second niveau d'analyse de la faiblesse des Etats-Unis s'attache à prendre en compte la position déclinante des Etats-Unis dans l'économie mondiale. A ce niveau certains néo-conservateurs, à la fois dans le groupe Reagan et en dehors, ont cherché à introduire une certaine souplesse et un certain réalisme dans l'affirmation du pouvoir militaire.
L'origine de ce besoin d'une politique plus nuancée est la prise de conscience grandissante d'un isolement dans la politique mondiale, en particulier vis-à-vis des forces non communistes et mêmes anticommunistes qui sont apparues brusquement sur la scène politique dans des zones cruciales de l'économie mondiale. Les forces islamiques d'Iran sont un exemple de cet anti-américanisme non communiste.
Les néo-conservateurs qui sont restés attentifs à la signification de tels développements prennent conscience qu'une "contre-terreur" dans le style d'Israël est inefficace et nuisible pour gagner de l'influence sur le marché mondial. Contrairement à Israël, les Etats-Unis ne bénéficient pas d'un riche bienfaiteur pour subventionner son isolement économique et ses aventures militaires. De même, une économie complexe comme celle des Etats-Unis ne peut se contenter de jouer le rôle de fournisseur clandestin d'armes à des régimes peu ragoûtants.
Une partie des conservateurs pragmatiques souhaitent sortir de la mentalité du bunker de la terreur imposée par l'aile dominante des néo-conservateurs, pleine d'admiration pour la stratégie israélienne. Ils aimeraient tisser de nouvelles relations avec des régimes non communistes qui leur sont pour l'instant hostiles. Et la principale ressource disponible pour ceux-ci est constituée par le seul secteur mis en croissance par les reaganiens, celui de la technologie militaire.
La principale région présentant un intérêt économique pour les pragmatiques est le Moyen-Orient, région souvent évoquée par les néo-conservateurs comme grouillant de terroristes. Après avoir fait sortir ou essayé de faire sortir les Européens de cette région par la campagne anti-terroriste, les conservateurs pragmatiques voient une excellente occasion pour y faire de nouveau leur entrée, principalement au moyen des leviers politiques constitués
par la fourniture d'armes et de technologie.
N'ayant pas les moyens d'imposer un réel boycott des Etats "terroristes", n'étant plus capables de faire respecter une conduite "responsable" chez les alliés européens, ces conservateurs n'éprouvent pas de scrupules à prendre l'initiative pour revenir en force sur un marché crucial. Ils espèrent reconstituer le réseau régional pro-américain du début des années 1970 : Israël - Iran - Arabie Saoudite.
Lorsque les conservateurs pragmatiques persuadèrent le noyau reaganien au pouvoir de tester de telles possibilités au moyen de l'opération clandestine de vente d'armes à l'Iran, les néo-conservateurs les plus idéologiques crièrent au scandale, ironiquement soutenus par les néo-libéraux opportunistes de droite. La plupart des critiques faites à Reagan à ce sujet, mises à part celles qui touchaient l'illégalité des opérations, se situaient objectivement sur des positions doctrinaires à droite de l'actuelle administration. Et ce furent souvent les Démocrates qui crièrent le plus fort en défense de la ligne dure militariste anti-iranienne contre la ligne conciliatrice des conservateurs pragmatiques des sous-sols de la Maison Blanche.
COMMENT EXPLIQUER LE DECLIN DE L'HEGEMONIE US ?
Ce type d'explication permet de mettre l'accent sur les intérêts régionaux et sur l'impasse à laquelle mène la stratégie militaire pour résoudre des problèmes économiques. Cependant elle ne permet pas d'analyser les changements sous-jacents qui se produisent dans la structure du capital américain et elle ne met pas en lumière les caractères humains particuliers qui de plus en plus se trouvent à des postes de prises de décisions cruciaux dans l'appareil d'Etat. Pour résumer, l'analyse doit être à la fois plus large et plus précise.
Le déclin de l'hégémonie américaine est évident depuis plus de 10 ans, malgré la reconstruction par Washington des bases politiques et militaires d'affirmation de son pouvoir à l'échelle mondiale. Le problème c'est que les moyens militaires ne peuvent avoir que peu d'effet sur les for-ces qui rongent l'hégémonie des Etats-Unis. Les forces productives des alliés capitalistes comme le Japon ne peuvent pas être conjurées par de nouveaux systèmes d'armes nucléaires. Pas plus les gouvernements révolutionnaires ne peuvent-ils être facilement renversés par des mercenaires terroristes.
