Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

YOUGOSLAVIE

Une direction qui ne vaut rien

· Inprecor n° 245, 22 juin 1987 · p. 7-9 · 3 021 mots

Europe de l'Est Syndicalisme Ex-Yougoslavie

Après une grève de 33 jours, parmi les plus longues qu'ait connues la Yougoslavie depuis 1945, les 1 500 mineurs de Labin, dans la République de Croatie ont repris le travail le 11 mai sur la base d'un accord qu'ils considèrent comme une victoire partielle. La grève s'est enclenchée dans la foulée de la vague de grèves qui ont suivi l'adoption par le

Parlement Yougoslave de la loi sur le blocage des salaires, le 27 tévrier dernier. Mais seulement la première de leurs cinq revendications traitait du problème des salaires, en demandant une augmentation de

100% : avant la grève Les mineurs gagnaient environ 110 000 nouveaux dinars (11 millions d'anciens dinars ou 1 200 FF) par mois, alors qu'il en faut le double pour faire vivre une famille. Leurs autres revendications découlaient de leurs conditions spécifiques de vie et de travail: ils exigeaient la démission de la direction de la mine ; la démission des responsables syndicaux locaux ; le remboursement des jours de grève; et des crédits pour avoir des logements en Bosnie, république d'où sont originaires la grande majorité d'entre eux et où habitent

L'accord sur la base duquel les mineurs ont repris le travail leur donne des augmentations de salaire allant de 4% jusqu'à 46,5% pour les mineurs de fond. En plus, ils ont obtenu la démission des direc-

"Nous exigeons une augmentation de salaire de 100%, nous exigeons le remplacement de directeurs auxquels nous ne faisons pas confiance, nous exigeons qu'on nous accorde des prêts pour acheter des maisons aux mêmes conditions que d'autres travailleurs ". Ce sont là les revendications des travailleurs de l'entreprise minière d'Istra Mines Rasa dont la grève prolongée a suscité un grand intérêt dans l'opinion yougoslave.

Ils disent qu'ils ne reprendront pas le travail avant que leurs revendications soient satisfaites.

On calcule que chaque jour de grève coûte plusieurs milliards d'anciens dinars. Cependant, selon Mujo Kasumovic, ouvrier professionnel de la mine de Tupljak, ils seraient prêts à travailler les samedis et les dimanches afin de compenser les pertes.

DES DIRIGEANTS INTROUVABLES

Les mineurs disent que leur syndicat les a abandonnés. Nous avons cherché en vain Refik Radomic, le président du syndicat de la mine. Il était en effet introuvable. Nous n'avons pas non plus pu parler avec le président de la commune de Labin,

Sergije Baskijeri, ni avec le président du comité de la Ligue des communistes de

Yougoslavie (LCY) de la commune, Vlado

Cekad, ni non plus avec son secrétaire

Veljko Gole. A la place, les journalistes

Une direction qui ne vaut rien

nombreux que les mineurs. furent renvoyés parler au président du conseil des syndicats de la commune, Antek Uksic et à Egidije Milevoj, directeur de l'entreprise. A la conférence de presse ces derniers nous ont averti "faites attention à qui vous parlez et à la manière dont vous utilisez votre matériel "

Apparemment, on ne peut pas faire confiance à n'importe qui ! Il est également très clair que les mineurs, pour leur part, ne font pas confiance au syndicat et encore moins au directeur général dont ils ont exigé sans succès la démission. Pour l'instant pourtant, Matija Lisica directeur technique de l'Organisation de base du travail associé (OBTA) de Labin et son secrétaire administratif, Duro Tosic ont été suspendus de leurs postes sur l'insistance des

"Nous en avons eu assez de l'ingénieur Lisica. Le premier jour de la grève il est venu nous voir dans sa nouvelle Volvo, qui a dû lui coûter plus d'un milliard et demi d'anciens dinars, alors que nous, nous n'avons pas assez à manger. Nous sommes obligés d'emprunter de l'argent aux fonds du syndicat afin d'acheter des livres d'école et des vêtements pour nos enfants " explique le mineur Hasan Velagic.

Récemment le bruit commença à circuler que les mineurs auraient l'intention d'inonder la mine. "C'est un mensonge éhonté ", insiste le mineur Ivica Stjepanovic, "pourquoi voudrions-nous inonder notre moyen d'existence. La mine est no-

YOUGOSLAVIE teurs financier et technique de la mine et de son secrétaire administratif et un accord sur l'attribution de crédits logement. Une enquête doit être menée par un organisme indépendant sur l'organisation du travail dans la mine où le personnel administratif est deux fois plus

Cette grève sans précédent a évidemment eu un effet profond, notamment en Croatie. Déjà au mois de mars la direction des syndicats et celle du parti dans cette république avaient condamné le blocage des salaires. Et l'Alliance des syndicats de Croatie a eu une attitude plus ambiguë pendant la grève que celle des syndicats locaux.

