Les récents développements politiques en Afrique du Sud ont fait apparaître l'importance qu'il y avait à traiter du Parti communiste sud-africain. Les conditions clandestines de lutte n'avaient pas jusqu'à cette date favoriser la mise à jour de cette question. De plus, comme nous allons le voir, l'intégration du PC au sein du Congrès national africain (ANC), rendait encore plus délicate l'étude du problème et contribuait à cacher l'identité propre de ce parti. Il aura fallu que le Parti communiste lui-même proclame son existence plus ouvertement que par le passé pour que le sujet s'impose de lui-même.
L'étude du champ politique sud-africain doit donc laisser une place substancielle à l'étude du PC.
Beaucoup de gens en Afrique du Sud ont négligé cette question tant il est vrai que le PC paraissait avoir peu de force à l'intérieur même du pays. Identifié, sur la base de son passé, comme un parti de
Blancs il a été longtemps traité comme un phénomène marginal.
Le présent article vise essentiellement à fournir quelques
Peter BLUMER
Le Parti communiste sud-africain est créé le 30 juillet 1921 par la fusion de plusieurs organisations, la plus importante étant la Ligue socialiste international
(ISL) qui avait été fondée en 1915 en tant que groupe oppositionnel de gauche à la social-démocratie. Le parti est au moment de sa naissance un parti de Blancs. C'est au cœur du syndicalisme et de l'intelligentsia blanes que les bouleversements po-litiques du mouvement ouvrier européen ont pu trouver un écho. La société africaine, elle, du fait de son statut et de son histoire était largement déconnectée de ces débats.
UNE ADOLESCENCE DIFFICILE
Mais le parti traîne avec lui le paternalisme de la vieille social-démocratie européenne sur la question coloniale. Parfois même l'immobilisme apparent de la grande masse des Noirs le pousse à tenir des propos aigre-doux envers les indigènes
"natives"
Devant l'Internationale communiste, réunie en 1919, David Ivon Jones, dirigeant de l'ISL cherche a analyser le retard politique des Noirs sud-africains. Voici comment il s'exprime : "L'indigène est fasciné par la machine, cherche ses pulsations les plus intimes et l'entretient comme si elle était un dieu". Ou encore :
"Sous chaque prétexte possible ils travaillent à l'unisson, levant et baissant la pioche, en ajoutant des gestes rythmiques, à la mesure de leurs chants zoulous. De temps à autre quand la mesure change, avec une infinie variété, puisée dans le répertoire ancestral, avec un rythme et une harmonie parfaits - un chœur improvisé de la nature, exerçant son charme même sur les plus froids des auditeurs" (1).
Le ligne du parti s'articulera alors autour de deux objectifs apparamment complémentaires : d'une part faire le constat du retard historique des masses noires et y faire pénétrer la conscience de classe ; et d'autre part dépasser la situation du moment en forgeant l'unité ouvrière autour d'une perspective socialiste. Le manifeste du PC, adopté à son congrès constitutif ne fait aucune place à la question nationale en tant que telle : "Dans un avenir proche, en effet, le principal devoir du parti et de chacun de ses membres est d'établir les contacts les plus larges et les plus étroits possibles avec des travailleurs de tous les rangs et de toutes les races et de propager le message communiste parmi eux"
La direction ne voit alors aucune contradiction à juxtaposer une analyse très pessimiste de la conscience de classe des Noirs et son projet de les gagner aussi vite que possible à la perspective d'une révolution prolétarienne. Le parti ne propose aucune médiation, ignore pour le moins la spécificité de la question natiosocialiste des militants blancs parmi les travailleurs noirs.
Ceci l'amènera y compris à prendre des positions opportunistes exemple son soutien au gouvernement de repères sur cette organisation. Si notre prognostic est juste il faut s'attendre à ce que la question du Parti communiste soit de plus en plus abordée par les observateurs de la situation sud-africaine: Depuis trois ans environ le PC a élargi son influence, d'abord au sein de l'appareil de l'ANC puis à l'intérieur du pays au sein des divers mouvements sociaux. Son impact est encore modeste mais mérité d'être souligné compte tenu de la faiblesse des autres courants politiques. Il se revendique toujours comme l'unique "parti prolétarien d'avant-garde" et l'élection en juin 1986 de son secrétaire général,
Joe Slovo, à la direction nationale de l'ANC, en tant que premier dirigeant blanc, n'était pas faite pour être discrète.
La presse de l'ANC elle-même n'a pas été avare de références au
Parti communiste. Enfin, le gouvernement américain de son côté s'est mis en tête de scissionner l'ANC entre son aile "nationaliste" et son aile communiste, confirmant ainsi l'importance qu'il porte lui-même à coalition de 1924 entre le Parti travailliste et le Parti national, au nom du vote utile contre la droite au pouvoir, et alors qu'il était prévisible que cette coalition ne changerait rien à la discrimination envers les noirs.
LE TOURNANT DE 1928
Le tournant va venir de la direction de l'Internationale communiste. Celle-ci connait à cette époque un débat sur la question "nègre" en générale , et aux Etats-
Unis en particulier. Le débat sur l'Afrique du Sud sera largement inspiré l'analogie avec le cas américain.
En 1917 Lénine avait comparé les
Noirs américains aux anciens serfs russes, aboutissant par la suite à l'idée qu'ils constituaient en soi une nation. L'Américain
John Reed ne partageait pas ce point de vue car selon lui une partie substancielle de ces gens se considèrent tout d'abord comme des Américains, et se sentent chez eux aux Etats-Unis. Ce débat se poursuivra encore pendant plusieurs années : les masses noires américaines devaient-elles être analysées sous l'angle de leur situation dans le Sud agricole ou au contraire sous l'angle de leur intégration grandissante dans le Nord industriel ? Quelle était la dynamique réelle de leur insertion dans la formation sociale américaine ?
(1) "Communism in South Africa". David
Ivon Jones. Présenté à l'éxécutif de l'Internationale communiste au nom de l'ISL de
South Africa en 1919.
C'était d'ailleurs une époque un peu étrange où l'on convoquait des congrès noirs mondiaux à Moscou et où le Bureau international des affaires nègres siégait à Berlin !
