Dans la situation actuelle, l'élément le plus important qui confirme la justesse de notre analyse est l'incapacité patente de ce régime raciste d'une part, de modifier en sa faveur le rapport de force, et d'autre part de recouvrer la confiance des hommes d'affaires qui commencent à penser inévitablement à la perspective du pouvoir populaire. En ce sens, leur voyage à Lusaka représente de leur part une tentative désespérée d'obtenir de l'ANC des assurances politiques. Et enfin son incapacité à élaborer une stratégie qui puisse lui permettre de gagner la bataille vis-à-vis de la communauté internationale. "NOUS ASSISTONS A LA MATURATION D'UNE
SITUATION REVOLUTIONNAIRE"
Cette réalité objective constituant un ensemble d'évidences qui conduit à la conclusion inévitable que nous assistons à la maturation d'une situation révolutionnaire, nous avons besoin maintenant d'examiner le facteur subjectif, d'évaluer son rôle et ses perspectives. Etant donné que le régime ne peut plus prétendre avoir une politique (le jour il se présente comme le meilleur gouvernement réformiste jamais vu dans ce pays, la nuit il abandonne toute prétention et recourt à une terreur non déguisée), le pays ne peut plus être gouverné comme par le passé.
La suite logique et inévitable de cette analyse est que notre peuple commence à se rendre ingouvernable. Dans toutes les sphères de la société, les gens se préparent à prendre leur destinée en main. Dans les écoles, les universités, les townships, les villages, les usines, les magasins et les mines il faut plus que le "Bureau d'information" (police politique, ndlr) pour dissuader notre peuple de créer des structures alternatives au travers desquelles il peut mettre en œuvre ses aspirations et se poser comme pouvoir alternatif. Les grenades lacrymogènes, les balles en caoutchouc voir les vraies balles n'ont pas non plus démontré leur capacité de bloquer ce processus. Le pouvoir de résistance dont ont fait preuve les habitants des townships face à la brutalité de l'Etat ( à la fois en tant que locataires qui refusent de payer leur loyer et membres des comités de rue) montre leur détermination à prendre d'assaut et à raser la forteresse de T'apartheid.
INJURY Sur le plan théorique, le scénario qu'on vient de décrire s'intègre à une analyse de notre lutte comme ayant un caractère national-démocratique. Les forces sociales dont la mobilisation nous a amenés à la situation actuelle, où on peut dire sans risque d'erreur que notre pays se trouve à l'aube d'une transformation majeure, n'appartiennent pas à une seule classe. Ceci est vrai aussi bien en termes de la place qu'elles occupent dans les rapports de production que des objectifs qu'elles peuvent se fixer à long terme.
Notre stratégie de transformation multi-classiste cherche à isoler l'ennemi dans la lutte pour le pouvoir, se préparant de la sorte pour que l'ennemi perde le pouvoir et que celui-ci soit capté par la majorité démocratique. C'est cela que constitue, croyons-nous, la ligne révolutionnaire par rapport au mouvement de libération.
Etant donné que les autres forces de classe qui figurent de manière légitime dans l'éventail de l'opposition extraparlementaire ne sont pas démocratiques de manière conséquente, l'influence politique de la classe ouvrière doit forcément s'exercer sur elles afin de les aider à se débarrasser, dans leurs analyses et leurs actions de cette mixture non démocratique. De "sages conseils", venus des bibliothèques nous disent que ceux qui ont découvert que le socialisme est la solution doivent faire une croix sur tous les autres participants à la lutte, caractérisés comme petits-bourgeois. Il est évident que cette conception-là ne correspond pas aux besoins de la classe ouvrière. Il s'agit d'une tendance erronée, qui découle d'une tentative de dresser les aspects nationaux et de classe de notre lutte les uns contre les autres, comme si ces deux éléments existaient dans deux mondes différents.