Une armée encore plus puissante ne changera pas grand chose, principalement parce que la perte de l'hégémonie des Etats-Unis est moins due aux ennemis extérieurs ou aux pays concurrents qu'à l'enfoncement propre du capitalisme américain.
Le capital industriel a été remplacé par le capital artificiel. Le marché financier est devenu plus important que la production. Dans la mesure où le capital industriel productif décroît relativement à la richesse américaine globale, où la plus grande partie des dollars est absorbée par les dépenses d'Etat, où les marchés des changes et de valeurs sont contrôlés par des spéculateurs plutôt que par des entrepreneurs qui doivent produire quelque chose de concret, la politique extérieure américaine est de moins en moins dans les mains des responsables des intérêts des grandes firmes capitalistes et de plus en plus dans celles d'une nouvelle couche qui ne s'est pas révélée capable d'élaborer des alliances et une politique facilitant la croissance industrielle.
Avec le déclin du capital productif, la motivation de l'Empire (la domination des ressources productives) change. Le système de renseignements secrets, créé être l'instrument du capital, acquiert de plus en plus une autonomie institutionnelle. La croissance de l'appareil de répression, à une époque de déclin de l'hégémonie et d'augmentation de l'utilisation de la terreur d'Etat, a créé une nouvelle conjoncture historique et a fait apparaître un nouveau type d'homme politique : l'aventurier militaire comme conseiller du Président, le voyou idéologique et politique comme sous-secrétaire aux affaires latino-américaines. North (le lieutenant-colonel Olivier North du Conseil national de sécurité est l'architecte principal du plan secret pour fournir des fonds aux "contras". Il a été limogé depuis, ndlr) et ses semblables représentent la nouvelle éthique de la vie politique, celle des lumpen-intellectuels.
Le style des lumpen est d'utiliser des arguments à bon marché pour justifier leur dogme idéologique, de substituer le vitriol à la raison et de lancer une propagande démonologique pour faire passer leur politique terroriste et militaire illégale.
La montée du capital spéculatif et la baisse du capital productif dans l'économie est basée sur le même type de stratégie et d'activités aventureuses, illégales et clandestines si caractéristiques des lumpen-intellectuels qui gravitent dans le monde ténébreux entre la Maison Blanche, les pistes d'atterrissage de la jungle d'Amérique centrale et les contras trafiquants de drogue. Le mariage entre les spéculateurs et les lumpen-intellectuels n'est pas une coïncidence. Il y a bien des liens entre eux du point de vue de leur origine sociale, de leurs ambitions, de leur amoralisme politique et de leur fanatisme.
néo-conservateurs fournit un vernis à la soif de pouvoir et de richesse si répandue chez ces marginaux qui cherchent à monter. Et dans l'esprit de ces derniers tous les moyens sont bons pour atteindre le sommet. Etre au sommet est en soi une justification, les idées et les va-leurs ne servent que comme moyens d'y rester. Et lorsque la pègre devient acceptable, les gens "bien" la rejoignent
Les ressentiments et la soif de pouvoir de ces marginaux transformés en acteurs politiques, avec leur mépris primaire et nietzchéen pour les usages et le respect des lois établies, se rejoignent dans un credo qui transforme la politique quotidienne en une recherche de pouvoir personnel. Les lum-pen-intellectuels transformés en politiciens ont passé en revue toute la liste des conventions et usages internationaux dont ils se moquent. Voici ce que l'on peut trouver sur leur carte de visite : détournements d'avions au-dessus de la Méditerranée ; bombardements aériens de civils en Libye ; attaques terroristes continues au Nicaragua ; soutien à Savimbi, mercenaire de l'Afrique du Sud en Angola ; soutien en argent et en armes à Pol Pot sur la frontière du Kampouchéa ; armes aux intégristes iraniens ; aide massive à l'appareil d'Etat terroriste du Salvador ; soutien politique et économique à la dévastation du Liban par Israël.
Islamiques, staliniens, sionistes, cistes, terroristes : tous ont reçu le soutien des néo-conservateurs au cours de ces dernières années. Pour un groupe dont la ré putation est d'être dogmatique de droite on peut apprécier son éclectisme idéologique dans le choix de ses alliés terroristes. C'est qu'il n'est pas question d'idéologie mais de pouvoir.