La direction de l'Internationale procède donc par analogie envers l'Afrique du Sud. Et elle constate par ailleurs que le PC sud-africain développe une ligne paternaliste qui ne lui permettrait jamais de s'implanter parmi les Noirs.
A la réunion de la "Ligue contre l'impérialisme", à Bruxelles en 1927, une motion est votée avec la délégation sud-africaine appelant au "droit à l'autodétermination au travers de la chute complète de la domination capitaliste et impérialiste"
Plus tard l'un des délégués du PC sud-africain, La Guma, se rend à Moscou. Dans la capitale soviétique il discute avec les autorités de l'Internationale d'un texte appelant à la création d'une "république indigène indépendante, comme étape vers un gouvernement ouvrier et paysan". La médiation qui est désormais proposée - au moins sur le papier - est la perspective donnée aux indigènes de constituer une nation indépendante.
Alors que le débat fait toujours rage dans le PC américain le texte rapporté par La Guma provoque d'importants remous dans le parti sud-africain et aboutit à des ruptures, beaucoup estimant qu'on n'a pas à faire passer l'indépendance nationale avant la lutte des classes. Dans bien des cas d'ailleurs l'apparente rigidité sur les positions de classe dissimulait une parfaite vanité de militants blancs vis à vis des travailleurs noirs. tique du Comintern dénonçait dans une résolution "la démoralisation des travailleurs blancs au travers de la théorie de la supériorité de la race blanche (...) Le Parti communiste doit prendre la tête d'un mouvement révolutionnaire agrarien et national des masses indigènes"
Le tournant sur la "République indépendante" vise surtout à capter l'attention des masses noires. C'est un mot d'ordre démocratique qui cherche à mobiliser les Noirs suivant leur niveau de conscience du moment. Par là-même l'Internationale communiste espère que le parti pourra y conquérir rapidement une hégémonie.
Le parti va en effet changer un peu, intégrant un plus grand nombre de militants noirs. Mais la direction réelle restera, et pour longtemps encore, sous le contrôle des seuls Blancs (2).
L'Internationale s'efforce donc de faire évoluer son parti sud-africain et de le transformer à l'occasion du débat sur la question nationale, sans pour cela que ce soit toujours du goût des militants (3). Au delà du débat d'orientation c'est à une reprise en main générale que se livre la direction internationale. Or celle-ci , à cette époque, est de plus en plus sclérosée par la bureaucratisation et par une centralisadictatoriale. Comme dans bien d'autres cas l'intervention de Moscou ne pas à une honnête "bolché• Il s'agit peu à peu d'assujettir les partis communistes aux seuls intérêts de la direction stalinienne. Le PC sud-africain n'échappera pas à ce triste sort. Alors que certains partis, à commencer par le parti chinois, pouvaient, grâce à une réalité nationale forte, moduler les effets pervers de la domination de Moscou, le Parti communiste sud-africain, lui, ne disposait pas de tels acquis. Sa "stalinisation" en sera d'autant plus rapide et pro-
A L'ECOUTE DE MOSCOU Le PC sud-africain va dès lors suivre les tournants de la politiques soviétique. L'historiographie officielle du parti ne le dissimule d'ailleurs pas : "après que le Te congrès de l'Internationale communiste, tenu à Moscou en juillet-août 1935, avait approuvé l'appel de Georgi Dimitrov pour un front unique large afin de stopper la course au fascisme et à la guerre, le Parti communiste d'Afrique du Sud a reconnu ses propres erreurs sectaires dans le passé et a cherché à s'allier à d'autres éléments antifascistes et anti-racistes à la fois parmi les Noirs et les Blancs" (4).
Du coup la "république indépendante" pour les Noirs est mise au rencart. Maintenant il s'agit d'établir un front antiimpérialiste et pour cela il faut "entraîner les masses indigènes les plus larges dans le mouvement de libération national contre l'exploitation et l'oppression impérialistes croissantes - pour l'indépendance de ce pays -" (5).
Le PC fait donc un virage important vers une fraction "démocratique" de la bourgeoisie blanche. Mais le "front populaire" qu'il met en place reste dominé par lui, les revendications démocratiques élémentaires en faveur des Noirs qui y sont défendues étant sans doute peu motivantes pour les "anti-facistes blancs".
Durant la guerre de 1939-45 le PC fera une fois encore un tournant quant à la définition du conflit mondial et les alliances internes que cela lui impose. En 1981 le parti écrivait encore : "la nature de la guerre fut complètement transformée par l'agression contre L'Union soviétique ". Une fois encore le politique du parti se déconnecte de la réalité nationale pour aller s'inspirer des besoins soviétiques et des débats européens. Certes les deux communautés, Afrikaner et anglophone, se divisaient pour l'essentiel entre l'axe et les alliés, mais il s'agissait pour l'essentiel d'une division au sein de la classe dirigeante et au sein de l'aristocratie ouvrière blanche. Quelle place fallait-il donner à ces débats tactiques quand, de toute manière, ils interessaient fort l'écrasante majorité de la population laborieuse noire ? L'Afrique du Sud est une prison pour l'homme noir quel qu'en soit le gouvernement "démocratique" favorable aux alliés ou "fasciste" favorable aux Nazis.
La dépendance vis à vis de Moscou n'était d'ailleurs pas simplement d'ordre bureaucratique. Le PC, de par la composition de sa direction, n'était toujours pas émancipée de son euro-centrisme originel. Les pression stalinienne s'y diffusaient d'autant mieux que toute la politique de l'Internationale se résumait à défense de l'Etat soviétique et à "la construction du socialisme dans un seul pays".
Egal à lui même, le PC publie le 3 juin 1943 un communiqué de satisfaction après la dissolution bureaucratique du Comintern par Staline. "La décision du comité directeur de l'Internationale communiste de rec-
(2) Au début de 1928 le PC avait 1800 membres. Au congrès de 1929 il y aurait eu 20 délégués noirs et 10 blancs pour représenter 3000 membres (E. Roux "Time longer than горе" 1948).