"LA CLASSE OUVRIERE DOIT ETRE A
L'AVANT-GARDE DE LA LUTTE"
Il existe au moins un accord général que la classe ouvrière doit être à l'avant-garde de la lutte. Nous sommes convaincus de deux choses : qu'on ne peut pas y arriver par voie de négociation et que la classe ouvrière ne peut pas être à l'avant-garde d'une lutte à laquelle elle ne participe pas. Toute autre idée aurait simplement et fatalement la conséquence de ne faire de l'Afrique du Sud socialiste qu'une Terre promise de plus.
Le 29 novembre, c'est-à-dire il y a quatre jours, marquait le premier anniversaire de la création du Congrès des syndicats sud-africains. La création du COSATU fut saluée par les forces progressistes de ce pays et à l'étranger, comme un pas géant dans le sens de la libération de notre pays du cauchemar de l'oppression nationale et de l'exploitation économique. Un examen honnête du processus qui s'est déroulé dans la période préparatoire à la création du COSATU révèlera que nous avons pour notre part énormément manqué de maturité alors que nous participions à des discussions sur l'unité syndicale.
A un moment donné nous sommes arrivés à la conclusion qu'il n'y avait aucune base pour l'unité entre les syndicats que pourtant nous définissions et continuons à définir comme progressistes. Nous commencions à classer les syndicats en fonction de ce que nous appelions des syndicats "de la même opinion". Certains intellectuels, plutôt que de nous aider à nous dégager de cette impasse apparente, ont en réalité attisé les hostilités dont nous avions nullement besoin, en s'efforçant de démontrer qu'une fraction fut plus ouvrière que l'autre. Bien évidemment, la fausseté de ces positions fut démontrée par la création du COSATU, laquelle, au moment de son lancement, revendiquait presque 500 000 travailleurs cotisants.
La création du COSATU rassemblait 36 syndicats progressistes ayant des structures de type différent mais qui pouvaient être classifiées en deux catégories, à savoir des syndicats industriels et des syndicats généraux. Le COSATU adopta une résolution appelant à l'organisation de syndicats nationaux efficaces et à l'unification de ces derniers en une fédération nationale. Evidemment, ce processus nécessite la disparition progressive des syndicats généraux. Ceci n'implique nullement que nous devons amoindrir le rôle historiquement important qu'ont joué ces syndicats dans le développement du mouvement ouvrier progressiste dans notre pays.
L'Histoire elle-même a démontré que des syndicats généraux sont vulnérables aux patrons, à l'Etat et aux régimes fan-
toches des bantoustans qui, avec une complicité réciproque s'acharnent à écraser toute formation progressiste. Cette réalité, liée à notre besoin de donner une expression organisationnelle au concept d'unité, indique clairement que les syndicats généraux sont historiquement dépassés. Une transformation à ce niveau-là éliminera la concurrence inutile entre syndicats et renLa répression est impuissante à stopper les mobilisations (dr) forcera certainement notre capacité à mener des campagnes efficaces sur le terrain.
Il faut signaler aussi que le COSATU est né au moment où, comme réponse à la situation agitée que connaît actuellement notre pays, le régime proclama l'état d'urgence dans 36 districts juridiques. Dans la situation actuelle, notre tâche est d'approfondir la crise en canalisant l'esprit insurrectionnel de notre peuple pour en faire une arme efficace pour la prise du pouvoir.
"NOUS NE POUVONS AGIR COMME UN PARTI POLITIQUE" Cependant, tout en comprenant la nécessité de mener des campagnes politiques dans l'intérêt de nos membres et dans celui de toute la classe ouvrière, nous ne pouvons pas agir comme un parti politique ni comme alternative à un parti politique. La seule voie ouverte à nous était de lancer de telles campagnes au travers de nos structures et en alliance avec des organisations progressistes, communautaires, de la jeunesse, des étudiants, des femmes et politiques, qui existaient déjà. Ainsi nous devenons une composante du mouvement démocratique de masse de notre pays.