Tout comme les intérêts économiques, les véritables critères idéologiques jouent de moins en moins de rôle dans la définition de la politique. L'incapacité à choisir des alliés "idéologiques" ainsi que la nécessité croissante d'appuyer sa politique sur la terreur ne sont que le reflet de la fin de l'hégémonie des Etats-Unis et de la détérioration de sa position comme puissance politico-militaire capable d'assurer ses interventions à l'extérieur.
L'ascension au pouvoir de ces Raspoutines des temps modernes, la banalisation de la terreur, la tendance croissante à noyer l'idéologie sous un flot de transactions irrégulières, telles sont les caractéristiques de cette phase critique du déclin de la puissance américaine.
L'EMPIRE AU CAPITAL ARTIFICIEL
Le déclin des Etats-Unis comme grande puissance industrielle est marqué par le tournant spectaculaire de son économie vers des activités spéculatives. Aujourd'hui sur le marché boursier l'indice Dow Jones crève le plafond des 2000 points alors que des usines ferment partout, que des déficits commerciaux atteignent de nouveaux records et que les Etats-Unis deviennent le plus grand débiteur du monde. De plus en plus les liens des Etats-Unis avec le
monde extérieur se font par l'échange de papier plutôt que de marchandises : les financiers internationaux, les courtiers locaux et les spéculateurs achetant et vendant des lettres de crédits.
La politique étrangère des Etats-Unis devient de plus en plus militaire dans la mesure où son contenu se vide des intérêts économiques qu'elle était censée défendre. Dans le passé les intérêts économiques extérieurs étaient la raison d'être de la politique militaire des Etats-Unis. Les alliés étaient ceux qui soutenaient les intérêts généraux des grandes firmes américaines, les ennemis ceux qui cherchaient à en restreindre l'expansion. Les alliés étaient maintenus dans le rang par des pressions diplomatiques et économiques ; les ennemis étaient déstabilisés par des opérations secrètes ou en dernière limite par des interventions militaires ouvertes.
Le choix politique reflétait un calcul à long terme des avantages et des inconvénients et prenait en compte le coût élevé des opérations militaires. Aujourd'hui sous la direction des lumpen, les décisions politiques sont prises pour des raisons beaucoup plus vagues et justifiées après coup par un dogme idéologique sinon par des abstractions vides de sens.
A Washington, les politiciens d'aujourd'hui représentent l'union d'une couche d'aventuriers politiques, d'arrivistes et de fonctionnaires établis qui se sont convertis à une vision du monde qu'on peut caractériser comme une politique sans bornes de guerre sans frontières". Un peu gênés, ils décrivent leurs activités comme "très spécialisées", non pas parce qu'elles sont vraiment secrètes mais parce que ce jargon leur permet de revendiquer une légalité fictive. Une grande partie de leurs initiatives dans ce domaine suivent une logique de pouvoir personnel plutôt qu'une logique d'intérêts économiques clairement définis. Les actes de violence illégaux sont décidés au nom d'une personne ou d'un service qui exerce un pouvoir. Leur justification est que les fonctionnaires qui décident, incarnent la volonté nationale.
On est frappé, au sujet de l'affaire iranienne, du peu de discussions sur ce qui est à la base de la politique terroriste des Etats-Unis. Les révélations des médias et les audiences faites au Congrès se sont attachées en premier lieu aux questions de procédure et de légalité formelle touchant les activités de l'administration. Celle-ci n'aurait pas eu tort de poursuivre une politique de terreur massive au Nicaragua mais seulement de l'avoir fait durant une brève et particulière période où le Congrès avait ordonné la suspension de toute aide directe des Etats-Unis aux terroristes.
Ce point de vue étroit révèle à quel point l'idéologie de la terreur a imprégné la culture politique. Elle est acceptée dans son principe par les deux partis, par le
Congrès et la présidence, par les commentateurs des médias et les idéologues du régime. Ils diffèrent seulement sur la façon dont cette politique doit être menée. Et le plus souvent ces différences sont guidées par les visées électoralistes les plus étroites.
Le contexte historique mondial dans lequel ces actions se déroulent n'est pas pris en compte, à savoir le déclin de l'hégémonie des Etats-Unis dans le monde et la militarisation de la politique étrangère qu'il entraîne. L'hégémonie repose sur une n'existe plus.