(3) Voir là-dessus Jack and Ray Simons : "Class and Colour". IDAF; 1983. Page 405. Sur le débat noir dans l'Internationale communiste voir : E. H. Carr " A History of Soviet Russia" Chapitre 89. Léon Trotsky reprend cette idée de la "République noire" en 1935 dans sa lettre critique à l'une de deux organisations trotskystes sud-africaines et la propose dans les même termes que l'IC en 1927.
(4) "South African communists speak". Inkululeko Publications. London 1981. Page 125.
(5) "The liberation Movement and the tasks of the Party". Congrès de septembre 1936.
ommander la dissolution de cette dernière est motivée avant tout par le désir d'aller vers l'unité la plus grande entre les Nations Unies dans la lutte contre Hitler et ses alliés".
Il faut attendre l'après-guerre, la grève des mineurs noirs de 1946, l'arrivée au pouvoir en 1948 du Parti national et le durcissement de la ségrégation pour que le parti se mette à produire des documents autrement plus sophistiqués que par le passé. Le mot d'ordre de "république indépendante" se voulait une sorte de médiation pour mobiliser les Noirs. Mais sur le fond le Comintern pensait qu'il fallait réellement offrir ce droit aux Noirs et ce, avec en toile de fond, les écrits de Lénine sur le droit à constituer un Etat national. Mais la société sud-africaine était autrement plus complexe que cela et elle était surtout en pleine mutation sociale et économique. Paradoxalement alors que les Noirs ne semblaient même pas avoir la force de revendiquer une "nation séparée", subsistaient parmi eux d'importants préjugés tribaux, ils allaient très vite avoir la volonté de réclamer une Afrique du Sud, toute entière démocratisée et déracialisée. Un dévelopement de la conscience qui avait quelque chose à voir avec le développement inégal mais dialectique de l'économie sud-africaine.
Le comité central du PC, en janvier 1950, écrit : "L'attitude adoptée par le mouvement ouvrier à l'égard des mouvements nationaux en Europe de l'Est au siècle dernier n'est pas nécessairement celle qu'il faut adopter aujourd'hui, quand le socialisme est devenu un fait établi dans une grande partie du monde (...) Le trait spécifique de l'Afrique du Sud est de combiner les caractéristiques à la fois d'un Etat impérialiste et d'une colonie au sein d'une entité géographique, politique et économique, simple et indivisible".
"LE COLONIALISME D'UN TYPE SPECIAL"
Cette idée sera reprise en 1962 dans son nouveau programme "La voie de la liberté sud-africaine". C'est à cette occasion que le PC explique en détail sa conception des deux sociétés superposées : une nation exploiteuse, blanche et impérialiste, qui opprime une seconde nation, noire et colonisée, dans un espace territoriale unique. Le concept est celui d'un "colonialisme interne" . Mais cette analyse pêche par son mécanisme. Le PC ne dit mot sur les rapports sociaux dominants. Or cette question reste décisive non seulement pour débattre de la dynamique révolutionnaire escomptée mais aussi pour prévoir ce que vont être les évolutions sociales majeures au sein de ladite "nation colonisée"
Cette théorie aboutit en effet à une vision figée de la société sud-africaine, les modifications sociales en cours étant alors considérées comme ne pouvant qu'être secondaires par rapport à la contradiction majeure qui oppose les deux nations. Il ne s'agit pourtant pas de hierarchie entre les problèmes mais bel et bien de rapports dialectiques entre la question nationale et l'existence de classe sociales au sein même de la majorité noire. L'analyse du PC est curieusement exogéniste, comme peuvent l'être certaines analyses tiers-mondistes pour les pays néo-coloniaux, alors que lui même reconnait que tout se passe dans un seul territoire, avec un seul Etat, un seul marché unifié et une classe dirigeante auto-
Pour peu que l'on accepte cette idée des "deux nations" , il aurait fallu ajouter qu'elles ne sont point juxtaposées mais qu'elles cohabitent dialectiquement en évoluant toutes les deux selon les besoins du capitalisme sud-africain. En bref, il aurait fallu commencer par dire qu'il y avait dans ce pays des rapports sociaux capitalistes dominants qui se combinent aux divisions
Si le PC met tant d'application à défendre cette théorie c'est que, comme il le disait en 1962, il s'agit de construire un
"sur une ligne non-capitaliste" selon la terminologie nouvelle adoptée en 1960 lors de la réunion internationale de 81 partis communistes à Moscou. Le programme du PC sud-africain de 1962 mentionne d'ailleurs explicitement cette réunion comme la base de sa propre élaboration.
Alors que la société sud-africaine s'apprête à connaitre un prodigieux développement économique et une énorme croissance de la classe ouvrière noire la nouvelle position du PC l'amène à penser que "il existe à l'heure actuelle aucune division de classe aiguë ni antagonique au sein du peuple africain". Ce qui était en flal'Internationale communiste constatait déjà trente an plus tôt en proposant de détacher les travailleurs noirs de l'influence de chefs, des notabilités et des petits bour-
Ainsi le PC en ce début des années 1960 se contente de plaquer les analyses soviétiques des sociétés ghanéenne ou guinéenne, prétendument classe réel et engagées selon Moscou sur une "voie non capitaliste" par les régimes de Nkrumah et de Sékou Touré. Selon les termes même du document de 1962 le programme démocratique à mettre en avant n'est pas un programme pour le socialisme et sa perspective n'est pas celle d'un Etat socialiste. Et depuis 1955 ce programme démocratique est, pour lui, constitué par la Charte de la Liberté. Si le PC sépare ainsi son programme démocratique pour la mobilisation immédiate et la perspective d'un renversement socialiste de l'apartheid c'est parce qu'il demeure attaché à l'analyse stalinienne du dévelopement L'existence selon lui d'un "colonialisme interne" impliquerait la mise en place d'un Etat "démocratique" . Etant donné que la direction du parti sait très bien qu'il faut définir le contenu social d'un Etat quel qu'il soit, elle s'en remet plus ou moins à la définition soviétique. Le futur Etat sud-africain sera donc assimilable à cet Etat de la "voie non-capitaliste", définition qui fit fureur à cette époque dans le tiers monde parmi les groupes et partis satellisés par
UN OPPORTUNISME ECLAIRE
Programme et stratégie constituent les fondements principaux de toute organisation politique. Dans le cas du Parti communiste sud-africain le programme et la sont profondément déterminés par ses références internationales et sa filiation stalinienne. Mais la définition d'un parti réel agissant dans une situation
One s'arrête pas à ces seuls élé ments. Malgrè ses virages le PC a été marqué par un certain nombre de continuités. Et ce sont ces continuités qui dans la phase actuelle de développements révolutionnaires lui permet de capitaliser là où d'autres piétinent.