D'ailleurs, les media ont largement rendu compte de la grève. En plein cœur de celle-ci s'est tenue une table ronde à la télévision sur les grèves en Yougoslavie, dont il y a eu, d'après les chiffres officiels, au mois de mai 380 depuis le début 1987, touchant 50 000 travailleurs.

La presse écrite a aussi publié une série d'articles dont nous publions ci-dessous un des plus remarquables. Il s'agit d'un reportage fait par la journaliste Mila Stula et publié dans le numéro du 21 avril du principal hebdomadaire de Croatie, Danas. Nous avons gardé le titre original, qui en dit long sur les sympathies de la journaliste et le jugement qu'elle porte sur les responsabilites dans la grève.

tre gagne-pain. Nous la surveillons et nous ne permettrons pas qu'il lui arrive quoi que se soit ".

Cependant, Silvije Berkaric, directeur de l'OBTA de Labin, décrit par les travail-

"un vrai communiste"

leurs comme comme étant le seul homme auquel ils font confiance, nous explique que "malgré leur intention de protéger les mines, la sécurité de ces dernières est menacée. Nous avons essayé de faire descendre une équipe de sécurité mais on nous en a empêchés. Il existe un vrai risque qu'un désastre puisse arriver si nous ne continuons pas à sauvegarder les parois "

Les mineurs refusent néanmoins de reprendre leur travail. Ils attendent la direction républicaine (le gouvernement croate, ndlr) ; ils veulent voir quelqu'un du comité central de la Ligue des communistes de

Croatie, de la Chambre économique de

Croatie, du Conseil exécutif fédéral (le gouvernement yougoslave, ndlr). Ils expliquent que Branko Jurlina du conseil de l'Alliance des syndicats de Croatie (ASC)

était venu s'adresser à eux, mais qu'il leur

1) Dans les années 1970, les entreprises ont été démantelées en

"organisations de base du travail associé". Ces dernières sont des petites unités, du type atelier, censées être par leur taille plus facilement contrôlables par les ouvriers et qui ont le droit de gérer le revenu du service ou produit qu'elles fournissent, ainsi que de s'associer (ou non) à d'autres unités pour former des organismes plus larges.

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a dit "rien de nouveau. Tout cela, nous le savons déjà". Ils pensent que seule une discussion avec ces hauts fonctionnaires apportera un changement. Là ils se trompent, car s'il n'y a pas d'argent, ni la direction républicaine ni le gouvernement fédéral - d'où les mineurs attendent de l'aide - peuvent le créer. La direction de la commune de Labin et celle de la mine ne semble pas comprendre que si on ne donne pas aux mineurs des terrains pour bâtir des maisons et des appartements à Labin, ces derniers iront construire leurs maisons en Bosnie, d'où viennent la majorité d'entre eux.

"La Yougoslavie, c'est aussi bien ici que là-bas ", dit Karajkovic. "Je préfèrerai de loin voir mes fils vivre à Labin qu'ailleurs, car ici ils auraient un meilleur avenir. Mais que puis-je faire quand moi-même je n'ai nulle part où habiter ?"

Ahmet Murtic fut mis à la retraite il y a trois ans. Il a nulle part où habiter. "Quand j'ai dû prendre ma retraite, j'étais à la cinquième place sur la liste d'attente pour avoir un logement. Mais maintenant je ne suis plus sur la liste ; on m'a dit que les retraités ne peuvent pas y être. Lorsque je vais voir le service des logements de la Affiche éditée par la revue Mladina organe de l'Alliance de la jeunesse socialiste de Slovanie. Le commentaire latéral dit: "Répression dans le socialisme"

commune, on me dit d'aller voir le directeur. Le directeur m'envoie au syndicat et le syndicat m'envoie ailleurs. On me fait des réponses évasives et nulle part on ne me demande qui je suis, quant à me dire bonjour n'en parlons pas. Vous savez, quelquefois j'ai des envies de pleurer. Pourtant j'ai travaillé trente ans à côté de ces gens. Je suis membre du parti depuis 1957. Mais aujourd'hui personne ne me demande si j'ai besoin d'aide ".