Beaucoup de pays ne dépendent plus de l'expansion économique américaine pour leur propre croissance et reproduction. La nouvelle logique de l'économie mondiale se base sur l'établissement de multiples centres financiers et d'une grande diversité de marchés. Cela signifie inévitablement une érosion continuelle des positions américaines.
La réponse de Washington à ce tournant dans la destinée des Etats-Unis qui se produisit à la fin des années 1970 fut de remplacer une politique hégémonique par une politique de domination militaire à l'échel-le mondiale. La domination militaire était supposée compenser la perte d'influence économique. Selon cette conception la relation entre la politique, la diplomatie, l'économie et le militaire devait être inversée par rapport à celle de la période d'hégémonie : la force devait entraîner la soumission, provoquer des négociations, et les aspects politiques et économiques devaient suivre en s'y rajoutant.
Cette conception définissait les relations des Etats-Unis aussi bien au niveau mondial que régional. Une nouvelle course aux armements était lancée pour tester l'efficacité d'une politique militaire qui soumettrait l'Union Soviétique à la volonté américaine.
Au niveau régional, Washington se trouva confronté à l'apparition d'une grande variété de mouvements révolutionnaires qui n'étaient pas liés à l'URSS et qui reflétaient toute une gamme d'idéologies et de styles politiques. La réaction de Washington fut d'élaborer une idéologie globalisante qui devait aplanir ces différences et justifier une offensive militaire immédiate contre tous à la fois. Le "terrorisme" rejoignait le communisme comme raison d'être fondamentale des actions militaires, englobant des Etats et des mouvements nationalistes, intégristes islamiques et marxistes non-soviétiques.
La stratégie militaire vis-à-vis du Tiers-monde ne consistait pas seulement à défendre des pays ou régimes alliés existants au moyen de la fourniture de matériel de répression mais à renverser des régimes existants par des actions violentes : actions directes et immédiates comme à Grenade ou en Libye, ou à long terme comme au Nicaragua, au Mozambique et en Angola.
LA LOGIQUE DE LA TERREUR D'ETAT
On donna libre cours au volontarisme de la droite pour s'engager dans une sorte de "zone de feu à volonté". L'establishment n'imposa pas de limitations aux néoconservateurs pour appliquer leur politique de violence d'Etat. Les hommes d'affaires respectables acceptèrent la politique de terreur. Des fonctionnaires et des diplomates coopérèrent et cohabitèrent avec la pègre politique formée par les mercenaires, les aventuriers, les escadrons de la mort, les trafiquants de drogue recrutés et financés par les idéologues néo-conservateurs.
Au lieu d'enrayer la chute de l'hégémonie américaine, la conception et la pratique militaire l'accentuèrent. Mais dans le mon-de néo-conservateur de la guerre idéologique, les dettes et les déficits importent peu en comparaison d'une occasion d'ouvrir un nouveau front terroriste au Costa-Rica, de prolonger la guerre en Afghanistan, de consolider les bases militaires de Savimbi en Angola.
Pour les néo-conservateurs, tout cela représente le "monde réel". L'efficacité de la guerre terroriste était le seul critère d'appréciation de la politique étrangère. Les questions "réelles" étaient de trouver des moyens de financement et des fournitures, d'accroître les livraisons d'armes à la "résistance", aux "combattants de la liberté", aux canailles du Tiers-Monde.
En fin de compte cette alliance entre les représentants respectables des intérêts des grandes firmes et les lumpen-intellectuels, les aventuriers militaires, les idéologues arrivistes avec leur pègre de terroristes, meurtriers et truands, n'est qu'une alliance opportuniste. Les aventuriers et les idéologues ont un pouvoir formidable dans l'appareil d'Etat. Mais ils n'ont pas de base de soutien réelle dans les milieux des affaires ou même dans les institutions gouvernementales permanentes. Leur travail avec la pègre les expose à des scandales publics.
Que cela se produise et leurs alliés respectables peuvent toujours nier leur participation : l'opération terroriste était une stupidité, elle n'était pas approuvée officiellement. Ceux qui sont en première ligne dans les actions terroristes sont alors sacrifiables.
James Petras, "Against the Current"; numéro 8, mars-avril 1987.