La première de ces continuités est celle de ses rapports avec le grand arrière soviétique qui apporte l'aide politique et logistique nécessaire à la clandestinité totale à partir de 1961. Ce lien, qui comporte un fort caractère de dépendance, pourrait avoir de très facheuses incidences le jour où Moscou décidera de mettre l'Afrique du Sud dans les choses négociables avec Washington.
La seconde continuité semble avoir été l'effort de construction organisationnel, notamment à partir du début des anla troisième continuité, certainement la plus importante, a été d'intégrer ses militants dans les principaux mouvements nationaux et de les y maintenir, non pas en tant que simples observateurs mais en tant que membres disciplinés d'un parti centralisé.
AVEC L'ANC
Les communistes rentrent officiellement à la direction de l'ANC en 1927. La Guma, le délégué du parti à Moscou était lui même secrétaire de la branche du Cap de l'ANC. A la même époque le parti est aussi très présent dans un mouvement à caractère politico-syndical, le Syndicat des
(6) Parmi ces Etats "non capitalistes" : l'Egypte de Nasser, l'Indonésie de Soekamo, la Guinée de Sékou Touré , le Ghana de Nkrumah, la Tanzanie de Nyerere.
travailleurs de l'Industrie et du commerce (ICU). Les militants communistes en seront expulsés en 1926 et l'ICU disparaîtra quelques années plus tard.
Le document de l'Internationale communiste, adopté par son comité exécutif après le bème congrès mondial stipule que : "Le parti doit faire particulièrement attention aux organisations nationales embryonnaires parmi les indigènes, tel le Congrès national africain. Le parti, tout en gardant sa pleine indépendance doit participer à ces organisations, doit chercher à élargir et étendre leur activité. Notre but doit être de transformer le Congrès national africain en organisation révolutionnaire nationaliste combative ".
Dans son programme de 1928 le PC reprend : " le parti s'est donné comme tâches : l'agitation, l'éducation et l'organisation parmi les indigènes, l'extension politique et industrielle de l'influence du parti, partout où c'est possible, dans des organisations d'indigènes comme Congrès national africain ou l'ICU "
Dans la délégation à Moscou en 1927 se trouvait le leader de l'ANC, Gumede, apparamment pas membre du parti. A son retour celui-ci se déclare "partisan convaincu et enthousiaste des Communistes " (7). Un fort secteur conservateur existe dans l'ANC toujours prêt à plaider auprès des Britanniques pour qu'ils forcent la main aux Afrikaners mais les militants du PC ont d'ores et déjà une influence et de bonnes relations avec une partie de ses militants. A tel point d'ailleurs que le PC se permet d'écrire en 1981 "Des membres du parti ont également joué un rôle clef dans la renaissance du Congrès national africain vers la fin des années 1930 " (8). ment partie des forces à associer au front large que souhaite le PC. A la fin des années 1930 ce dernier est bien implanté dans le Nord-Transvaal : là, c'est un de ses membres, Alpheus Maliba qui est l'un des dirigeants de l'ANC. C'est encore un membre du parti, l'Indien Yusuf Dadoo, qui durant la guerre est président au Transvaal du "Front unique non-européen" avant qu'il ne devienne le dirigeant du Congrès indien de l'Afrique du Sud, un mouvement qui a largement représenté les intérêts d'une partie de la petite bourgeoisie indienne.
VERS LA CHARTE DE LA LIBERTE En 1944 le parti adopte un programme. C'est un nouveau tournant : la perspective de la République socialiste refait son apparition. Et la partie démocratique du programme ressemble fort à ce que sera onze ans plus tard la Charte de la Liberté. Il était donc possible de combiner révolution démocratique et révolution socialiste !
Le parti ne se contente pas d'entrer dans les mouvements nationaux. Il développe sa propre politique. L'arrivée à la direction de l'ANC en 1947 des jeunes de la Ligue de la jeunesse (Mandela, Tambo) crée des conditions pour la radicalisation du Congrès. Mais le PC n'en reste pas là. Son comité central écrit : "M. Mda, président de la Ligue de la jeunesse du Congrès, déclare que 'nous sommes opposés de manière inflexible à l'oppression nationale et à la domination blanche étrangère (...) Mais on ne dit pas au peuple pour quelle liberté il faut qu'il lutte, ni quel doit être le contenu de la démocratie véritable et l'ordre social juste " (9). Des propos que le PC attaquera avec virulence dans les années 1980 quand ils seront tenus par d'autres.
Dans le même document du comité central il est clairement établi que les organisations nationales comme l'ANC doivent être transformées afin de diriger de manière révolutionnaire la lutte de libération nationale. Le PC, lui, restant le parti-guide, celui de l'avant-garde communiste.
En 1950 le parti est interdit. Apparamment peu préparé à cela il écrira dans son programme de 1962 : "malgré ses grandes réalisations et luttes, le Parti communiste d'Afrique du Sud se montrera incapable de survivre dans des conditions d'illégalité. Des illusions légalistes avaient pénétré les rangs du parti, y compris son personnel dirigeant. Ne s'étant fonctionner dans la clandestinité "
Pourtant la plupart des membres du parti qui sont dans les organes des mouvements nationaux restent à leur place. Le Parti national au pouvoir menace maintenant toutes les organisations et accentue la répression. Yusuf Dadoo, membre du parti et dirigeant du Congrès indien d'Afrique du Sud appelle dès 1951 à une vaste convention nationale autour de l'ANC pour s'opposer à l'apartheid.
Un "Congrès des démocrates" fait son apparition regroupant quelques groupes de Blancs démocrates et censé représenté ce secteur au sein de la convention. En réalité le Congrès des démocrates est ausi un moyen d'action public pour les membres blancs du Parti communiste.