LE MESSAGE DE TITO

Juste après la guerre le métier de mineur fut hautement apprécié et valorisé. Les salaires des mineurs étaient parmi les plus élevés et leur niveau de vie satisfaisant. Ceci malgré les conditions difficiles de pénurie généralisée et de la reconstruction du pays. Cependant, au cours des deux dernières décennies, sans que cela soit de leur faute, les mineurs se retrouvent sur une voie de garage. "Une fois qu'on a perdu quelque chose, il est difficile de la trouver. Des mines ont été abandonnées. La modernisation avance lentement, le charbon est extrait de la même manière qu'il y a 50 ans. Dans une majorité des

MLADING

mines la technologie est dépassée, les machines sont antiques et usées. Les mines n'ont pas d'argent pour acheter de nouvelles machines ", écrivait il y a quelques années le journal syndical, Rad

A l'occasion de la célébration du 60e anniversaire de la République de Labin et de la révolte de Prostina, le ler mai 1971, le camarade Tito a déclaré lors d'un meeting à Labin : "Naturellement, nous avons longuement discuté économie. Les prix augmentent et personne ne semble se préoccuper des problèmes financiers. Nombreux sont ceux qui se comportent de manière irresponsable envers notre société. Nous continuons à avoir des projets d'investissements grandioses. En un mot, il y a trop d'anarchie et cela conduit à des déviations et des crises. Nous nous sommes mis d'accord afin de ne plus autoriser des investissements sans avoir des sources de financements suffisantes. Je ne demanderai à personne ici de faire des économies. D'ailleurs à qui pourrais-je le demander ? Au travailleur qui n'a pas assez pour ses besoins quotidiens ? J'en appelle plutôt à ceux qui occupent aujourd'hui des postes de responsabilités dans nos industries, nos banques et d'autres secteurs de notre vie économique - et dont la plupart sont des communistes - à se comporter non selon leurs propres souhaits mais selon la décision de la Ligue des communistes "

Aujourd'hui, nombreux sont ceux à Labin qui se rappellent le discours de Tito. Mais ils parlent aussi d'autre chose. Les mineurs disent : "Ici tout le monde fête le Jour du mineur, devenu jour férié officiel de la commune. Pourtant nous qui devrions vraiment le fêter, mangeons des saucisses et des haricots ce jour-là, alors qu'au même moment les dirigeants - que nous n'avons jamais vus à la mine - font la fête à Rabac" (station touristique proche, ndlr). Et ces paroles contiennent une bonne part de vérité. Car comment expliquer autrement la méfiance profonde qui existe entre la direction de Istra Mines et celle de la commune d'un côté, et les mineurs de l'autre ? Ils ne s'apprécient pas beaucoup, les uns et les autres. La direction dit que les mineurs ne prennent pas en compte les problèmes auxquels est confronté le pays aujourd'hui, alors que les mineurs considèrent la direction du moins incompétente, sinon franchement corrompue. Donc cette "grève sans précédent" continue.

Où faut-il chercher les causes ? Certains disent que la principale coupable serait la Loi sur l'intervention (loi sur le blocage des salaires du 27 février 1987, ndlr), qui a directement frappé les mineurs au portefeuille. Mais les racines de la grève sont beaucoup plus profondes. La direction préfère aujourd'hui oublier la grève de l'année dernière, quand les mineurs voulaient discuter de la mauvaise organisation

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du travail et de l'absence de projet futur, ne demandant que par la suite une augmentation de salaire de 60%. A ce moment-là les mineurs ont aussi demandé le remplacement de certains directeurs. Le jour qui suivit l'acceptation de leur augmentation de salaire, ils ont reçu la visite d'Ivo Bilandzija, président de l'ASC, mais elle n'a été suivie d'aucune amélioration de niveau de vie ni des conditions de travail.

Aucune réponse ne fut donnée par rapport à l'état de stagnation d'Istra Mines, le manque d'investissements dans les mines Ripenda et Koromacno, le manque de charbon dans les mines de Labin, l'argent disparu personne ne sait où. Pourtant tout cela a eu de sérieuses conséquences sur la situation des travailleurs du point de vue matériel, social voire autogestionnaire.

"Ils disent que nous gagnons 17-18 millions d'anciens dinars, mais voici ma fiche de paie, qui montre que mon salaire moyen pour ces trois derniers mois s'élève à 10 759 000 !" Raconte le mineur Zijad Barjektarevic. Les mineurs disent qu'il y a beaucoup de démagogie au sujet de leurs salaires. Il est vrai que parfois ils peuvent gagner jusqu'à 20 millions d'anciens dinars, mais seulement en travaillant samedi et dimanche. Le travail est rendu beaucoup plus difficile du fait qu'ils n'ont aucun lieu pour se reposer après leur travail.