Dans sa recherche d'une issue à la crise, la classe dirigeante s'est servie aussi bien de moyens de répression étatique que de mécanismes d'intégration. Le fait que l'ennemi utilise non seulement la force mais qu'il a recours à une politique de "diviser pour régner" appelle le maximum de vigilance de la part des forces motrices de notre révolution. Aussi la création du COSATU devrait être vue comme un pas en avant afin de corriger les déséquilibres qui ont pu exister dans le mouvement démocratique de masse. Dans ce sens-là, notre alliance avec d'autres secteurs progressistes ne nous amène pas à sacrifier notre base dans les usines ni à submerger les intérêts de classe fondamentaux de nos adhérents.
En tant que fédération ouvrière, nous avons nos propres principes, qui font partie des bases de notre alliance avec d'autres formations progressistes. Depuis la création du COSATU, nous commençons à voir des changements qualitatifs importants sur le front du travail. Pour la première fois depuis environ deux décennies, nous avons vu des milliers de travailleurs sud-africains commémorer le ler mai d'une manière appropriée. Cette année, la campagne pour le 16 juin fut qu'auparavant. La campagne pour la santé et la sécurité au travail a occupé une place de choix dans notre programme d'activités, avec environ 600 000 travailleurs qui ont participé à une journée d'action à l'échelle nationale le ler octobre pour protester contre la mort de 177 mineurs.
Autre spécificité des batailles menées, la capacité grandissante des travailleurs et de leurs organisations à utiliser des formes et des méthodes diverses de luttes grévistes. Le COSATU s'est engagé à organiser les chômeurs afin que ces derniers ne soient pas utilisés pour entraver la combativité des iravailleurs organisés, et que leurs énergies soient plutôt canalisées vers l'approfondissement de la crise en exigeant plus d'allocations sociales et en se battant pour la création d'emplois. Nos membres commencent à imposer consciemment une interdiction des heures sup plémentaires. Cette action spécifique crée un terrain favorable pour la réalisation de notre objectif, celui de la création d'un syndicat national des chômeurs. Quand le deuxième état d'urgence fut proclamé, nos membres protestants contre la détention de leurs camarades ont occupé les usines, ef fectuant ce qui est appelé des "sleep-ins".
"QUI CONTROLE LES USINES ?" L'occupation d'usines par des travailleurs à des implications d'une grande portée. Elle soulève la question de savoir qui contrôle les usines et qui devrait en effet les contrôler. Même avec son caractère spontané, ce phénomène doit être vu comme une forme de conscience embryonnaire. C'est ce type d'activité qui, si on y donne suite de manière correcte, peut nous débarrasser des spéculations cauchemardesques quant à ce qui va se passer le lendemain du jour ou le drapeau springbok aurait été baissé des bâtiments administratifs à Pretoria.
Cependant, il faut faire remarquer que la lutte gréviste en soi ne peut pas vaincre le capitalisme. Car on ne peut pas s'attendre à ce que l'appareil de l'Etat, qui fonctionne clairement en défense des intérêts bourgeois, disparaisse parce qu'il y a une grève dans un seul grand magasin ou même d'ailleurs dans une mine d'or. La véritable transformation de l'Etat est secondaire et découle des modifications dans l'équilibre des forces de classe.
La réussite à ce niveau-là dépend des rapports de forces dans la société et de l'étendu de la lutte des classes menée par les masses. Cette démarche, qui est à notre avis la seule qui est juste, montre clairement que la lutte prolétarienne n'est pas du ressort du COSATU seul. Il n'est que des politiciens de salon qui accordent trop d'importance à l'aspect théorique de la lutte au dépens de son complément dialectique, c'est-à-dire la pratique, qui n'arrivent pas à saisir cette réalité simple. Malheureusement, la théorie ne peut pas dégager toutes les alternatives qui s'ouvrent dans la lutte révolutionnaire, parce que la vie, la lutte et l'action révolutionnaire se révèlent plus compliqués que l'analyse théorique la plus fine. La théorie, couplée à la pratique, montrera que la démarche national-démocratique conçoit les deux étapes de notre révolution comme étant fondamen-