Puis vint la rédaction de la Charte de la Liberté et le Congrès du peuple, vaste meeting populaire qui en juin 1955 adopta symboliquement ce programme.
LA DEFAITE ET LA RECONSTRUCTION
L'interdiction de l'ANC en 1961 et la fuite en exile d'une partie de sa direction change toute la situation. Le PC et derrière lui l'Union soviétique, une refonte complète de la stratégie politique du mouvement national. C'est l'époque de la fin de la guerre d'Algérie, celle où les organisations nationalistes des colonies portugaises optent pour la lutte armée rurale. En Afrique du Sud même éclatent d'importants soulèvements dans les réserves.
Tout semble indiquer que ce tournant est décisif. En décembre 1961 est officiellement créé un mouvement armé, Umkhonto we Sizwe. Il est en réalité le fruit d'un accord entre le PC et l'ANC : il s'agit d'un organisme indépendant et sa direction est conjointe. Le PC a trouvé là un élément décisif pour un pacte de solidarité et de collaboration entre lui et l'ANC.
Au milieu des années 1960, semble-t-il, poussé par la croissance de son rival, le Congrès pan-africain (PAC), I'ANC réaffirme son caractère de mouvement "noir" et "africain". Mais à partir du congrès de Morogoro, en 1969, l'ANC se transforme peu à peu comme un mouvement large acceuillant les militants de toutes les races, le problème principal étant évidemment celui des Blancs. Rien n'est facile pour le Congrès à cette époque : la lutte armée est un échec, le mouvement est très affaibli à l'intérieur et le désordre règne en exil. De plus le mouvement de la "Conscience noire" se dévelope de manière concurrente parmi la jeunesse africaine du pays.
La reconversion se fera pourtant et essentiellement dans l'appareil et les délégations extérieures, avec sans aucun doute une active participation du PC. Métis, Indiens et Blancs, formellement membres d'organisations partenaires de l'ANC en 1955 au moment du Congrès du Peuple,
(7) E. Roux ; "Time longer than rope"; Page 219.
(8) "South African Communists speak" Page 125 et pages 131-132.
(9) "Nationalism and class struggle" janvier 1950.
trouvent peu à peu une place sous le drapeau de l'ANC et sous la direction clairement établie de ses membres africains. Le principe d'une unité entre organisations représentantes des communautés "nationales" séparées s'estompe, au moins dans la pratique. Le PC s'intègre donc plus ouvertement à l'ANC, ce qui ne sera pas sans poser quelques problèmes.
En 1976, à l'occasion d'une expulsion de l'ANC d'un petit groupe de contestataires le PC réexplique sa position : "nous avons lancé le concept selon lequel le contenu principal de l'étape actuelle de la révolution sud-africaine est celle de la libération du peuple africain. Pour cette raison nous avons toujours reconnu que le rôle dirigeant dans le front de libération est joué par l'organisation nationale de la majorité africaine, l'ANC ". Et plus loin, à propos des exclus : " à première vue, leur principale plainte est à l'encontre de la décision de M... d'intégrer des révolutionnaires non africains dans la Mission extérieure de l'ANC ".
Mais les opposants, à leur manière, soulignaient la contradiction qu'il y a à présenter l'ANC comme une grande force démocratique, fondamentalement africaine, tout en y acceptant des communistes parmi lesquels des Blancs. Le vrai problème n'était pas racial, comme le croyaient beaucoup de ces divers contestataires, mais stratégique. L'intégration à un mouvement nationaliste d'un parti qui se réclame du prolétariat et du communisme pose tout de même quelques problèmes à des tenants dogmatiques de la révolution démocratique et national. A quoi peuvent bien servir des communistes et leur parti si la révolution doit unifier de manière égalitaire toutes les classes opprimées ?
Le PC lui-même doit trouver une justification et prend quelques libertés avec son gradualisme rigide : "A notre avis, il est impossible de séparer le nationalisme de la lutte des classes ; et la profondeur aussi bien que l'étroitesse de ce lien pèse de manière décisive sur l'avenir de la révolution sud-africaine." (10) En d'autres termes les militants du parti , "avant-garde communiste" représentent au sein de l'ANC la face cachée (lutte de classe) de la révolution démocratique.
LE BLOC ANC- PC Dans les années 1930 à 1950 d'importants débats portèrent sur la question de l'unité. Fallait-il unifier les non-Blancs entre eux en cherchant à estomper peu à peu les barrières raciales que l'apartheid avait glissé entre Indiens, Métis et Africains ? Ou fallait-il viser à une alliance plus large avec des secteurs démocratiques et ce faisant maintenir une indépendance organisationnelle de chaque "communauté" ? La gauche trotskisante défendait la première idée, voyant dans la seconde le chemin le plus sûr vers la collaboration de classe. Et dans ce débat avec le PC l'ANC était un enjeu décisif tout comme l'organisation des Métis.
La crise de la gauche, son incapacité à se construire comme une force nationale, unifiée et stable a limité ses prétentions. Bien qu'ayant très souvent défendu une conception plus cohérente et "classiste" de la question nationale les courants à la gauche du PC ont été incapables, au plan organisationnel et tactique, de profiter de cet avantage programmatique (11). Le PC de son côté, tout en suivant les dernières idées venant de Moscou s'est sans doute montré plus pragmatique, du moins à certains moments, que les courants situés à sa
Aujourd'hui confronté à une très importante radicalisation du mouvement populaire le PC ne peut guère rester au secret dans l'ANC. La formation sociale du pays n'est plus celle qu'il décrivait dans son programme de 1962 pour justifier démocratique. Le mouvement ouvrier noir existe et combine évidemment la lutte pour la démocratie et la lutte contre le patronat. La théorie du "colonialisme d'un type particulier" ne résiste pas aux faits.