Nous avons visité le foyer des hommes célibataires dont parlent avec fierté les dirigeants de la commune. Quant à ses résidents, ils l'appellent à juste titre "la maison grise". Il ressemble à un ghetto des pauvres, à quelque chose dont on n'imaginait jamais pouvoir le trouver en Yougoslavie 40 ans après la fin de la guerre. Au plafond du réfectoire il y a des taches produites par le système sanitaire défectueux de l'étage au-dessus. Il y a peu ou pas de chauffage. Les lits en fer font penser à une prison ; il y a trois ou quatre chaises en bois, fabriquées avant la guerre ou peu après ; le long des murs il y a des cordes à linge. C'est donc ici que les mineurs épuisés sont censés trouver un repos bien mérité

NOUS NE SOMMES PAS ENNEMIS

Le mineur Hasan Karajkovic explique : "Nos jeunes boivent et jouent aux cartes parce qu'il n'y a pas d'argent pour acheter ne serait-ce qu'une table de ping pong, qui est le loisir le moins cher. Nous n'avons rien. Je n'ai pas envie d'être riche, mais je veux vivre comme un homme ".

Hadzib Pestalic, mineur invalide, déclare : "Nous ne sommes là que pour travailler et nous n'avons de valeur que tant que nous travaillons. Personne ne nous considère comme des êtres humains "

Le temps avance, les mines sont vides, les problèmes croissent et les nerfs deviennent tendus. Un petit incident pourrait mettre le feu. Tout le monde en est cons-

MARING Après-guerre, certains emplois productifs étaient objet de tous les soins... (DR) cient. Les mineurs de Labin disent qu'ils ne permettront aucune manipulation de leur grève. Ils n'acceptent que personne les proclame ennemis de la société, pour laquelle "nous sommes prêts à donner notre vie à tout moment s'il le faut ". Mais ils nous assurent également que "nous continuerons à nous battre comme nous le savons et comme nous le pouvons pour jouir de ce que nous avons gagné par notre dur labeur ". Malgré une certaine naïveté de leur part, un brin d'empressement, il faut les comprendre. Ce sont en grande partie des hommes jeunes, entre 20 et 30 ans, vivant loin de leurs familles et presque totalement isolés.

La direction de Labin et les chefs en général sont largement des vétérans, des gens aisés, ingénieurs, professeurs etc. Les mineurs sont des nouveaux venus, des travailleurs intérimaires, quasiment étrangers à la vie de la commune, ouvriers spécialisés ou avec des qualifications limitées, qui souvent ne connaissent pas leurs droits autogestionnaires ni comment s'en servir. Comment surmonter ce problème ? En utilisant les structures de l'autogestion, du parti et des syndicats ?

Depuis des années maintenant ces structures ont regardé avec placidité les mêmes gens tournant d'un poste à l'autre : le directeur de la mine devient président de la commune, le camarade du comité du parti se retrouve directeur de la mine, etc. Certains d'entre eux se sont enrichis, d'autres se sont appauvris, et toujours la vie des mineurs est restée inchangée.

Pendant ces jours de grève, le comité du parti de la commune préfère s'occuper à discuter des articles écrits par les journalistes du journal local La commune de Labin plutôt que de discuter les leçons qu'il fallait tirer de la grève de l'année dernière ou de comment changer leur façon de travailler. Le syndicat ne s'est pas non plus engagé : il ne se comporte pas comme une association des travailleurs mais comme un organe du pouvoir. Il est possible de défendre l'idée que les revendications des travailleurs ou la méthode que ces derniers ont choisie pour les faire triompher ne sont pas forcément justes, mais c'est le rôle du syndicat d'être parmi les travailleurs - pas à l'extérieur - afin de trouver de meilleures alternatives. Il est simplement insuffisant que les syndicats se limitent à accorder des prêts pour acheter de la nourriture ou des vêtements pendant l'hiver.

Vendredi dernier, la présidence de l'ASC fit une déclaration dans laquelle il était dit qu"il n'est pas opportun que la direction syndicale s'ingère, en prenant position et en faisant des promesses concernant des revenus personnels, ni dans ce cas-ci ni dans aucun autre. Nous appuyons toutes les actions et initiatives prises jusqu'ici par les organes et les structures de la commune de Labin et de l'association des communes de Rijeka (...) En même temps, nous appelons le conseil syndical de Labin et l'Alliance syndicale inter-communale de Rijeka à préparer, ensemble avec les représentants du comité syndical pour l'énergie de la République et la présidence de l'ASC, une analyse complète, avec des propositions pour résoudre les problèmes des prêts de logement individuels, du logement des employés, de l'alimentation et d'autres besoins matériels. Cette analyse devrait être prête pour le 15 mai ". Voilà ce que vaut le syndicat. Les mineurs vont réfléchir dans les jours qui viennent sur ce qu'il faut faire maintenant.

Danas Zagreb, 21 avril 1987

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