Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETAT ESPAGNOL

Reinosa, une ville en rebellion

· Inprecor n° 243, 25 mai 1987 · p. 5 · 1 048 mots

État espagnol

ouvrier sidérurgiste à Reinosa (Cantabrique),

Gonzalo Ruiz, militant des Commissions ouvrières, est mort le 6

"d'insuffisance respiratoire", victime de la revanche de la Garde civile, le jeudi 16 avril. Celle-ci ne pouvait laisser sans vengeance l'humiliation qu'elle avait subie un mois auparavant, le

12 mars, quand la population en colère avait désarmé et fait prisonniers les policiers.

A Reinosa, tout va mal y avait encore 2 700 postes de travail à l'entreprise sidérurgique Forjas y Aceros (FOARSA), maintenant il y en a un peu moins de 1 700. Toutes les entreprises de la région sont dans la même si-tuation. Et chaque emploi directement supprimé entraîne la perte indirecte de trois autres. Depuis le début de la crise, cette zone a perdu près de 3 700 emplois. A Reinosa, il fin 1986 1 700 chômeurs pour y avait

13 000 habitants."On t'enlève le travail et tu restes sans rien.

ils disent qu'on ne peut rien obtenir par la violence, mais il arrive un moment où on n'en peut plus". Un nouveau plan de "viabilité" de l'entreprise est à l'oeuvre prévoyant la supression de 400 emplois à FOARSA tribut de Reinosa à la "seconde reconversion industrielle".

11 le président du conseil mars, d'administration, Enrique Antolin, était arrivé à l'usine dans une ambiance très tendue.

"Voilà déjà un moment que le Président ne venait plus à l'usine. La consigne était de prévenir tous les ouvriers en actionnant les sirènes dès son arrivée. Le Comité (formé de syndicalistes, ndlr.) négociait avec le président. Quand ils sont sortis, ils se sont trouvés face-à-face avec les ouvriers de l'équipe, déjà très en colère"

Antolin et le Comité syndical s'enferment alors dans le "bunker"

, un édifice protégé de l'entreprise. Reinosa est une petite ville très traditionaliste, sans grand passé de lutte et pourtant, toute la ville se paralyse peu à peu.

Les commerçants ferment les magasins, beaucoup gens affluent devant l'entreprise, d'étudiants en grève sont là. La solidarité avec les travailleurs de FOARSA est spontanée, aucune organisation n'a lancée d'appel."C'était bien sympathique. Rien à voir avec une séquestration. Les alentours du bunker étaient plein de gens, des étu-diants, des gens de la ville. La majorité d'entre eux n'avaient jamais vu une lutte ouvrière"

Au matin du 12, les communications téléphoniques sont coupées. Par qui ? Sans aucun doute par la Garde civile elle- même. C'est le prétexte officiel pour donner l'assaut au bunker à huit heures du matin. "La libération d'Antolin leur prit cinq minutes. Je crois qu'ils étaient comme drogués. Ils sont rentrés dans l'usine comme on voit dans les fims américains, hurlant, tapant sur tout ce qui passait. Ils étaient armés jusqu'aux dents, avec d'énormes bâtons, essayant de créer la terreur chez les gens. On se battait dans toute l'usine. On s'est protégé avec les containers des poubelles. Les gens étaient enragés d'avoir vu la brutalité de la Garde civile. Beaucoup qui n'avaient rien à voir avec l'affaire avaient été roués de coups"

La Garde civile quitte alors l'usine, mais au lieu de rejoindre leur caserne une fois finis leurs "exploits" dans FOARSA, ils se répandent dans Reinosa tirant grenades lacrymogènes et balles

Reinosa, une ville en rebellion en caoutchouc, mai commerçants, ouvriers, ménagères, depuis longtemps. En 1975, il une population de les la caserne".

qu'il mourra trois semaines après.

frappant sur tout ce qui bouge. Mal leur en prend. Pendant quatre heures, toute la population de Reinosa, va se battre au corps à corps avec les policiers."Ce n'était pas une révolte des travailleurs, mais celle de tout le village. Par exemple, j'ai vu une dame qui devait avoir dans les quatre-vingts ans, elle prenait des pierres et les passaient aux ouvriers. (...) Bien sûr, ils n'avaient plus de matériel anti-émeute, ils l'avaient utilisé en brisant les vitres, les lampadaires, les voitures, en tirant sur nous. Avec leurs matraques, ils n'osaient même pas s'approcher parce qu'ils auraient été jolis à voir en sortant. Ils n'ont pas compris où ils mettaient les pieds. Ils pensaient sans doute 'On en met encore un coup et hop, à la caserne' "

Mais les choses ne se passèrent pas comme ça et la population de Reinosa put apprécier ce charmant spectacle : la Garde civile hissant le drapeau blanc et demandant à se rendre !

"Evidemment, pendant qu'ils tiraient, tout leur semblait bien mais quand ils se sont rendus compte qu'ils s'étaient fourrés dans une impasse et qu'ils n'avaient plus de munitions, ils ont commencé à agiter des mouchoirs blancs en disant Ne tirez pas !

Ne tirez pas'. Bien sûr que les gens leur tiraient des pierres à ces salauds ! Tiens donc !

Quand ils ont des munitions ils te tirent dessus et quand ils n'en ont plus ils disent 'Ne quelqu'un en tirez pas. S'ils avaient tué tirant, pas un seul s'en sortait".

Depuis, chacun savait que la Garde civile préparait sa revanche. Pendant près d'un mois, accrochages entre ouvriers et policiers vont se poursuivre jusqu'au 16 avril où, après avoir dispersé une manifestation, la

Garde civile entreprend de " donner une leçon" à Reinosa.

Du curé à la police municipale en passant par les avocats, tous les témoignages concordent : la Garde civile, bande de soudards déchaînés, s'est livrée ce jour-là à une ratonnade en règle et à la destruction systématique sur son passage. "Ceux qu'ils trouvaient avec un mouchoir sur eux, ils les frappaient en hurlant qu'ils s'étaient servis du mouchoir pour se cacher le visage et leur lancer des pierres; (...) Les

Gardes civils faisaient une haie sur deux rangées à l'entrée de la caserne et frappaient à tour de bras sur les personnes arrêtées qui devaient passer au milieu. On a vu des gens qui étaient roués de coups parce qu'ils baissaient les bras alors qu'ils étaient obligés de rester mains en l'air puis deux heures à l'intérieur de

A l'extérieur, dans la ville, les scènes sont identiques : la

Garde civile brise les vitres, les portes, envoyant gaz lacrymogènes et balles en caoutchouc à l'intérieur des maisons, dans les bars. L'agence de pompes funèbres est entièrement détruite.

Touché par une grenade lacrymonège en plein visage, Gonzalo

Ruiz s'était réfugié avec d'autres personnes dans un garage où les Gardes civils lancent plusieurs autres grenades après avoir cassé toutes les vitres. C'est de cette intoxication par les gaz

D'après Combate

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