Il est désormais incontestable que le PC a acquis une place importante au sein de l'ANC. La lecture comparée de l'organe de l'ANC Sechaba et de celui du PC The African Communist est parfaitement éloquante : préoccupations et lignes similaires et, parfois, mêmes signatures. Cela n'exclut pas, évidemment, des débats croisés entre les deux revues dont il est pourtant impossible de savoir s'ils recouvrent réellement des divergences entre l'ANC et
Mais en définitive comment peut-on caractériser cette présence du PC dans l'ANC ? S'agit-il de l''entrisme" ? Est-ce que le PC "dirige" T'ANC ? Ou joue-t-il le rôle d'un poisson-pilote ? Aucune de ces réponses n'est valable. Joe Slovo, l'actuel dirigeant du PC, membre de la direction exécutive de l'ANC, fournit lui-même un réponse, quand il dénonce "l'image, dans le style de la bande dessinée, des Communistes stéréotypés qui s'infiltrent dans une organisation de masse". Selon lui il s'agit d'une "relation speciale ". En le lisant on a presque l'impression qu'il veut nous renvoyer aussi au caractère de la société sud-africaine : au type spécial de colonialisme correspondrait un type spécial de révolution et un type spécial de relation entre l'ANC et le PC (13)!
La description de l'histoire est plus illustrative que la recherche d'un concept. S'il fallait tout de même s'y risquer nous reprendrions le terme de "greffe". mais une
A partir de 1980-1981 s'affirme peu à peu à l'intérieur du pays un syndicalisme indépendant, radical, porté par le développement de la grande industrie des dix dernières années. Parmi celui-ci la Fédération des syndicats sud-africains (FOSATU), fédération non-raciale et très structurée sur la base des branches industrielles fait office de force dominante. C'est la FOSATU qui pousse au débat pour l'unification syndicale. C'est elle qui exprime le plus clairement le refus de diviser ses rangs en intégrant le Front démocratique uni (UDF) qui se créé en 1982, comme le proposait ce dernier. C'est encore de la FOSATU qu'émerge des avis sur la nécessité de construire un nouveau mouvement politique de la classe ouvrière.
LE TOURNANT DES ANNEES 1980 La FOSATU symbolise alors une histoire particulière du mouvement ouvrier sud-africain. Elle est en soi la marque d'un développement endogène vis à vis duquel mouvements en exil ont été plus ou moins isolés.
Les directions syndicales font un effort prioritaire pour s'implanter dans les entreprises. Elles veulent stabiliser l'outil syndical non seulement là où c'est possible mais aussi où c'est le plus urgent. La perspective de s'implanter dans les communautés, dans les townships est remise à plus tard, une fois consolidée la base dans
Dès lors va s'engager une spectaculaire bataille politique dont l'objet est tout bonnement l'hégémonie sur le mouvement de masse. L'ANC a une très faible implantation syndicale. Il y a sans doute une petite tradition communiste dans le syndicalisme de la région du Cap mais elle est insuffisante. L'orientation qui est choisie par T'ANC et par le PC est de soutenir le principe des syndicats généraux, comme le SAAWU, dont la construction au niveau des branches industrielles est par définition très secondaire, au profit d'une intégration aux communautés. Les syndicats généraux influencés par le (c'est-à-dire qui se réclame de la Charte de la liberté, ndlr) intègreront d'ailleurs tous
Durant cette période c'est au PC et à
(10) "On the activieties of the "gang of 8".
(11) Maurice Hommel. "Capricorn Blues". Paul Roubais Editions. Toronto 1981. Aussi Neville Alexander. "Aspects of non-collaboration in the Western Cape 1943-1963". Discours fait au Centre of African Studies, Cap Town. Publié par la revue Social Dynamics en 1986.
(12) Voir le débat sur la "dualité de pouvoir" dans Inprecor numéro 231 du ler décembre
(13) Interveiew de Joe Slovo . Die Zeit, 10
son organe extérieur que revient la tâche d'attaquer les "gauchistes" de la FOSATU, taxés à l'occasion de droitiers puisqu'ils ont la prétention de croire à un syndicalisme légal. Rien n'est laisse au hasard et chaque numéro de The African Communist contient ce genre d'attaque.
Paradoxalement durant ces années la politique de l'ANC et du PC va être plutôt gauchiste. La volonté de mettre en avant de manière exagérée le SAAWU comme le syndicat chartiste par excellence mettra celui-ci au centre de la répression. Et le choix des syndicats généraux s'est avéré en général erroné. Les attaques virulentes contre l'attitude tactique de la FOSATU envers l'enregistrement légal se sont montrées rapidement inopportunes.
En même temps, au travers de l'UDF, l'ANC élargit son audience dans les communautés. Si bien qu'en 1985 on peut dire que deux autorités se font face. Le courant syndical indépendant dans les grandes entreprises, et l'ANC dans les townships. Les mouvements politiques qui se situent à gauche de l'ANC s'étant montrés incapables de faire le pont entre le mouvement syndical et les luttes dans les communautés, l'affaire se jouera à deux.
LA RECTIFICATION DE 1986
En novembre 1985 est lancé le Congrès des syndicats sud-africains (COSATU). Sa direction, conformément aux choix établis dans les négociations, comporte des dirigeants venant de tous les syndicats. Il reste à unifier toutes les forau niveau de chaque branche industrielle et à mettre en place des directions régionales par des congrès locaux. Rien ne
Mais le conflit a cessé. ANC et PC tournent fort intelligemment et décident visiblement de se comporter différemment vis à vis de leurs anciens adversaires. Plus une seule attaque, même implicite, ne sera publiée jusqu'à ce jour dans la presse de l'un et de l'autre mouvement. Seules demeurent des attaques contre le courant de la Conscience noire , pourtant jadis amalgamée avec tous les autres "gauchistes" et "diviseurs". Ce tournant est évidemment imposé par la coexistence de tous les courants dans un unique syndicat. Et ce malgrè encore quelques conflits importants au sien du COSATU en 1986 dans la région de Port Elisabeth et East London et dans le Transvaal.
Il y a pourtant une autre raison à ce changement. L'ANC sent sa grande force au niveau des communautés dont une partie se trouve aussi à la base des syndicats. L'opération UDF a été un succès pour y imposer dans les townships l'hégémonie virtuelle de l'ANC. Il a réussi même temps à gagner une autorité internationale et ayant été le seul à construire du-
Dans un appareil de représentation extérieure. Il se sait, à cette étape absolument incontournable y compris de la part de syndicalistes qui auraient pu avoir des vues à long terme sur la recomposition du mouvement ouvrier. Il sait que le syndicat limite par lui même les prétentions polide tous ceux qui voudraient agir par son biais pour affirmer une autre légitimité
Dans le front unique qui s'affirme peu à peu - sans doute plus qu'une simple coexistence pacifique - l'ANC joue le rôle de mouvement politique alors que les autres doivent se contenter des structures de masses. Les autres peuvent toujours parler d'hégémonie ouvrière, ils restent des syn-
Nous avons assisté depuis à la mise en place d'un axe COSATU-UDF puis, à partir de la création d'un front des organisations de jeunesse UDF, le Congrès de la jeunesse sud-africaine (SAYCO), à un axe bien précis entre le syndicat et le mouvement jeune (14).
VIRAGE A GAUCHE DU PC ? Cela ne résoud pas tout pour le parti communiste. Sermonner tous ceux qui évoquaient par le passé la perspective d'un "parti des travailleurs" sur le modèle brésilien ne pouvait faire office de réponse au problème de fond. Le mouvement social réel déborde très rapidemment les barrières du dogme. Les grèves dans les entreprises dirigées par des libéraux "démocrates" vorisent une prise de conscience globalement anti-capitaliste. De là nait toute une série de nouvelles revendications qui ne sont pas prévues dans la Charte de la Liberté et que le PC lui-même aurait beaucoup
Confusément, mais aussi grace aux acquis du mouvement syndical des années 1980-1985, l'idée qu'il faut une direction ouvrière révolutionnaire fait son chemin parmi l'avant-garde large, dans la classe ouvrière et la jeunesse. Non pas forcément contre l'ANC mais "à côté" de lui.
Les schémas anciens ne suffisent plus. On ne peut plus se contenter de présenter le rapport entre l'ANC et le PC comme reflétant deux types de révolution, clairement disjointes. Le PC va donc mettre les bouchées doubles et décider d'apparaître plus systématiquement. A l'extérieur d'abord en faisant largement parler son principal dirigeant Joe Slovo. Ce dernier apparait d'ailleurs maintenant aux côtés de Olivier Tambo dans nombre de grandes occasions publiques. l'intérieur du pays l'observateur attentif saura reconnaitre entre les lignes d'un article universitaire ou d'une brochure de l'UDF l'influence du PC et ses préoccupations du moment.
Ce changement d'attitude a évidemment un double effet. Il révèle d'une part une implantation du PC qui sans être spectaculaire est tout de même plus substancielle que les gens ne l'imaginaient. Il pousse d'autre part certains petits secteurs radicaux, notamment dans la jeunesse de l'UDF, à se réclamer aujourd'hui autant du PC que de l'ANC.
Il y a de nombreux articles du PC qui montrent que celui-ci reste vigilant dans la défense de ses intérêts propres alors que l'ANC est le sujet de grandes manoeuvres de la part d'une fraction impérialiste et des libéraux sud-africains. Poussé par la radicalisation actuelle le parti doit lui aussi évoquer le socialisme bien plus qu'il ne le fit durant les quinze dernières années. Sa légitimité et l'explication de son existence ne passent-elles pas par l'évocation des revendications de la classe ouvrière ? On retrouve le pragmatisme dont nous parlions plus haut. Un pragmatisme qui fait bon ménage avec un sectarisme virulent et un net bureaucratisme de son appareil exté-
ET LE PROGRAMME ? Où se situe dorénavent la ligne du parti communiste ? Quelle est la part de la rectification tactique et celle de l'évolution réelle ? Bien peu nombreux sont ceux qui, de l'extérieur de ce parti, pourrait répondre aujourd'hui.
Joe Slovo se fit longuement interviewé par la revue communiste britannique Marxism Today. On lui demande "quel est le rôle du parti, étant donné que de nombreux autres mouvements de libération ont réussi sans avoir eu besoin d'un parti réformé ?". Slovo répond La réponse se trouve dans une seule phrase., parce qu'il y a un besoin en Afrique du Sud de travailler pour la réalisation ultime d'une Afrique du Sud socialiste (...) L'ANC ne peut ni ne devrait se limiter aux aspirations de cette seule classe (ouvrière, ndlr) que nous, les communistes, représentons (...) Mais à part cela il reste la perspective socialiste, laquelle, bien que n'étant pas à l'ordre du jour de la lutte, ne peut pas être rangé dans un dossier jusqu'au moment où on aura atteint la soi-disant première étape. En ce qui nous concerne, il n'y a pas de muraille de Chine entre la première et la seconde étape. La révolution va être un processus continu".
Slovo est-il devenu trotskyste ? Le voilà répétant ce que son journal dénonçait quelques mois plus tôt. Malgré l'insistance du journaliste du Marxism Today il refuse d'identifier son projet aux modèles du Mozambique ou du Zimbabwe.
(14) Fin 1986, certains secteurs du COSATU ont protesté sur la manière dont aurait été amené la campagne commune avec l'UDF. Voir notamment le journal du CCAWUSA (syndicat du commerce) de novembre 1986.
mais ne donne évidemment aucune définition claire de l'Etat post-apartheid, ce qui lui fait mélanger deux problèmes, pourtant de natures politique et économique très différentes : "Cela implique que je ne crois pas que nous puissions envisager la possibilité d'une socialisation subite de tous les moyens de production, ainsi que de l'abolition de l'entreprise privée à tous les niveaux. Je crois qu'il y aura une économie mixte dans la période de l'aprèslibération, dans laquelle la petite-bourgeoisie et les petits entrepreneurs capitalistes noirs en particulier, vont trouver leur place " (15).
Plus récemment encore, Joe Slovo levait encore un peu plus le voile sur la politique de son parti. A propos des rap ports entre le parti et le mouvement de masse, il dit : "Je préférerais ne pas discuter d'autres partis communistes en Afrique, surtout pas de ce qu'ils ont fait dans les syndicats et d'autres organisations de masse. Nous nous sommes tenus à l'écart de tout cela, c'est ce qui explique le degré de confiance exceptionnel dont nous jouissons au sein de l'ANC. Beaucoup de camarades sont gênés par notre manière de fonctionner. Mais si nous fonctionnions d'une autre manière ce serait nous qui serions gênés .
Dans The African Communist numéro 107, de 1986, un article, signé Nyawuza dit pourtant les choses de manières plus crues : "Ce que nous disons c'est que dans la lutte de libération en Afrique du Sud il y a deux traditions d'internationalismes: l'internationalisme de L'ANC et l'internationalisme prolétarien du Parti communiste. Les deux ne sont pas iden combinés. L'internationalisme de l'ANC a été si influencé par l'internationalisme prolétarien que l'ANC accepte des aspects de l'internationalisme prolétarien. D'autre part la lutte de l'ANC pour la libération nationale a un tel impact sur la pensée du Parti communiste que celui-ci a avancé depuis 1928 la théorie des deux étapes.
En Afrique du Sud cela ne purrait être autrement depuis que le Parti communiste est organisé comme un parti extérieur aux structures de l'ANC mais que des communistes qui sont actifs au sein de l'ANC ne deviennent donc pas des "nationalistes". Ils restent des internationalistes prolétariens et des patriotes qui luttent au sein du mouvement de libération national pour faire avancer des positions internationalistes : pour diffuser les concepts et les aspects de l'internationalisme prolétarien dans la lutte large pour la libération nationale"
Gorbatchevien ? Slovo veut sans doute l'être aussi : "Staline et Mao ont retardé le progrès du socialisme de 75 ans " (16). Démocrate ? Il veut aussi l'être au-delà du raisonnable : "Je suis absolument convaincu que si nos réalisons une société démocratique en Afrique du Sud, la question d'une avance vers le socialisme sera réglée par le débat plutôt que dans la rue " (17).
Il est bien dommage que les journalistes ne fassent jamais référence devant lui aux publications officielles du parti. Ses éventuelles réponses nous éclaireraient peut-être un peu mieux sur la ligne de son organisation. Comment ne pas voir en effet la contradiction entre des articles qui prônent la préparation de l'insurrection armée dans une situation dite de "dualité de
Get les propos de Joe Slovo qui déclare par exemple : "Je suis convaincu que le changement en Afrique du Sud viendra par la voie des négociations " (18). Car selon lui la clef de ces dernières se trouveraient dans les pressions internationales et les sanctions économiques.
Deux stratégies ou des propos difféà l'occasion selon les interlocuteurs ?
LA QUESTION DU PARTI DIRIGEANT
LE PC n'a jamais cessé de se présenter comme le parti ouvrier par excellence. Toute tentative de la contourner était, dans la tradition stalinienne, taxée de division de la classe ouvrière et d'ultra-gauchisme. Mais ce parti ne pourra pas lui même règler les deux problèmes majeurs actuels. Le premier de ces problèmes, c'est comment doter le mouvement de masse d'une direction socialiste révolutionnaire qui englobe les divers secteurs d'avant-garde apparus depuis dix ans ? Le deuxième, c'est comment répondre à la question de l'autodéfense et de la violence de masse pour résoudre la question du pouvoir ?
Dans les deux cas les réponses du PC sont fort peu convaincantes. Sur la question du parti il adopte, du moins jusqu'à présent, une attitude rigide : il est le parti déjà constitué . Il ne reste qu'à le rejoindre, lui et sa vision du monde, son histoire et ses liens internationaux (19). Cette conception est possible tant que la vie politique sud-africaine reste enfermée dans l'état d'urgence et la clandestinité. "Le plus fort survivra". Mais cette conception darwinienne ne peut convaincre tous ceux qui s'interrogent sur l'histoire stalinienne de cette organisation, sur son fonctionnement, sur son sectarisme encore récent.
Le PC ne naît pas des derniers événements, même sil cherche maintenant à sortir du mystère. Il assume 70 ans d'histoire dans un pays où il existe toujours un courant de pensée socialiste démocratique et antistalinien.
Reste la question stratégique. Négociation ou pas négociation ? Certes le bloc
ANC-PC n'est pas un groupuscule de quelques dizaines de militants. L'opération négociation peut avoir un sens dans certaines circonstances pour réorganiser le mouvement de masse , diviser la classe dirigeante et préparer une nouvelle étape des luttes. mais il ne peut y avoir la moindémocratique non-racial par la voie négociée. L'apport des luttes de masse restera décisif, ainsi que celui de la violence. La propagande armée de l'ANC est plus un leurre qu'une réponse à ces questions. Utile pour construire l'ANC, elle ne l'est plus pour affaiblir réellement l'Etat (20).
Or cette question deviendra d'actualité lorsqu'il faudra tirer le bilan de 1986-1987 et envisager l'avenir. Il y aura de nouvelles voix pour dire que l'impossibilité de renverser ce système par la mobilisation de masse rend nécessaire une stratégie définitivement centrée sur les pressions impérialistes envers Prétoria.
Que restera-t-il alors de la perspective d'une Afrique du Sud non raciale ? Et de la perspective du socialisme ? Ces questions arriveront tôt ou tard au coeur même du mouvement politique parce qu'elles seront le résultat des difficultés immenses que cette révolution rencontre. Pour le PC comme pour tous les autres courants luttant contre l'apartheid, les tests décisifs sont à venir. Pour autant le Parti communiste est devenu un maillon du problème. L'ignorer serait jouer un mauvais tour à l'histoire.
Peter BLUMER 2 mai 1987
(15) Marxism Today , décembre 1986.
(16) Die Zeit ,10avril 1987
(17) The Observer 2 mars 1987.
(18) Die Zeit , 10 avril 1987.
(19) Le PC a tour à tour soutenu l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie et en Afghanistan. Sur l'Afrique il défendait jusqu'à présent l'orientation soviétique de soutien au partis au pouvoir au Congo ou en Ethiopie. Il défendit aussi la politique dite de "coexistence pacifique".
(20) Joe Slovo a annoncé en avril 1987 qu'il quittait la direction de Umkhonto we Sizwe , l'organisation armée, du fait de sa surcharge de travail occasionnée par son élection au poste de secrétaire général du PC, auquel il avait été élu en 1985.